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Sentimental/Romanesque
Abrante : Titou
 Publié le 23/12/16  -  5 commentaires  -  23113 caractères  -  57 lectures    Autres textes du même auteur

Titou est un pauvre gosse, bancal et mal aimé qui, dans sa lande sauvage, rencontre un marin égaré.


Titou


Le 7 octobre

Le vieux rafiot sortit du port à l'approche du crépuscule. Il lança contre le ciel noir trois longs hululements en guise de salut triste. Yvann se réveilla brutalement, son crâne allait exploser. Alors il se souvint. Il était allé boire avec les autres, la veille. Pour s'étourdir, oublier le funèbre anniversaire. Et pendant son sommeil comateux le bateau avait appareillé. Il se sentait vaguement coupable de s'être enivré. Il aurait dû aller dire adieu. Il monta sur le pont. Le quartier-maître était accoudé au bastingage et, luttant contre les bourrasques, il jouait avec ses jumelles. Il ne dit rien quand il vit Yvann. Ce n'était pas son habitude. Des mouettes blanc sale piaillaient dans le ciel, emportées par les sautes d'un vent violent avec lequel elles semblaient lutter. Oiseaux de malheur ! Est-ce que, par un temps pareil, des créatures du bon Dieu ne préféreraient pas se mettre à l'abri ? Entre la mer sombre et les nuages bas déchirés par la tourmente, la côte se détachait avec une netteté surprenante pour ce pays de brumes. Yvann eût préféré qu'un épais brouillard obscurcît l'horizon. Comme malgré lui, ses regards se portaient vers la pointe du Morn, où la falaise tombe à pic.


*******

Le 29 septembre

Le Titou était parti avant le retour du père. On annonçait un bateau étranger, il n'avait pas compris d'où, juste que c'était loin dans le froid, où il y a de la neige souvent, peut-être de la glace. Quelques pins résistaient, tout tordus par le vent, en haut de la pointe du Morn, et Titou venait se cacher là, blotti dans la nasse que formait l'entremêlement des troncs. Les racines dessinaient comme un siège qui l'enveloppait. Et il regardait la mer, la mer inlassablement. Et les nuages lourds. Souvent on ne voyait pas bien loin, quand le crachin d'ouest voilait tout. Ce jour, Titou eut de la chance, il arriva à temps, tout essoufflé, pour voir le grand bateau étranger pointer au-delà du cap. Il était recouvert d'une peinture d'un blanc jauni, avec de longues traînées de rouille. Il avait l'air vieux, sa cheminée lâchait une fumée noirâtre, et il penchait bizarrement.

Comme toujours, son cœur bondit plus fort : partir, partir très loin, ne plus revenir. Et juste après, il se sentait encore plus triste. Avec sa patte folle, jamais il n'embarquerait. C'était le père qui la lui avait cassée, un soir où il avait bu plus qu'à l'accoutumée, où il avait frappé encore plus fort. Et comme le petit avait l'habitude des coups, mordant ses lèvres, il s'était traîné sous la table, là où le père ne pouvait plus l'atteindre quand il était saoul. Le lendemain matin, il y était toujours, livide, immobile, inanimé. On l'avait soigné comme on avait pu, et l'os s'était mal ressoudé. Ça ne l'empêchait pas de courir sur les rocailles, de se faufiler entre les genêts, même de dévaler la falaise. Mais il ne pourrait partir, comme si le père avait voulu l'enchaîner ici à jamais. Soudain il eut peur : le soleil se couchait ; le père serait rentré.

