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Restera l'impression d'avoir fait de son mieux
GillesP : Restera l'impression d'avoir fait de son mieux  -  Épilogue : 31 décembre 2100
 Publié le 17/02/20  -  1 commentaire  -  37304 caractères  -  8 lectures    Autres publications du même auteur

Les derniers rayons du soleil hivernal irradient la chambre. De la fenêtre, Mathilde contemple l’horizon, en même temps qu’elle s’efforce de décrisper ses doigts tout engourdis. C’est en voyant le rouge orangé du ciel qu’elle s’aperçoit que l’après-midi a filé à toute vitesse. Elle n’a pas vu le temps s’écouler, occupée qu’elle était à se remémorer ces sept élections présidentielles. Le texte qu’elle a écrit sur la paume de sa main vient d’être envoyé sur le REM, le Réseau Électronique Mondial de partage de données, il a rejoint les milliards d’autres documents de toutes sortes postés chaque jour sur ce qui est désormais le seul canal d’échange d’informations, celui qui a asphyxié puis absorbé tous les autres.

Mathilde espère que ces quelques souvenirs attireront du monde, en dehors de ses contacts sociaux qui, eux, le recevront de manière automatique sur leur paume. Ce ne serait que justice, pense-t-elle. Mais elle sait que le succès au-delà de sa sphère n’est pas garanti : il est toujours difficile de déterminer à l’avance ce qui se noiera dans l’immensité des éléments expédiés et ce qui sera partagé par des millions de personnes. Le sort réservé à ce texte dépendra du bon vouloir de ceux qui y accéderont d’ici les prochaines minutes. Tout se joue au départ, dès l’instant où la donnée qu’on envoie se retrouve sur le réseau : soit un nombre suffisant consulte celle-ci et émet un vote positif, auquel cas elle émerge de la multitude des communications qui affluent sans cesse et elle prend vite de l’ampleur ; soit la donnée est écrasée par d’autres qui reçoivent beaucoup de suffrages à ce moment-là et elle échoue irrémédiablement dans les limbes de l’IAG, l’Intelligence Artificielle Générale, rejoignant ainsi les innombrables mots gelés que cette dernière gobe et conserve dans sa mémoire infinie. Mathilde comprend très bien ce qui a présidé à ce choix, de la part des concepteurs du Web 10.0, et elle cautionne l’idée : il s’agit en effet de ne pas donner de prééminence a priori à telle ou telle information au détriment de telle autre et de faire confiance aux consommateurs, de laisser agir le marché virtuel, la fameuse main invisible chère à Adam Smith – qui a désormais droit à une statue à son effigie dans presque toutes les capitales du monde. Le Web 10.0 prône l’égalité des chances : chacun est libre de produire ce qu’il veut, de l’envoyer sur le REM, puis de croiser les doigts dans l’espoir de se retrouver sur le devant de la scène.

La troisième personne est venue naturellement à Mathilde pour parler d’elle-même. Comme si elle racontait l’histoire de quelqu’un d’autre. Il faut dire que ce qu’elle vient d’écrire retrace des événements bien lointains et surtout une existence trépidante à mille lieues de la vie calme et régulière qu’elle mène à présent.

Que de chemin parcouru ! Mathilde ne peut empêcher son cœur de s’emplir de fierté. Cette femme, c’est moi. C’est bien moi. J’ai accompli tout ça. C’est ce qu’elle se dit, sans chercher à atténuer la griserie qui est la sienne en cet instant précis. Le calme règne au-dehors. La paix des alentours lui semble mimer l’état du monde. C’est donc sur cette douce fin d’après-midi que le siècle va s’achever.

Si seulement elle n’était pas percluse de fatigue, elle continuerait bien sur sa lancée. Elle narrerait la seconde partie de sa vie : ce qu’elle a fait après avoir quitté l’Élysée en 2052, ses voyages aux quatre coins du monde en tant que femme d’affaires ; une fonction bien moins visible que la précédente, évidemment, mais ayant contribué, à un autre niveau, à faire progresser ce libéralisme écoresponsable qui était au centre de ses préoccupations en tant que présidente.

Elle raconterait aussi ses retrouvailles in extremis avec Céline. Peu avant sa disparition. Ces quelques mois au cours desquels elles se sont aimées à nouveau. Céline était déjà très malade, elle se savait condamnée, mais elle a profité du mieux possible du temps qui lui restait, forte du soutien et de l’amour de Mathilde, qui l’a accompagnée jusqu’à son dernier souffle. Paradoxalement, c’est peut-être à ce moment-là que leur lien s’est révélé le plus fort, lorsqu’il n’y avait plus rien à espérer, plus d’avenir à long terme pour leur histoire.

