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Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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Vue sur beau mec


C'est qui ?

Ah ben tiens, ça ne m'étonne pas : je lui envoie un sms pour lui dire « j'ai vue sur beau mec » et tout de suite la voilà qui s'inquiète. Dans trois minutes elle rapplique, c'est couru d'avance.

chaipa

C'est fou comme elle passe sa vie à flipper pour moi !

J'arrive !

Qu'est-ce que je disais, elle est trop, quand même ! Tiens, la voilà qui déboule au pas de course. C'est pas possible, elle me croit aux prises avec un sadique ou quoi ? J'en suis sûre, elle va me poser mille questions avant de reprendre son souffle, scruter la terrasse du café puis me faire la leçon. Je sais tout ça par cœur. Elle va dire que je me fais du mal pour rien, qu'il ne s'agit pas d'entrevoir quelqu'un pour effacer une ombre. Une fois, elle m'a même suggéré de me remettre à l'aquarelle ; t'étais bonne, à l'aquarelle, tu faisais des trucs super ! Oui, ben les trucs super, ça a fait son temps et la peinture, c'est comme le reste : sans âme, ce n'est qu'un torchon. Je crois que c'est la seule fois où je ne l'ai pas aimée, elle m'a dit la vérité : je devrais me remettre à peindre.

Mais je n'ai pas envie. Peindre quoi ? Pourquoi ? Y a plus trop de nuances, dans ma vie, et je n'ai pas le courage de les réinventer. Le beau mec, je l'avais dans mes bras tous les soirs. Et tous les matins aussi. Et tous les midis si on voulait. Je jurerais au nom de n'importe quoi que c'était le plus beau mec du monde. Et puis tout ça, ça s'est arrêté d'un coup. C'est plombant comme un cercueil, la vie.

Lila, hou hou !

Dingue ! Elle me voit, je la vois, et il faut qu'elle m'appelle tout fort. Le temps d'adresser des petits sourires à la ronde, de nous faire copieusement remarquer et la voilà qui s'assoit à ma table. Tu bois quoi ? Un Perrier-citron, j'ai chaud d'avoir couru.

Tu m'étonnes !

Bon alors, c'est qui ? Il est comment ? Tu lui as parlé ?

Soudain, je n'ai plus trop envie de jouer, de la faire marcher ; plus trop envie non plus qu'elle me balance la réalité. Et pourtant, elle est la seule qui me connaisse à fond, la seule à qui je permets de me dire des vérités que j'encaisse mal. Alors je me résigne à lui montrer celui qui m'ignore superbement quand je le regarde assidûment. Et qui me regarde dès que je détourne les yeux. Ah ah ah, c'est top, on est en plein roman. C'est vrai, ça m'amuse, mais j'ai comme une boule au fond du ventre. Je fanfaronne, ça marche toujours bien de fanfaronner, ça fait oublier. Et puis Marie est avec moi, alors de quoi je me plaindrais ? Hein, de quoi je me plaindrais de ma vie ?

Le mal rasé à la dernière table, avec un journal.

Je sens que Marie est sonnée.

Mais... mais... t'es dingue ou quoi ? Il est... il est...

Je le savais. C'est plus fort qu'elle. Jamais elle ne fera l'effort d'avoir mes yeux, jamais elle ne pourra envisager un autre angle. Il faut toujours qu'elle voie en premier ce qui cloche. C'est vrai que pour le coup, ça cloche pas mal.

Il est... il est...

En fauteuil roulant, oui, j'ai remarqué moi aussi. Mais tu vois, je me dis que ça lui va bien, tu as vu comme il a une belle main, posée sur le bras de son fauteuil. Quand il a plié son journal, il l'a fait si élégamment, puis il a regardé les gens passer sur le trottoir, tous ces promeneurs en tongs et en short, déambulant sur le front de mer. Je ne sais pas comment te dire, mais tu vois, il a une présence...

Je n'ose pas tenter le mot « charme », je me sens déjà un peu borderline et il ne faut pas trop pousser le bouchon. Et puis Marie passant la soirée avec moi, il est de mon intérêt de minimiser la provoc.

Le Perrier-citron n'arrive pas et Marie décide d'aller houspiller le serveur (je le plains par avance, mais quelquefois, elle sait sourire en grand, Marie). Quand elle revient, je m'apprête à partir. Quoi, tu vas où ? D'instinct, elle regarde vers la fameuse table, désormais vide. La boisson arrive enfin, mais il semble que tout, toujours, arrive trop tard pour elle. L'idée qui me frappe à ce moment est celle de quelqu'un de dévoué, qui en oublie sa propre vie. Qui a besoin d'une béquille humaine, quelqu'un à soutenir, à aider, pour vivre elle-même ; son gouffre démesuré se remarque à cet instant, moi voulant partir pour suivre cet homme. Elle n'en croit pas ses yeux, elle ne me pense pas capable, finalement, de la laisser tomber. Elle. Elle qui m'a ramassée quand j'étais plus bas que terre. Elle avec toute sa bonne volonté. Elle avec tout son amour, aussi, car d'une certaine façon, elle m'aime à l'aune de l'abysse que je comble dans sa vie. On a besoin des autres, tous autant qu'on est.

Non, tu ne vas pas le suivre ?

C'est ce que j'entends, mais avec un sous-entendu grinçant comme me laisser ?

C'est à ce moment-là que je comprends pourquoi la pitié est méprisable. Et je sais de quoi je parle. Je comprends précisément qu'elle ratatine celui qui l'éprouve bien plus sûrement que celui qui la subit quand je vois les yeux de Marie, cette chère Marie toujours présente, se teinter d'horreur en même temps que d'incrédulité. Elle est blessée. Et moi, je me sens minable. Car je ressens envers elle de la pitié d'être ainsi attachée à moi qui ne lui rends pas souvent l'affection qu'elle me porte, l'attention, son souci constant de mon confort. Elle m'offre à la fois son temps et sa vie privée et moi, je la laisse tomber, au milieu de la foule, pour un inconnu qui déjà a bien avancé et il faut que je me magne, faut pas que je le rate, celui-là. Je veux soudain que l'envie de reprendre mes pinceaux resurgisse, j'ai envie des nuances, j'ai envie de retrouver mon âme perdue.

Marie, flippe pas, je vais juste lui dire un mot. C'est bon, on ne va pas se fâcher pour ça, si ?

Je vais avec toi, Lila, c'est mieux.

Non, c'est pas mieux. Tu bois ton eau. On se retrouve plus tard.

Et je rassemble mon sac et mon téléphone et quitte la table. Je cherche des yeux le fauteuil roulant. Je ne le vois plus sur le front de mer. Bon sang, il n'a pas pu aller si vite, quand même ! Alors je me mets en route, en me dépêchant. Les gens s'écartent, interloqués, mais n'osent rien dire.

Je prends de justesse un passage piéton qui vient de virer au rouge. Les automobilistes attendent gentiment pour démarrer.

À force de me démener, je finis par le trouver. Il est au bout de la jetée. Je connais bien cet endroit, l'accès n'est pas évident car un peu étroit. Mais au pied du phare, c'est grandiose ; il y a l'océan à perte de vue, un horizon qui me fait tout oublier à chaque fois que j'y viens.

Là où ça se rétrécit, j'ai eu chaud, j'ai failli me rétamer. Je m'érafle juste un peu. Et quand, déterminée, je reprends mes efforts pour foncer, je vois qu'il me regarde. Il se marre et m'attend.

Je me demande bien pourquoi je me presse comme ça, il ne peut aller nulle part, c'est un cul-de-sac.

C'est quand nous sommes tout près l'un de l'autre, autant que l'appareillage le permet, que j'ouvre la bouche. Et bêtement, comme je n'ai rien à dire parce que dans ma précipitation, je n'ai pas eu une seconde pour anticiper, je dis la première chose idiote qui me vient à l'esprit.

À cause de quoi, le fauteuil ?

Je crois que ça lui plaît comme entrée en matière. Il répond simplement, comme s'il s'agissait de la conversation la plus normale du monde.

Accident de plongée. Et toi ?

Moto.

Puis on se cale comme il faut, bien assis face au large, pour regarder la mer. Putain ce qu'on est bien !



