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Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
Maître Onirien
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25/07/2007 22:10
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Suite à une proposition de Haïkus sur le thème du Kinkaku-Ji de Kyoto, les correcteurs m'avaient suggéré de proposer un forum sur les Haikus. Celà m'a pris un peu de temps de recherche, mais j'arrive à peu près à ce que je voulais. Je vais donc proposer une discussion sur ce forum en cinq chapitres. Je publie aujourd'hui le premier.

Tous les commentaires permettant d'enrichir l'analyse sont bien sur les bienvenus.

Ce texte comporte, dans sa version originale, beaucoup d'illustrations. Pour que les lecteurs d'oniris puissent y avoir accès, je l'ai mis sur un site internet auquel on peut accéder à l'adresse suivante: site Haikus - essence poétique

1. Le contexte

1.1- La langue, l’écriture et leurs conséquences1.1- La langue, l’écriture et leurs conséquences

La langue japonaise, même si elle évoque des langues telles que le mongol, le turc, le coréen, le malais ou quelques langues polynésiennes, ne peut être de manière évidente relié à ces langues, et l’hypothèse couramment retenue est qu’il s’agit d’une langue isolée.
Le groupe verbal en japonais est le plus complexe de la phrase. Il n’indique pas la personne, mais les différents suffixes ajoutés au radical et désignant la négation, le caractère achevé de l’action, la plus ou moins grande politesse, l’interrogation, etc. En revanche, les noms sont invariables (le genre et le nombre ne sont généralement pas marqués) et n’ont pas d’article (ou de déterminant). Quant aux verbes, ils se placent toujours en fin de phrase qui, pour un francophone, pourrait sembler bien imprécise, car elle se construit presque à l'inverse de la phrase française. Par exemple, pour dire «je voudrais te montrer le livre que mon père a acheté», un Japonais dirait [ ]:
chichi ga kattahon wo anata ni misetai to omoimasu
Mon père, achetée, livre, toi, montrer, voudrais

On ne connait pas d’exemple d’écriture de la langue japonaise avant le quatrième siècle, époque à laquelle semblent avoir été importés les idéogrammes chinois pour transcrire le langage parlé. Ils sont désignés par le vocable kanji, qui signifie littéralement « signes chinois ». Ces kanji ne représentent pas des sons, mais des significations, dont la prononciation peut d’ailleurs varier. Comme en Chine leur nombre est très important, et on peut en dénombrer plus de 40 000. Ces idéogrammes étaient utilisés par les lettrés, les personnes ayant reçue une haute éducation ; en particulier les femmes ne pouvaient pas pratiquer cette écriture. De ces 40 000 kanji, 3000 peuvent être considérés comme étant usuels. A la fin de l’école primaire on considère que les écoliers doivent connaître 1000 kanjis, ce nombre passe à 2000 pour la fin du secondaire ; c’est le nombre de signes qu’il faut connaître pour savoir lire le journal.

Vers la fin du neuvième siècle, les relations diplomatiques avec la Chine furent interrompues, et une nouvelle forme d’écriture, basées sur la représentation de sons, fut développée. Ceci a été fait en particulier à l’initiative des femmes de la cour qui ne pouvaient pas lire les kanji. Cette écriture syllabique, kana, était elle-même composée de deux différents systèmes, l’hiragana, graphie cursive qui opérait une stylisation des caractères chinois, et le katakana plus calligraphique, et qui ne retenait des caractères chinois que quelques barres ou quelques points. L’hiragana est surtout utilisé pour représenter les désinences des mots à flexions, les mots outils, certains verbes et adjectifs. Le katagana est lui utilisé pour représenter des mots étrangers ou certaines onomatopées [ ].

L’hiragana et le katagana comportent chacun 46 signes, les signes de l’hiragana étant plus simples que les kanji, mais aussi arrondis et élégants. Ils ont donné lieu au développement d’une calligraphie. L’hiragana a été officialisé dans le Kokin Waka-Shû (ou «Recueil de poèmes anciens et modernes») compilé en 905 par le poète et calligraphe Ki no Tsurayuki. Par contre les signes du katagana sont beaucoup plus anguleux.