Mathilde se souvient parfaitement du jour où Céline l’a recontactée. C’était, elle a retenu la date exacte, c’était le 21 mars 2075. La brume assombrissait Paris depuis l’aube. Il devait être dix heures du matin. Mathilde était à son bureau, au dernier étage de la tour appartenant à la société Adexa, occupée à finaliser un dossier en vue d’une réunion qu’elle devait conduire la semaine d’après avec un groupe d’investisseurs chinois en visite à Paris, quand tout à coup sa paume s’est allumée, laissant apparaître le visage de Céline. Même si les deux femmes ne s’étaient pas totalement perdues de vue, chacune prenant soin de demander des nouvelles de l’autre à Salomé, qui se prêtait de bonne grâce à son statut d’intermédiaire entre ses deux mères, cela faisait des années que ces dernières ne s’étaient plus entretenues directement. Aussi Mathilde a-t-elle été déconcertée à la vue de son ancienne épouse. Son doigt a hésité une seconde, avant d’appuyer sur l’icône acceptant la connexion. Céline a souri, puis elle a dit :


— Bonjour, Mathilde. J’espère que je ne te dérange pas.

— Eh bien, je suis en plein travail, mais j’ai quelques minutes. Que se passe-t-il ? Il y a un problème avec Salomé ?

— Non, ne t’inquiète pas, tout va bien. Ce n’est pas pour ça que je t’appelle. Je… je pensais à toi, en fait. Je me disais que… que c’était dommage qu’on ne se voie plus, toutes les deux. Je pense souvent à toi, tu sais… En réalité, je crois que… Je crois que j’ai toujours pensé à toi. Même lorsque je vivais avec Julie. C’est sans doute aussi pour ça qu’on a fini par se séparer, elle et moi.


Mathilde n’a pas su quoi répondre à ces mots trébuchants. Elle n’était pas préparée à cela. Alors elle n’a rien dit. Elle a juste pris les paroles de Céline comme elles arrivaient, pour ne pas qu’elles se perdent, et elle a attendu. Le silence s’est installé un bref moment, puis Céline a repris :


— Je ne sais pas bien pourquoi je te contacte, pour tout te dire… Je crois que j’avais juste envie d’entendre ta voix.


Là, Mathilde a saisi l’occasion et a répondu :


— Ça me fait plaisir d’entendre la tienne. De voir ton visage sur ma main, aussi. Tu es encore belle, tu sais. De toute façon, je t’ai toujours trouvée très belle. Tes cheveux ont blanchi, mais ils ont l’air toujours aussi doux. Tu te souviens comme j’aimais les toucher, quand on était jeunes ?

— Je me souviens, Mathilde. J’adorais ça, cette façon que tu avais de m’enlacer dans ces moments-là. J’en frissonnais à chaque fois.

— Alors tu plongeais à ton tour tes mains dans mes cheveux, tu m’embrassais et… et ça se terminait toujours au lit…


Mathilde a regardé Céline juste après avoir prononcé ces derniers mots. Et c’est en découvrant le visage radieux de son ancienne compagne qu’elle a compris : cette connivence qui les unissait il y a tant d’années en arrière venait de resurgir. D’une manière inattendue et inexplicable. Le cœur de Mathilde, clos sur lui-même depuis si longtemps, s’est rouvert d’un coup. Son corps sec s’est liquéfié. Elle a repris :


— Tu sais, ça fait je ne sais combien de temps qu’on ne s’est pas parlé, qu’on ne s’est pas vues, touchées, mais j’ai l’impression que c’était hier. C’est drôle, quand même, le pouvoir de la mémoire, non ?

— Ça me fait exactement la même impression…


Un silence, encore. Puis, d’un ton qui se voulait désinvolte, qui ne l’était pas, ni l’une ni l’autre n’était dupe, Mathilde a lancé :


— Dis, on pourrait peut-être se voir en vrai, un de ces jours, non ? Deux vieilles femmes qui se retrouvent trente-cinq ans après leur séparation, ça pourrait être bien, tu ne crois pas ?

— Je n’osais pas te le proposer, mais ça me ferait plaisir. Vraiment plaisir. Et puis, j’ai quelque chose à te confier. Quelque chose d’important. Quelque chose que je ne veux pas te dire par paume interposée.


Elles ont fini par se donner rendez-vous le lendemain. Pourquoi attendre davantage ? Au café qui s’appelait Francœur, avant. À l’endroit où elles s’étaient déjà croisées par hasard, après leur première rupture. Et c’est dans ce café, désormais rebaptisé Flora, qu’elles se sont embrassées. Comme avant. Comme si elles se retrouvaient enfin après une longue parenthèse. C’est là, aussi, que Céline a révélé à Mathilde qu’elle était malade. Qu’il lui restait quelques mois, en comptant large. Les médecins avaient fait tout ce qu’ils pouvaient pour retarder le plus possible une mort prématurée, mais son corps était trop usé, lui avaient-ils dit. Même les traitements les plus avancés s’avéreraient inutiles. C’était comme ça. Il n’y avait plus rien à faire. Juste profiter des derniers moments. C’est ce qu’elles ont fait, toutes les deux. Mathilde a pris un congé sabbatique, elle pouvait largement se le permettre. Cela faisait déjà longtemps qu’elle s’était assuré une somme très conséquente pour ne pas connaître la moindre angoisse quant à sa fin de vie.

