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L'histoire de Brigitte et celle de Jean-Luc
NICOLE : L'histoire de Brigitte et celle de Jean-Luc  -  L'histoire de Brigitte - Chapitre 2
 Publié le 27/09/09  -  11 commentaires  -  9210 caractères  -  169 lectures    Autres publications du même auteur

Jean-Luc est chirurgien plasticien, et c’est grâce à sa profession que je l’ai rencontré dix ans plus tôt.


À l’issue d’une campagne de prévention du mélanome solaire, je m’alarme du nombre important de mes grains de beauté. La dermatologue consultée met rapidement en exergue sept ou huit d’entre eux, qu’elle me conseille sans hésitation de faire enlever au plus vite. Parmi eux, une ravissante mouche placée sur le décolleté, à laquelle je me suis attachée. Devant mon inquiétude à la perspective du préjudice esthétique encouru, elle m’adresse à un chirurgien esthétique dont elle me vante le professionnalisme.


Adresse prestigieuse dans Paris, où je me rends la mort dans l’âme trois semaines plus tard.

Il est chaleureux, volubile, et m’explique avec force détails le déroulement des opérations. Même trop de détails, quand j’y pense : au moment où il en arrive au scalpel électrique, je décide que tout bien considéré, il n’est plus si urgent d’arrêter de se ronger les ongles. Et puis tout à coup, il m’adresse un sourire affable, et me demande si j’ai des questions.

Un silence plane, et je m’entends bredouiller à mon corps défendant quelque chose d’inaudible, avec « anesthésie générale » au milieu. Il laisse pointer un sourcil stupéfait bien au-delà de la limite des lunettes en écaille, avant de se reprendre pour repousser patiemment ma demande incongrue. Il emploie à présent pour s’adresser à moi le ton didactique et posé que l’on réserve le plus souvent aux jeunes enfants et aux déficients intellectuels.

Après quelques phrases toutes faites qui se veulent réconfortantes, il me pousse hors de son cabinet avec une ordonnance de Spasfon et un rendez-vous pour le mois suivant.


Le jour J, gavée de Spasfon mais toujours fébrile, je me traîne jusqu'à la clinique. Là, amorphe, je me laisse conduire de salle d’attente en salle d’opération, tétanisée et transpirante.

Il m’informe immédiatement de son intention de commencer par ceux du dos et des épaules, pour « me laisser le temps de me décontracter »… ô fou ! Quel condamné peut se détendre au pied de l’échafaud ?


Puis du fond de l’épais brouillard où m’a jetée la détresse, je l’entends qui me demande de me retourner pour lui permettre de s’attaquer au grain de beauté du décolleté.

Et là, je ne sais pas si c’est la tension nerveuse accumulée, ou le fait de me trouver nez à nez avec un schtroumpf armé d’un scalpel, mais je fais un bond instinctif autant qu’irrépressible au-dessus de la table d’opération.


- Mademoiselle Morin, si vous faites ça pendant que j’incise, je peux vous assurer que vous ne porterez plus que des pulls à col roulé, même en plein été.


Je me le tiens pour dit ; mais je dois être si blême qu’après l’intervention son assistante m’installe avec sollicitude devant un café, et me conseille d’attendre quelques minutes avant de rentrer chez moi.


- Vous allez repartir en voiture ?


Il est à nouveau là, mon tortionnaire, mais débarrassé de sa tenue de schtroumpf psychopathe, il me fait moins peur.


- Non, je suis venue en métro.


Je ne me déplace jamais en voiture dans Paris, c’est pathologique chez moi, je suis incapable de conduire et de lire une carte en même temps. Déjà que juste déchiffrer une carte c’est un problème, alors en conduisant, j’aime autant ne pas tenter…


- Venez, je n’ai personne après vous, je vais vous déposer à une station.


Il m’attrape d’autorité par le bras, et il commence à bavarder. Je n’écoute pas, un sournois mal de tête commence à s’installer à l’arrière de mon crâne. C’est tout moi ça, à la moindre contrariété, la migraine pointe son nez. Et là, question contrariété, on peut dire que la matinée a tenu ses promesses.


Devant ma pâleur croissante, il décide de me raccompagner chez moi.

Mes migraines s’accompagnent dans les pires crises de nausées violentes, et le café pris à la clinique semble soudain animé d’une volonté autonome. Il est de plus en plus évident que ce maudit café veut me quitter, et moi j’implore tous les saints répertoriés pour qu’ils m’aident à tenir le coup jusqu'à la maison. Reste de mon éducation judéo-chrétienne : dans les cas graves, il m’arrive encore de prier avec ardeur.

Ça y est, on arrive enfin, il fait le tour de la voiture pour m’aider à sortir, et je lui vomis violemment sur les chaussures.


Fin du premier acte, inutile de s’étendre sur ma honte, ni sur le providentiel rendez-vous dont il se souvient brusquement et qui l’oblige à me quitter à la seconde.

À l’image des victimes de traumatisme qui occultent le drame, je m’empresse d’oublier cet homme.