Quelques exemples [ ]:


Kanji Hiragana Katakana Rōmaji Traduction française
私 わたし ワタシ watashi Je, moi
金魚 きんぎょ キンギョ kingyo Poisson rouge
煙草 たばこ タバコ tabako tabac, cigarette


Pour écrire le japonais, il faut donc utiliser pratiquement les trois types d’écriture : le kanji pour exprimer les mots, les verbes, ce qui définit ce dont on parle ; l’hiragana pour les terminaisons, les liaisons, et enfin le katagana pour les mots d’origine étrangère.
Il faut aussi mentionner l’utilisation du romaji, en fait l’alphabet latin, pour représenter certains mots étrangers modernes.
Voila un extrait de la une du journal Asahi Shimbun du 19 avril 2004 utilisant simultanément les quatre formes d'écriture (kanji en rouge, hiragana en bleu, katakana en vert, rōmaji et chiffres arabes en noir) :

ラドクリフ、マラソン五輪代表に、1万m出場にも含み

Radokurifu, marason gorin, daihyō ni ichi-man mētoru shutsujō ni mo fukumi

« Radcliffe, participant au marathon olympique, concourra aussi pour le six mille mètres »

L’extrême complexité de l’écriture japonaise est encore aggravée par différents facteurs. En premier lieu les idéogrammes chinois venaient de provinces chinoises où coexistaient différentes dialectes, leur prononciation en chinois pouvait donc varier. Repris en japonais, le même caractère pouvait donc se prononcer de plusieurs manières différentes. Une autre caractéristique qui rend le déchiffrage difficile provient du fait que le même caractère chinois était utilisé pour désigner le mot chinois d’origine, mais aussi tous les autres mots de sens équivalent mais de morphologie différente. Enfin, le même caractère chinois pouvait avoir plusieurs équivalents japonais. On comprend que ce système d’écriture conduit le lecteur à un difficile travail de déchiffrement et d’interprétation ; elle a été longtemps un frein considérable au développement technique et intellectuel du pays. [ ]


Au plus fort de la vague d’influence chinoise, les japonais avaient pris l’habitude d’écrire leurs poèmes en utilisant les kanji non simplifiés comme symboles phonétiques. Un anthologie rédigée en 760 a regroupé 4526 de ces poèmes : le Manyoshu ou Recueil des dix mille feuilles. La simplification de la graphie permis un essor nouveau de la poésie et de la littérature. Les courtisans et les dames de la cour, se piquèrent de versifier, ou d’orner de poèmes leurs lettres d’amour. En 905, l’empereur demanda qu’une anthologie des meilleurs poèmes soit constituée, il s’agit du Kokinshu, ou Recueil des poèmes anciens et modernes. Une vingtaine de ces anthologies furent constituées dans les siècles suivant. Ces poèmes – les tankas – ne contenaient que 31 syllabes disposées selon un rythme imposé ; de leur brièveté, ils ne pouvaient avoir d’autres ambitions que d’évoquer un paysage, ou au détour d’une phrase, restituer l’évanescence d’une impression ou la fugacité d’un état d’âme (voir en particulier le chapitre 2.1-).

Le nouveau graphisme permis le développement de genres littéraires variés, des récits de voyages au romans, en passant par les essais. Il faut noter qu’au dixième siècle, seules les femmes écrivaient en utilisant l’hiragana, les hommes lettrés ont continué à utiliser le kanji et sont restés intellectuellement proche de la culture chinoise. Contrairement à eux, les femmes, qui n’avaient pas accès aux textes classiques, ont pu développer une littérature proprement japonaise. Un des plus grands classiques de la culture japonaise est ainsi le « Dit du Genji » écrit au dixième siècle par Murasaki-shikibu. Une situation paradoxale s’était imposée, les lettrés continuaient à écrire maladroitement le chinois, et s’enferraient dans le passé, les femmes développaient une littérature de qualité, et nationale. [4]

Cette particularité s’est ensuite assez rapidement estompée.

Les caractéristiques de la langue japonaise, et son écriture, ont eu un rôle important sur la structuration de leur mode de pensée. Pour savoir lire il faut avoir un grand sens de la forme, et en même temps avoir une approche associative et inductive. Cela nécessite aussi d’avoir un grand sens du détail, car le détail peut changer le sens de la phrase.