Il était rentré. Assis au haut bout de la table, il mangeait la soupe. Les six enfants étaient attablés, la mère, debout, les servait. À côté de sa place, il y avait l'assiette de Titou. Dès qu'il le vit, il se mit à hurler. Titou se sentait comme vide, rien qu'à regarder les yeux injectés de sang, la bouche qui déjà se tordait. Heureusement, il était hors de portée. Il n'osait pas avancer. Le père criait plus fort ; les autres semblaient se tasser, le nez dans leur assiette. Cette fois c'était pour Titou, une autre fois c'était pour eux. La mère, immobile, les bras ballants, regardait à terre. Au début, quand il était petit, elle essayait de le protéger, et le père la tapait, elle aussi. Quand il avait cassé la jambe de l'enfant, bizarrement, elle avait renoncé. Elle ne disait rien, jamais rien, juste des petites choses, venez manger, ou encore, mais sans lever les yeux, en parlant comme à côté, faut me donner des sous, le boulanger m'a refusé crédit.

D'un coup, il repoussa sa chaise, qui tomba. Il vacillait et se rattrapa à la table. D'une main mal assurée, il prit sa cuillère et la lança, puis son couteau. Il criait saloperie de gosse, fous le camp nom de Dieu, juste bon à se remplir la panse, jamais là pour rien faire, fous-moi donc le camp. Titou s'était reculé dans l'encoignure de la porte, la mère fit un geste las, comme pour dire qu'il s'en aille, que l'autre se taise, qu'on ait enfin la paix.

L'air du dehors était vif. Titou avait froid, avec un petit pincement au ventre. Tant pis pour la faim, au moins il aurait une grande soirée sans la peur. Un peu loin, il s'assit dans les genêts. Il voyait la lumière jaune de la maison, mais il lui suffisait de baisser la tête pour disparaître à tous les regards, au cas où. Il resta là. Il crut s'être endormi, car le froid le fit frissonner un grand coup. Il n'y avait plus de lumière à la fenêtre. Il revint vers la maison ; il tremblait. La porte était fermée. Il la secoua, sans faire de bruit. Elle ne voulait pas s'ouvrir. Il essaya la fenêtre, n'y arriva pas non plus. Il imaginait bien le père en train de tout verrouiller. Autant renoncer, même si une nuit dans le froid l'effrayait un peu. Vers la lande des Mourons, il y avait une petite cabane de berger. Le chaume du toit s'était effondré dans un coin, il en restait quand même, et les murs couperaient le vent. Il réussit à dormir, tirant des poignées de paille pour se couvrir. Dans son sommeil agité, il croyait entendre gémir ; il tendait l'oreille et écoutait longuement. Mais personne dans cet endroit désert, que le vent qui sifflait sur la lande, ou un animal nocturne en chasse. Le soleil allait bientôt se lever : il faisait plus froid. Mais le ciel restait encore sombre.

Titou sentit la présence de quelqu'un, et la peur le gifla soudain, comme une vague d'eau glacée qui frappe brutalement et coupe le souffle : il avait imaginé le père, venu à sa recherche. Non, c'était un homme très grand, avec un pull rouge, une grosse veste marron, debout dans le trou de la porte, et qui le regardait. Titou se redressa contre le mur, il grelottait. Il ne connaissait pas cet homme, avec ses yeux très clairs et ses cheveux tout noirs. L'homme dit quelque chose, que Titou ne comprit pas, ça ressemblait à un roulement très doux, et il fronçait les sourcils, mais pas comme quelqu'un qui est en colère. Il s'avança, enleva sa canadienne et sa casquette qui lui donnait l'air d'un marin, puis son gros pull rouge qu'il tendit à Titou. Le petit s'était raidi contre le mur, et sentait les pierres s'enfoncer dans son dos. Il regardait l'inconnu fixement, ses yeux noirs si grands, la bouche un peu ouverte, alors l'homme s'approcha encore, doucement, comme quand on ne veut pas effrayer un animal et, avec des gestes très lents, il lui enfila le pull. Titou ne comprenait pas, se laissait faire, comme un bébé. C'était de la grosse laine, qui grattait un peu sur les joues. Elle sentait fort, comme les moutons, et elle avait gardé la chaleur. L'homme sourit, le pull était bien trop grand. Titou eut un picotement bizarre dans les yeux.