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Contribution du : 06/06 05:34:57

Edité par marimay le 6/6/2019 6:41:24
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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Un handicap peut en cacher un autre


À Oldham, plaisante ville résidentielle située non loin de Manchester, anciennement réputée pour son industrie textile, une dame d’un certain âge reçut un curieux SMS : « C’est qui ? »
Encore peu habituée au téléphone portable que lui avait offert sa fille Helen, Kate Biggins – non sans effarouchement, vous pensez, à son âge ! –, fit une découverte qui l’inquiéta. Ce texto, en effet, lui avait été adressé anonymement. Elle eut beau scruter son cadeau, le secouer dans tous les sens, elle dut se rendre à l’évidence : quelqu’un l’avait sans doute déjà piraté à son insu. « Oh My God ! »

Le lendemain matin, après une nuit agitée, elle ouvrit avec précaution son précieux appareil en espérant de tout cœur que ce n’était qu’une mauvaise blague. De peur de vexer Helen, très susceptible de nature, elle n’avait pas osé, en effet, lui en parler.
Sa joie fut hélas de courte durée : le texto – qu’elle avait pourtant réussi à effacer en dépit de ses maigres connaissances en informatique – lui sauta de nouveau à la gorge : « C’est qui ? »

***

Bien que paniquée, elle se mit à trifouiller dans sa mémoire pour retrouver les quelques bribes de français qu’on lui avait enseignées lorsqu’elle était au collège. Mais, fort déconfite, elle ne put s’accrocher qu’à quelques mots : « Oui », « Non », « Bonjour », « Au revoir », « Merde », « Putain », et c’est tout ! Après avoir maudit au passage le piètre professeur qui n‘avait pas su l’intéresser à la langue de Molière, osant même proférer à son égard quelques jurons à peine croyables dans la bouche d’une femme de cet âge – « Fuck ! », « Goddamn ! » –, elle dut bien s’avouer qu’elle allait avoir fort à faire pour décrypter cette énigme.
Appeler Helen ? Vous n’y pensez pas… Elle était bien trop fière pour baisser les bras aussi vite ! Et si sa fille se mettait à penser qu’en raison de son âge, justement, elle ne réussirait jamais à s’approprier les multiples fonctionnalités de son portable tout neuf ?
Certes, ses soixante-dix ans la desservaient quelque peu, mais de là à la considérer comme inadaptée aux exigences du monde moderne, pire, à se sentir anormale en pleine période de mondialisation, il y avait quand même une marge…
Elle décida donc de prendre son parapluie et de se rendre en Metrolink dans une médiathèque de Manchester. On ne l’y connaissait pas. Elle pourrait donc incognito demander à l’accueil ce que signifiaient ces mots : « C’est qui ? »

Elle y fut reçue par une demoiselle a priori avenante à qui elle osa, non sans honte, confier son problème. Contrairement à toute attente, la jeune femme, loin de se gausser, lui conseilla de prévenir la gendarmerie la plus proche. Aux seuls mots de « local police », Kate se rétracta immédiatement et scruta de plus près le visage de son interlocutrice. Quand cette dernière essaya de la convaincre en lui disant qu’à son grand âge, les arnaques de ce genre étaient légion, elle fit grise mine.
Vous l’aurez compris, la vieille dame était chatouilleuse de l’oreille dès qu’il était question de son âge. Elle quitta donc les lieux sur le champ, non sans y aller de son « fuck ! » à l’endroit de la midinette qui l’avait reçue. D’ailleurs, avait-elle su traduire très exactement ce satané « C’est qui ? » Que nenni !

***

Échaudée par cette rencontre, vexée par cette remarque désobligeante, elle reprit le Metrolink pour faire le chemin en sens inverse et prit son courage à deux mains. En dépit des nombreuses admonestations de sa fille, qui l’avait à maintes reprises mise en garde contre les numéros masqués, elle prit la décision – que risquait-elle, au fond, « à son grand âge » – de jouer à son tour une petite farce à Helen. Sa fille l’agaçait souvent, en effet, en la protégeant comme si elle avait quatre ans. Et que dire de sa décision de ne pas avoir d’enfant ! Elle en avait pleuré, oui pleuré. Elle qui souhaitait tant devenir un jour grand-mère. Eh bien, elle allait voir ce qu’elle allait voir… « Damn you ! » Si Helen croyait qu’elle ne savait pas se servir de son cadeau, elle allait moins plaisanter maintenant !

De retour chez elle, très amusée à la simple idée d’imaginer sa fille découvrir un texto pour le moins intrigant, elle prit rapidement un thé pour se réchauffer, se drapa les épaules de son châle en cachemire favori, et se rua sur son téléphone. « C’est qui ? » écrivit-elle lettre à lettre et hop… elle envoya le message. Elle savait Helen au travail, et connaissait ses habitudes : portable toujours éteint pour se faire bien voir de son patron. Cela lui donnait largement le temps de préparer son repas du soir et de s’installer confortablement devant la télévision pour regarder sa série préférée, « Desperate Housewives ». Elle nourrissait une admiration sans borne pour Lynette, même si elle trouvait qu’elle éduquait ses enfants de façon trop peu autoritaire. Mais quel courage face à son cancer, qu’elle leur avait même caché pour les protéger ! Ah, si sa propre fille…

***

Ce n’est que tardivement que Helen se manifesta. Elle s’était endormie devant son feuilleton et sursauta lorsque la sonnerie de son téléphone fixe retentit. Elle s’en alerta aussitôt, car Helen – en lui offrant son portable – l’avait prévenue : plus d’appels téléphoniques entre elles deux jusqu’à ce qu’elle sût en maîtriser les fonctions basiques ! Son grand rire ne fut pas pour la rassurer. « C’est qui ? » eut-elle le temps d’entendre, avant de comprendre qu’elle avait omis de masquer son numéro d’appel en envoyant son SMS. Oh my God !
Kate essuya patiemment les moqueries de sa fille sur son awful level en informatique, allant même jusqu’à la traiter de handicapped, elle, à seulement soixante-dix ans !
À ce mot, elle fut prise d’un haut-le-cœur, renonça à résoudre l’énigme du message, et raccrocha sèchement. Mue par la colère et avant de se débarrasser définitivement du portable, elle ne put s’empêcher de crier haut et fort : « handicapped… so what ? »

Kate pleura longuement ce soir-là : que d’émotions, en seulement deux jours, pour cette femme âgée ! Elle s’était sentie humiliée, rabaissée. Elle n’avait jamais vraiment eu honte d’ignorer tout de la langue des Froggies. « Fuck ! » Quant à l’informatique, au fond, était-ce de sa faute si elle n’arrivait pas à s’y intéresser suffisamment pour en maîtriser ne serait-ce que les bases. « Shit ! »

Non, le mal dont elle souffrait intérieurement était plus profond, plus intime… Elle avait saisi que jamais elle n’arpenterait les parcs de sa ville natale, qui faisaient pourtant la fierté d’Oldham, et qu’elle ne connaîtrait pas la joie de ces ladies qu’elle y croisait souvent, affichant, de façon éhontée à ses yeux, leur joie d’être grands-mères. Elle prit d’ailleurs la décision de ne plus jamais s’y rendre, pour ne plus souffrir de les voir serrer dans leurs bras d’adorables bambins aux frimousses à croquer. « Bloody hell ! »

Vous l’aurez compris, elle s’en moquait maintenant des nouvelles technologies et de son peu d’appétence pour les langues étrangères. Même ses soixante-dix ans ne lui faisaient plus vraiment peur… Le seul vrai cadeau qu’elle attendait de la vie, celui qui aurait pu l’empêcher de se sentir comme mutilée dans sa chair, c’étaient des petits-enfants…
Après avoir séché ses larmes et pour se donner du courage, elle s’offrit – contrairement à ses habitudes de respectable lady et malgré l’heure tardive – un verre de sherry en pensant à sa Lynette bien-aimée… la fille dont elle avait toujours secrètement rêvé. Et alors ?


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Contribution du : 06/06 05:38:08

Edité par marimay le 6/6/2019 6:42:12
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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Tourne Naïma, tourne !


« C'est qui ? Tu veux savoir ? Alors radine mon frère, elle va pas rester longtemps ! »
Le regard oscillant entre l'écran de la télé et celui du téléphone portable, Driss s'agaça :

– P'tain, il est relou Samir.
– Qu'est-ce qui se passe ? lui demanda Tony, concentré sur la partie.
– Il me prend la tête depuis dix minutes. Paraît qu'ils sont avec une bombasse. Il veut que je vienne voir.
– Samir, avec une bombasse ? Non mais t'as vu sa gueule pour se trimballer avec une bombasse ?

Tony éclata de rire. Il est en train de te baratiner oui !
Il termina ses paroles par une pirouette imprévisible de son joueur qui vint loger un but en pleine lucarne. De dépit, Driss lâcha la manette de jeu sur le canapé.

– Bah, de toute façon t'as gagné, j'me tire.
– Arrête, fais pas ton boloss, on s'en refait une.
– Non j'me tire, tout à l'heure peut-être.

Il attrapa son casque, sortit de l'appartement et dévala les escaliers. Sur son scooter il fila entre une succession de barres d'immeubles, jusqu'à une tour reculée à l'écart des regards indiscrets. C'est là où la bande du quartier aimait se retrouver. Il stoppa devant un hall décrépi, étonné de voir deux jeunots faire le guet. Ce n'était pourtant pas un point de vente, justement pour ne pas attirer l'attention.

– Qu'est-ce vous faites à choufer, ça bicrave ici maintenant ?
– Salut Driss, non, c'est Samir qui nous a dit de rester là. On sait pas pourquoi.
– Ils sont où ?
– En bas.

Perplexe, Driss se dirigea vers l'arrière de l'édifice. Il descendit les marches étroites qui menaient à un vaste sous-sol aux odeurs prégnantes de moisissures et d'urine, faiblement éclairé par quelques néons. Le pas hésitant, il se rendit à l'espace qu'avait plus ou moins aménagé la bande. Fondues dans une brume de haschich, il distingua une dizaine de formes. Un rap lancinant sortait d'une enceinte mp3 posée au sol. Les formes composaient un cercle autour d'un centre d'intérêt que Driss ne voyait pas bien. Il s'approcha, remarqua d'abord une jupe et une culotte traînant par terre puis se figea, sidéré.
Allongée sur une palette de chantier, une femme se faisait besogner à grands coups de reins. Les jambes maintenues en l'air, le corps secoué avec vigueur par un gars que Driss reconnut. Un blanc du groupe qu'il n'avait jamais trop apprécié. La femme semblait étrangement passive, comme si elle était absente. Il s'approcha encore, tenta d'apercevoir ses traits. Rondouillarde, une figure joufflue encadrée de bouclettes brunes, Naïma ! Son sang ne fit qu'un tour, il posa sa main sur l'épaule du gars et le tira en arrière.