Elles ont vécu à l’écart de l’agitation du monde, dans un chalet qu’elles ont loué dans les Alpes. Cela a été six mois magnifiques, passés à faire de petites balades, les jours où Céline s’en sentait la force, à acheter des produits locaux, des légumes et des fruits principalement, à les préparer avec soin, habitude que ni l’une ni l’autre n’avait, prises qu’elles étaient par leurs activités professionnelles, et surtout à rattraper le temps perdu en jouissant de chaque minute passée ensemble. Salomé est venue de temps en temps leur rendre visite, accompagnée de son ventre bien rond, puis du petit Liang, que Céline a eu la joie de voir trois fois avant de s’en aller.

Mathilde se souvient du dernier jour : c’était en fin de matinée. Depuis une semaine, Céline était très affaiblie. Aussi demeurait-elle alitée presque en permanence. Elle a demandé à Mathilde de l’aider à se lever et à marcher jusqu’à la terrasse pour observer les montagnes. Elle s’est allongée sur l’une des deux chaises longues placées côte à côte. Mathilde s’est assise auprès d’elle. Céline a étendu sa main vers celle de Mathilde et l’a étreinte. Elles se sont regardées, Céline a souri, elle semblait apaisée malgré ses traits tirés et son teint blême. Elle a dit :


« C’était bien. »


Elle a contemplé les Alpes une dernière fois, puis elle a fermé les yeux et ne les a jamais rouverts. Le lendemain, l’automne débutait. Et pour Mathilde, c’était la fin d’un été de six mois, un long et bel été passé à vivre selon les mouvements d’un cœur qui avait réappris à battre la chamade.

En repensant aux derniers mots de Céline, Mathilde sent une larme se détacher de ses yeux. Elle ne cherche pas à l’essuyer, la laisse couler le long de sa joue, descendre jusqu’à son cou, se noyer dans le tissu de son chemisier.


« Oui, ma tendre, ma douce Céline, c’était bien. »


Tandis que ces paroles s’échappent de ses lèvres, elle se promet de se mettre dès demain à la rédaction de cet épisode de sa vie, lorsqu’elle aura retrouvé l’usage normal de ses doigts. Oui, elle racontera Céline. Les derniers mois de Céline. Le ton sera différent, c’est certain. La femme de cœur prendra le pas sur la femme de tête. Elle écrira à la première personne du singulier, cette fois-ci. Et à la première personne du pluriel. Mais elle n’enverra pas ce texte sur le réseau. Cette histoire ne regarde personne. Personne d’autre que Céline et elle.

En attendant, les yeux rivés sur le paysage bucolique qui entoure la Résidence d’Ouverture, Mathilde s’adonne à ce qu’elle fait lorsqu’elle est émue, depuis toujours : elle se force à faire fonctionner son intellect ; c’est sa carapace, sa manière à elle de ne pas se laisser submerger trop longtemps par ses affects.

C’est ainsi qu’elle entreprend de se livrer à un rapide bilan des avancées de tous ordres qui, en Europe, ont marqué ces cent premières années du troisième millénaire. La liste est longue, il serait impossible de l’établir dans son exhaustivité. Mathilde tente malgré tout d’en dessiner les principaux contours. Et pour plus de clarté, elle les classe dans sa tête par domaine :

Écologie : l’effondrement prophétisé en son temps par Paul Devigne n’a pas eu lieu, car on a réussi à allier libéralisme économique et préoccupations écologiques. Les scientifiques sont presque unanimes, la situation de notre écosystème est désormais moins préoccupante qu’il y a un siècle ; la planète connaît un relatif équilibre, la diminution conséquente des émissions de gaz à effet de serre ayant entraîné du même coup l’arrêt du réchauffement climatique, de la fonte des glaces et, par voie de conséquence, de la montée du niveau des mers.

Énergie : on a banni la circulation en automobiles depuis longtemps, on ne se déplace plus qu’en navettes communes et en avions. Tous les transports sont alimentés par de l’électricité que l’on produit sans polluer le monde ni rompre son ordre naturel.

Alimentation : on ne mange plus d’animaux, on a enfin mis un terme à cette pratique indigne de la grandeur de l’esprit humain. On se nourrit sainement, les normes étant très strictes en matière de production : aucune entreprise n’a plus le droit de mettre en vente des aliments qui contreviendraient à la Charte Mondiale du Commerce. Du moins en théorie.

Santé : on ne meurt quasiment plus du cancer, à condition de posséder les ressources financières suffisantes pour s’offrir les traitements mis au point récemment par d’éminents chercheurs employés par Sinopharm, la grande multinationale dans le domaine de la pharmaceutique.


« Ah ! Si seulement Céline avait pu bénéficier de ces découvertes ! Mais ne songe pas à ça maintenant. Ça ne sert à rien. Bon, quoi d’autre ? »


On est parvenu à trouver des solutions pour limiter de manière conséquente les effets de la maladie d’Alzheimer ; l’espérance de vie est montée à cent ans en moyenne dans la plupart des pays riches.


« Quand Céline est partie, elle n’avait pas encore soixante-quinze ans… Ça suffit, concentre-toi ! »


Niveau de vie : nombreux sont les gens qui bénéficient des dernières avancées technologiques inventées dans le but de mener une existence confortable et ainsi d’accéder au bonheur matériel.

Économie : l’Union européenne, devenue fédérale depuis une quarantaine d’années, possède une croissance économique qui suit une courbe régulière ; c’est désormais la deuxième puissance mondiale, derrière la Chine évidemment.