L'homme avait toujours cet étrange sourire, mais son regard était devenu plus fixe, plus grave. D'une poche de son pantalon de velours marron, il tira un paquet enveloppé dans un grand mouchoir à carreaux rouges, noué par les quatre coins, qu'il défit. Il posa sur la paille le morceau de pain et, avec une douceur qui surprenait chez un homme aussi grand, aussi fort, il essuya les joues du petit, et il le fit se moucher. Puis il remit sa canadienne et sa casquette, s'assit contre le mur, à côté de lui, et se mit à rouler une cigarette. Titou le regardait faire, encore inquiet. L'homme tirait de profondes bouffées, dont l'odeur entêtait un peu l'enfant.

Quand il eut fini, il cracha sur le mégot pour l'éteindre, puis il rompit le quignon de pain en deux morceaux, et en tendit un au petit. Titou regardait le pain, et il regardait l'homme, qui avait mordu dans le sien de ses dents éclatantes. Alors il se décida, et se rendit compte qu'il avait mal au ventre : il n'avait pas mangé depuis le midi de la veille, quelques navets qui sentaient fort, et que sa mère était allée glaner dans un champ. L'homme s'essuya les lèvres et se leva pour sortir ; Titou était déjà debout et commençait à enlever le pull pour le rendre, mais l'homme posa sa main sur le bras grêle ; il sourit, et se mit en marche vers la falaise, vers la pointe du Morn. Embêté avec ce pull, le petit le suivait, à distance, non pas que sa jambe le fasse souffrir, mais il ne savait pas si l'homme voulait qu'on l'accompagne. Le marin entendit du bruit dans son dos, une branche de genêt qui craquait, et il vit l'enfant derrière lui, alors il l'attendit et ils reprirent la marche côte à côte.

Le vent soufflait fort au bord de la falaise, et ils s'assirent pour regarder la mer, gris sale grêlé de l'écume des vagues en furie, et les nuages qui roulaient emportés avec violence. De lourds cumulus noirs, très bas, fuyaient éperdument, les volutes déchirées venaient se tordre le long de la falaise pour disparaître dans les hurlements de la bise qui sifflait à leurs oreilles. L'homme tendit le bras vers le port, qu'on distinguait à peine. Titou se pencha pour voir ce qu'il lui montrait, et sa joue frôla la canadienne râpeuse : c'était, là-bas, le grand bateau blanc à quai, qui semblait mort : aucune vie, ni sur le pont, ni sur les quais alentour. L'homme fit un geste des deux mains, comme pour rompre un bâton, et Titou comprit que le bateau devait être en panne.

Ils étaient transpercés par les rafales et le froid s'insinuait sous les vêtements ; ils se levèrent et reprirent une marche sans but. À un moment, le sentier se divisait en deux, et l'homme tournait à droite, alors Titou lui prit la main pour le tirer sur celui de gauche. La grosse main était calleuse, dure comme le vieux bois. L'homme le suivit docilement. Le petit voulait lui montrer la Combe aux loups : ils l'aperçurent après un bosquet de pins rabougris. C'était un minuscule vallon ; un ruisseau coulait au fond, son tracé sinueux marqué par des joncs acérés ; les flancs de la combe étaient tapissés d'une herbe rase, d'un vert soutenu qui virait parfois au bleu, ponctué par les taches jaunes de rares genêts en fleur. Et d'énormes rochers gris, poussés là on ne savait comment.

Sans se concerter, ils s'étaient arrêtés à l'entrée du vallon, pour ne pas rompre le charme ; ils restaient en silence, mais c'était comme si, communiant dans ce spectacle, ils étaient envoûtés par un sortilège inquiétant.