– Qu'est-ce tu fais bâtard ? lui cria-t-il.

L'autre protesta :

– Tu veux quoi toi ? T'attends ton tour !

Driss comprit alors la situation, sa colère se fit plus vive.

– C'est Naïma que t'es en train de baiser, elle est handicapée !
– Qu'est-ce j'en ai foutre qu'elle soit handicapée ?
– Sûr, c'est plus facile de fourrer une teubée qu'une vraie meuf.

La réflexion piqua le dénommé David. Menaçant, il remonta son pantalon descendu aux chevilles, colla son visage à celui de son interlocuteur.

– Putain Driss, tu cherches l'embrouille ?

La tension devint palpable, Driss serra les poings, prêt à frapper.

– Oh les gars, oh, on se calme !

Un grand sec à casquette s'interposa à ce moment, se plaça entre les deux pour chacun les repousser.
Il s'adressa à Driss.

– Qu'est-ce t'as à faire le rageux mon frère ? On est là pour rigoler.
– Vous faites quoi, là, Samir ?
– On baise une chagasse, c'est tout. T'inquiète, c'est pas du viol, on l'a pas forcée.
– Une chagasse ? T'es con ou quoi ? C'est Naïma Safraoui, tu sais bien qu'elle a un blème au cerveau, elle capte rien !

Samir détourna le regard, un peu gêné.

– On l'a pas forcée j'te dis. Demande-lui.

La fille demeurait sur le dos, jambes grandes écartées, immobile. Driss s'écarta brusquement et vint vers elle.

– Naïma tu bouges, on s'en va d'ici.

Obéissante, elle se redressa, d'épaisses coulées visqueuses s'échappèrent alors d'entre ses cuisses. Elle se pencha pour ramasser ses vêtements, la jupe dans la main s'exclama catastrophée :

– Ma jupe, elle... elle est tout' sale !
– C'est pas grave, rhabille-toi, s'impatienta Driss.
– Maman va me fâcher.
– Dépêche-toi Naïma, merde !

Au milieu d'un silence hostile, elle renfila ses habits en commençant à pleurnicher. Depuis un affrontement musclé avec les gendarmes mobiles, Driss bénéficiait d'un certain prestige dans le quartier. Il resta néanmoins sur ses gardes, attentif à la moindre réaction. À peine Naïma décente, il la tira par la main. Ils montèrent rapidement les escaliers sales pour regagner l'air libre. Sous les yeux curieux des jeunots, il enfourcha son deux-roues.

– Monte derrière Naïma, on s'arrache.

Mais elle restait statique, plantée sur le trottoir.

– Monte, vite, faut pas rester ici.
– Le casque, dit-elle en fixant l'objet accroché au guidon.
– Quoi ?
– Je monte pas sur ça si j'ai pas le casque. Elle ponctua sa phrase en s'essuyant le nez du revers de la main.

Driss la fixa, bouche bée.

– Putain j'y crois pas, t'es vraiment chiante. Tiens, mets-le et maintenant on se casse !

Il démarra en trombe, le torse enserré fortement par sa passagère. Tout en roulant, il songea à ce qui venait de se passer, révulsé par l'attitude de Samir et de la bande. Tout le monde connaissait Naïma, des handicapés il n'y en avait pas trente-six dans le quartier. Lui l'avait rencontrée la première fois à l'école primaire, avant qu'elle ne soit dirigée vers un centre spécialisé. Sa mère qui était proche de la famille lui avait confié qu'elle avait contracté une méningite quand elle était bébé, une maladie grave. Depuis elle était restée sotte, naïve, on pouvait lui faire gober n'importe quoi. Avant de la ramener chez elle, comme de toute façon il ne dirait rien à ses parents, il fallait qu'il essaie de lui expliquer ce qu'elle avait subi. Il se gara sur le parking d'un Mac-Do.

– Descends, j'te paie un Coca.

Ravie, elle arbora un large sourire.
Assis l'un en face de l'autre, elle suçotant sa boisson gazeuse avec une paille, il tenta de trouver des mots simples.

– Pourquoi tu les as suivis les garçons ?
– Ben, ils m'avaient dit qu'on allait s'amuser.
– Tu t'es amusée toi, dans la cave ?

Elle baissa la tête.

– Tu t'es amusée Naïma ? reprit-il.
– Non... pas trop. Y a un garçon, il m'a fait mal. J'lui ai dit d'arrêter mais il a continué.
– C'est pour ça, c'est ton corps, les garçons ils ne doivent pas le toucher. C'est interdit. Tu comprends ?
– Oui, fit-elle d'une petite voix, comme si elle avait fait une bêtise.

Driss se renversa sur sa chaise, regarda à travers la vitre le défilé ininterrompu des voitures sur le boulevard.

– Y a que ton amoureux qu'a le droit de te toucher.
– J'ai pas d'amoureux.
– T'en auras p'têt un jour, t'as quel âge ?
– Dix-sept.

Son portable se mit alors à vibrer. Il lut le message, esquissa un sourire du coin des lèvres. « On oublie la bombass. T'as raison c'était un mauvais plan. Teuf chez Marco ce soir. On t'attend. Samir. »

– Driss.
– Quoi ?
– J'peux reprendre un Coca ?


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Contribution du : 06/06 05:41:40

Edité par marimay le 6/6/2019 6:42:48
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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Le joueur d’échecs


Vers onze heures du soir, le téléphone de Karim émit un « tuc tuc » le prévenant de la réception d’un SMS : « C’est qui ? » demandait Nathan. Difficile de faire plus court ; pourtant Karim réagit instantanément et avertit Claire, la directrice de l’institut médico-éducatif.

– Il a appelé à l’instant ! Je vais à l’entrée du haut, ça capte mieux.
– J’arrive ! Qu’est-ce qu’il a dit ? lui cria Claire depuis la salle à manger où elle laissa en plan son yaourt.
– Juste trois mots : « C’est qui ? » Il ne comprend pas que le SMS venait de moi.
– On peut répondre comme si j’étais l’interlocutrice, en proposant une partie d’échecs ; qu’en penses-tu ?
– Bonne idée, il gagne plus facilement avec toi... Dis-moi si ça va : « C’est Claire, j’arrive te chercher, on va jouer aux échecs. T’es où ? »
– Parfait ; envoie !

Au bout d’un très long quart d’heure, le « tuc tuc » répondit « Au pont ». « Au pont du Cros ? » interrogea Karim. « Oké » fit aussitôt le « tuc tuc », auquel Karim renvoya un « Ne bouge pas ; je serai là bientôt : compte jusqu’à mille ».
Le pont du Cros n’était pas loin. Après avoir informé le groupe encore à sa recherche qu’ils avaient localisé Nathan, puis fait le point avec l’infirmière de garde, Claire et Karim partirent avec la fourgonnette.

– On ne préviendra les flics que lorsqu’on l’aura récupéré : Nathan peut de nouveau vadrouiller, pas de temps à perdre, décida Claire.
– De toute façon, ils n’ont pas dû entreprendre grand-chose. Tu les as appelés vers vingt heures : à mon avis, ils commencent à peine à s’organiser ; et c’est un bien grand mot...

Nathan attendait, allongé sur le large parapet du pont de pierres. Il observait ses merveilleuses étoiles. L’air, encore doux, sentait la fougère et la résine d’épicéas.

– C’est beau... Je crois qu’il y a beaucoup plus d’étoiles orange que de bleues, mais les nuages cachent souvent. J’ai pas la mémoire qui dure assez.
– C’est pas grave, lui répondit Claire. Les nuages doivent apparaître pour qu’on se repose du soleil ou des étoiles. Tu sais, il faut rester avec le groupe ; pourquoi t’es-tu sauvé tout à l’heure ?
– Je voulais être tranquille pour observer la nuit. Le Gaston a dit non ; Gaston le con !
– Mais tu aurais dû l’écouter au lieu de partir en courant. On a essayé de te retrouver toute la soirée. Gaston est gentil : il te cherche encore avec José et ses amis. Et puis tu as raté le dîner, tu dois avoir très faim.
– J’ai mangé plein de fraises, très petites, et j’en ai gardé pour tous ! Regarde dans mon sac à dos.

Nathan dormait avant même d’être arrivé au centre. Après avoir prévenu la gendarmerie, ils le réveillèrent en douceur pour qu’il regagne sa chambre et retrouve tranquillement le sommeil. Mais Nathan n’avait pas oublié le message de Claire : il voulait jouer aux échecs.

– D’accord, lui accorda Claire, mais je me sens fatiguée maintenant ; on reprend juste la fin de la partie de jeudi dernier. On replace les pièces : je sais que tu avais noté où on en était.
– Fais plutôt une partie avec moi, lui proposa Karim.
– Ben non. Claire a dit « elle veut jouer », répondit gentiment Nathan.

À presque minuit, Claire aurait évidemment préféré aller dormir, mais ils avaient réussi à retrouver Nathan grâce à son attrait pour les échecs ; alors, si un jour une situation analogue se reproduisait, ils pourraient à nouveau utiliser cet argument.
La fin de la partie s’annonçait assez longue, car les forces des blancs et des noirs semblaient à peu près comparables. De plus, Nathan jouait toujours assez lentement ; mais, heureusement pour Claire, il se fatiguait parfois très rapidement, et ce fut le cas cette nuit-là. Après quelques sauts de cavalier infructueux, il proposa d’arrêter ; ce que Claire accepta bien volontiers.
Après avoir bu une tisane et goûté aux fraises des bois un peu écrasées de Nathan, ils allèrent se coucher. Tous paraissaient encore perturbés et épuisés par cette si longue journée.