Société : l’être humain, dès son plus jeune âge, est formé pour rechercher la place qu’il pourra occuper dans la société ; la carrière professionnelle est devenue la principale source de l’épanouissement individuel ; il n’y a plus de dogmes religieux qu’il conviendrait de suivre aveuglément, plus de diktats culturels qui influenceraient nos choix personnels, plus de structure familiale unique et inévitable, plus de crédos syndicaux ou politiques qui nous pousseraient à penser de telle ou telle manière ; l’être humain est devenu autonome, affranchi de quasiment tous les éléments qui entravaient ses choix, libre d’inventer sa propre vie comme il l’entend.

Voilà, elle a fait le tour des éléments les plus marquants. En résumé, liberté et progrès sont les deux valeurs suprêmes. « Liberté et Progrès », c’est d’ailleurs désormais la devise officielle de l’Union européenne. Et elle n’est pas pour rien dans ces avancées : oui, ce monde-là, ce monde prospère, ce monde du progrès, ce monde délivré de ses chaînes, c’est en partie son œuvre.

Certains diront peut-être qu’il n’est pas parfait. La vieille dame pense à son père. Encore. Elle ne peut s’en empêcher. S’il revenait sur Terre, il serait horrifié par ce qu’il découvrirait, c’est certain. Elle sent tout à coup sa présence dans la pièce, une présence qui l’enveloppe, oppressante, comme un nuage noirâtre sur le point d’éclater. Mathilde tente d’écarter la pluie d’insultes qui menace d’inonder la chambre de toute l’amertume accumulée, mais une fois encore, la femme de tête doit s’avouer vaincue et s’effacer derrière la femme de cœur ; l’esprit de Mathilde cesse de raisonner et son âme entend la voix de son père résonner :


« Qu’as-tu fait ? Quel monde as-tu construit ? Tu as fait mourir l’humanisme ! Plus de livres. Plus de culture. Plus de débats d’idées. Plus de démocratie. Plus de citoyens qui votent pour tel ou tel choix politique. Un monde géré par une poignée d’oligarques, qui ne tiennent leur pouvoir que de leur force de frappe financière. Avec au sommet de l’Europe cet être que tu as formé, cet infâme Théo Chamaix dont tu as facilité l’ascension avant qu’il ne te trahisse ! Celui qui a décidé qu’après tout, plus aucune élection ne s’imposait et qu’il suffisait que les décisions soient prises par ceux qui font tourner l’économie. Y compris au niveau local. Un monde uniquement fondé sur l’utilité de chacun dans la société, sur la recherche de l’efficacité immédiate. Plus de services publics, plus de système solidaire, seul un libéralisme économique absolu, sans foi ni loi. Le règne de la concurrence soi-disant libre et non faussée. Le pire des mondes possibles ! »


Voilà ce que hurle la voix spectrale de Lionel Lefébure dans les entrailles de sa fille. Mathilde tente malgré tout de lui tenir tête :


« Regarde mieux, papa, ouvre bien les yeux : le monde avance paisiblement. Nulle trace de violence dans les différentes régions d’Europe, pas de conflit, pas même l’embryon d’une contestation sociale qui freinerait la croissance. Chacun œuvre à son propre épanouissement, et de ce fait à la consolidation de la puissance de l’État fédéral. Chacun cultive son jardin et participe ainsi, à son échelle, au progrès général. L’idéal voltairien. C’est beau, non ? »


Mais M. Lefébure ne rend pas les armes. La référence au patriarche ferneysien, dont il n’est guère friand, n’est pas de nature à l’apaiser. Il n’en démord pas, c’est un monde affreux : si personne ne se révolte, si personne ne conteste plus rien, s’il n’y a plus de controverses, de polémiques, de conflits sociaux, c’est parce qu’on a formaté tout le monde ainsi, parce qu’on a tué dans l’œuf toute velléité de penser autrement, parce qu’on a détruit les associations, les syndicats et toutes les autres structures qui pouvaient porter un idéal collectif. Chacun est seul dans son coin, désormais, à se débattre comme il peut dans cette nouvelle jungle. M. Lefébure n’en revient pas que les gens n’aient rien vu, rien senti, même pas un léger souffle d’air frais quand la lame de la guillotine a fait son office, elle qui a tranché la tête de la culture, de la recherche du bien commun et de la démocratie. Et Mathilde a été l’instigatrice de cette mise à mort. Mathilde est une criminelle et devrait être jugée comme telle, au moins par l’Histoire.

