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Sentimental/Romanesque
Acratopege : Interrogatoire ?
 Publié le 20/09/13  -  7 commentaires  -  8409 caractères  -  69 lectures    Autres textes du même auteur

Une fine tranche de vie en forme de monologue à deux.


Interrogatoire ?


– …

– Vous n'imaginiez quand même pas que j'allais vous laisser somnoler tranquillement sur votre chaise ! Je sais que vous avez beaucoup de choses à me dire. Je sais aussi, pour vous connaître bien, pour me connaître mieux encore, que vous finirez de gré ou de force par m'avouer ce que vous avez sur le cœur. Enfin, c'est une façon de parler : je ne crois pas une seconde qu'un cœur puisse battre dans la poitrine de gens comme vous ! Tous vous n'êtes que des sangsues, des anophèles, des tiques porteuses d'abominations ! Mais vous avouerez un jour ou l'autre. J'ai du temps à revendre, ma patience est sans fond quand il s'agit de découvrir la vérité. Ensemble, que vous le vouliez ou non, nous allons retourner des pelletées de terre souillée, vider des fosses, brûler des nids de guêpes. Je ne vous laisserai pas oublier que vous m'avez fait mal au-delà de ce qu'on peut imaginer. Vous avez commencé à me détruire dès notre première rencontre, et puis vous vous êtes acharnée sur ma dépouille sans le moindre état d'âme. Vous vous souvenez de cette première rencontre ? De toutes celles qui ont suivi pour mon malheur et votre jouissance ?

– …

– Oui, à cause de vous, tous mes projets de vie se sont cassé le nez. Vous pouvez bien feindre de ne rien vous rappeler ! À cause de vous, tous les gens que j'aimais m'ont laissé tomber comme un malpropre. À cause de vous, mes nuits sont envahies de cauchemars. À cause de vous, je me suis desséché comme une vieille plante abandonnée dans un coin sans lumière… Je pourrais continuer sans fin la litanie de mes plaintes, jusqu'à vous gaver, jusqu'à vous étouffer, jusqu'à vous ensevelir, mais je veux vous entendre d'abord. Je veux que vos lèvres remuent comme les vagues de la mer quand le vent du soir se lève, je veux qu'elles s'agitent comme les mouettes dans le sillage d'un navire, je veux que de votre bouche jaillisse enfin quelque chose qui ressemble à une parole humaine !

– …

– Vous ne dites rien, bien sûr, vous préférez vous draper dans votre morgue insupportable en espérant que je lâcherai du lest, que je lèverai l'ancre, que je finirai par me lasser de vous infliger mon lyrisme de pacotille. Si le lyrisme ne marche pas, sachez-le, je trouverai autre chose pour vous forcer à me répondre. J'ai plus de tours dans mon sac que nous ne l'imaginez dans votre grosse tête carrée ! Mais aujourd'hui je me sens magnanime. Je vous laisse une chance de vous épancher en toute simplicité, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer quels grands moyens sauraient vous rendre bavarde. Et puis vous n'êtes pas la première à essayer de vous taire contre vents et marées. Vous n'êtes pas mon seul ennemi, loin s'en faut, et pas le plus redoutable. Si je repense à ce que m'ont infligé mes parents avant même que je sache parler, je sentirais presque, en comparaison, s'évanouir la haine que je vous porte ! Vous ne pouvez pas imaginer. Mais ne comptez pas sur moi pour raconter mon histoire. Je vous en ai déjà dit beaucoup trop. Sachez seulement qu'aujourd'hui, d'une certaine manière, vous payez à leur place. Vous payez pour les maîtres qui m'ont persécuté de leur mépris ; pour les camarades qui m'ont humilié de mille façons parce que j'étais laid et bouffi de timidité ; pour les femmes qui m'ont trahi, maltraité, rejeté, abaissé, trompé ; pour les patrons qui ont exploité sans aucune vergogne ma bonté naturelle, ma gentillesse sans faille, mon sens exacerbé du dévouement.