Claire peina à s’endormir dans la chambre de service. Elle ressassait cette soirée folle passée à rechercher Nathan. Elle se dit qu’il avait dû se cacher dans quelque fourré, puis, à la nuit, longer le ruisseau du Cros par l’étroit chemin des pêcheurs jusqu’à atteindre le pont.
Nathan avait intégré l’établissement voici quatre ans, à la mort de sa mère. Il avait quinze ans maintenant. Il ne présentait pas de handicap profond, seulement une légère déficience intellectuelle limitant ses capacités d’apprentissage. Son intelligence et son comportement au sein de la société apparaissaient différents de la « norme ». Ainsi, parfois, des problèmes très simples le dépassaient, alors qu’il arrivait à en résoudre d’autres, beaucoup plus complexes, en passant souvent par des biais très particuliers. Lorsqu’il était fatigué ou contrarié dans ses projets, il arrivait qu’il se mette en colère — de petites colères, pas méchantes, qui ne duraient pas. Il fallait anticiper cela, et Karim, en particulier, y parvenait fort bien.
Il travaillait au sein de l’établissement, en tant que psychothérapeute, depuis près de deux ans, et était apprécié de tous grâce à sa compétence, sa gentillesse et son dévouement. Il avait, entre autres, créé un club « Échecs », composé d’une dizaine d’enfants et d’adolescents du centre, de membres du personnel et d’habitants de la commune. Des rencontres d’apprentissage et d’entraînement étaient programmées chaque mardi et samedi matin. Nathan avait mis plusieurs semaines pour assimiler les règles, les tactiques et les stratégies de ce jeu. Puis, avec le temps, il devint l’un des meilleurs du groupe, avec José, un maçon retraité, et Cathy, la comptable. Cela évolua ensuite en une véritable passion et il sollicitait souvent Karim ou un membre du personnel pour une partie. Entamant la subvention annuelle de la commune, Claire acheta un jeu d’échecs électronique, avec « obligation de mise sous clef avant vingt heures ».
Il aimait toutes les pièces, sauf les fous. En général, il se débrouillait pour les éliminer assez rapidement en pratiquant des « échanges » avec le camp opposé. Son aversion envers cette pièce — sensée contrôler les diagonales de l’échiquier, soit les noires, soit les blanches — provenait sans doute d’un incident survenu lors d’une excursion dans la ville voisine. Un petit monsieur avait lancé en les croisant : « Tiens, les fous sont de sortie... » Il avait senti la colère monter instantanément dans sa gorge, car il connaissait la signification de ce mot pour l’avoir si souvent entendu crachoter de bouches moqueuses et niaises depuis sa plus tendre enfance. Mais Karim, après avoir vigoureusement « décalaminé » les oreilles du « petit monsieur », avait tranquillisé Nathan : « Non, c’est lui le fou ; la haine a saigné tout son cœur : il est sec. » Alors, depuis, Nathan éliminait sur l’échiquier les fous au cœur sec.

Claire se leva juste avant le soleil, vers six heures trente. L’établissement, comme un village miniature, bruissait, s’animait sous les lueurs de l’aube qui perçaient la brume des collines boisées. Elle se dirigea vers la salle à manger du personnel, attenante à la cuisine, pour saluer les agents présents et prendre avec eux une tasse de café et une ou deux tartines. Les conversations ne portaient qu’en partie sur l’escapade de Nathan. Chacun se préparait, s’impliquait déjà, dans cette nouvelle journée qui réserverait, comme d’habitude, son lot d’imprévus ; de douleurs peut-être, mais plus certainement de belles et profondes joies.
Avant de rejoindre son bureau, elle bifurqua vers la salle de jeu pour éteindre la lumière qui s’échappait par-dessous la porte, croyant qu’elle l’avait laissée allumée toute la nuit. À l’intérieur, Nathan, grand sourire et yeux pétillants, savait qu’il avait gagné la partie. Il attendait que Karim — la tête serrée entre ses deux larges mains et le regard paraissant hypnotiser les pièces — se décide à abandonner. Claire se dit qu’Auguste Rodin aurait pu également sculpter « Le Joueur d’échecs » ; placé à côté du « Penseur », ils auraient tous deux reflété la même intensité de réflexion pure. Claire patienta discrètement. Karim resta encore statufié deux ou trois minutes, puis coucha son roi sur l’échiquier. Un sourire, peu à peu, effaça une petite grimace qui semblait dire : « J’ai rien compris...  » Nathan se leva alors d’un bond et alla à la porte embrasser Claire.

– Eh bien, Nathan, déjà debout et partie gagnée ; bravo ! Mais tu dois manquer de sommeil, tu devrais aller te reposer sur ton lit une heure ou deux...
– Ben non. On a repris le jeu de cette nuit. En dormant, j’ai revu les étoiles. J’ai mis les cavaliers au centre et j’ai avancé les pions, comme au-dessus du sapin cassé. J’ai bloqué Karim ! Pour gagner, il faut choisir la bonne partie du ciel...


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Contribution du : 06/06 05:44:25

Edité par marimay le 6/6/2019 6:43:25
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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Synopsis : Derrière les maux de la vieillesse, l’espoir demeure.

*

« C’est qui ? » s’affiche sur mon I-phone.
Ma collègue n’a donc pas enregistré mon contact. Je lui réponds, passant cinq minutes pour taper le peu de mots sur ce fichu écran tactile où les fautes glissent plus vite que mon pouce.
« Aude. Je viens pour renforcer l’équipe, on m’a bouffé ma récup’... comme d’hab ! »
Pas le temps de ranger le portable que sa réponse fuse comme l’éclair de sa jeunesse.
« OK ! super... c’ cool » avec un clin d’œil en prime.
« Pfff ! » si je pouvais, je jetterais bien cet engin de malheur aux oubliettes, même le boulot ne me lâche plus d’une semelle, impossible de lui échapper.

Au fond d’un parc verdoyant, je me dirige vers la bâtisse avec à l’entrée un bassin à poissons et le jet d’une fontaine, ainsi qu’une rangée de bancs « de bric et de broc » alignée au compas le long des allées et des cyprès. Quelques massifs de fleurs vivaces égayent le jardin endimanché aux beaux jours par une nuée de moineaux qui valsent joyeusement, à l’affût des centaines de miettes de pain biscornues parsemant les allées qui longent le bâtiment. Je me retourne, le soleil brille par son absence aujourd’hui et un vent d’ouest fouette ma veste. Je frissonne, pousse la porte et me dirige d’un pas hâtif vers les vestiaires du personnel.

Pêle-mêle, tous les maux de l’existence semblent s’être donné rendez-vous ici. Je fais un check-up de ce qui m’attend comme chaque jour de travail, et je lève les yeux au ciel en pensant à la somme de tâches à accomplir en ce jour de repos volé. Les maladies s’invitent ici à chaque coin de table :
Les cœurs ne tournent plus du tout comme une horloge suisse et les poumons s’essoufflent et se disloquent loin des caprices de la météo. Les articulations grippées doivent être entretenues et chouchoutées à renfort de massages pommadés et de séances d’exercices. Les gestes de la vie quotidienne sont en suspens, distillés parfois dans un bel imbroglio par un cerveau qui déraille telle une carcasse de vieux vélo, mais qui souhaite toujours partir en campagne. Les humeurs sont souvent maussades et la dépression saisonnière s’étire comme le désert sur les zones de verdure passée. Les gouttes au nez et les yeux larmoyant dégoulinent avec délectation sur les visages ridés de l’hiver à l’automne, et sautillent allègrement sur le printemps et l’été avec une effronterie sans borne. Les estomacs lourds ou noués défaillent, et tordent des boyaux qui crépitent en jouant du tuba comme la vieille plomberie du sous-sol de la résidence. Les organes urinaires et fécaux deviennent capricieux, faisant des pauses et expulsant leurs affaires dans une honteuse notoriété avec un certain laisser-aller. La pensée ainsi que le langage sont parfois libérés, impudiques et brouillés ; il faut donc savoir traduire le langage corporel sans aucun décodeur et décrypter le message au petit bonheur la chance.

Il plane en ce lieu toutes les casseroles d’une vie, la souffrance et le vécu de familles plongées dans la tourmente, qui ne savaient plus à quel saint se vouer pour retrouver la stabilité et la paix dans leur peinâtes, face à ce proche qui s’en va lentement. Le dernier siècle promène son souvenir fantomatique dans les longs corridors colorés, vomissant derrière chaque porte sa dose de maladie, de culpabilité, d’isolement et des miettes d’années de bonheurs et d’amour qui ne sont déjà plus tout à fait là. La vie et la mort rôdent ici, tout simplement.