Une criminelle doublée d’une esclavagiste, continue la voix de Lionel Lefébure, car que sont ces milliards de travailleurs pauvres, contraints de s’éreinter six jours sur sept sur ces tétracycles, sinon des esclaves ? La moitié de l’humanité est assise à longueur de journée sur ces machines à quatre roues, deux à hauteur des épaules et les deux autres en bas, à pédaler en même temps avec les mains et les pieds jusqu’à épuisement, de façon à produire la quantité d’énergie désormais nécessaire pour que l’autre moitié du monde puisse continuer à vivre dans le confort. Le tout pour un salaire de misère. Voilà la solution qui a été trouvée pour pallier l’extinction des réserves pétrolières et la raréfaction, donc la cherté, des minerais nécessaires à la construction d’éoliennes ! Voilà la solution qui permet désormais aux grandes compagnies spécialisées dans le domaine de l’énergie de faire toujours plus de profit ! Il est en effet devenu plus rentable pour elles de faire trimer les humains plutôt que d’investir dans l’éolien ou le solaire. Et qui a permis à ces multinationales d’être toutes puissantes et de mettre en place ce système inique ? Tous les chefs d’État qui se sont succédé depuis plus de soixante ans : ils ont donné les clés aux grands patrons multimilliardaires, qui se sont empressés de verrouiller la planète en la modelant selon leurs intérêts, rendant tout retour en arrière impossible. Et Mathilde, comme les autres dirigeants, a fermé les yeux sur les prémices de ce braquage, lorsqu’elle était la présidente du pays. Pire, même, elle en a encouragé la préparation : car qu’a-t-elle fait, si ce n’est léguer sans cesse davantage de prérogatives aux principaux grands dirigeants d’entreprise ? Ces requins ont fini par avoir les pleins pouvoirs, ce qui leur a permis, en l’espace de moins de cinquante ans, de broyer de leurs mâchoires acérées, impitoyables, des milliards de pauvres gens.


— Là, tu exagères, papa. Tout ça a eu lieu bien après que j’ai quitté mes fonctions. Moi, j’ai contribué à la fin du nucléaire, à la diminution des besoins du pays en pétrole et à la valorisation des énergies renouvelables. Ce n’est pas mal, quand même, non ? Tu ne peux pas me rendre responsable de ce qui s’est passé ensuite.

— Tu en es totalement responsable, au contraire, puisque tu as donné toute liberté d’action aux grands patrons. Tu as rendu impossible toute décision politique ultérieure, tu leur as permis d’instituer ce nouveau prolétariat grâce auquel ils emmagasinent chaque jour des profits qui dépassent l’entendement. Plus personne ne peut les contrer, désormais. Et ce sont tous les gens comme toi qui ont permis ça ! Et encore, je ne te parle même pas de ton rôle déterminant au sein d’Adexa, et pendant de longues années en plus. Tu as oublié que tu as travaillé pour enrichir cette multinationale de l’électricité sur le dos de tous ces pauvres gens qui suent dix heures par jour ? Une criminelle, donc, une esclavagiste et une traîtresse vis-à-vis de l’humanité, voilà ce que tu es !


Cette fois-ci, c’en est trop. M. Lefébure est allé trop loin. Il lui reproche quoi, au juste ? D’avoir agi pour faire évoluer le monde et éviter qu’il coure à sa perte ? D’avoir contribué, à son échelle, à la pérennité de la planète en cherchant les solutions les plus efficaces ? Et alors ? C’est mal ? En plus, c’est faire bien peu de cas de sa responsabilité à lui, dans tout cela ; c’est clouer au pilori la soi-disant coupable sans assumer sa propre complicité. Qui a construit Mathilde ? Qui a fait d’elle ce qu’elle a été ? C’est lui. C’est lui qui a voulu que sa fille soit une femme qui prend des décisions, une femme qui fait parler son esprit davantage que son âme. Si elle a agi de manière rationnelle et pragmatique, c’est qu’il a tout fait pour l’éduquer ainsi, après tout, en développant son goût pour l’action politique. C’est même de lui qu’elle tient son prénom stendhalien, cette femme de caractère, cette Mathilde de La Mole qui s’oppose en tout point à la douce Mme de Rênal. C’est lui, lui, Lionel Lefébure, qui l’a mise au monde, en réalité, bien plus que sa mère. Alors qu’il cesse ses sempiternelles jérémiades et ses reproches malvenus !

Mathilde chasse son père de ses pensées. Il a beau essayer de l’ébranler, il n’y parviendra pas : elle sait qu’elle a eu raison. Ce monde n’est peut-être pas parfait. Soit. Mais c’est le meilleur possible. Mei-Lin, son intelligence artificielle personnelle, est d’ailleurs tout à fait d’accord avec elle, elles en ont parlé plusieurs fois déjà. Mathilde est sur le point de se connecter avec son amie, quand elle voit s’afficher sur sa paume un autre visage familier. Dès qu’elle se connecte, elle entend :


— Bonsoir, madame la présidente.


Mathilde sourit à son petit-fils. Chen. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, le cadet des enfants de Salomé l’a toujours appelée ainsi, depuis qu’il est en âge de comprendre le sens du mot « présidente » et d’avoir avec le langage un rapport distancié.


— Oh, mon chéri, c’est toi. Ça me fait plaisir de te voir. Mais pourquoi est-ce que tu me contactes aujourd’hui ? Il y a un problème ?

— Non, ne t’inquiète pas. Mais je ne pourrai pas être avec vous tous, demain, pour ton anniversaire. J’ai une visioconférence très importante pour mes études. Alors je t’appelle maintenant. Ça ne t’embête pas, dis, madame la présidente ?


