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Restera l'impression d'avoir fait de son mieux
GillesP : Restera l'impression d'avoir fait de son mieux  -  Cinquième partie : cinq mois avant les élections présidentielles de mai 2042
 Publié le 14/02/20  -  38747 caractères  -  1 lectures    Autres publications du même auteur

Une feuille jaunâtre se décolle à regret de son arbre. Elle tourbillonne, virevolte un moment, hésitante ; puis, comme résignée, elle vient recouvrir d’autres feuilles qui l’ont précédée dans sa chute et jonchent déjà le sol. Une rafale subite, facétieuse, la soulève et la ressuscite pendant une poignée de secondes, mais elle finit par s’affaisser à nouveau quelques mètres plus loin. Le ciel automnal ne cesse de s’assombrir depuis ce matin. De grosses traînées noirâtres tapissent à présent presque la totalité de sa surface. Il va sans doute bientôt pleuvoir. Mathilde ne peut s’empêcher de trouver dans ce morne tableau un reflet plutôt fidèle de son état d’esprit en cet instant précis. Elle balaie les alentours du regard. Il n’y a pas âme qui vive, à l’exception d’une femme en noir, là-bas, à une cinquantaine de mètres d’elle, agenouillée, les mains jointes, plongée dans une profonde méditation ou dans une tristesse infinie. Peut-être les deux en même temps…

Le vent froid prend un malin plaisir à s’insinuer dans tous les pores de la peau de Mathilde, en même temps qu’il s’amuse à faire danser sa chevelure, désormais rousse, qui flotte dans les airs et forme ainsi un contraste saisissant avec le paysage.

Les médias s’en sont donné à cœur joie et ont fait feu de tout bois dans leurs commentaires sur sa nouvelle coiffure : la présidente se teint les cheveux pour un nouveau départ ; assombrie par le deuil, elle décide de remettre de la couleur dans sa vie ; Mathilde ou le Roux et le Noir ; malgré la souffrance, la présidente voit la vie en roux ; Mathilde Lefébure veut donner un nouvel éclat à son quinquennat ; la présidente refuse de broyer du noir, etc.

Tous ces titres sont racoleurs, c’est vrai. Certains un brin sexistes, c’est vrai aussi. Mais ils ont leur part de vérité : lorsque son père s’est éteint, le mois dernier, Mathilde a voulu montrer qu’elle tenait bon, qu’elle était toujours à la barre et que la douleur qui était la sienne n’influait absolument pas sur sa fonction. Il était hors de question qu’elle flanche, hors de question qu’elle montre de la faiblesse, sous peine de voir ses compétences remises en cause. Lorsque vous parvenez au sommet, on ne vous pardonne plus rien, pas même à l’occasion de la mort d’un proche. La moindre baisse de régime vous est fatale et la chute est alors irrépressible, le flot des critiques impossible à endiguer. Mathilde le sait et c’est pour cela qu’elle n’a quasiment rien modifié de son agenda depuis un mois, si ce n’est le jour où elle a appris le décès de son père et celui des funérailles. Et c’est aussi en partie ce qui explique cette nouvelle teinte de cheveux. Tous ses communicants ont été formels : dans la société actuelle où l’apparence est souveraine, il faut absolument livrer une image d’elle indiquant que rien ne peut lui faire lâcher le gouvernail, pas même un drame personnel, et surtout prouvant – fût-ce de manière métaphorique – qu’elle n’a rien perdu du feu qui l’anime depuis son premier mandat. D’où le choix du roux. Accompagné par une avalanche d’entrevues, où elle a rabâché à l’envi que sa pugnacité demeurait intacte en dépit de son chagrin personnel et que toute son énergie était dirigée dans la gestion du pays.

Cependant, malgré tous ses efforts, elle n’a pu empêcher certains journalistes, avec une mauvaise foi qui n’a eu d’égale que leur absence de décence, de s’interroger : ce deuil n’allait-il pas plonger la présidente dans un état incompatible avec sa mission ? L’un d’eux a même osé titrer, dans Ça tire dans tous les sens, nouveau venu dans le paysage médiatique :


« Ça sent le roussi pour la présidente ! »


Ce dernier bandeau n’est pas passé inaperçu sur la Toile : des millions de personnes l’ont relayé via leurs réseaux et leurs chaînes personnelles. Signe d’un temps où le mauvais goût et l’humour plus que douteux règnent en maîtres absolus.