Dans la salle à manger à la décoration un peu austère et impersonnelle, les tables sont alignées bien serrées telles des sardines dans leur boîte, et il faut jouer un peu des coudes pour se faufiler. La patience est règle d’or en ces murs. Tout le monde jongle entre les déambulateurs, les fauteuils roulants, les cannes anglaises et les chaises occupées qui dépassent de leurs emplacements, chamboulant ainsi toute l’organisation du service de ce repas à venir. Le personnel installe tour à tour les résidents, en essayant de respecter un fil d’arrivée afin de pouvoir accéder aux places les plus exiguës. Un bouchon se forme à l’entrée et c’est un moment de joyeux brouhaha entre les personnes voulant arriver les premières, les infirmières affairées avec le chariot de médicaments, les résidents qui dans le couloir d’accès reposent leur corps affaissé et douloureux, et ceux qui s’arrêtent ici ou là pour papoter à chaque porte de chambre, en radotant sur toutes les nouvelles du jour et sur la longue liste de leurs membres en souffrance quotidienne.

Douze heures.
Le déjeuner démarre lorsque je passe la tête pour saluer tous le monde à mon arrivée. Quelques résidents me répondent avec quelques petits mots gentils pour m’accueillir chez eux ; certains me saluent et me font un clin d’œil, un vieil homme lève le bras et me sourit. D’autres ont déjà le nez plongé au-dessus de leur salade et m’ignorent royalement. J’embrasse mes collègues en passant et je prends de leurs nouvelles. Je me demande parfois pourquoi je fais ce métier depuis quinze ans déjà, pourquoi depuis tant d’années, je pousse cette porte de ce que certains appellent « des mouroirs ». Malgré la fatigue, et souvent le ras-le-bol de mes conditions de travail, je suis toujours là.
Je ne sais pas vraiment, mais je m’y sens à ma place. Et c’est tout ce que je pense savoir faire.

Je m’installe à la table centrale, celle des surveillances alimentaires et des aides au repas, quand une silhouette fluette à la mine sombre se lève discrètement. Je la suis des yeux. Elle s’expatrie vers son antre, la tête basse, traversant la grande pièce en quelques pas légers et déterminés, pour disparaître à l’angle du couloir. Je regarde ma collègue qui comme moi a suivi de loin son parcours.

Chaque jour, madame Bothume fait le même trajet entre sa chambre et la salle à manger, la salle à manger et sa chambre ; une fois, une deuxième, puis une troisième, jusqu’à la prochaine fois qui ne tardera pas ; afin de ne pas se remplir encore une fois l’estomac. Son corps élancé ne supporterait (selon elle) pas un gramme de plus. Plus jeune, sa silhouette brillait sur les podiums où elle paradait comme mannequin, et la jolie Claire tient à garder sa ligne svelte. Physiquement, je lui donne au moins quinze ans de moins, mais elle a survolé le siècle et toute son histoire avec l’aisance d’une locomotive à vapeur, sans avoir écopé trop sévèrement des marques physiques du temps qui passe.

La voilà donc à nouveau qui s’exile en serrant sa serviette blanche à carreaux saumon contre sa poitrine, alors qu’elle venait tout juste de s’installer à table, comme si elle était poursuivie par Lucifer en personne :
L’oubli de sa serviette, le porte-monnaie qu’elle ne trouve plus, le chemisier en soie qu’on lui a volé pendant la nuit, le coup de peigne qu’elle croit avoir oublié, le coup de fil à son défunt époux qui doit la chercher ; tout est prétexte à se carapater loin des plats qui arrivent dans une belle cohue suite à l’apparition de la cuisinière et de son chariot contenant les plats chauds du jour sortant tout juste de l’ascenseur avec fracas. Je fais un signe à ma collègue puis je rattrape la vieille dame à la porte de sa chambre avec un sourire, que j’espère communicatif pour l’inciter à revenir à table. Sachant que je viens pour la chercher, elle me devance.

– Je suis bien coiffée ? Parce que c’est quand même un comble de s’appeler Claire, et de ne plus y voir clair... s’excuse-t-elle en repositionnant correctement ses lunettes dorées.

Je souris à son humour et réponds affirmativement à sa question mais dans la foulée, pas une mèche de travers mais un gros sanglot qui surgit sur les ruines de sa beauté d’antan.

– Je ne peux pas me montrer comme ça.... dit-elle avec l’amertume et la tristesse qui transpirent aux fond de ses beaux yeux verts piqués d’or, et qui ruissellent à présent le long de sa joue creuse.

Aujourd’hui mon cœur se serre, je soupire un grand coup à la pensée de sa photo d’antan en noir et blanc posée sur sa table de nuit, où cette belle jeune femme au charisme incroyable prend la pose en nous regardant d’un air mutin.
« Touchée. »

J’essaye de faire le vide dans ma tête, de ne pas laisser l’émotion m’absorber et je sors toute ma panoplie d’empathie : professionnalisme, sourire de circonstance, oreille attentive, tenue de professionnelle au top ; je me dresse comme un « I » dans ma blouse toute proprette et mon pantalon blanc tiré à quatre épingles. Le poing serré dans ma poche, je soupire un grand coup, et je pense à tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler. Ma prof aurait sûrement été contente de mon attitude à cet instant. J’étais tout de même en tête de liste de ma promo, alors ce n’est pas quelques larmes et une mamie presque centenaire qui vont m’effrayer ?
Je compte mentalement devant madame qui, voutée, me scrute avec attention entre deux sanglots qu’elle essaye de refouler, le nez plongé dans son mouchoir brodé.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, six et demi... sept.

Mon cœur d’artichaut est en ébullition et mon sang ne fait qu’un tour. Je sors mes mains des poches et je m’élance vers Claire en deux enjambées, puis je la prends vivement dans mes bras en minaudant lamentablement et je la supplie, oubliant d’un coup l’ensemble du contenu de mon manuel de parfaite aide-soignante.

– Madame, arrêtez de pleurer s’il vous plaît... si je me mets aussi à pleurer, je vais ruiner mon maquillage à la Greta Garbo, lui attesté-je en lui faisant mes yeux de chat et une mimique théâtrale.

Au nom de l’actrice suédoise, je vois ses pupilles qui s’illuminent comme un sapin de Noël. Il est si joli le sourire de Claire ; elle serre son mouchoir puis s’essuie dans la foulée la joue et les cils.

– Quelle femme c’était... me dit-elle d’une petite voix songeuse.
– Oh ! Claire, vous pleurez sur votre beauté passée mais regardez-moi donc. C’est moi qui devrais pleurer sur ma non-beauté. Pour moi, ça a toujours été foutu, même pas une petite once d’espoir possible ; alors que vous, lui avoué-je en soupirant... la gloire vous avez connue ma mie, vous la portez toujours avec classe, on ne voit encore que vous...
– Quand même, vous exagérez ! me répond madame Bothume avec une voix espiègle et une petite lueur d’espoir au fond de ses jolies prunelles alors que son corps noueux semble se redresser d’un coup de quinze bons centimètres.

Je l’imagine, paradant en robe du soir sur ses vertigineux escarpins devant les regards admiratifs de la foule. Moi qui n’ai jamais su marcher sur plus de cinq centimètres de talon, qui plus est, large d’au moins une demi-hauteur, je n’ai vraiment pas de quoi me vanter de porter les grâces de la féminité. Tandis qu’elle porte toujours fièrement ses souliers (ceux-là même que je ne pourrais envisager de porter) sur ses pieds douloureux et déformés.

– Ah non, je n’oserais point ! me défends- je. Allez, faites-moi une faveur. Venez s’il vous plaît ! On va se consoler toutes les deux autour d’un bon café et d’une bouchée de baba au rhum, juste une petite, je crois me rappeler que c’est le dessert du jour. Quelle veine ! Nous allons même pouvoir trinquer, discrètement, comme l’ont fait ces grandes dames dans les salons de thé parisiens... Vous vous souvenez de Paris ?

Nous partons bras dessus, bras dessous en direction du réfectoire. Complice, je l’écoute me raconter le bottin mondain et les soirées glamours de la capitale d’après-guerre.

– Peut-être même que le regard du beau Charles Demoasy traînera encore par ici, lui suggéré-je l’air de rien.
– Oh... n’abusez pas, j’ai passé l’âge ! me tance gentiment la vieille dame en éclatant du rire de ses quatre-vingt-douze printemps et en jetant un coup d’œil furtif à sa gauche en pénétrant dans la salle à manger.


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Contribution du : 06/06 05:48:47

Edité par marimay le 6/6/2019 6:44:02
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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« C’est qui ? »
Sms reçu le lundi 31 juin 2019.
Expéditeur : Eros.
Destinataire : mézigue.
Réponse :
« C’est moi qui essaie de te joindre aux abonnés absents !
Merci de m’avoir mutilé ! Tes flèches ne sont pas de bonne qualité, permets-moi de te le dire. »


Mais pourquoi diable Dieu a-t-il inventé ce jour ? Pour se reposer des autres jours soi-disant. Tu parles !

Tenez ! Hier matin, un dimanche que j'ai attendu toute la semaine dans l'espoir de relâcher enfin la pression du boulot, après une bonne nuit réparatrice, je sens ma petite femme se blottir contre moi. La chaleur de sa peau me met en émoi et je commence à me sentir bien gaillard dès quelques premières caresses quand elle me dit, en s'étirant comme un chat (oh ! je me l'aime comme ça !), qu'elle ne peut pas car elle a plein de choses à faire vu que ses parents sa sœur et son beau-frère armés de leurs adorables monstres d'enfants (deux mais pas n'importe lesquels !) vont venir déjeuner ce midi et qu'elle doit encore faire les courses qui lui manquent et passer l'aspirateur et ranger la maison pour que sa mère ne critique pas son désordre et éplucher tous les légumes pour mettre dans la viande du pot-au-feu-maison qu'elle seule sait si bien cuisiner et que même sa sœur ne fait pas si bien c'est sa mère qui l'a dit ! (et moi dans ma tête je me dis que je vais passer un dimanche pourri !)

