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Sentimental/Romanesque
alvinabec : Les berges
 Publié le 08/06/15  -  9 commentaires  -  16630 caractères  -  72 lectures    Autres textes du même auteur

L'enduit peut-il tout colmater ?


Les berges


« Dépossession de soi » croit savoir le petit homme, quand ses points de repères habituels ont disparu, ou bien est-ce « dépersonnalisation » là où l’on ne peut plus s’appuyer sur une certitude, un élément rassurant… non, ce n’est pas tout à fait cela non plus.


Il se regarde comme perdu dans un univers qui n’a plus de sens parce que plein de particules, les pieds enfoncés dans la poussière, les orteils couverts de blanc, interstices compris. S’en débarrasser paraît impossible, cela revient sans cesse, comme une régénération spontanée, ça tombe des étagères, des murs, du plafond, ça envahit les bronches après avoir raclé les parois de l’œsophage quand la bouche, elle, est tapissée d’un voile permanent qui obère le goût des aliments. Ce n’est pas une tempête mais comme la progression inexorable du désert quand le décor s’efface au profit de cette matière, ou est-ce les cloisons qui disparaissent, il ne sait plus.


Mécaniquement chaque matin, il enfile le même pantalon, le même pull taché de blanc, un blouson sans couleur, des baskets qui ont dû être colorées un jour, attend les ouvriers, dit bonjour et prend la fuite, traîne quasi hagard dans la ville jusqu’au soir sans entrer dans un magasin, seulement au café où ce midi il déjeune parmi les employés de la cité administrative. Ce sont pour la plupart des femmes, des jeunes, d’autres plus proches de la retraite… Il songe à Josiane épousée deux fois, la première par désir aux prémisses de l’âge adulte quand sa blondeur fraîche lui donnait l’épaisseur d’une beauté sans mensonge. Il était amoureux, vraiment, de cette fille qui ne tenait pas en place. Sans cesse à la recherche de nouvelles distractions, de nouveaux amis, elle arrêta net de travailler une fois mariée. Elle se préparait, disait-elle, pour son futur rôle de mère. Elle voulait au moins trois enfants, trois parce que si l’un d’eux avait un accident, contractait une maladie, que sais-je, oui, il faut penser à tout, je te dis.


Au bout d’un an, le ventre toujours plat, elle est partie danser l’été sur la côte en laissant un message épinglé sur l’ardoise des corvées à liquider du style dégivrer le congélateur, faire l’ourlet du jean, prendre rendez-vous pour le rappel des vaccins. Tout aussi laconique son mot précisait : « Je fais un break pour la saison, merci de me faire un virement quand j’en aurai besoin. » Consciencieux, le petit homme a approvisionné le compte de Josiane quelques mois trop content de pourvoir à ses loisirs à défaut de l’avoir engrossée. L’été indien n’était plus qu’un souvenir quand il comprit que sa femme ne reviendrait pas si vite. Elle avait rencontré des gens si intéressants, de nouveaux amis, elle avait des scrupules à lui demander encore un peu d’argent mais après, promis, elle se débrouillerait… Il y avait peut-être l’ami d’un ami qui aurait, semble-t-il, quelque chose à lui proposer. La demande de divorce a suivi le dernier mandat, il a obtempéré. Et un silence de trente ans s’ensuivit.


Dans le même temps, lui, modestement, se réchauffa dans les bras compréhensifs de quelques maîtresses à la poitrine maternante ce qui lui convenait comme un goûter au chocolat chaud peut rassurer un enfant solitaire.


En fin d’après-midi, quand il est sûr que les ouvriers posent leurs couteaux à enduire, il rentre chez lui. Il aurait pu se réfugier chez un ami ou louer un temps quelque studio, mais non, il rentre. S’assoit sur un seau de plâtre. Chagrin à la vue des sacs de gravats. L’odeur de l’enduit stagne dans l’air, le relent persiste, âcre et mouillé comme le parfum unique du chantier. Ce qu’il nomme le brouillard lui tapisse, pense-t-il, tous les viscères, il maigrit, s’amenuise, rétrécit à proportion que sa maison s’élargit, s’éclaircit des murs détruits, enlevés, abattus, ces cloisons dont il dit qu’elles lui polluaient le paysage mais qui, à présent qu’elles ont disparu, lui manquent comme une béquille, autant d’appuis que ces coins et ces recoins où déposer ici un souvenir, là un baiser sur une affiche, là où maintenant il n’y a plus que le vide…


Les travaux voient le jour pour effacer une double contrainte : oublier l’étroitesse de l’espace clos où sa vie professionnelle s’est déroulée tout comme oublier l’étroitesse de vue de Josiane qui avait réussi à faire de son univers domestique un enfer plus noir que chez Dante.