Tout en cheminant vers la tombe de son père, Mathilde se demande si certains organes de presse n’ont pas vu là une occasion comme une autre de se venger des mesures qui leur ont été imposées. Il faut reconnaître qu’avec ces lois concernant la limitation de la consommation de papier, les années qui viennent de s’écouler ont été épineuses pour le monde de l’impression et de l’édition, qui a été contraint de trouver des solutions alternatives face au manque à gagner causé par la volonté de la présidente et de son gouvernement de parvenir, à moyen terme, à l’arrêt total de la publication sous forme papier. Plusieurs dispositions ont été prises, coercitives pour certaines, incitatives pour d’autres. La presse écrite a été particulièrement touchée : pour chaque journal imprimé, il faut désormais verser 35% du prix de vente à l’État, c’est-à-dire bien plus que le montant de la TVA sur tous les autres biens de consommation. Certains dirigeants de journaux ont donc augmenté leurs coûts ; leurs ventes ont chuté. Ils ont fait davantage appel à des encarts publicitaires, de façon à équilibrer les comptes ; les ventes ont baissé de plus belle. Ils ont remplacé certains journalistes talentueux mais financièrement coûteux par des pigistes payés à la page ; les ventes se sont effondrées. Il y a eu des clés déposées sous des portes. Et même certains quotidiens et hebdomadaires célèbres, ceux qu’on appelait autrefois à grand tirage, sont actuellement sous perfusion.

D’autres organes de presse, plus visionnaires, plus pragmatiques ou plus dociles, ont purement et simplement renoncé à éditer en version classique et ont consacré leurs efforts à leurs publications en ligne, profitant ainsi d’une subvention spéciale de l’État. En effet, le gouvernement a proposé à ceux qui arrêtaient définitivement l’impression papier une aide financière conséquente, une fois par an pendant cinq ans, de façon à leur permettre d’effectuer cette transition en douceur. Le combat mené par le gouvernement est aujourd’hui en passe d’être définitivement gagné : il ne reste plus en kiosque que trois quotidiens nationaux. Les autres ne publient que sous forme numérique. Concernant les hebdomadaires et les mensuels, les choses sont allées moins vite, en raison du système d’abonnement et d’envoi à domicile, qui fonctionne encore un peu, notamment auprès des gens de l’ère du Minitel, qui ont gardé l’habitude de recevoir chez eux, dans leur boîte aux lettres, leur magazine favori, malgré un prix en hausse et des retraites en baisse, une nouvelle loi ayant encore amputé ces dernières d’une partie de leur montant. Mais ce système obsolète ne va pas longtemps perdurer ; comme l’a dit un soir, en petit comité et loin des médias, le secrétaire d’État à la culture, « il mourra en même temps que les vieux qui continuent à le faire vivoter par conservatisme ».

Le cynisme du secrétaire d’État a fait rire certains membres de l’équipe gouvernementale. Pas Mathilde. Elle a pensé à ses parents, qui recevaient Télérama chez eux depuis toujours. Elle a pensé à son père, qui venait enfin, à ce moment-là, d’accepter de se faire soigner par les plus grands spécialistes, à la Salpêtrière.

Et maintenant, il n’est plus là. L’espace de quelques mois, pourtant, l’équipe médicale a pensé qu’il avait une chance de s’en sortir, grâce à un nouveau traitement mis au point par des chercheurs chinois, destiné spécifiquement à lutter contre le cancer du pancréas. Lionel Lefébure a bénéficié de cette avancée, alors même qu’elle était encore à un stade expérimental. Dans un premier temps, les résultats se sont avérés positifs : il réagissait bien à la chimiothérapie, il semblait en voie de rémission. Tant et si bien que les médecins l’ont autorisé à quitter l’hôpital pour se reposer à Pierrefort, sous surveillance constante, néanmoins. Un médecin et un infirmier venaient tous les trois jours, le premier pour procéder à des vérifications, le second pour lui prodiguer des soins. Nadège s’est dévouée corps et âme pour son mari, comme elle l’a fait pendant toute sa vie. De jour en jour la santé de M. Lefébure s’améliorait. Il reprenait des forces, il sortait même se promener avec son épouse dans les alentours du village, deux ou trois fois par semaine.

Quand Mathilde venait le voir – le cancer a eu au moins pour mérite de mettre fin, de manière tacite, à toutes ces années où ils ne se parlaient plus du tout –, il s’emportait contre elle, lui reprochait ses prises de position, ses mesures, ses discours, ses amitiés avec les milieux d’affaires. À chaque fois, cela se terminait par le même propos :


« Tu es vraiment devenue une pure libérale. »


L’insulte suprême. C’était bon signe : il reprenait du poil de la bête. Aussi Mathilde ne lui en tenait-elle pas rigueur. Au contraire, plus il se déchaînait contre elle, plus elle en déduisait qu’il allait bien et qu’il allait vaincre la maladie.

Mais il y a quelques mois, on a découvert que le cancer venait de ressurgir. Alors tout s’est accéléré : retour à l’hôpital, examens poussés, diagnostic, des métastases un peu partout, une nouvelle chimiothérapie malgré tout, on ne sait jamais, mais non, il n’y plus rien à faire, c’est ce qu’ont fini par dire les médecins.