Son père, lui, ne dit rien, il n'en a pas le temps, ou il y a renoncé depuis longtemps. Le beau-frère non plus d'ailleurs. À eux deux ils ont recréé le monde du silence : vingt mille lieues sous les mers en apnée. Mais ils mangent et boivent bien aussi quand le vin est bon.

Donc, disais-je, elle ne peut pas. Résultat, mon escargot refroidi est rentré dans sa coquille en hivernage forcé.

Comme elle me l'a demandé et pour l'avancer, dit-elle, je me lève et prépare le café pendant qu'elle va à la salle de bain pour se préparer. Pensez donc que j'ai le temps de boire trois saladiers au moins avant qu'elle arrive pour me reprocher que son café est froid et que je n'ai pas débarrassé mon bol ni nettoyé mes miettes. Bien sûr elle est en retard et court partout en cherchant sa liste de courses, son sac à main, ses clés de voiture, ses lunettes de soleil, son rouge à lèvres qui était dans le sac et qui n'y est plus, son porte-monnaie où il y a sa carte bleue son chéquier sa carte grise et... Vite ! Il faut mettre le nouveau papillon de l'assurance sur le pare-brise et ses chaussures... mais non c'est pas celles-là les talons sont trop hauts pour conduire et... « Ah ! Chéri, tu veux bien passer un coup d'aspirateur partout ? Tu sais que ma mère... »

Et v'lan ! Le coup de l'aspirateur ! Pas un dimanche je n'y échappe et bien sûr le sac est plein, mais où sont ces foutus sacs de rechange ???!!!

À son retour, comme je ne suis pas manchot, je l'aide à éplucher les légumes. Évidemment, je ne fais pas comme elle alors elle me reprend le couteau et recoupe chacun d'eux.
« As-tu fait le lit chéri ? »
Elle croit vraiment que j'ai eu le temps ! Et moi ? je serai allé quand à la salle de bain ? Hein ? Bon, go, je file dans la chambre...
« Chéri ? Il faut changer les draps en même temps ! »
J'arrache le drap housse, je jette les taies hors des oreillers, je décalotte la housse de la couette, emmène tout le toutim dans le panier à linge...
« Chéri ? Tu peux tout mettre dans la machine avec une dose de lessive et en marche sur coton 60° ? »
J'exécute.
« Les draps propres sont en haut de l'armoire à droite. Prends le drap housse anthracite, la housse de couette fuchsia et les taies qui vont avec ! »
Le « chéri chéri » suit les consignes en râlant pendant qu'une bonne odeur de cuisine vient lui lécher les narines.
Mais quel est le tortionnaire qui a inventé les housses de couette !!!
Trois quarts d'heure que je m'escrime à rentrer cette maudite couette qui fait des bourrelets énormes et s'entortille en plein milieu !
« Tu n'as pas encore fini m'amour ? »
Zut ! La voilà qui se ramène l'air interrogatif :
« Mais que fais-tu depuis tout ce temps ? Tu traînes, tu traînes... Je t'attends pour ouvrir la bouteille de vin et préparer l’apéritif ! »
Elle pousse un gémissement de désespoir en saisissant la couette, enlève la housse – j'y étais presque ! – et tac tac tac tac, avec elle c'est fait en dix secondes chrono !
« T’es handicapé ou quoi ? Voilà ! C'est pourtant pas difficile, je te l’ai déjà expliqué mais tu ne m'écoutes pas, je me demande à quoi tu penses... »
(si elle savait... mais je tiens bon)

C'est là que n'importe quel homme dirait : « Ah ! Les femmes ! » Moi je dis : « Ah ! Cette femme ! »

Je m'escrime avec le tire-bouchon, je prépare les verres sur la table du salon, quelques amuse-bouches dans des ramequins...
« Non ! Pas ceux-là ! Prends dans la vaisselle du vieux buffet ceux que maman m'a donnés après le décès de grand-mère... tu sais que maman... »
Je pousse des soupirs silencieux, ce n'est pas le moment de provoquer la susceptibilité de ma douce fée du logis...

Je suis déjà crevé et la journée ne fait que commencer, ça promet !
Je vais abréger vos souffrances, à vous lecteurs, en vous laissant imaginer l'arrivée de beau-papa, belle-maman, belle-sœur et beau-frère et les gamins... mon Dieu les gamins ! Je n'en dirai pas plus, vous devez en connaître qui viennent de la même planète de schtroumpfs insupportables et mal éduqués.

Le repas s'est éternisé en conversations genre familiales sans aucun intérêt quand beau-papa et beau-frère, un peu grisés par quelques bons verres, ont amorcé le sujet « politique ».
Imaginez Peppone et Don Camillo !
Ma petite femme et sa maman sont parties à la cuisine et je me suis retrouvé seul avec ma belle-sœur.
Nous nous sommes regardés et avons pouffé de rire en même temps. Le petit bordeaux de derrière mon cagibi y était sans doute pour quelque chose...

L'après-midi s'est passé autour de la table, le dessert et le café servis à dix-sept heures au moins, voilà que ma chère compagne en pleine séance du sacro-saint « pousse-café-tord-boyaux » lance à la volée : « Vue l'heure, vous allez bien rester souper avec nous ! »
Je ne sais pas pourquoi, j'ai des idées de meurtres, d'étranglement, de noyade dans la baignoire, de découpage en morceaux !
Évidemment, je garde encore mon silence légendaire mais je sens bouillir un volcan à l'intérieur.

Ouf ! Tout le monde s'en va : « Bisous merci revenez quand vous voulez (mais pas dimanche prochain... hein ?! que je me dis en moi-même) c'est cela nous viendrons aussi rentrez bien soyez prudents ne prenez pas froid » et toutes les formules habituelles auxquelles personne ne prête attention.

Ah ! Enfin seuls tous les deux !
Un repos bien mérité nous attend dans les draps propres.
La chaleur de sa peau me met en émoi et je commence à me sentir bien gaillard dès quelques premières caresses quand elle me dit, en s'étirant comme un chat (oh ! je me l'aime comme ça !), qu'elle est trop fatiguée :
« On verra demain. »

Du coup mon dard, qui reprenait du poil de la bête, se rétracte, refroidi par ses mots assassins.
La castration dominicale pour cause de perturbations familiales et d’insuffisances ménagères est ma pire souffrance.

« Et alors ? » me direz-vous. « Il y a pire comme handicap ! »
Alors ? Oui, il y a pire et dans une vie future j’espère renaître eunuque !

Je déteste les dimanches !


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Contribution du : 06/06 05:54:18

Edité par marimay le 6/6/2019 6:44:44
Edité par marimay le 6/6/2019 9:14:26
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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« C'est qui ? »

Élise ignora les premières mesures de Nobody's Perfect de Jessie J non sans culpabilité pour la chanteuse aux trois octaves mais Oscar commençait à l'agacer sérieusement. Elle repoussa vivement son iPhone.

« C'est qui ?... C'est qui ?... C'est qui ?... »

Pourquoi avait-il fallu que Charles l'invite à leur cérémonie de fiançailles ? Bien sûr c'était son frère, peut-on ignorer son jumeau en pareille circonstance ? Son jumeau hélas qui l'avait abandonnée, elle, Élise, le matin même de leur mariage trois ans auparavant. Elle ne s'était reconstruite que très lentement grâce à la sollicitude de Charles qui l'aimait en secret depuis des années. Lui n'avait en quelque sorte aucune raison de le haïr ; Oscar lui avait plutôt fait un beau cadeau, c'était un peu comme s'il lui avait offert Élise sur un plateau, naïade blessée qu'il n'avait plus qu'à sauver de la noyade. Et ça Charles, prévenant, attentif, attentionné, savait le faire.

On ne pouvait imaginer deux frères plus différents. Ce qui peut sembler surprenant chez des jumeaux mais était bien réel dans ce cas précis. Autant Charles était réfléchi, pondéré, secondaire, autant Oscar était spontané, impulsif, primaire. Ce qui se vérifiait dans leur apparence physique : Charles était massif, calme et posé sur ses deux jambes comme sur des piliers, Jean Gabin dans La Horse, Oscar était racé, élancé et toujours en déséquilibre, au point de rupture comme s'il allait s'envoler, Christopher Reeve dans Superman. La sempiternelle ressemblance des jumeaux était chez eux une idée reçue.

Élise avait vu en Charles un espoir raisonnable, une sortie honorable, la fin de ses tourments. Elle le savait épris d'elle depuis qu'Oscar le lui avait présenté. Les femmes savent l'éblouissement qu'elles provoquent quand un homme tombe amoureux d'elles. Charles avait semblé vaciller mais il avait su se reprendre et jouer le frère modèle comblé par le bonheur de celui qu'il ne pouvait décemment considérer comme un rival. Conscient de ses devoirs il serait une ombre protectrice. Élise l'avait trouvé intéressant, un gentleman dans un corps de bouledogue ; elle aimait Oscar tout simplement. Elle s'était dit qu'elle avait trouvé là un allié, un ami qui ne lui ferait jamais défaut, jamais non plus de mal. Ce qui s'était avéré en fin de compte. Charles s'était trouvé là à point nommé pour recoller de ses gros doigts précautionneux les morceaux délicats d'une porcelaine de Chine quand Oscar s'était dérobé piteusement. Ainsi pas à pas Élise s'était laissée consoler, dorloter, cajoler et doucement était tombée amoureuse de Charles. En fait elle ne s'était jamais résolue à détester Oscar même si elle avait tourné la page. Elle avait décidé de le loger dans un no man's land nébuleux, dans des Champs Élysées des amours défunts là où l'on place les âmes vaporeuses de ceux que l'on ne veut pas maudire.