Deux semaines plus tard, mon destin tragique me rattrape. Il a laissé un message sur mon répondeur en me proposant un rendez-vous à son cabinet à 12 h 30 le vendredi suivant.

Ça me revient parfaitement maintenant, il a dit qu’il rappellerait si l’analyse des tissus prélevés n’était pas bonne. Voilà, j’ai un cancer de la peau, peut-être plusieurs ; et en tout cas suffisamment développés pour qu’il souhaite me voir aussi vite.

J’ai à peine trente ans, je n’ai pas eu le temps de fonder une famille (faute d’envie réelle et de père possible, mais quand même !), et je n’aurai probablement plus l’occasion de réaliser toutes les promesses contenues dans ma jeune existence (encore assez mal définies pour le moment, il est vrai).

Je suis atterrée, anéantie.


Le vendredi en question, il m’attend à la porte de son cabinet et me propose tout de suite d’aller déjeuner dans un restaurant pakistanais à proximité. Je le laisse m’entraîner, sans résistance, hagarde. La patronne nous réserve un accueil chaleureux, elle semble bien le connaître. C’est donc là qu’il amène ses patientes condamnées.


Après dix minutes d’explications détaillées de la carte du restaurant, que je trouve plutôt déplacées compte tenu de l’intensité dramatique du moment, je le laisse passer commande pour nous deux. Et je ne touche à rien.


- Vous n’aimez pas ?

- D’habitude, j’ai bon appétit, mais là vraiment…

- Vous n’aimez pas, évidemment, j’aurais dû vous demander si vous aimiez la cuisine pakistanaise, Brigitte. Vous permettez que je vous appelle Brigitte ?


Nouveau flot de paroles, je saisis des bribes au vol, parfois je hoche la tête. Et là j’ai bien entendu, il parle d’un festival de jazz où il voudrait bien m’emmener cet été (!!!).


- Je ne serai pas morte cet été ?

Nouvelle envolée perplexe de sourcils au-dessus des lunettes (les deux cette fois). Et puis il finit par comprendre le malentendu qui s’est installé. Il me noie sous les excuses et les explications. Il est navré, c’est entièrement de sa faute, il ne sait pas comment se faire pardonner. Il me commande un alcool pour me remettre de mes émotions, et il m’oblige à le boire. Il plaide le manque d’expérience, c’est la première fois en dix ans de carrière qu’il invite à déjeuner l’une de ses patientes.


Et là d’un coup, je finis enfin par comprendre : ça n’a rien d’une consultation, c’est un rendez-vous. C’est un premier rendez-vous avec un homme séduisant. Je n’ai pas pris le temps de me laver les cheveux, je porte un vieux jean, et je ne suis pratiquement pas maquillée.

Ah, j’ai failli oublier : mes ongles sont pratiquement rongés jusqu'à la première phalange,… et le liquide brunâtre qui lui coule sur les genoux, c’est mon verre de « liqueur de la patronne », renversé lors de ma tentative désespérée pour cacher mes mains sous la table, après avoir surpris le regard vaguement dégoûté qu’il détourne pudiquement de mes mains torturées.


Je n’arrive pas à comprendre comment tout ça a pu se produire, c’est pathétique. Je n’ai pas le moindre rapport avec la folle hystérique rouge de confusion assise en face de lui, et aucun moyen de rembobiner le film de ce déjeuner apocalyptique.


Quand je ne suis pas avec lui, je suis une fille plutôt normale, agréable et de l’avis général, assez intelligente. Je travaille dans le service relations humaines d’une grosse PME, où je passe pour quelqu’un de pondéré, d’efficace, et sur qui on peut compter. Rien qui aurait pu laisser prévoir le désastre que je suis en train de vivre.

Le pire, c’est que je commence à lui trouver du charme, malgré sa diarrhée verbale. J’aime bien ses grandes mains calmes posées à plat sur la table, et cette façon touchante qu’il a d’être attentif au moindre de mes gestes.

Il est parfaitement clair que je n’ai plus aucune chance de le revoir après ça, mais je ne peux décemment pas lui en faire grief. Moi aussi, si quelqu’un me vomissait sur les chaussures, me renversait dessus tout ce qui lui tombe sous la main, et s’appliquait à faire l’étalage de ses névroses dès le premier rendez-vous, je déménagerais sur une autre planète.


- Écoutez, je vous propose d’oublier tout ça. Si vous êtes libre samedi prochain, on pourrait aller au théâtre. Des amis m’ont parlé d’une pièce qu’ils ont aimée, je peux me renseigner, si vous êtes d’accord. Qu’est-ce que vous en pensez ?


Que du bien.

Il veut me revoir.


Il a rappelé dans la semaine pour confirmer le rendez-vous. Le spectacle commençant à neuf heures, j’ai proposé un apéritif dînatoire chez moi avant de partir. Il a insisté pour amener du champagne. Je suis sur un petit nuage.


 
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   jaimme   
27/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est un scandale!
Découper ce texte en aussi petits morceaux tient de la torture chinoise médiévale. Voire proto-historique!
(edit: ceci est de l'humour qui ne remet pas en cause le choix de l'auteur, ni la ligne éditoriale du site!!! .... transpiration)

Un régal!