Mathilde regarde la pierre tombale, devant laquelle elle vient d’arriver. Un brusque coup de vent décoiffe ses cheveux, qui viennent lui fouetter le visage. Elle les rejette en arrière avec sa main, en profite pour s’essuyer le coin des yeux. Elle s’en veut de ne pas avoir été assez présente à son goût les derniers temps. Elle a longtemps cru que les médecins allaient le soigner. Ils lui ont pourtant dit leurs réserves quant à la possibilité d’une guérison définitive, malgré tous les traitements qu’ils lui infligeaient. Lorsqu’il s’est avéré qu’il n’y avait plus d’espoir, lorsque les médecins ont dit il n’y a plus rien à faire, elle a refusé de les croire. Elle a tempêté. Elle a adjuré le corps médical de tout tenter, de trouver autre chose, elle leur a dit c’est votre métier, quand même ! Elle a même insulté le chef de l’équipe, Alexandre Duchemin, l’un des plus éminents oncologues du pays. Elle l’a notamment traité, ce sont ses mots exacts, d’« incompétent à la réputation largement surévaluée ». Il n’a rien répliqué : on ne s’oppose pas à une personne envahie par la douleur, encore moins lorsqu’elle est présidente de la République.

Mathilde n’est pas du genre à perdre espoir et à baisser les bras, même face à ce qui ne dépend pas d’elle. Ce sont d’ailleurs ce volontarisme et cette attitude anti-stoïcienne qui lui valent d’occuper encore la place qui est la sienne depuis bientôt dix ans. Aussi, même à la toute fin, quand elle allait voir son père à l’hôpital, elle lui disait toujours :


« Ne t’inquiète pas, tu vas guérir. Je trouve que tu as bonne mine. C’est bon signe. »


Il n’avait jamais bonne mine. Ce n’était pas bon signe. Ses joues se creusaient de jour en jour, son corps s’affaissait de plus en plus. Il avait du mal à se déplacer du lit jusqu’au fauteuil. Même son esprit offrait un témoignage indubitable de sa mort prochaine : il ne se tenait plus au courant de l’actualité politique ; il ne traitait même plus sa fille de libérale. Mais Mathilde ne pouvait pas admettre que c’était bientôt fini. Son mandat l’accaparait. Son cerveau était sans cesse rempli de choses à faire, de réunions à mener, de combats à gagner, de projets à mener à leur terme. Elle n’avait pas le temps que son père meure.

Et il est mort un matin. Ce jour-là, la présidente participait à un sommet européen primordial, à Bruxelles, aux côtés des autres chefs d’État de l’Union. Elle a appris la nouvelle par un message envoyé par sa mère, un message sobre, tout en retenue, à son image :


« Il s’est éteint tout à l’heure, ma fille. Ses derniers instants ont été paisibles. Viens quand tu le peux. »


Elle a pris un avion en urgence, est arrivée à l’hôpital en début d’après-midi. Sa mère l’a enlacée. Elles sont demeurées silencieuses un moment, figées, debout dans le couloir sans vie, dans les bras l’une de l’autre. Puis Nadège a murmuré à sa fille, de sa voix si douce :


« Il n’a pas souffert en mourant, tu sais. J’étais assise sur le lit, juste à côté de lui, sa main tenait la mienne. Il m’a dit "je suis prêt. Tu diras à Mathilde que je l’aime, et que je ne lui en veux pour rien". Il a serré ma main et a fermé les yeux. J’ai embrassé son front, j’ai senti la pression de ses doigts pendant un petit moment, et tout à coup ils sont devenus inertes. Il venait de partir. »


En entendant ces mots, la carapace de Mathilde s’est fendue. D’un coup. Sans prévenir. Ses larmes ont coulé, non pas timidement comme à la Bibliothèque nationale, le jour où son père lui avait annoncé sa maladie, mais sans retenue. Dans les bras de sa mère, elle a laissé son corps parler, prendre le dessus sur son esprit.

Et là, en ce moment, au milieu du cimetière et du silence, debout face à la tombe de son père, alors qu’elle a les yeux fixés sur l’inscription de son nom sur la stèle, des images de lui, amaigri, faible, le teint blafard, défilent dans sa tête ; Mathilde sent qu’à nouveau les sanglots sont proches. Elle est sur le point de perdre pied, encore.

Alors, pour tenter de couper court à ce qui menace de la submerger, elle se dit et se répète qu’elle n’est pas cette femme-là, qu’elle peut gérer ses émotions, les laisser à une distance respectable. Il suffit pour cela d’envisager la situation de manière rationnelle, méthodique, et d’en tirer les conclusions qui s’imposent. C’est ce qu’elle s’astreint à faire : bien sûr, elle vient de perdre son père et il lui manque. Bien sûr, elle s’en veut de ne pas avoir assez bien fait la paix avec lui avant qu’il s’en aille. Bien sûr, il y a toujours cette brouille d’il y a presque dix ans qui agite ses entrailles, ce mystère qu’ils n’ont pas éclairci ensemble, ce secret qu’il a emporté dans la tombe, dont elle ne saura jamais le fin mot. Bien sûr, elle aurait aimé être à ses côtés pour lui dire adieu au moment où il s’est éteint. À la douleur de la perte s’ajoute ainsi un sentiment d’inachèvement qui rend son deuil encore plus difficile. Son chagrin est donc tout à fait légitime, elle a le droit d’être triste. Sa souffrance n’est que la conclusion logique de toutes les prémisses dont elle vient de faire la liste. En revanche, ce qui n’est pas rationnel, c’est que cette douleur conjoncturelle altère ce qu’elle est de manière structurelle : une femme forte. La résolution du problème est donc à la fois simple et implacable : elle ne peut pas se transformer en une femme qui baisse les armes, qui cède à la facilité des larmes. Pleurer, c’est renoncer à maîtriser ses émotions. Et ce n’est pas son genre. Toute son existence passée le prouve.

Aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle n’a jamais été coutumière des larmes avant que son père ne tombe malade ; cette manifestation physique de la tristesse était pour elle un territoire en friche. Depuis toute petite. Si on excepte le jour de sa naissance – à supposer qu’on considère vraiment le cri qu’on pousse quand on vient au monde comme des pleurs –, elle n’a jamais versé de larmes dans sa petite enfance. Même dans ces situations où, normalement, tous les enfants pleurent.

Elle se souvient de cette après-midi de printemps où elle a enfourché pour la première fois ce joli vélo bleu que son père venait de lui acheter, l’ancien étant devenu trop petit, même en montant la selle au maximum. Au magasin, elle avait choisi elle-même la couleur, celle des yeux de sa mère. Au moment de monter dessus pour la première fois, son cœur était empli de fierté et son corps enrichi d’un nouveau pouvoir, acquis depuis peu, celui de se maintenir en équilibre sur la machine et de pédaler sans l’aide d’humiliantes roulettes. Au début, elle s’est montrée prudente, caressant à peine les pédales. Puis elle a accéléré la cadence, de plus en plus, jusqu’au moment où, grisée par un sentiment de puissance, elle s’est emballée et s’est engagée dans une immense descente abrupte, à peine cinquante mètres en vérité, et bien peu pentue, mais tout paraît plus grand quand on a sept ans. Le vélo a pris de la vitesse ; le vent lui giflait le visage et faisait flotter sa chevelure dans les airs. Elle avait l’impression de voler, elle sentait dans son dos les regards admiratifs de ses parents, c’était délicieux ; mais tout à coup l’ivresse s’est transformée en panique, elle a cessé de pédaler, a tenté de freiner avec ses pieds, sans succès évidemment, le vélo a continué de dévaler la pente, vite, beaucoup trop vite, son instinct de survie lui a donné l’idée géniale d’appuyer sur le frein avant d’un coup sec, bien sûr la roue avant s’est bloquée, la propulsant au-dessus du guidon et elle s’est retrouvée à terre, les genoux et le cœur écorchés, les premiers à cause des graviers qui parsemaient la chaussée, le second à cause de la peur. À la douleur physique et à la frayeur s’est ajoutée juste après la honte d’être tombée, d’autant plus que tout le monde – ses parents et quelques badauds qui se promenaient – s’est précipité sur elle pour s’assurer que ce n’était pas trop grave. Eh bien, même ce jour-là, avec ses écorchures aux genoux, son cœur battant à cent à l’heure et son sentiment de honte, son visage est resté impavide, pas un sanglot n’est sorti de sa bouche, pas une gouttelette ne s’est évadée de ses yeux alors qu’elle était étendue de tout son long. Alors son père, gonflé de fierté, s’est penché vers sa mère et a dit :


« Cette petite a une force morale incroyable. Elle accomplira de grandes choses plus tard, j’en suis certain. »


En entendant ces mots, la petite fille a oublié honte et douleur. Elle a refusé l’aide que sa mère lui offrait, s’est appuyée sur un coude pour se relever toute seule, comme pour corroborer la justesse de la prophétie, et a même trouvé en elle les ressources pour esquisser un sourire. Certes, elle a eu besoin de tenir la main de son père tout le temps qu’a duré le chemin du retour : elle restait malgré tout une enfant de sept ans. Mais elle a marché la tête haute, face à l’horizon, auréolée de l’exploit d’avoir dompté les pleurs.

La force de caractère qui s’est révélée ce jour-là, elle l’a conservée pendant toute son enfance et son adolescence. À une exception près. Mais c’était dans des circonstances exceptionnelles, qui correspondaient à la découverte d’un sentiment tout nouveau pour elle. Elle avait dix-sept ans. C’était à la mi-juin, en fin d’après-midi, un samedi ; l’année scolaire pointait le bout de son nez, le soleil dardait sur la ville de généreux rais de lumière et la jeune fille se promenait au jardin du Luxembourg en compagnie de Rafael, avec qui elle « sortait », comme on disait encore à cette époque, depuis presque cinq mois. Avant de le rencontrer, son expérience de l’amour se résumait à quelques baisers échangés, plus par curiosité que par envie, d’ailleurs, avec deux ou trois garçons. Et aussi avec une fille. C’était à peu près tout. Rafael était sa première véritable histoire. C’était fort. Elle l’aimait. Du moins le croyait-elle, car l’émerveillement qu’elle ressentait à chaque fois qu’il apparaissait devant ses yeux coïncidait en tout point avec ce que semblaient éprouver les protagonistes du Rouge et le Noir.