Et elle était désormais bien décidée à s'en protéger... et à protéger ses amies et les amies de ses amies. Elle avait trop souffert.

Or elle ne se souvenait que trop avoir vu Oscar en grande discussion avec Marie-Amélie.

Une Marie-Amélie visiblement sous le charme !

Que pouvait bien vouloir ce cœur d'artichaut à une infirme ? Eût-elle un visage d'ange...


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« C'est qui ? »

Encore cet iPhone !

"When I'm nervous i have..." Oh tais-toi Jessie J !

Marie-Amélie ? C'est toi ! Que veux-tu savoir Marie-Amélie ?

« C'est qui ?... C'est qui ?... C'est qui ?... »

Ne me dis pas que tu penses à Oscar ô ma tendre chérie. Ne compte pas sur moi pour avoir son numéro, qu'a-t-il bien pu te raconter si longuement et en confidence l'autre soir ? N'oublie pas que ta cousine t'a confiée à moi pour être ma demoiselle d'honneur et que je me suis prise d'amitié pour toi au point de te considérer comme une sœur. Oscar est volage, Oscar est fourbe. Il est cruel. Je dois te protéger. Ne cherche pas à le revoir.

Il séduit toutes les femmes mais c'est pour mieux les abandonner. Il ne fera qu'une bouchée de toi comme il a fait de moi.

Va-t-il te faire quitter ton fauteuil roulant ? Je l'ai vu se pencher sur toi comme s'il voulait te soulever, faire de toi un papillon dans ta robe de tulle. Que t'a-t-il promis ? Il est incapable de fidélité. Il veut jouer de ta tristesse, il veut jouer de ta faiblesse, de ta solitude, s'appuyer sur ta mélancolie. Je ne veux pas l'empêcher de te connaître, j'ai simplement peur que tu ne te mettes à l'aimer car c'est un séducteur, un Don Juan qui prend et qui jette. Je ne peux pas le laisser te tromper toi-aussi.

Il t'a dit qu'il en avait assez de fuir, il t'a dit que jusque-là il avait eu peur de s'engager pour une vie entière, qu'il paniquait au dernier moment, qu'il manquait d'assurance mais qu'avec toi il ne manquerait pas de constance, que ta beauté l'avait foudroyé, que tu étais sensible et intelligente, que tu serais son ange d'amour, qu'il voulait que cela en soit fini de la solitude pour lui, qu'il voulait aimer... t'aimer toi seule... unique... qu'il t'aimerait à jamais.

Mais lui as-tu montré tes jambes, tes pauvres jambes ma chérie ? As-tu soulevé la longue et duveteuse robe de tulle qui dissimule les prothèses qui habitent sous tes genoux ? Le crois-tu quand il te dit que cela lui est égal, que l'amour ne se commande pas ?... qu'il aime ton âme et ton corps.

C'est pour l'éprouver que tu veux lui parler, c'est pour apprendre à le connaître, lire en lui, lire en son cœur. Oh ! Prends garde !

Bien sûr que tu as le droit d'aimer toi-aussi ! Bien sûr que le bonheur ne t'est pas interdit !


Maudit iPhone ! Funeste messager !


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« C'est moi ! »

« Moi ! Marie-Amélie... Marie-Amélie... Mes amis m'appellent Marlie ! »

Ben oui j'ai un iPhone... Qu'est-ce que vous croyez Oscar ? C'est très utile soyez-en persuadé, bien plus que pour les valides contrairement à ce qu'ils pourraient penser, trop imbus d'eux-mêmes et de leur importance. Oui c'est Élise qui m'a finalement à contrecœur donné votre numéro, elle ne veut pas vous répondre à vous et elle m'a déconseillé de vous parler. Vous avez quelque chose à me dire Oscar ?

Faites très attention je sais comment vous vous comportez avec les femmes malgré vos promesses ; vous avez deviné que je ne suis pas n'importe quelle femme n'est-ce pas ? Ne croyez pas que je sois fragile parce que je n'ai pas l'usage de mes jambes, cela m'a au contraire forgé un caractère de battante au long de toutes ces années à me penser différente, je suis une survivante voyez-vous, je peux aimer et je peux haïr. J'espère que vous avez compris que je ne suis pas un jouet que l'on jette à l'usage, pas une lubie, un caprice, une toquade. Je sais que je suis jolie, que j'ai un charmant visage et je veux vous dire que vous dans le genre Christopher Reeve ou Daniel Craig vous n'êtes pas mal non plus. Vous me plaisez Oscar et je crois que nous pourrions nous aimer. Nous ferions un beau couple malgré mon infirmité, d'ailleurs mes jambes ne sont pas vraiment mortes même si j'ai des prothèses. Voulez-vous m'aimer ? Voulez-vous que je vous aime ? Il faudra me donner une preuve irréfutable de votre amour... Il faudra me surprendre Oscar. Je vous laisse à votre imagination et je verrai si je peux raisonnablement ou non vous donner mon amour. Tout dépendra de la preuve. Il faudra avoir beaucoup d'imagination pour que je me laisse convaincre. Qu'êtes-vous prêt à faire déraisonnablement pour que je me laisse séduire ? Je vous attends au carrefour des sentiments Oscar, j'attends votre preuve, dépêchez-vous mon ami passionné sinon je ne vous reverrai plus, je m'en retournerai dans mon délicieux Anjou natal sitôt le mariage d'Élise célébré.

Cela vous laisse deux mois Oscar pour prouver que vous m'aimez ! C'est ainsi que je suis désormais pour vous : accessible et inaccessible, différente et pareille.
"I stare at my reflection in the mirror"
Gagnez-moi ! Pour m'arracher de ma chaise il vous faudra chevaucher un destrier et je ne vois qu'un palefroi pour venir à déraison de moi. Soyez troubadour et soyez chevalier ! C'est que j'ai beaucoup rêvé à voyager sans mes jambes pour danser. Pour vous j'ai décidé d'être coquette !

Deux mois Oscar et ne vous présentez pas devant moi sans la preuve de votre amour inconditionnel ! Je vous ai fait don de mon foulard. Gagnez votre reine ! Arborez mes couleurs ! Gagnez mon cœur avec le tournoi !


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« C'est moi ! »

« Moi ! Oscar !... de retour Marie-Amélie... Marlie... Oscar !... »

Charles m'a demandé d'être son témoin ainsi qu'Élise sa confiance renouvelée, son pardon assuré. Toi son témoin à elle ! Moi en garçon d'honneur ! Toi en demoiselle ! Moi en prétendant ! Prélude au couple que nous allons former. J'arrive à tire-d'aile Marlie. Prépare-toi à me dire Oui ! Je vole.


Sonnent les cloches à la volée ! Il est 10 h 55. Oscar ne s'est toujours pas présenté. Les futurs mariés piétinent, on murmure dans l'église. Le prêtre jette un coup d'œil inquiet sur sa montre. Marie-Amélie est toute pâle dans son fauteuil roulant, elle a des fourmis dans les pieds qui lui manquent. À quoi auraient-ils ressemblé ses pieds ? Marlie soupire, elle a envie de pleurer.

Pourquoi a-t-elle exigé une preuve ? Jamais elle ne se mariera !

Dans une minute il sera onze heures... Marie-Amélie renifle bruyamment. Oscar va trahir sa parole une fois de plus comme il l'a fait avec Élise. Marlie se défait, se tasse, se recroqueville. Le dernier coup de onze heures réso... un brouhaha parcourt soudain l'assemblée, des têtes se tournent, des cous se tendent. S'ouvre en grand le portail de l'église qui grince sur ses gonds. Là-bas où finit le narthex une ombre se découpe à contre-jour, nimbée de lumière comme un ostensoir. Là-bas s'avance dans la nef un être de fer et d'ombre.

Le fauteuil roulant, fer et chair mêlés, se précise, hiératique et joyeux, solennel et jubilatoire.

Qu'as-tu fait Oscar ? Que t'est-il arrivé ?


"Why am i doing this to myself ?"


Il semblerait que l'on n'attendait plus que moi. Charles ! Élise !... Marlie ?... Mon Père ce sont deux mariages que vous allez célébrer ce matin.

Veux-tu de moi pour époux douce Marlie ? J'ai apporté la preuve indéfectible, irréfutable de mon amour pour toi qui ne pourra qu'emporter ton approbation pleine et entière.

Voici le garant de ma parole comme de ma bonne foi, et Oscar sortit du pan de sa veste de smoking un couteau tanto, dont la courbure imitait celle impitoyable d'un sabre de samouraï, affilé comme seule sait le faire la magie de la forge japonaise. Ce juge-là m'a sectionné les deux tendons d'Achille nous mettant à égalité d'amour, me rendant digne de toi mon Aimée. M'acceptes-tu désormais pour époux ? Je te chérirai à jamais sous la garde de mon totem.


C'est ainsi que Charles et Élise, Marie-Amélie et Oscar se marièrent et eurent beaucoup d'enfants tous munis de mignons petits petons.