Ah ! Ce sourire malicieux qui se déclenche automatiquement à chaque fois qu’il l’apostrophe ! Cette insouciance propre à la jeunesse ! La vieille dame l’envie un peu, tout à coup, elle le concède volontiers. Elle sait que sa vie est derrière elle, à présent. Lui, au contraire, a tout à construire. Il fait de solides études, dans le domaine de la biotechnologie. Bientôt il sera temps pour lui d’œuvrer à son tour pour la société, de la faire progresser, de se rendre utile. Il est bien parti pour cela. Il n’empêche que la vieille dame ne peut empêcher son cœur de se serrer à l’idée que le rituel de l’anniversaire se déroule demain sans Chen. Ce n’est pas grave, essaie-t-elle de se convaincre. Il faut bien qu’il mène sa vie. En attendant, il la lui raconte, en lui relatant par le détail où il en est dans sa formation.

Tandis que Chen parle, l’esprit de Mathilde s’égare, un brin nostalgique. Elle aimerait bien, elle aussi, y participer encore, à la vie professionnelle. Ce n’est pas le courage qui lui manque. Ce ne sont pas les idées non plus. Ce n’est même pas sa santé qui l’en empêche : les différentes injections quotidiennes maintiennent son corps dans un état tout à fait acceptable. Non, c’est la société qui s’est passée d’elle. C’est une des dernières entraves à la liberté individuelle qui subsiste en Europe : après quatre-vingts ans, on est prié, quelle que soit notre situation physique, de cesser toute activité professionnelle. Lorsqu’elle était au pouvoir, Mathilde a repoussé, réforme après réforme, l’âge légal du départ à la retraite, le justifiant par les progrès stupéfiants de la médecine. Ses successeurs ont continué dans la même voie. Puis ils ont supprimé le concept suranné de retraite par répartition, conformément aux directives de l’Union européenne fédérale. Chacun porte désormais l’entière responsabilité de sa fin de vie. C’est pour cette raison qu’il convient de mettre de côté le plus de fonds possible si l’on veut être à l’abri du besoin et vivre en toute quiétude jusqu’au bout. La dernière réforme date d’il y a vingt-cinq ans. Elle a été décidée par Théo Chamaix, qui occupe encore aujourd’hui le poste de commissaire général de l’Union fédérale et dirige en même temps la première entreprise pharmaceutique d’Europe, Sinopharm : désormais, quand on a atteint sa quatre-vingtième année, on quitte son dernier emploi et son domicile personnel pour se rendre dans une Résidence d’Ouverture. C’est la règle. Personne ne peut y déroger. Pas même une Mathilde Lefébure. Selon le capital financier dont on dispose, on est accueilli dans tel ou tel endroit. Pourvu de tel ou tel service. Disposant de tel ou tel degré de confort. Et après tout, ce n’est que justice, pense Mathilde : il est légitime de récompenser ceux qui ont été les plus méritants, ceux qui ont le plus apporté à la société, ceux qui ont tiré parti de cette liberté laissée à tous les individus de réussir leur vie professionnelle.

Elle est du bon côté de la barrière, elle ne l’ignore pas. Et même du meilleur côté possible : lorsqu’elle a été mise en suspension d’activité, comme on dit maintenant, son compte en banque affichait une somme avoisinant les cinquante millions d’euros. C’est ainsi qu’elle a pu entrer dans la résidence la plus luxueuse, et donc la plus chère, de France. Si elle est si riche, c’est d’ailleurs moins en raison de ses quatre mandats de présidente de la République que de ce qu’elle a accompli par la suite : en effet, une fois redevenue simple citoyenne, une fois que MEDEF, Chamaix et compagnie ont réussi, après des tractations dont elle garde aujourd’hui encore une certaine rancœur, à l’évincer du pouvoir, elle n’a pas chômé : elle a loué ses services, ses compétences, son expérience et son carnet d’adresses à cette entreprise de production écoresponsable d’électricité, Adexa, alors en plein essor en France mais peinant à se frayer une place sur les marchés étrangers. Pendant des années, Mathilde s’est rendue dans divers pays qui comptent, principalement sur le continent asiatique. Se servant des contacts qu’elle avait en tant qu’ancienne présidente, elle a pu rencontrer des personnes influentes, des acteurs politiques, économiques et financiers au pouvoir indéniable ; elle n’a pas ménagé ses efforts pour contribuer à la signature de contrats qui se sont avérés très fructueux. Au final, si Adexa est devenue aujourd’hui le leader mondial dans son domaine, c’est en partie grâce à Mathilde. Et elle a été grassement payée pour cela, ce qui est la moindre des choses. Sa vie s’est ainsi résumée à une suite ininterrompue de voyages et d’entrevues discrètes, jusqu’au moment où elle a atteint sa quatre-vingtième année. Elle est alors entrée ici, dans ce petit paradis perché sur une colline, à l’abri des regards et de l’agitation du monde. On a peu à peu cessé de parler d’elle. Elle est l’héritière, en même temps qu’une des créatrices, d’un monde qui occulte vite. Un monde de l’immédiateté. Un monde sans mémoire, plongé dans un présent perpétuel, où chaque nouvel événement chasse le précédent.


— Dis, madame la présidente, tu m’écoutes ?

— Mais oui, mon chéri, bien sûr que je t’écoute.