– …

– Là, je sais que vous salivez en espérant que les rôles vont s'inverser, que je vais me confier à vous en désespoir de cause, parler de moi, tout vous dire parce que votre silence me rend fou. Nous ne sommes pas au cinéma, chère madame, ni au théâtre. De ma petite personne, vous ne saurez rien de plus aujourd'hui ! Ici, c'est moi qui tiens le couteau par le manche ! Alors ravalez votre salive et dites-moi n'importe quoi, ce qui vous passe par la tête. Il faut bien commencer par quelque chose. Je saurai faire le tri et trouver des pistes dans le fatras de vos paroles. Si ça vous chante, vous pouvez ouvrir les feux en me disant ce que vous pensez de moi, quels sentiments je vous inspire, à qui je vous fais penser…

– …

– Toujours rien ! Savez-vous qu'en fermant les yeux, pendant que vous restez en silence, je peux imaginer votre sourire méprisant, vos clignements de paupières comme si quelque chose vous éblouissait, mais aussi le tremblement de vos mains, presque imperceptible, que vous tentez de contrôler en faisant craquer vos jointures ou en feignant d'observer le vernis sur vos ongles. Vos mains tremblent parce que vous avez peur de moi, et vous avez raison d'avoir peur. Je me réjouis que vous commenciez à comprendre que je ne plaisante pas, que tôt ou tard je passerai des paroles aux actes si vous vous obstinez.

– …

– Ce que vous pensez de moi n'est pas un mystère ! Tout le monde sait que vous me regardez de haut depuis le premier jour. À vos yeux, je ne suis qu'un insecte égaré dans son essaim, un mouton fondu dans son troupeau, un galet sur la rive. Pour vous, rien ne me distingue des autres insectes, des autres moutons, des autres galets. Enveloppée dans votre superbe comme dans un manteau de reine, vous vous croyez la plus forte, la plus intelligente, la plus aimante, la plus désintéressée, mais vous n'êtes qu'une putain, je vous le dis sans détour, voilà, le mot est lâché. Vous n'êtes qu'une putain qui bientôt va payer pour ses abjections et ses lâchetés. À côté de vous, la veuve Capet était une sainte ! Vous devriez lui élever un autel dans votre antichambre, vous coiffer comme elle de pièces montées vacillantes, porter ses robes constellées de gemmes, prendre un amant au sang chaud qui sache vous écrire des missives enflammées que la postérité censurera ! En Marie-Antoinette, pour la première fois de votre vie, vous auriez l'air d'une vraie femme, pas celles que les hommes utilisent, mais celles dont ils rêvent en secret pendant l'amour. Qu'avez-vous à répondre à ça ?

– …

– Vous n'avez rien à répondre, bien sûr. La veuve Capet, ça ne vous dit pas grand-chose. Toujours plongée dans vos arcanes, dans vos traités d'alchimie de l'âme, dans vos revues de charlatanerie, vous avez tout oublié du monde autour de vous. Vous ne sauriez même pas distinguer un âne d'un baudet, je parie ! Ni une catin d'une péripatéticienne ! Votre ignorance de la vie me navre, savez-vous, même si elle ne m'étonne pas. Vous pensez bien que je me suis renseigné sur votre petite personne, depuis le temps. Je sais dans quelle famille aussi riche que minable vous avez traîné votre enfance, quelle éducation perverse vous ont donnée les sœurs de l'internat catholique où vous avez traversé votre adolescence entre dortoirs et chambres particulières, quel mariage de raison a englouti ce qui pouvait rester en vous de sentiments humains. Vous aviez de bonnes raisons de vous marier pour éviter l'opprobre et l'indignité, soit, mais pourquoi avoir jeté votre dévolu sur un pareil énergumène, de vingt ans votre aîné, de basse extraction, dont la fortune puait le louche comme une carcasse d'âne abandonnée au soleil au milieu d'un pré ? Il y a en vous quelque chose que je ne comprends pas, comme une bassesse atavique, une tare familiale si bien cachée qu'on n'en voit rien au premier regard. Pour votre bien, aujourd'hui, il suffirait pourtant que vous mettiez au jour quelques-unes de ces turpitudes secrètes, que vous me les présentiez sur un plateau comme si nous allions partager ensemble un buffet somptueux. Tout s'arrangerait, je ne viendrais plus vous persécuter, vous seriez libre enfin de ne plus penser à moi toutes les nuits.

– …

– Vous vous taisez encore ! Définitivement, je ne tirerai de vous aujourd'hui que des grincements de fauteuil et des soupirs ambigus comme ceux des putains en action. Faut-il vous injurier, vous menacer, vous frapper pour que vous daigniez descendre de votre piédestal de silence ? Dois-je vous sauter dessus, vous prendre dans mes bras, sortir d'ici en claquant la porte ? J'ai envie de pleurer tant vous me faites souffrir avec votre dédain, et de copier comme un gosse votre mutisme imbécile ! Silence contre silence, et on verra bien qui est le plus fort à ce jeu-là !

– Eh bien nous en avons fini pour aujourd'hui. Encore une séance riche qui va nous donner à penser, ne croyez-vous pas ? À lundi, donc, et n'oubliez pas, en sortant, de déposer mon petit cadeau sur la commode.