Ce que l'histoire ne dit pas c'est que Marlie pensa très fort : Mais je ne veux pas d'un handicapé pour mari ; je ne suis pas handicapée moi !... Si fort que l'auteur de cette nouvelle l'entendit et vous le rapporte stricto sensu en scribe bien honnête qu'il est, ne voulant rien taire à ses lecteurs.




Notes :

1. Extrait de la Dépêche de l'Isère du 01/04/2019 : « GRANDE COURSE DE TRAINEAUX. Catégorie Attelage de 12 Huskies : Alors que son équipage était lancé à pleine vitesse le concurrent Oscar Pistre a vu son traîneau lui écraser les chevilles en versant dans un virage. Le malheureux pilote ne devrait pas recouvrer l'usage de ses jambes avant plusieurs années... »

2. Oscar imputa sa guérison deux ans plus tard à un opportun pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle avec l'approbation bienveillante de Marie-Amélie.



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Contribution du : 06/06 05:58:27

Edité par marimay le 6/6/2019 6:45:26
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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Adieu Alexandrie


« C’est qui ? »

– Un message vient de s’afficher ! s’exclame Dimitri.
– Un message ? Qui dit quoi ? demande Hasfoun.
– Je ne sais pas. Ce n’est pas de l’arabe. Ça pourrait être de l’anglais : « Ceste kwi ».
– Ça veut dire quelque chose « Ceste kwi » ?
– Aucune idée.

Hasfoun Affar est malvoyant. Il vend des roses sur la corniche d’Alexandrie. En passant, au niveau de l’hôtel Cécile, il avait ramassé un portable qui chantait. La chanson s’était tue. Peu après, il l’entendait à nouveau, une fois, deux fois, trois fois. Drôle de radio qui rejoue tout le temps le même morceau. Mais l’objet était agréable à tenir. Léger, ferme, lisse, plat. Il l’a emporté. Et s’est empressé de retrouver son ami Dimitri pour lui montrer ce qu’il avait trouvé.

Les deux garçons ont le même âge, 14 ans. Dimitri vend des corbeilles et des couronnes de fleurs au cimetière grec-orthodoxe. Il récupère les roses sur les tombes le lendemain pour Hasfoun. Tandis qu’il examinait l’appareil, le message s’est affiché.

– Pour plus de précision ces deux mots sont suivis d’un point d’interrogation. Quelqu’un nous pose une question.
– Attends un peu. Tu veux dire que les radios envoient des messages aux auditeurs ?
– Radio ? Mais non, c’est un téléphone portable que tu as ramené ! Ces trucs valent une fortune. Si tu veux, je pourrais te chercher un acquéreur.
– Je ne sais pas. Pour l’instant j’aimerais comprendre ce message. Tu dis que quelqu’un nous pose une question. Il me semble plutôt que c’est au propriétaire du téléphone que la question est posée.
– Ouais. Possible. De toute manière, ça ne nous avance à rien… Minute, j’ai des clients.

Tony et Eva se recueillent chaque année le 29 avril sur la tombe du poète Constantin Cavafis. Tous deux cheveux blancs bien tirés et noués en queue de cheval, vêtus pareillement de beige et de blanc, comme des enfants jumeaux pour la promenade du dimanche.

– Kalispera monsieur dame ! Une corbeille à 250 livres ? Une couronne à 1000 livres ?
– Hé Dimitri, kalispera petit escroc ! Tu ne nous reconnais pas ! Nous te voyions ici avec ton père depuis petit. Il nous vendait les corbeilles à 25 livres. Et à 25 piastres il y a quarante ans.
– Oui, mais s’il les avait vendues à meilleur prix, vous ne me connaîtriez pas, j’aurais été tout ce temps à l’école. Allez, je vous fais la corbeille à 245 livres en souvenir de mon défunt père et à condition que vous m’aidiez à déchiffrer le message que mon ami a reçu sur son portable.

Tony regarde l’écran :

– « C’est qui ? ». C’est du français. Ça signifie : qui est-ce ?
– Ah bon. Mais qui est qui ?
– Heu… Tout ce que je peux te dire c’est que le message est envoyé par quelqu’un du nom de Dimbladys. Une femme probablement, encore que je n’ai jamais entendu un tel nom. C’est la consonance « dys », comme Gladys, qui me le suggère. Elle demande à ton ami, en français, « C’est qui ? ». On prononce Cé ki !
– Hasfoun ! Viens ! Nous avons élucidé le message. Il paraît qu’une certaine Dimbladys te pose cette question, en français : C’est qui ?

Hasfoun s’approche, tout déguenillé, tenant un bâton en guise de canne.

– Tu appelles ça une élucidation ? Je n’y comprends pas davantage qu’avec « Ceste kwi » !

Eva s’étonne :

– Mon Dieu, ton ami est aveugle !
– Pas tout à fait, il voit des ombres.
– Ah oui, mais tout de même, comment utilise-t-il son portable ?

Tony renchérit :

– Et comment se l’est-il payé ? C’est le dernier modèle !
– Il vaut cher, n’est-ce pas ? demande Dimitri.
– Sûrement. Plus de dix mille livres !
– Tu entends ça Hasfoun ? Un téléphone qui vaut plus que dix de mes couronnes !
– Ça m’est égal ce qu’il vaut. J’aime le toucher, c’est tout.
– Bonjour Hasfoun dit Tony. Je suis Antoine, diminutif Tony. Et ma femme Evdoxia, diminutif Eva. Tu veux nous dire comment tu as eu ce téléphone ?
– Je l’ai ramassé, il était par terre.
– Bon, mais tu sais qu’il faudrait le rendre à son propriétaire. Ces appareils sont géo-localisables. Tu risques des ennuis.
– Ne vous en faites pas pour moi. Des ennuis, j’en aurai toujours. Ce que j’aimerais maintenant c’est comprendre le message que j’ai reçu. Ensuite, on verra.

Eva intervient :

– Cesse de chicaner Tony. Allez Hasfoun, essayons de résoudre ensemble cette énigme. Si ce portable n’est pas le tien, nous pouvons me semble-t-il passer à un niveau supérieur de compréhension. Le message s’adresse donc au propriétaire du téléphone.

Elle manipule les touches et décrète :

– Voilà son profil. Elle s’appelle Jocelyne Akkad. 15 ans, aime la poésie et les rahat-loukoums et joue au tennis.

Et Tony conclut :

– Dimbladys, une de ses amies lui demande : C’est qui ? Il s’agit sans doute d’un garçon que Jocelyne fréquente en secret. Satisfait ?

Hasfoun intervient :

– Vous n’y êtes pas du tout. Jocelyne a perdu son portable. Elle est anxieuse de le retrouver. C’est d’elle que le message émane. Elle utilise le portable d’une copine puisqu’elle n’a plus le sien. Elle ne pense pas que ce soit un inconnu qui l’ait trouvé, ou volé. Autrement elle prendrait un autre ton. Elle menacerait. Voleur, rends-moi mon portable ! Sinon je vais à la police qui te géo-localisera ! Elle devait être avec un groupe d’amis quand elle l’a perdu et pense que l’un d’eux le lui a fauché par plaisanterie. Elle demande « c’est qui... c’est lequel d’entre vous qui a mon portable ? ».
– Lumineux ! applaudit Eva. Mon pauvre Tony avait tout de travers !
– Mais toi aussi qui prétendais passer au « niveau supérieur de compréhension », tu n’avais rien compris !
– C’est clair ! Au final, nous voyons tous des ombres d’une certaine manière. Si ce n’est avec nos yeux, avec notre cerveau. En tous cas, voilà, tu as la solution. Eh bien allons mettre une corbeille à 250 livres à ce cher Cavafi maintenant. Il va s’étonner du prix !
– Attendez. J’aimerais remettre en main le portable à cette Jocelyne. Comment pourrais-je la… ?
– Tu l’appelles ou tu lui envoies un message, c’est tout simple, coupe Tony pour en finir.
– Non, je veux que ce soit une vraie rencontre. Un moment dramatique. Vous comprenez ?
– Mais oui, dit Eva en faisant de gros yeux à son mari. Bien sûr que nous comprenons. Pourquoi tu penses que nous aimons Cavafi ? Connais-tu ce passage de « Dieu abandonne Antoine » ?

Elle récite :
« Avec courage,
Comme quelqu’un qui s’y attendait,
fais tes adieux à Alexandrie
qui s’éloigne de toi. »

– C’est beau. Et donc vous avez une idée qui me permettrait de retrouver Jocelyne ?
– Oui, j’ai une idée : le groupe de jeunes gens est francophone. Ils se sont retrouvés dans les environs de l’hôtel Cécile, peut-être au café de l’hôtel. Ils venaient sûrement du collège Saint-Marc à proximité. C’est la dernière école francophone d’Alexandrie. Le premier appel manqué remonte à quatre heures cet après-midi. Une heure après la sortie. Tout semble s’ajuster. On peut supposer que ce groupe sort ensemble tous les jours de l’école. Il faudrait se poster aux portes du collège demain à trois heures et repérer le groupe qui marche en direction de l’hôtel Cécile.

*

Dimitri et Hasfoun interceptent le groupe de jeunes filles s’acheminant vers l’hôtel Cécile et Hasfoun brandissant le portable d’une main et son bâton de l’autre demande glorieusement : « Cé ki ? »


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Contribution du : 06/06 06:08:24

Edité par marimay le 6/6/2019 6:46:20
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Re : Textes du défi « HANDICAP-é ALORS ? »
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