Aussi avait-elle fini, au bout de plusieurs semaines, par s’offrir à lui. La première fois, elle s’en souvient parce qu’on se souvient toujours de notre première fois, mais elle ne saurait quoi en dire exactement, si ce n’est qu’elle avait eu un peu mal. Les ébats suivants n’avaient guère été concluants : elle n’en avait pas ressenti le plaisir qu’elle imaginait, celui que ses amies lui avaient longuement décrit avant qu’elle ne prenne la décision de perdre sa virginité. Mais cela n’avait en rien modifié ses sentiments. À chaque fois qu’elle voyait Rafael, son cœur battait plus fort, plus vite ; elle se sentait incroyablement vivante, émotion bien banale en vérité, mais dont elle pensait être la seule au monde à la connaître.

Ce jour-là, comme le soleil prodiguait ses bienfaits, il y avait beaucoup de monde dans le jardin du Luxembourg. L’été avait fait sortir les Parisiens de leur marasme et de leur tanière. Des touristes de toutes nationalités coloraient les allées de teintes bigarrées. Et tout à coup, alors qu’ils venaient d’emprunter main dans la main un petit chemin bordé d’arbres et de fleurs enivrantes, alors que Mathilde se laissait entraîner avec délice dans le doux parfum du romantisme, Rafael lui a annoncé qu’il avait quelque chose à lui dire, que ce n’était pas facile, mais qu’il ne pouvait se taire plus longtemps, parce qu’il voulait faire preuve d’honnêteté. Bref, il a fini par bégayer qu’il voulait rompre, tout en tâchant de panser la plaie que son coup de poignard venait de provoquer dans la chair de Mathilde par des formules rituelles : Ce n’est pas toi c’est moi, tu es trop bien pour moi et l’inénarrable je préfère qu’on reste amis. Elle était très amoureuse de lui, elle était persuadée qu’elle l’aimait profondément, et lui, il préférait qu’on reste amis. La surprise a été totale, le choc brutal, violent. Elle se souvient qu’elle est restée pétrifiée un moment, elle l’a regardé, incrédule. Puis elle s’est sauvée, sans un mot, en courant. Pour ne pas qu’il la voie pleurer. Elle n’a même pas demandé d’explications. La seule chose qui comptait, c’était de ne pas lui offrir ses larmes.

Hasard ou pas, elle n’en sait rien : toujours est-il qu’elle n’a plus jamais eu de liaison avec un homme depuis ce jour-là. D’une manière ou d’une autre, Rafael a contribué à fixer un désir qui jusque-là vagabondait au hasard.

Son histoire avec lui a eu un autre mérite, d’ailleurs, un mérite qui porte un nom précis : Céline. En effet, après s’être effondrée seule dans un coin du jardin du Luxembourg, Mathilde a éprouvé la nécessité irrépressible de se confier à quelqu’un, de se décharger d’une partie de son chagrin, de s’en libérer par la parole. Elle a immédiatement pensé à sa nouvelle amie Céline et lui a envoyé un message. Pourquoi elle ? Encore aujourd’hui, Mathilde ne saurait le dire. Elle sait juste que c’est d’elle dont elle avait besoin à ce moment-là. Du jardin du Luxembourg, Mathilde s’est rendue directement chez les parents de Céline. Ils n’habitaient pas loin. Les deux jeunes filles sont montées dans la chambre de Céline et se sont allongées sur le lit. Mathilde a déversé sa douleur sans détours ni freins. Céline l’a écoutée, puis l’a réconfortée en caressant ses cheveux. Elle lui a dit je suis là tout ira bien, elle lui a dit c’est un imbécile il ne sait pas ce qu’il perd, elle lui a dit il faut laisser du temps au temps, elle lui a dit tu vas prendre un nouveau départ dans ta vie ne t’inquiète pas. Des mots simples, convenus, un peu factices, malgré tout apaisants. Un peu plus tard dans la soirée, elle l’a embrassée. Aucune résistance ne lui a été opposée. Et encore un peu plus tard, la tendresse s’est transformée en fougue et leurs corps se sont mêlés. Et Mathilde a compris ce soir-là ce dont ses amies parlaient lorsqu’elles lui décrivaient le plaisir.

En repensant à cet épisode, Mathilde esquisse un léger sourire. Rafael. Céline. Une brusque rupture, immédiatement suivie d’une nouvelle liaison. Avec le recul, et maintenant qu’elle a connu des moments vraiment tragiques, elle trouve ce chagrin d’amour adolescent attendrissant, mais bien dérisoire. Il n’empêche qu’au moment où Rafael lui a annoncé qu’il rompait, Mathilde a eu l’impression que tout s’effondrait autour d’elle. Et c’est le même sentiment qu’elle a éprouvé, lorsqu’elle s’est écroulée dans les bras de sa mère, à l’hôpital. L’événement était autrement plus tragique, mais l’intensité de l’émotion n’était pas différente.

Le regard de Mathilde se porte à nouveau sur la stèle. Voilà tout ce qu’elle verra de son père, désormais : une pierre noire, froide, avec son nom gravé dessus, accompagné de ses dates de naissance et de mort. Elle n’entendra plus jamais sa voix. Ils n’auront plus de discussions enflammées. Plus de débats. Plus de disputes.