Il est intéressant de noter aussi que la langue parlée dépend de la personne et du contexte dans lequel elle est parlée. Les japonais arrivent à se comprendre, pas seulement grâce à ce qui est formellement dit, mais aussi grâce au contexte, à l’intonation et au langage corporel. Il n’est pas toujours nécessaire d’être très précis, ce que, de toute façon, la langue ne permet pas.

L’importance de la forme dans l’écriture rejaillit dans bien d’autres domaines. La forme donne en partie la substance ; le contenant influe sur le contenu, et le contexte définit l’énoncé. On expliquera en partie par ceci l’importance apportée aux emballages, à la présentation – en particulier dans l’art culinaire – et à la tenue vestimentaire, tout ce qui conduit à définir un cadre [ ].

Cet amour des formes va jusqu’à faire du Japon un empire des signes. Il n’est pas nécessaire dans l’âme japonaise que ces signes aient un signifié, et encore moins un signifié conscient pour acquérir du sens [4].



1.2- Un amour considérable de la nature1.2- Un amour considérable de la nature

L’amour de la nature, que l’on voit dès ses premiers pas dans l’archipel, est sans doute issu du Shintoïsme, une des deux religions de base. Il existe un tout Japon, dont chaque essence est une résonance : le Kami.

Chaque japonais considère qu’il y a du sacré à mettre un bout de nature chez lui. Cette idée de la nature est très intellectuelle, elle coexiste avec un univers fortement urbanisé. Il est fréquent, même dans les zones les plus modernes, de voir au pied des immeubles, à l’intérieur de ceux-ci, des petits jardins, parfois recouvert de poussière urbaine, mais toujours très soignés. Ils font parfois partie d’un temple, mais sans que cela soit une généralité.


Cet amour de la nature, ou plutôt ce besoin d’être en contact permanent avec elle, explique sans doute la présence permanente dans l’environnement de bouquets, que ce soit dans les intérieurs privés ou dans les lieux publics. Dans un des plus grands hôtels de Tokyo, le Hokura, des branches d’arbres en fleurs ou de magnifiques bouquets, décorent de façon permanente le hall des ascenseurs. Mais ce n’est pas que dans des hôtels de luxe, on retrouve le même besoin jusque dans les quartiers les plus « moyens » - pour ne pas utiliser le mot pauvre pour ce qui concerne le Japon – et même dans les usines et les installations industrielles. Un art spécifique, pratiquement unique au monde japonais, c’est développé sur cet attrait de la nature, l’art des bouquets, l’Ikebana.

Cette vision de la nature va de pair avec une symbolisation omniprésente de ses éléments. On pourra citer comme exemple :

Le cerisier, dont les fleurs s’éparpillent à la première pluie, et qui témoigne du caractère éphémère de la vie ;

Le bambou, qui pousse droit malgré ses nœuds, et qui renvoie au courage ou à la persévérance qui permettent aux hommes courageux de franchir les difficultés de la vie ;

Le pin, toujours vert et dont les aiguilles tombent deux à deux, et qui évoque les vieux couples unis ;

Le Prunier, qui fleurit sous la neige et qui est associé au renouveau ;

Le caillou, qui évoquera la mer ou la montagne d’où il provient.

1.3- Le jardin japonais, révélateur de l’âme1.3- Le jardin japonais, révélateur de l’âme

Le jardin est d’abord un moyen d’approcher l’essence des choses, soit une beauté qui se situe au-delà du visible et du rêve.

La vérité est multiple, il n’y a jamais une seule vérité qui soit vraie. Le jardin se découvrira au travers d’une multitude de perspectives qui représentent la vérité multiforme. Le chemin change sans cesse de direction et de longueurs, la perception des promeneurs change sans cesse. Le parcours ne débouche jamais sur un coup d’œil qui donnerait un paysage d’ensemble, une vue panoramique ou une perspective d’ensemble. Au contraire, le promeneur doit s’égarer, quand il ne saura plus où il est, il pourra ressentir le sentiment du paysage. L’ennemie mortelle de cette forme de beauté est la hâte.