 
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   socque   
26/8/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'attendais la chute à ces imprécations ma foi pas mal troussées mais somme toute vagues, la révélation de l'identité de la femme (puisque femme il y avait, non animal de compagnie souffre-douleur, meuble, voire miroir) ; grave déception ! C'est une psy, c'est ça ? Mais une psy s'exprime-t-elle vraiment en parlant de ses émoluments comme d'un "petit cadeau", comme une pute ? Ou alors c'est effectivement une pute, que le personnage disert préfère insulter qu'honorer de son coït ? Mais alors, c'est dommage qu'il le révèle peu de temps avant...

Bref, désolée mais pour moi la fin est ratée, et c'est dommage parce que le texte repose beaucoup dessus à mon avis ; il est vrai que vous aviez beaucoup fait monter la sauce avant. Les philippiques du pas content, sinon, sont pas mal foutues je trouve. Un poil ressassantes peut-être, mais c'est logique.

"dont la fortune puait le louche comme une carcasse d'âne abandonnée au soleil au milieu d'un pré" : joli !

   Pimpette   
20/9/2013
 a aimé ce texte 
Bien
J'étais si désorientée par cette lecture que je l'ai imprimé deux fois!
Ce qui m'a mise sur la piste suivante:
Le sujet et l'interet de cette nouvelle estd'offrir au lecteur un pataugeage olympique...nous ne devinerons jamais quels sont les deux personnages et resterons ad vitam sur notre soif de comprendre....pourtant la lecture reste palpitante on ne s'ennuie pas une seconde et c'est l'essentiel!
je me demande si je ne vais pas imprimer une troisième fois, déstabilisée comme je suis!
Sacré auteur que celui là!
Moi, j'adore le coup du petit cadeau! Ahahahaha!

   Pepito   
20/9/2013
Bonjour Acratopege,

Forme : très bonne, le (quasi) monologue est bien tenu, bien écrit.

Fond : ben, c'est bien long pour en arriver là. Les blagues les plus courtes étant souvent les moins longues, je serais bien tenté par un "tout çà pour çà..."

Mais le dernier paragraphe concentre ce que l'on peut dire du texte et son ambiguïté est intéressante: "...déposer mon petit cadeau sur la commode."
- pour payer un psy, l'adage veut que, en liquide, ce soit plus efficace. Le patient a ainsi mieux conscience de participer à sa propre guérison ;=)
- pour une prostituée la demande de "petit cadeau" serait identique.

La prostitution comme forme de psychanalyse rapprochée ? Intéressant.

Merci pour cette lecture.

Pepito

PS : vous devez surement connaitre Manu Larcenet et ses BD : “Le combat ordinaire” et “Blast”, mais au cas ou...

   widjet   
21/9/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Si on met de côté le dénouement (forcément ?) décevant, le reste bien que redondant (ce qui a la longue finit par impacter le suspense que l'auteur s'évertue à créer) bénéficie d'un vocabulaire riche, et la lecture se fait sans trop d'encombre même si tout ceci à la finale donne une impression de tourner à vide car aucun indice (ou alors ils m'ont échappés) ou allusions ne viennent nous titiller sur l'identité de cette femme.

Il semble que le personnage s'adresse à une pute car avec un psy ou même un coach, l'allusion au "petit cadeau" n'est pas crédible.

Bref, pas convaincu par le fond, heureusement sauvée par la forme.

W.

   alvinabec   
24/9/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour Acratopège,
Le parallèle entre une pute et une psy que vous induisez en conclusion m'a paru drôle mais quand même un peu gênant dans la mesure où la psy "projette" sur son patient en se mettant au diapason de son discours, discours par ailleurs bien fichu avec les errances associatives sur le divan.

J'ai néanmoins trouvé le texte long et monotone, des redites, peu, voire pas, de progression narrative, or il me semble que c'est ce que le lecteur attend d'une nouvelle. Là, on assiste à une séance condensée...dont le patient ne nous dit pas s'il en a retiré quelque chose.
A vous lire...

   Acratopege   
8/10/2013

   Anonyme   
24/12/2013
 a aimé ce texte 
Bien
L'idée est bonne, ce monologue à deux a quelque chose d'intéressant. Peut-être qu'il faudra penser pour ce texte à augmenter sa théâtralité, visuelle d'abord, en place de ces multiples -..., je verrais "La personne assise en face garde le silence/baisse la tête/lève les yeux au plafond, opine du chef" en italiques, ensuite je renforcerais l'emphase. Parfois faut savoir en faire un peu plus.

Un joli petit moment de lecture.


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