Elle n’a même pas eu le temps, elle n’a pas pris le temps, de lui dire une dernière fois qu’elle l’aimait, deux jours avant sa mort. Elle était passée le voir en coup de vent, entre deux réunions primordiales, qu’elle ne pouvait absolument pas déplacer, et ne s’était intéressé qu’à des éléments prosaïques : est-ce qu’il avait mangé, est-ce qu’il avait pu dormir la nuit précédente, est-ce qu’il n’avait pas chaud, pas froid ? Il y aurait eu tellement mieux à dire…

Lorsque Rafael l’a quittée sans ménagement, elle a pu compter sur Céline. Mais Céline n’est plus là, aujourd’hui qu’elle aurait à nouveau besoin d’elle, de son réconfort. Céline est partie. Elle n’en pouvait plus de partager la vie d’une chimère : le nom de Mathilde, elle l’entendait à longueur de journée. Où qu’elle se trouve, on l’interrogeait sur la présidente, on lui parlait de la présidente. Mais elle ne voyait plus Mathilde. Ou si peu. Elle ne la touchait plus. Mathilde était devenue une arlésienne. Alors un jour, elle en a eu assez. Elle s’en est allée. Sur la pointe des pieds. Sans perte ni fracas. Mathilde n’a même pas tenté de la retenir. Elle n’en avait pas le temps.

Céline a définitivement quitté l’Élysée l’année dernière, un matin d’hiver, avec dans une main une valise légère et dans l’autre Salomé. Leur fille. C’est Céline qui l’a portée. C’est elle qui s’en occupait la plupart du temps. Elles sont convenues qu’il était juste que ce soit elle qui en ait la garde. Mathilde la voit quand elle peut, en théorie un week-end sur deux, en pratique un peu moins, entre les déplacements à l’étranger, les commémorations officielles et les autres éléments inhérents à la vie d’un chef d’État.

Alors que Mathilde est devant la tombe, seule, elle repense au moment où elle s’est effondrée dans les bras de sa mère, au message de celle-ci sur son portable, au visage amaigri de son père juste avant sa mort, à la dernière conversation avec Céline avant qu’elle s’en aille, à ces nuits enfiévrées avec elle qui appartiennent au passé, à Salomé qu’elle ne voit plus beaucoup, à Rafael qu’elle n’a plus jamais revu depuis ce jour dans le parc. Tous ces souvenirs ressurgissent, s’agglutinent les uns aux autres, se superposent et finissent par se mêler, par former un seul bloc, un bloc de tristesse et de nostalgie. Et les larmes affleurent, à nouveau, sur son visage qui n’en était pourtant pas coutumier. Elle les laisse couler, son esprit n’est plus en mesure de dresser un barrage pour les enfermer. Il se met à pleuvoir, comme si le ciel souhaitait prendre part à son chagrin. Mathilde regarde une dernière fois la stèle avant de quitter le cimetière. Quand elle parvient à hauteur des gardes du corps qui l’attendent, immobiles et concentrés, à la sortie, elle prend soin de détourner la tête pour ne pas offrir à leur regard son visage rougi. Et c’est dans cet état de fébrilité qu’elle s’engouffre dans la voiture aux vitres teintées qui lui est réservée, au milieu d’autres véhicules identiques où montent tous ceux qui sont chargés d’assurer sa sécurité où qu’elle se rende. Elle compte machinalement le nombre de gens présents à ses côtés : Vincent, son fidèle chauffeur, les deux gardes du corps qui l’ont accompagnée jusqu’à l’entrée du cimetière, deux autres agents chargés de rester à côté de la voiture présidentielle, huit gendarmes de la Garde républicaine dans les autres véhicules. Elle est bien entourée, elle ne court aucun risque. Mais qu’est-ce qu’elle se sent seule !

Le cortège se met en branle. Vincent appuie sur le bouton de pilotage automatique – il s’est enfin résolu à vivre avec son temps –, puis sur celui qui permet à son siège de faire une rotation à cent quatre-vingt degrés. Il fait désormais face à Mathilde.


— Moi, ce qui m’aide dans les moments difficiles, c’est de lire de la poésie.


Surprise, Mathilde lève les yeux sur Vincent. Il est rare qu’il prenne spontanément la parole durant les trajets. D’ailleurs, même s’ils se côtoient depuis bientôt dix ans, ils discutent assez peu, d’habitude, Vincent car c’est un trait de caractère profond chez lui, Mathilde parce que ces déplacements silencieux lui font du bien, lui permettent de réfléchir et, souvent, de prendre ses décisions sur des sujets épineux. Mais aujourd’hui, Mathilde a besoin de réconfort, et Vincent l’a sans doute perçu.


— Je ne savais pas que vous étiez amateur de poésie, répond-elle.