Une interaction sans fin des végétaux et des minéraux. L’éternité n’est qu’une succession des instants et la vie, sans cesse renouvelée, en est la meilleure marque. Ainsi la pierre, symbole d’éternité, ne saurait être présentée sans le végétal, symbole de la vie. Il y a dans tout jardin japonais, une philosophie du temps.

Une comparaison des styles de jardins dans le monde peut être assez révélatrice. On peut en distinguer quatre, le jardin anglais, le jardin français, le jardin italien et le jardin japonais.

En Angleterre, tout l’art des jardins a consisté à représenter la nature d’une manière si fidèle qu’on n’ait pas l’impression de se trouver dans un jardin. L’ordre est d’autant plus efficace, d’autant plus estimable, qu’on le voit à peine.

En France, le jardin, au moins celui du dix-septième siècle, c’est exactement l’inverse. Un ordre extrême imposé à la nature. Tout doit être visible, orchestré depuis ce centre et décliné dans des raisonnements qui s’emboîtent les uns dans les autres. La France, c’est le pays de l’ordre de la loi, c’est d’ailleurs son nom en chinois.

En Italie, dans des jardins souvent étagés, on a voulu incarner l’ordre à proximité de la demeure, des labyrinthes dans une sorte de deuxième espace, et l’on a tenu à représenter le désordre aux bords du jardin, comme s’il s’agissait de signifier qu’il n’est pas d’ordre sans désordre.
Les jardins ne sont pas seulement un décor autour d'une maison. Les végétaux dessinent des parterres géométriques, des allées aux perspectives fuyantes s'ouvrent sur le paysage alentour, faisant de ce paysage, un élément esthétique du jardin. La symétrie, l'ordre et les proportions sont des éléments de base. La perspective devient prioritaire, rendant essentiels les plans dégagés, visibles de la maison ou d'une esplanade.

La technique du jardin est devenue un art. La statuaire est intégrée au décor végétal, élevant l'âme vers la beauté suprême et fait de l'homme, un demi-dieu créateur. La nature se reconnait dans l'ordre que l'homme lui impose.

En cascade, chute d'eau contrôlée, jets d'eau, l'eau, arrachée à la pesanteur, est une illustration de la physique maîtrisée par l'homme. L'eau, c'est elle qui parcourt et lie les mondes minéral, végétal et animal, pour se déverser dans les bassins du jardin. Mais cette eau finit immanquablement dans les grottes obscures et mystérieuses.

Là, elle devient plus sage sous le règne du minéral : pierre ponce évocatrice des feux souterrains, cristaux de roche (Pratolino) évoquant les richesses de ce monde intérieur, coraux et coquilles. Un monde minéral peuplé de chimères, sphynges, monstres, sirènes et autres créatures de l'étrange : les grottesche (grotesques). [ ]

On ne peut pas finir de traiter des jardins sans évoquer les magnifiques jardins de pierres que l’on trouve en particulier dans la région de Kyoto.
[ ] Les jardins japonais ont incorporé tout au long de leur évolution des éléments empruntés au domaine religieux et spirituel. Les premiers jardins japonais étaient associés à un certain prestige aristocratique. A l'ère Heian (794-1185), les principes d'agencement des éléments du jardin étaient clairement établis, comprenant notamment l'installation de point d'eau central (étang, petit lac) pouvant servir de promenade. Avec l'influence bouddhiste, ils comprennent aussi (par l'usage de rochers) la référence aux montagnes mythiques de cette religion.
Vers la fin du XIIème siècle, une nouvelle école bouddhique est introduite: le bouddhisme zen. Cette école préconisait une pratique de la méditation qui devait conduire directement à la connaissance de la Vérité, sur le modèle du Bouddha lui-même. Les nouveaux jardins qui apparaissaient dans les monastères de cette école spirituelle devaient donc servir à la méditation tout en permettant de fixer la concentration.
Le jardin zen est basé sur des groupements de pierre (ishigumi) d'apparence naturelle, rarement retravaillées par l'homme, entourées de sable minutieusement ratissé, ou dressées sur une colline artificielle, sorte de monticule élevé (tsukiyama). Ces pierres représentent symboliquement des montagnes, des cascades ou des îles.
La répartition des pierres n'est pas le fruit du hasard mais obéit à une symbolique précise. L'usage de pierres dans les jardins japonais est très ancien. D'un côté, depuis les débuts de la civilisation japonaise, les rochers ont été considérés comme des demeures temporaires des entités divines du shintô, et vénérés en tant que tels. D'un autre côté, cet usage trouve son origine dans des concepts religieux et philosophiques introduits de Chine. Dans le bouddhisme japonais, la montagne sacrée est le Shumisen, centre du cosmos entouré des Neuf Montagnes et des Huit Mers. A l'ère Muromachi, le Shumisen est encore représenté dans les jardins, mais sous la forme d'une pierre naturelle aux parois abruptes dressée au milieu d'autres pierres représentant les Neuf Montagnes. D'autre part, les jardins secs des monastères sont souvent des groupements de pierres sur la base des chiffres 7-5-3 (shichi-go-san), nombres fastes correspondant à un carré magique propre à la pensée taoïque chinoise. On peut aussi citer un autre type de groupe de trois pierres, correspondant aux triades sacrées du bouddhisme.
Enfin, la présence de différents groupes de pierres sert à créer des centres d'intérêt multiples pour le regard, et à mettre l'accent sur les relations qui les unissent, ce qui montre que le jardin forme un système complet.