C’est un mensonge, Mathilde serait bien incapable de répéter les paroles de son petit-fils. Mais il faut dire qu’il parle beaucoup, et beaucoup de lui. Ce qu’il a fait, ce qu’il fait, ce qu’il fera. Ce n’est pas qu’elle soit contre cette façon d’être, somme toute bien légitime, mais elle aurait bien aimé, de temps en temps, qu’il lui demande de ses nouvelles, qu’il lui pose des questions, qu’il sorte de ce solipsisme absolu qui caractérise les jeunes gens de sa génération. Oh ! Elle ne peut pas lui en vouloir personnellement, elle sait bien qu’elle est partiellement responsable de ces mœurs. C’est elle qui les a initiées, voilà de cela maintenant presque soixante-dix ans. La liberté individuelle, la faculté de chacun de construire sa propre vie, sans entrave et sans se préoccuper de ce que fait son voisin. C’est devenu, au fil de ses mandats, un de ses grands credo, elle ne le nie pas. Mais maintenant que sa vie se résume à regarder l’horizon et à profiter des multiples services offerts par sa paume, par Mei-Lin et par la Résidence d’Ouverture, elle en perçoit parfois les limites. À certaines heures perdues, il lui arrive de rêver d’autre chose, d’aspirer à une façon d’être au monde qu’elle ne parvient à imaginer que de manière diffuse, qu’elle a du mal à définir avec précision, mais qu’elle appellerait, faute de mieux, une sorte de rapport humain gratuit. Une façon d’habiter le monde qui serait pour une part déconnectée de l’efficacité immédiate, de l’ego de chacun, quelque chose qui dépasserait cet individualisme qu’elle a grandement contribué à forger. L’ombre tutélaire de son père, encore, toujours.


— Mon idée, tu vois, dès que j’aurai terminé mes études, ce serait de me développer en Inde. C’est là où les choses vont se passer, bientôt, j’en suis persuadé. Dans quelques décennies, ce sera la première puissance mondiale, c’est une évidence. On m’a conseillé d’investir en Chine, comme tout le monde. Mais je pense qu’il vaut mieux être audacieux et parier sur l’avenir. La Chine, c’est la sécurité, bien sûr, à très court terme. Mais je suis certain que le marché chinois est à bout de souffle. On a vécu la même chose au siècle dernier : quand les chiffres montraient que les États-Unis étaient encore la première puissance mondiale, la Chine, discrètement mais sûrement, a avancé ses pions. Elle a fini par dépasser l’Amérique, qui ne s’en est jamais remise. Eh bien maintenant, c’est au tour de l’Inde. Dans les visioconférences auxquelles j’ai assisté, les experts le disent souvent. Je pense sérieusement à m’installer là-bas une partie de l’année, d’ailleurs…


Chen continue sa logorrhée. Mathilde tend un peu l’oreille. Bien, il en est aux projets, cela veut dire qu’il en a terminé avec ce qu’il a fait et avec ce qu’il fait. Cela signifie aussi qu’il sera bientôt à court d’idées. De quoi pourrait-il bien parler ensuite ? Il ne va pas tarder à prendre congé. Peut-être en partant aura-t-il un moment pour lui poser une ou deux questions. Comment va-t-elle ? Comment occupe-t-elle ses journées ? Ou peut-être pas. Parce que dans son esprit, seul ce qu’il fait, lui, compte. La vie des autres n’a guère d’importance. Si ce n’est pour calculer les profits qu’elle peut lui apporter. Mathilde ne lui jette pas la pierre, il est comme tout le monde. À défaut de prendre de ses nouvelles, il la contacte, ce n’est déjà pas si mal. Pour parler de lui, certes, mais il l’appelle. Bien d’autres jeunes gens de son âge ne prennent même pas cette peine. Ce qui importe, désormais, c’est ce que l’on fait soi, par soi-même et pour soi-même. Le reste est inutile, car cela ne fait pas avancer son accomplissement personnel.

Ce que l’on fait soi, par soi-même et pour soi-même. C’est elle qui est à l’origine de cette doctrine, elle le sait mieux que quiconque : elle l’a lancée au tout début de son dernier mandat. La voix de son père résonne malgré elle, encore. C’est un vieux souvenir d’enfance qui ressurgit maintenant du tréfonds de sa mémoire : Mathilde doit avoir une dizaine d’années. Elle est assise sur une chaise, dans la cuisine familiale, et elle écoute M. Lefébure lui expliquer solennellement ce que c’est que la démocratie : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Il illustre son propos par un schéma sur une feuille à carreaux : il écrit « les élus » à gauche et « les citoyens » à droite, entoure les deux groupes nominaux et les relie par une flèche à double sens. Les citoyens, explique-t-il, expriment leur volonté en choisissant des représentants qui, une fois au pouvoir, sont chargés en retour de prendre les mesures pour lesquelles ils ont été élus. Mathilde se souvient même de la couleur de la feuille, rose. Elle se revoit assise sur cette chaise, devant cette esquisse d’explication, avec son père debout, à côté d’elle, sur qui elle lève de temps à autre des pupilles admiratives et émerveillées.