Le lendemain, l'homme ne vint pas. Titou tourna un moment dans la lande, de bosquet en bosquet, désœuvré, espérant il ne savait quoi. Il eut une idée, et partit comme une flèche. Du Morn, on pouvait voir le port. Il savait bien que le bateau nécessitait encore huit jours de cale, c'était ce que l'on disait, et le père l'avait répété, la veille. Cependant, tout en courant pour escalader la pointe, Titou avait si peur qu'il sentait comme une douleur dans sa poitrine. Il arriva en haut, tout essoufflé : il avait tellement couru que son cœur lui faisait mal, et les larmes brouillaient sa vue, mais il en était sûr, le bateau était là. Il reprit soudain conscience, le vent hurlait, qui tordait les branches par rafales, et l'enfant resserra les bras pour ramener contre lui la chaleur de la laine. L'excitation tombée, au bout d'un moment il fit demi-tour, traînant les pieds, butant sur des cailloux qu'il envoyait rouler le plus loin possible, de plus en plus loin. Il eut une brusque envie, comme fouetté par le sang, de dévaler jusqu'en bas, au port. Mais non, c'était inutile, le quai serait désert, il n'y aurait rien pour lui là-bas, rien ni personne. Un peu plus vieux, il reprit le chemin de ses occupations ordinaires ; il irait chiper des pommes sûres.

Yvann alla droit à la combe. C'était ridicule, il s'en voulait, il aurait mieux fait de traîner avec les autres, mais outre qu'il n'avait jamais pris un grand plaisir à se saouler, il se sentait de plus en plus étranger à leurs appétits grossiers, comme avili par leur compagnie, et pourtant il n'était pas mieux qu'eux – des bêtes abruties par l'épuisement, la promiscuité, la saleté… Allons, puisqu'il avait huit jours de repos forcé, autant en profiter pour prendre un peu d'air. Il savait bien que le souvenir de Nicholas hantait l'image du petit.

Il l'avait hélé avant même de s'en rendre compte, comme par instinct, en voyant la tache rouge, là-bas. L'enfant, surpris, s'était immobilisé, scrutant la distance. Et maintenant il cavalait, boitant à sa rencontre, comme un poulain enivré d'herbes folles. À quelques pas de l'homme, il voulut interrompre sa course éperdue, son pied tordu roula sur un caillou, et il allait s'affaler quand il se sentit enlevé : le marin l'avait rattrapé de ses bras puissants, et maintenant il le jetait dans les airs, pour se défendre de l'étouffer contre lui. Titou riait comme un petit môme, comme un gosse de quatre ans emporté dans les bras du géant de l'histoire…

C'était idiot de traîner comme ça dans la lande rabougrie, sous ce ciel aussi triste que le pays du froid, là-bas, sans rien à faire, désœuvré, et chaque matin, une force inconsciente le faisait se lever et monter jusqu'au Morn. De loin, on apercevait une tache rouge. Ce diable de gosse ne dormait donc jamais ? Il semblait guetter le marin ; et dès qu'il l'apercevait son visage s'illuminait, il se précipitait à sa rencontre en sautillant, patte folle, et poussait de petits cris de joie. L'homme sentait cette impression étrange que les mots ne peuvent dire, son cœur mou comme de la neige qui fond, la même qu'il ressentait quand Macha ou Nicholas se précipitait en riant dans ses bras, avant… Maintenant aussi, il faisait voler le gosse en l'air et, comme eux autrefois, il riait de peur et de joie, puis ils partaient pour la Combe aux loups. L'homme écoutait le babil enivré du petit, comme les trilles d'un oiseau, une musique étrange, des paroles si lointaines qu'on n'en pouvait deviner l'articulation… Il avait appris de rares mots ; par exemple il lui suffisait de prononcer « Titou », qui à son nom se taisait subitement, le regardait avec fixité, espérant que l'homme lui raconte les histoires qu'il espérait, et qu'il ne connaîtrait jamais.

Un autre jour, le marin avait sorti de son portefeuille une photo jaunie d'avoir été trop souvent regardée : deux petits enfants, un garçon et une fille, qui souriaient. Titou posait des questions, il ne répondait que Macha, Nicholas. Titou indiquait le nord, est-ce qu'ils vivaient là-bas, alors l'homme secoua la tête, et montra le sol. Morts ? Étaient-ils morts ? L'homme détourna le regard, fixant l'horizon à l'infini.