— Ce qui est bien avec la poésie, en tout cas celle que je lis – j’aime bien René Char, par exemple – c’est qu’elle nous fait entrer dans un autre monde, complètement différent du monde quotidien. Dans mon univers poétique, il y a peu de mots, mais beaucoup de choses dedans, alors que nous passons souvent notre temps à beaucoup nous parler pour ne pas nous dire grand-chose, au final. Comme si l’abondance des mots pouvait donner de l’épaisseur à la vacuité des relations sociales !

— Jolie formule ! Je devrais peut-être faire appel à vous pour mes discours. Qu’est-ce que vous en dites ?

— Moquez-vous, Mathilde, moquez-vous.


Quelqu’un qui ignorerait la nature de leurs liens véritables trouverait sans doute cet échange saugrenu : un chauffeur amateur de poésie qui appelle un chef d’État par son prénom, une présidente qui manie face à lui une ironie pleine de douceur et de complicité… Mais ils se connaissent depuis longtemps et ont fini par adopter entre eux un modus vivendi bien éloigné du protocole. Vincent se tait un moment, comme s’il ne savait pas par quel bout prendre ce qu’il voulait dire, puis se lance :


— Vous allez peut-être trouver ça banal, mais je suis persuadé qu’on a tous, au fond de nous, quelque chose à quoi se raccrocher quand on ne va pas très bien. Moi, c’est la poésie. Vous, c’est l’action politique.

— Vous avez raison.


Un temps. Puis :


— Merci, Vincent.


Tous deux échangent un regard, certes furtif, mais dont la profondeur n’échappe ni à l’un ni à l’autre. Ils n’ont pas échangé grand-chose, et pourtant ils viennent de se dire beaucoup.

Vincent approche un doigt du tableau de bord, appuie sur l’icône destinée à la rotation du siège et se retrouve de nouveau face à la route. Il lui dit qu’il ne fait pas une confiance aveugle au pilotage automatique ; elle se dit que c’est surtout sa pudeur qui l’empêche de prolonger davantage cette conversation.

Peu importe, d’ailleurs, que tous deux s’immergent maintenant dans leur monde respectif. L’essentiel a été proféré, mieux que par des effusions et de longs discours. En à peine quelques mots, Vincent est parvenu à sortir Mathilde de son marasme et de sa solitude, à remettre en selle la présidente, à raviver son ambition galopante, à lui redonner l’envie de batailler pour demeurer au sommet. La femme de cœur s’estompe, la femme de tête reprend les commandes. Comme réveillée d’un songe diffus, madame la présidente déplie la tablette se trouvant devant elle, encastrée dans le dossier du siège avant, où est assis Vincent. Elle s’attelle à relire attentivement le fichier que viennent de lui envoyer ses proches collaborateurs. Il contient la dernière version du projet de modification de la Constitution. Elle a absolument besoin que les députés et les sénateurs l’approuvent par une majorité des trois cinquièmes, sinon elle ne pourra pas briguer un troisième mandat consécutivement, voire, pourquoi pas, un quatrième. Et cela, il n’en est pas question. Il lui reste tant de choses à accomplir.

Elle ne veut pas courir le risque que son successeur revienne sur les réformes capitales qu’elle a commencées à mettre en place. La transition écologique est en marche et elle ne laissera personne enterrer la modification profonde de la société qu’elle suppose. Il faut absolument creuser le sillon de cette mutation : diminution de la consommation de papier, production d’automobiles électriques avec recyclage des batteries, acheminement des marchandises, sur le marché intérieur, exclusivement par train, au détriment de tout autre moyen de transport, sortie progressive du nucléaire, investissement dans les énergies renouvelables, éoliennes et énergie de la mer en priorité.

En effet, le pétrole commence à devenir plus rare et, surtout, plus difficile à extraire, car il faut désormais aller le chercher de plus en plus profondément, ce qui en augmente les coûts de manière considérable. Certes, personne ne connaît au juste les réserves exactes, on ne peut se fier ni aux données fournies par les compagnies pétrolières, qui les surévaluent afin de ne pas mettre en péril leur cotation en bourse, ni aux prédictions catastrophistes des chercheurs indépendants, qui mettent de côté la possibilité de découverte de nouveaux gisements. Mais ce qui est certain, c’est que le pétrole n’est pas une source d’énergie infinie. Un jour, il n’y en aura plus, c’est la seule certitude. Il est donc temps de se préparer progressivement à sortir de la dépendance au pétrole, qui est depuis presque une centaine d’années l’alpha et l’oméga de l’ensemble du système économique. Et qui, en France, est mieux placé qu’elle pour organiser cette révolution ? Personne. Elle doit continuer son œuvre. Il y va de l’avenir du pays, et même, bien au-delà, de celui du monde.