1.4- Une poésie en résonance1.4- Une poésie en résonance

Tombent les fleurs de cerisier
Entre les branches
Un temple apparaît

Puisqu’il le faut
Entrainons-nous à mourir
A l’ombre des fleurs

Nuit d’été
Le bruit de mes socques
Fait vibrer le silence

Vieil étang
Au plongeon d’une grenouille
L’eau se brise
Tombent les fleurs de cerisier
Entre les branches
Un temple apparaît

Puisqu’il le faut
Entrainons-nous à mourir
A l’ombre des fleurs

Nuit d’été
Le bruit de mes socques
Fait vibrer le silence

Vieil étang
Au plongeon d’une grenouille
L’eau se brise
Tombent les fleurs de cerisier
Entre les branches
Un temple apparaît

Puisqu’il le faut
Entrainons-nous à mourir
A l’ombre des fleurs

Nuit d’été
Le bruit de mes socques
Fait vibrer le silence

Vieil étang
Au plongeon d’une grenouille
L’eau se brise
Tombent les fleurs de cerisier
Entre les branches
Un temple apparaît

Puisqu’il le faut
Entrainons-nous à mourir
A l’ombre des fleurs

Nuit d’été
Le bruit de mes socques
Fait vibrer le silence

Vieil étang
Au plongeon d’une grenouille
L’eau se brise

La poésie au Japon a été de tout temps un art majeur, mais pas seulement un art, une pratique de la vie courante comme on le verra quand on évoquera l’histoire des haikus au paragraphe {2.1-}.

La poésie est un art bref, du temps qui passe, du caractère fugitif des choses. On capte dans ces poèmes, des sensations, une impression d’ensemble ; c’est comme une photographie par le langage, qui saisit des singularités si fortes, si vibrantes qu’elles parlent d’elles-mêmes. Dans la foulée de l’observation vient l’émerveillement devant la justesse, si ce n’est la perfection, mise à nu ; puis tout aussi vite, l’esprit et le cœur sont chahutés par cet exercice de vitesse ; enfin dans un ultime souffle surgit alors la question de savoir si nous avons aimé ce que nous avons entendu. Le Haïku enchaîne observation, émerveillement et amour à une vitesse telle que l’on ne peut distinguer ces différentes phases, distinguer ce qui s’est passé. Cette manière de se situer par rapport au monde incite à la fois à être simple, être poète et à aimer autrui [4].

1.5- Le monde des Ukiyo-e1.5- Le monde des Ukiyo-e

« Les images du monde flottant », n’est-ce pas déjà, dans l’appellation elle-même, caractériser les estampes que le monde de l’Ukiyo-e a produit de manière poétique ? Cette nouvelle forme picturale s’est développée à un moment d’intense renouveau culturel, lors de la période Genroku, datée de 1688 à 1704. C’est cette même période qui vit l’épanouissement des haikus. Nombre d’estampes sont enrichis de poèmes d’époque où représentent des scènes faisant référence à des poèmes célèbres. Plusieurs grands artistes du monde flottant furent en même temps des poètes.