Le soir, Titou enlevait le pull qu'il roulait dans le trou sous les genêts d'où il observait la maison. La mère n'aurait rien dit, mais avec le père on ne savait jamais. Ces temps-là il rentrait tard. Les marins étrangers traînaient dans les bars, payaient des tournées, qu'ils avaient commandées parfois, et le plus souvent que le patron du bistrot rajoutait sur leur compte. Après, quand on le mettait dehors, il fallait bien rentrer, ou alors c'était coucher dehors, et déjà qu'à l'intérieur il ne faisait pas si chaud… Putain de vie, et la tête qu'on lui faisait au retour.

Titou avait cassé des genêts morts pour le feu, puis il avait aidé la mère à mettre les petits au lit ; elle tressaillit soudain : elle avait entendu cogner. Mais ce n'était qu'un volet, détaché par le vent, et qui venait buter contre la croisée. Il savait qu'elle avait peur, mais pas à ce point-là ; c'était peut-être la faim, qui faisait qu'elle ne tenait plus. Ce coup-là, c'était bien la porte, le père entra et demanda où était la soupe ; il avait deviné qu'on avait dansé devant le buffet ce soir-là et, furieux que les petits n'aient rien mangé, il allait le leur faire payer à tous. C'était comme un instinct qu'il avait pour les scènes, toujours sentant ce qui n'allait pas, comment il pouvait blesser le plus férocement. Non, il n'y avait pas de soupe, et quand il donnerait l'argent, elle achèterait à manger pour les enfants, et lui, son vin l'avait bien assez rempli.

Titou se sentit glacé : elle en disait tant, il allait la frapper, pourquoi elle faisait ça ? Le père avançait d'un air hébété, se tenant à la table, au bahut ; on ne savait jamais s'il allait éclater, ou bien s'effondrer. Quand il fut près d'elle, il se mit à hurler qu'elle le traitait comme un chien, et devant ses enfants en plus, puis il commença à cogner. Elle avait levé ses bras devant sa tête, et essayait de protéger son visage, mais poussé par l'alcool, il devinait où les coups faisaient le plus mal, et sa bouche se tordait en un rire mauvais. Titou sembla sortir d'une torpeur : il entendait les petits qui pleuraient ; la mère ne disait rien, juste des halètements quand elle recevait les coups les plus forts ; elle perdit l'équilibre et tomba devant le fourneau ; elle essayait de se relever en agrippant la barre, mais il continuait toujours à taper. Le petit se précipita, frappant de toutes ses forces dans le dos du père, pour qu'il arrête. Surpris, le père se retourna, et un éclair de plaisir brilla dans ses yeux malsains.

Ah ! tu t'y mets, toi ! Ah ! Tu en veux aussi ! Et il leva le bras. Titou sentit le coup, sa tête porta contre le banc, une lueur dans sa tête, puis tout noir.

Il entendait une voix, très loin, dans un coton étouffé ; les traits se précisèrent : la mère était penchée sur lui, et lui essuyait le front. Il se redressa brusquement. Elle lut la peur dans ses yeux, lui montra la masse étendue derrière elle, et passa à nouveau sur son visage un chiffon souillé ; quelque chose de poisseux coulait de ses cheveux, il y porta la main : c'était du sang. Il se leva, il avait du mal à tenir sur ses jambes. Le père était étalé de tout son long à côté de la table, il ne ronflait pas ; la mère essuyait machinalement la grande poêle avec laquelle elle l'avait frappé. Quand elle l'eut suspendue, elle se tourna vers Titou et lui fit signe de l'aider à traîner le père jusqu'à son lit. Avec un peu de chance, il ne se souviendrait de rien le lendemain, et mettrait son mal au crâne sur le compte de sa gueule de bois. Ils revinrent s'asseoir dans la cuisine. La mère posait sa tête sur ses mains, muette, les yeux dans le vague. Enfin elle remua, et dit : faudra qu'tu partes, dès qu'tu peux. Et elle alla s'étendre auprès de l'homme.