C’était l’époque bien lointaine où le mot citoyen avait un sens, bien avant qu’il soit remplacé par celui, bien moins abstrait, d’individu. En un siècle, on est passé de la recherche du bien collectif à celle de l’épanouissement personnel. D’un système solidaire à un univers égotiste – terme cher à Stendhal, d’ailleurs – où chacun prend librement en main les rênes son destin.

Elle a participé à l’avènement d’un monde libre. Certes. Un monde dont on ne gaspille plus de façon effrénée et incontrôlée les ressources naturelles. Certes. Un monde efficace. Certes. On a réussi à allier croissance économique et transition écologique. On a sauvé la planète, temporairement du moins. Certes encore. Mais a-t-on sauvé l’homme pour autant ? Ce qui fait la grandeur humaine existe-t-il toujours ? L’homme est-il encore l’homme s’il ne fait plus rien d’inutile, de gratuit ? S’il ne réfléchit plus uniquement pour le plaisir de réfléchir ? S’il ne se cultive plus juste pour le plaisir de se cultiver ? S’il n’acquiert pas des connaissances simplement par soif de savoir ? S’il ne se retourne plus vers son passé pour ne pas le perdre, pour ne pas l’oublier ? S’il ne se livre pas à une création artistique désintéressée, déconnectée des impératifs financiers et matériels ?

Et si son père avait raison, finalement ? Si elle était l’une des principales responsables de la mort d’une certaine idée de l’homme, de la vieille tradition humaniste ? Une douce mort, oui, mais une mort quand même. Il n’y a rien à faire, Mathilde ne parvient pas à chasser le poison du doute.

Chen se tait. Il est parvenu au bout de ce qu’il avait à dire. À bientôt, madame la présidente. Ce sont ses dernières paroles. Son visage disparaît de la paume de Mathilde. Il ne lui a pas posé une seule question. Il ne lui a même pas souhaité son anniversaire. Il est vrai que ce n’est que demain. Il lui enverra un message. Peut-être. S’il a le temps.

Mathilde est seule à nouveau. Seule avec ses doutes, seule avec l’ombre de son père, seule avec cette question qu’il lui pose, à laquelle elle ne trouve pas de réponse :


« Es-tu vraiment sûre d’avoir agi comme il le fallait ? »


Elle consulte sa paume : un premier bilan vient de lui parvenir à propos de la situation de son texte sur le réseau. C’est un résultat sans appel que Mathilde découvre : ses souvenirs n’ont connu qu’un succès très confidentiel. Comme peu de personnes ont émis un avis positif dessus, ils ont été stockés dans la mémoire profonde de l’Intelligence Artificielle Générale. Elle ferme les yeux.

Il lui restera le rituel de l’anniversaire, demain – sans Chen. Restera, aussi, l’impression d’avoir fait de son mieux.


 
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   Marite   
28/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Mathilde coule des jours paisibles, retirée du monde, avec pour compagnie la paume de sa main sur laquelle il lui suffit de tapoter avec un doigt pour converser avec l' intelligence artificielle semblant être devenue son amie. Le souvenir de son père la tourmente parfois avec des questions un brin dérangeantes :
" « Qu’as-tu fait ? Quel monde as-tu construit ? … Un monde géré par une poignée d’oligarques, qui ne tiennent leur pouvoir que de leur force de frappe financière … " et dans lequel " La vie des autres n’a guère d’importance. Si ce n’est pour calculer les profits qu’elle peut lui apporter. "

Le solipsisme absolu de son petit-fils est quand même un petit grain de sable dans les rouages de son affect mais c'est ce qui caractérise les jeunes gens de sa génération.
(merci pour la découverte du mot "solipsisme" parfaitement adapté à la situation)

La conclusion avec ses multiples questions nous interpelle car, sans être arrivé à la fin de ce premier siècle du troisième millénaire, une forme de devenir pour l'humanité est esquissée d'une manière très crédible. Il suffit de suivre un peu l'actualité pour s'apercevoir que c'est le chemin sur lequel "une poignée d'oligarques", répartis dans le monde, envisagent de nous mener.
Mathilde a été, en tant que Présidente, la première dirigeante du pays à mettre sur les rails cette forme de transformation … mais restent les questions :
" Ce qui fait la grandeur humaine existe-t-il toujours ?
L’homme est-il encore l’homme s’il ne fait plus rien d’inutile, de gratuit ?
S’il ne réfléchit plus uniquement pour le plaisir de réfléchir ?
S’il ne se cultive plus juste pour le plaisir de se cultiver ?
S’il n’acquiert pas des connaissances simplement par soif de savoir ?
S’il ne se retourne plus vers son passé pour ne pas le perdre, pour ne pas l’oublier ?
S’il ne se livre pas à une création artistique désintéressée, déconnectée des impératifs financiers et matériels ?

En résumé j'ai beaucoup apprécié ce roman. Indépendamment de la forme équilibrée, de l'écriture qui se fait oublier au profit du fond, le lecteur peut suivre les évènements et les personnages sans se perdre et être obligé de revenir en arrière pour comprendre. Le titre me fait sourire … convaincue de la justesse de ses idées et ayant réussi à les mettre en œuvre, arrivée au terme de sa vie, Mathilde ne peut que s'accrocher à " l’impression d’avoir fait de son mieux."


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