Une des définitions les plus intéressantes que nous avons de ce type d’art a été proposée par l’écrivain Ihara Saikaku (1642-1693) : « Vivre seulement l’instant présent, savoir se donner tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, des cerisiers en fleur et des érables rougeoyants ; chanter, boire du vin, se divertir juste en flottant, flottant ; se moquer éperdument de la pauvreté à nos côtés, refuser de se laisser abattre, comme la calebasse flottant dans le courant de la rivière : voilà ce que nous appelons le Monde flottant. » Le sens de l’éphémère, la conscience de la nature fugitive des choses, et l’angoisse que cela engendre, c’est certainement cela que l’on peut retrouver dans l’art des jardins japonais et dans la structure des haikus.

Admirer une estampe, c’est d’abord être frappé par l’harmonie d’ensemble, par la simplicité apparente de la construction picturale, par l’utilisation de couleurs « simples » appliquées sur de larges surfaces. Puis c’est remarquer les détails, identifier les personnages, reconnaître telle ou telle région, ou telle ou telle situation théâtrale, ou littéraire, chercher l’élément qui donne un sens nouveau à l’œuvre, non immédiat. Puis c’est sourire devant tel ou tel trait d’humour, animal ou paysan, oiseaux ou insectes dans des poses recherchés, caricaturales. Emerveillement, observation, amour, les trois ingrédients de ce qui fait la beauté des haikus.



Regarder une estampe du monde flottant, c’est d’abord prendre du plaisir, purement artistique, mais aussi intellectuel, et c’est aussi avoir la possibilité de méditer sur ce que l’artiste représente, de rentrer en soi pour mieux comprendre le monde, dans un cheminement analogue à celui que propose le jardin.

On verra plus loin que les composantes de base du haiku, simplicité, évocation de la nature, dérision, et méditation, se retrouvent de la même façon dans les compositions des artistes de l’Ukiyo-e. L’estampe est peut être la représentation graphique du choc provoqué par le haiku.

En ce monde flottant
Devenez bonze en chef
Et vous ferez la sieste !
Natsume Soseki

Contribution du : 08/02/2009 12:09
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Superbe travail Marogne.



Une lecture approfondie est nécessaire.

Contribution du : 08/02/2009 14:10
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Un livre, c'est le seul lieu au monde où deux étrangers peuvent se rencontrer de façon intime.
Paul Auster
Si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi.
Alessandro Baricco
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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C'est un superbe travail!

Il est vrai que le japonais est une langue qui s'appuie beaucoup sur le contexte, le non-dit, mais il y a également beaucoup de nuances par exemple dans les formes verbales, ce qui la rend très difficile à parler et à traduire.

Si ça peut compléter un peu, j'ai fais il y a quelques mois un article sur les jardins chinois sur mon blog:
http://twinkle.over-blog.com/article-23979114.html

Contribution du : 08/02/2009 20:37
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Bonjour Marogne,

J'ai adoré :

Citation :
En ce monde flottant
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Et vous ferez la sieste !




Approcher le Haïku par les jardins ça me semble très bien aussi comme idée.


PS : Une coquille je crois, dans la 1ère série d'exemple du 1.1 "Kanji Hiragana Katakana... " ce dernier mot ne serait-il pas - Katagana - plutôt, d'après le contexte ?

Contribution du : 08/02/2009 20:45
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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C'est bien katakana

Ils servent à écrire les mots étrangers et les mots qu'on veut faire ressortir dans un texte (en gros, c'est notre "gras" à nous). Donc ce sont que vous verrez très souvent sur les enseignes des magasins par exemple.

Contribution du : 08/02/2009 21:03
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Juste après l'extrait que je cite il y a ce passsage où le mot est écrit avec un G, ce ne serait pas le même ?

Citation :
Pour écrire le japonais, il faut donc utiliser pratiquement les trois types d’écriture : le kanji pour exprimer les mots, les verbes, ce qui définit ce dont on parle ; l’hiragana pour les terminaisons, les liaisons, et enfin le katagana pour les mots d’origine étrangère.