Titou se leva tôt, le lendemain. Il fallait sortir avant le réveil du père. Ce n'était pas bien difficile, il cuvait généralement jusqu'au milieu de la matinée, comme un bourgeois. Titou n'osait imaginer la scène si le père se souvenait, à son réveil. Il était un peu inquiet pour la mère. C'est elle qui le poussa dehors. Il savait que ce serait mieux pour elle s'il ne revenait plus ; pour le père aussi, qui ne lui pardonnerait jamais cette patte folle, reproche permanent. Il savait depuis longtemps qu'un jour il lui faudrait partir, partir pour toujours. À cette idée, une immense espérance emplit sa poitrine, que l'air glacé semblait durcir. Un jour, il partirait, et ne reviendrait pas !

Peut-être parce qu'il avait pris sa décision, le monde lui semblait différent : le vent qui le giflait glacé, les nuages tourmentés, rageurs, le long hurlement des genêts et des pins, tout semblait l'inciter à fuir cette terre. « Titou ! Titou ! » gémissaient les branches tordues ; les herbes reprenaient son nom, que sifflait aussi la bise courbant les joncs ; il entendit au loin le fracas des lames : c'est la mer qui m'appelle. Il se précipita jusqu'à la pointe du Morn. Les rafales étaient si violentes qu'il avait du mal à se tenir droit ; il luttait face à l'air glacé ; le souffle coupé, il ouvrait grand la bouche pour aspirer des goulées qui lui mordaient la poitrine. La mer et le ciel semblaient s'unir en une furie sombre. Du fond de l'horizon des nuées échevelées se précipitaient vers lui comme pour l'engloutir, et d'immenses vagues, à leur poursuite, roulaient sur une mer d'épouvante et se fracassaient sur les rocs éboulés au pied de la falaise. La fin du monde, ce sera comme aujourd'hui, pensait l'enfant, que cette idée bizarrement semblait réjouir. Là-bas, un bateau blanc, petit dans la distance, luttait pour quitter le port. Quelle folie, par un jour pareil.


Le bateau avait largué ses amarres une heure auparavant, et depuis il s'acharnait contre les éléments déchaînés ; bientôt il passerait la pointe du Morn, et recevrait de plein fouet les assauts du vent et des vagues. Il en avait vu d'autres ; il continuerait son chemin, conduisant Yvann où il n'avait pas envie d'aller, l'emportant malgré lui dans un chemin sans espoir, une vie sans joie. Comme un éclair, l'image du petit traversa son esprit, ce qui l'irrita : ça n'avait rien à voir. Passe-moi tes jumelles ! Il n'avait rien vu, mais il lui semblait que là-haut, sur la pointe du Morn…


L'enfant serrait les dents, les doigts agrippés aux mailles du gros pull et tremblait de froid. Il se demandait si ce bateau… Il s'approcha tout au bord de la falaise pour mieux voir. La sirène lui répondit, par trois fois. C'était lui ! Il partait. Il partait pour toujours, il ne reviendrait pas. Jamais. C'était fini. Sa gorge se contracta, une sorte de hoquet. La mer l'appelait, il ouvrit les bras, et se laissa glisser.


L'homme distinguait une petite tache, loin, au sommet de la falaise. Une silhouette rouge, et il sut que c'était le petit, qui devait penser qu'il l'abandonnait. Il vit l'enfant ouvrir les bras, comme pour un salut d'adieu, et voler dans le vide. Il tendit les jumelles au quartier-maître, enjamba le bastingage et plongea dans les vagues.


La mer rejeta, des mois plus tard, deux corps défigurés. Les chairs étaient pourries, auxquelles collaient toujours des lambeaux de vêtements – un cuir épais, quelques fils d'une laine rougeâtre. Le corps d'un homme et celui d'un enfant qu'il avait dû vouloir sauver, car il le tenait encore étroitement serré contre lui, et l'enfant lui passait ses bras raidis autour du cou, dont la chair arrachée par endroits laissait voir la blancheur salie de l'os. À sa jambe tordue on identifia le petit, le Titou, comme on l'appelait sur la lande. La mère vint reconnaître le corps, muette et noire, raidie dans sa douleur ; on n'avait pu traîner le père, qui vomissait son malheur dans un bouge du port.