Des critiques? Bon, je chercherai la prochaine fois, promis.

   Anonyme   
30/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je suis agréablement surprise de découvrir petit à petit cette histoire de Brigitte.

Sympathique petite incursion dans un monde qui me plait, toujours spontané et agréable, un rien déjanté quand même, juste comme j'aime.

Alors je suis surement pas objective mais j'ai souri, je me suis presque reconnue dans la trentenaire maladroite et vomissante (sauf que je ronge pas les ongles...) et ça m'a plu.

Merci Nicole... petit à petit... je continue.

   nico84   
2/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Encore un beau passage, moins complet mais assez drôle et original, il est vrai que ce chirurgien a fait une grosse "boulette" dans la présentation du rendez vous. Quant à cette femme, elle est le symbole du stress de la panique intérieure (les seuls signes extérieur étant son teint, son élocution et ses doigts).

Les deux personages sont intéressants et leur rencontre est vraiment bien trouvée. J'ai hâte de lire la suite.

Bravo.

   LeopoldPartisan   
2/10/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
ouais, comme je le disais avant, on continue sur un ton série TV entre Grace anatomy et plus belle la vie. Personnelement moi j'ai préféré Docteur House, réellement caustique ou Rome réellement passionnant qu'en à l'intrigue. Stop j'arrête mon cinéma, c'est de l'écriture, qui reste comment dire... amateur. Nicole, n'y voit rien de péjoratif, seulement un constat.

   Myriam   
4/10/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Oh c'est trop bon!!!
La rencontre catastrophique, Miss maladroite et gaffeuse en première ligne ( tu me connais alors??!!!), et lui qui s'accroche inexplicablement...

"C’est donc là qu’il amène ses patientes condamnées."... j'en ris encore...

Bon, je fils au chapitre 3!
Ah quand même, une remarque: C'est vraiment bien écrit!!

   Anonyme   
5/10/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je souligne ceci, autrement, je n'aurais strictement rien à dire :

"Nouvelle envolée perplexe de sourcils au-dessus des lunettes (les deux cette fois)." la parenthèse est, je trouve, mal placée car elle fait référence aux sourcils bien sûr, mais on pourrait croire que le pauvre JL porte deux paires de lunettes.
C'est le genre de truc ridicule, qui tue, que j'ai l'habitude d'écrire, et auquel désormais, je fais très très attention car cela donne, parfois, à un mauvais esprit comme le mien, l'occasion d'associations rigolotes et absolument involontaires.

Ceci dit, je me demande si les Brigitte ne sont pas programmées pour être des gaffeuses hors catégorie, car une autre, au fil de la lecture, s'est immiscée dans ces lignes, parfaitement - à part ce que je viens de souligner - bien écrites et racontées.

(Une répétition de pratiquement aussi, très proche, pratiquement pas maquillée/pratiquement rongés.)

C'est très bon et toujours très agréable à lire.

   Selenim   
8/10/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Moins convaincu par ce chapitre.
Les reflexions caustiques du premier se sont volatilisées pour laisser place à une rencontre amusante mais trop banale.
Il n'y a pas la même fougue dans ce début de relation que dans le tableau précédent. Comme si le couple, et sa naissance par extension, ne pouvait être le sujet de railleries.

Tout de suite, la suite...

un détail :
Devant mon inquiétude à la perspective du préjudice esthétique encouru, elle m’adresse à un chirurgien esthétique dont elle me vante le professionnalisme.
La répétition n'est pas très...esthétique

Selenim

   Filipo   
30/10/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Toujours cette description déliée et précise, ces phrases hyper lisibles. J'aime vraiment beaucoup. C'est frais, pétillant. Les quelques petites choses qui accrochent, je ne les ai vues qu'en lisant les autres commentaires - preuve que l'histoire, elle aussi, accroche le lecteur que je suis. Savoureusement déjanté !

   Anonyme   
9/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Drôle, mais un peu moins dense que le premier chapitre. Ca s'étire un peu je trouve, comme si vous aviez voulu donner trop de poids à cette scène de rencontre.

Mais ça reste très agréable!

   monlokiana   
15/9/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Hum j’aime bien ce deuxième chapitre, ça m’a fait rire. L’auteur garde toujours le rythme, une écriture fluide ! Quelle rencontre alors ! Il y a de l’humour même si j’ai trouvé que c’était un peu long. Brigitte commence bien à me plaire.
J’ai aimé le paragraphe de « sous la table » et du « vomis sur les chaussures ». Cela nous montre aussi une part du caractère de Jean Luc. Un homme calme et patient face au comportement délirant et même hilarant de cette très chère Brigitte.
Je cours lire la suite. C’est très bien parti !

   pierre   
30/6/2012
Commentaire modéré

   carbona   
6/8/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Dommage qu'on comprenne si vite que le dermato file un rencard et non une consultation à Brigitte, difficile après ça d'adhérer à la surprise du narrateur pendant le repas.

Brigitte est également un peu excessive, ce qui enlève de la crédibilité au personnage.


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