Contribution du : 08/02/2009 21:11
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Citation :
marogne a écrit :
Suite à une proposition de Haïkus sur le thème du Kinkaku-Ji de Kyoto, les correcteurs m'avaient suggéré de proposer un forum sur les Haikus.


En fait, marogne, l'idée était d'ouvrir un débat sur la manière dont une culture comme la nôtre s'enrichit des autres en s'appropriant des formes d'expression a priori très "typées", et de réfléchir à la définition que nous pourrions donner au haïku pour en distinguer une forme "classique", dont nous aurions défini les règles, et une forme "moderne", plus libre, plus ouverte.

Je m'explique : la poésie française a absorbé gaillardement au cours des siècles quantité de formes poétiques plus ou moins exotiques, venant aussi bien d'Allemagne que d'Italie (on oublie par exemple que le sonnet porté aux nues par les Classiques est d'origine italienne, sicilienne même) ou d'ailleurs. L'exemple le plus récent en est le pantoum, d'origine malaise, récupéré par les romantiques qui en ont fait une forme... assez diabolique à maîtriser.

Le propos était donc beaucoup plus "concret". Il visait à réfléchir ensemble, en sollicitant ceux qui possèdent une connaissance plus précise de cette forme, à comment intégrer le haïku dans notre poésie. Tu vas beaucoup plus loin dans ton propos, ce que je ne regrette absolument pas, bien au contraire : je me suis régalé à lire ton résumé et j'attends la suite.

Mais ça serait bien qu'on ouvre un autre sujet sur la question de départ. Pas tout de suite (les haïku ne se bousculent pas en centrale de toute façon), mais après que tu aies terminé ta présentation. Davantage de gens auront alors une idée assez précise du genre, et la discussion n'en sera que plus riche.

Contribution du : 08/02/2009 21:42
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Pour répondre à Leo:

J'avais bien compris la question de départ, mais en y réflechissant, il m'a semblé intéressant de commencer par essayer de comprendre ce qu'est un Haiku dans sa culture d'origine, pour voir ensuite comment, et si c'est possible, en transcrire la forme - ou l'esprit - dans notre culture "francophile".

Esprit ou forme, parce que je ne sais pas encore ce qui est le plus important des deux.

J'ai prévu de proposer donc mon sentiment sur cette question initiale dans le chapitre 4.....

En tout cas merci de m'avoir poussé à y travailler - un peu - ça m'a bien amusé, et l'enquète que j'ai faite auprès de connaissances japonaises (dans le chapitre 2) a été très intéressante par les discussions "non professionelles" qu'elle a permis d'avoir....


Pour ce qui concerne la questions sur les alphabets, c'est bien Katakana et Hiragana, je corrigerai les fautes de frappe dans la révision 1.

Contribution du : 08/02/2009 22:25
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Citation :

marogne a écrit :
Pour répondre à Leo:

J'avais bien compris la question de départ, mais en y réfléchissant, il m'a semblé intéressant de commencer par essayer de comprendre ce qu'est un Haiku dans sa culture d'origine, pour voir ensuite comment, et si c'est possible, en transcrire la forme - ou l'esprit - dans notre culture "francophile".


J'imagine bien, marogne, que tu avais compris ! Je voulais juste préciser le contexte et situer la genèse de la démarche pour ceux qui n'ont pas été au départ de cette réflexion, extrêmement intéressante : tour ce qui nous ouvre d'autres cultures, d'autres approches du monde, d'autres modes de pensée ne peut que nous enrichir. C'est se refermer sur soi qui sclérose l'esprit.

Et nous avons énormément à apprendre d'une culture d'une infinie richesse comme celle du Japon.

Contribution du : 09/02/2009 11:21
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Re : Les Haïkus - Essence poétique - Proposition de discussion
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Henri brunel avait écrit un très bon livre d'initiation au haïku. son point de vue était vraiment intéressant sur ce sujet. Sa tendance était un peu moins traditionaliste. Je ne peux malheureusement fournir que la référence de l'ouvrage en question: "Sages ou fous les haïkus ?" aux éditions Calmann Lévy.
Je me renseignerais d'avantage.

Contribution du : 09/02/2009 13:27
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