Quand on voulut détacher les corps, on se rendit compte que pour les séparer il faudrait leur briser les membres. Les hommes se regardaient, saisis d'une vague épouvante à l'idée de mutiler les morts, alors la mère dit non, qu'on n'y toucherait pas, qu'on les enterrerait comme ça, son petit et l'autre, l'homme qui venait du froid. Le père, dessoûlé, eut beau vociférer, elle resta inflexible ; et quand il leva la main sur elle, elle saisit un couteau qui traînait sur la table et fixa l'homme de ses yeux perçants où il pouvait lire une haine farouche. Il céda en maugréant et, ivre, n'assista pas aux funérailles de son fils avec l'autre, le marin du nord, dont on ne savait rien.


 
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   vendularge   
5/12/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Voilà un texte poignant que je trouve remarquablement écrit.

Ce n'est pas tant l'histoire (misère, enfants battus, belle rencontre et fin tragique) c'est vraiment son écriture qui fait qu'on ne cesse de la lire.

Il y a une sorte d'amplitude qui rappelle la tourmente des paysages marins, du gris, du sale, de la rouille mais servis par un style généreux et juste.

Du bel ouvrage.

Merci
Vendularge

   toc-art   
14/12/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Une belle histoire, à l'ancienne serais-je tenté de dire, servie par une écriture solide. J'ai un doute sur le fait que les deux corps soient restés accrochés l'un à l'autre, mais l'image est forte, alors... :-)
Juste un détail : je ne pense pas que les dates soient vraiment utiles, faisons confiance au lecteur :-)
Bonne continuation

   plumette   
23/12/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Abrante,

Votre histoire m'a transportée dans un pays rude, que vous faites exister avec talent, et je me suis attaché à ces deux êtres réunis par leur souffrance.
Il y a très peu de paroles entre Titou et Yvann et la relation n'en est que plus belle et plus forte.

Malgré le côté sombre et désespéré de cette histoire, je conserve surtout la beauté de la rencontre, signe pour moi que la nouvelle est réussie.

A vous relire

Plumette

   Anonyme   
24/12/2016
Un texte qui prend le cœur et dont on ne sort pas idem, bien sûr le final est magnifique poignant, extrêmement romantique, mais c'est avant tout une histoire sur le non amour et c'est très bien dit. Vous pétrissez votre lecteur d'émotions et le plongez dans votre monde. Quant au style il faut toujours aller au plus court.
Ex : -"qui avait mordu dans le sien de ses dents éclatantes", je pense que "les dents éclatantes' n'apporte rien à part une vieille odeur de cliché.
- "quand il eût fini il cracha le mégot" suffisait, "pour l'éteindre" ça fait rajout, donc lourd.
- 'les hurlements de la bise qui sifflait", si vous mettez sifflant vous enlevez le qui.
Bien sûr je n'ai pris que quelques exemples. Avec un travail de relecture vous pourrez alléger votre texte et gagner en vitesse donc en fluidité. Votre histoire est très belle, très touchante et vous savez créer l'émotion.
Bravo !

   hersen   
24/12/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime beaucoup la plume de l'auteur pour décrire la lande, le temps, le vent;

C'est une histoire bien noire que cet enfant battu et cette famille misérable. Et qui finit tragiquement.

En tant que lectrice, mon problème a été que l'auteur ne laisse aucune échappatoire à cette misère autant physique que psychologique.

Puisque le marin, en quelque sorte, n'est qu'une fausse échappatoire étant donnée la fin.

Il me manque peut-être un petit quelque chose qui serait une introspection chez l'enfant. Cette absence d'espoir est anéantissante.

Si c'est ce que cherchait l'auteur, alors c'est réussi.

merci de cette lecture.

hersen


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