Mathilde secoue la tête, un brin amusée par l’accès de mégalomanie qui vient de lui traverser l’esprit. Ce n’est pas le moment de s’éparpiller. Attelons-nous à ce fichier. Elle biffe quelques mots du rapport de modification de la Constitution, les remplace par d’autres qu’elle estime plus vagues et donc moins susceptibles de donner lieu à des amendements inutiles qu’il faudrait quand même étudier et discuter avant de les rejeter. L’argument principal du texte, décliné sous plusieurs formes successives, devrait emporter l’adhésion de la plupart des parlementaires : il s’agit en effet de rappeler que les différentes décisions prises depuis bientôt dix ans ont été bénéfiques pour le pays et d’indiquer que la poursuite de cette politique ne sera possible que si on lui permet de se présenter aux élections une troisième fois consécutivement. Après avoir relu l’ensemble du projet une dernière fois, satisfaite des modifications qu’elle a effectuées, elle l’envoie à Daoudi, son fidèle directeur de cabinet.


« Qu’est-ce que je dois regarder, maintenant ? Ah oui, l’institution du vote électronique. Où est-ce que je l’ai mis, ce fichier ? Le voilà. »


Cette mesure-là vient d’être adoptée par décret, mais il convient à présent d’en organiser matériellement les modalités, pour les prochaines élections, dont on se rapproche à grands pas : dans à peine cinq mois, c’est de chez eux que les Français vont choisir le prochain chef de l’État. C’est Mathilde elle-même qui est à l’origine de ce changement. Elle a défendu bec et ongles le vote électronique face à ses détracteurs, dans l’opposition bien sûr, c’est normal, elle s’y attendait, mais aussi au sein de son propre camp, ce qui était moins prévisible. Elle a mis en évidence ses multiples avantages : économie de moyens humains, économie de gestion, économie de papier. Et elle a fini par emporter le morceau. Depuis que le décret a été officiellement promulgué, il ne se trouve plus grand monde pour le remettre en question.

Bien sûr, il risque d’y avoir encore moins de votants qu’auparavant, Mathilde ne l’ignore pas. Les élections dans des bureaux de vote ont un effet d’entraînement, il y a presque quelque chose de grégaire là-dedans. Les gens ne se sentent pas seuls, ils sont poussés par la collectivité à aller voter. Certains culpabilisent s’ils n’y vont pas. Ils ne veulent pas montrer au maire de leur commune, aux membres du bureau de vote, aux scrutateurs, aux voisins, qu’ils se sont soustraits à leur devoir. Mais avec le vote électronique, tout devient très personnel. Vous êtes seul face à vos écrans, votre ordinateur, votre tablette, votre smartphone ; personne ne sait, dans votre entourage, si vous avez bien dépensé quelques minutes de votre précieux temps pour cliquer sur le candidat de votre choix. Il y a à craindre, donc, que l’abstention soit encore plus importante que lors des dernières élections. Mais après tout, ce n’est peut-être pas plus mal, pense Mathilde : en effet, les gens susceptibles de lui apporter leur voix appartiennent, pour la plupart, à une classe sociale favorisée, socialement et intellectuellement. Ils vivent souvent en centre-ville, fréquentent des cercles où on évoque encore la chose publique. La majorité d’entre eux participeront au scrutin, c’est du moins ce que disent les sociologues. Ceux qui s’abstiendront, ce seront, pour une bonne part, les exclus, les marginaux, les gens des campagnes, des banlieues, des quartiers populaires. Et ceux-là, Mathilde le sait bien, ils ne font pas vraiment partie de son électorat. Alors va pour le vote électronique.

Elle referme la tablette et fixe le grand boulevard sur lequel l’automobile roule à faible allure à cause du trafic. Il faudra penser un jour à régler cette question de la circulation urbaine, pense Mathilde. Sur le pare-brise s’écrasent mollement de fines larmes de pluie, déploration silencieuse du ciel. Il est à peine dix-sept heures en cette fin d’après-midi d’automne, mais il fait déjà bien noir, à cause de ces épais nuages qui pèsent sur Paris, bouchant l’horizon et plongeant la ville dans une atmosphère spleenétique.

La voiture présidentielle double un bus bondé : à l’intérieur, les gens affichent une mine morne, pressés les uns contre les autres et de se cloîtrer chez eux. Ce qui frappe Mathilde, c’est la sensation de lassitude qui se dégage de tous. À voir leur tête baissée, leur regard vide qui erre sur le sol et leurs épaules rentrées, on dirait qu’on les a forcés à revêtir une chape de plomb impossible à ôter. Leur horizon semble aussi obstrué que le paysage éteint qui les enveloppe.

Il va donc falloir redoubler d’efforts pour briguer un troisième mandat. Vendre du rêve. Ses communicants ont intérêt à trouver des choses nouvelles à proposer. Elle ne pourra pas se contenter de formules creuses, éculées, usées jusqu’à la moelle à force d’être employées à tort et à travers : il faut mettre la France en marche être dans le désir d’avenir construire le monde de demain oser le futur car le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible. Non, ces coquilles vides ne tromperont plus personne. Ils ont intérêt à trouver mieux, pense Mathilde. Après tout, ils sont payés pour cela. Et plutôt bien. La seule chose qu’ils ont à faire, c’est de trouver de bons angles d’attaque. Après, il suffira de les diffuser le plus largement possible. Avec les milieux d’affaires à ses côtés et leur apport financier, ce n’est pas ce qui sera le plus ardu.


 
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