On entrera directement dans une grande bulle, une pièce très belle pour sa minceur de petit homme. Il le veut tant son « open space » domestique qui contrevient au confinement de son bureau de verre où il contrôlait la qualité d’une infinité de produits avec pour seul bénéfice la paie en fin de mois. La discontinuité entre ce qui était son univers et celui où il évoluera bientôt le gêne. Il oscille d’une vision l’autre. C’est comme une blessure, une béance où les deux berges de la plaie doivent être rapprochées, où la continuité, pour être maintenue, nécessite des points de suture pour rétablir la liaison. Combler en somme.


À tourner dans ce qui sera sa nouvelle géographie domestique, le petit homme imagine son avenir comme le ferait sans doute un scribe : un papyrus où peindre avec grâce tout ce que sa vie produira, lui arrivera. Il effleure de la main l’enduit des murs, combien de sacs, combien de sacs de dix kilos ont-ils été nécessaires pour arriver à ce résultat ?


Quand, vers la soixantaine, Josiane est revenue, fatiguée de ses années d’errance amoureuse on ne sait où, entichée de costauds bourrés de fric, en tout cas plus, beaucoup plus que toi mon pauvre, affirma-elle, il fut presque content. Il se souvient de son arrivée, il était à table, avalant d’un enthousiasme raisonnable des carottes râpées, il s’est essuyé la bouche, a plié sa serviette, s’est levé, a ouvert, elle était sur le pas de la porte avec sa valise à roulettes, il a refermé sans bruit derrière elle. Il était soulagé de la revoir, lui qui n’avait eu que très peu de nouvelles pendant trente ans si ce n’est quelques demandes de dépannage financier, sans doute pour les semaines d’entre-deux. Il ne lui en voulait pas de sa longue absence, toujours coupable à ses propres yeux de ne pas avoir su lui remplir le ventre d’un héritier.


Il a dit « oui » une deuxième fois, lui a offert un Bouddha ancien fait de jade et de bronze en gage d’harmonie. Elle n’a pas dû l’apprécier car jamais la statue n’a été exposée dans l’appartement. Il croyait qu’avec le temps les aspérités trop rudes de sa dulcinée se patineraient… mais force est de constater que ce sont les saillies les plus coupantes qui ont prospéré au-delà de toute espérance.


Les travaux, là pour éteindre le passé, s’apparentent, malgré la poussière tenace, à une fraîcheur inconnue. Car il n’est pas malheureux du décès de Josiane, bien au contraire, c’est un soulagement après des années de maltraitance, oui de maltraitance quand elle, sa femme, se pavanait, ricanait, vantant ses exploits de séductrice, tu sais comme on a pu s’amuser, flamber dans les casinos de la côte avec, comment s’appelait-il, Gilles ou Georges, je ne sais plus mais il était très beau gosse ses lunettes comme un serre-tête dans ses cheveux longs, il me faisait rire… ah, pas comme toi mon petit bonhomme, c’est sûr, y a pas à dire, toi tu sais t’y prendre pour me coller l’angoisse.


Il la revoit quand elle brûlait ses polars dans le poêle à bois au prétexte que c’était un excellent allume-feu ces vieilles fadaises, la série au complet des œuvres de G. de Villiers, pour lequel il avait une belle admiration, avait péri là. Il n’avait rien dit considérant qu’il y a plus grave en soi mais elle l’agaçait de ses caprices qui, au fil du temps, se multipliaient contre ce qui, pour lui, représentait la beauté, à savoir les reproductions d’estampes rangées dans le bureau ou quelque fusain de nu accroché au mur. Ceux-ci disparaissaient petit à petit, comme autant d’agressions contre l’art pictural imaginait-il, quand la réalité, plus prosaïque, était à la vente pure et simple de ce qui pouvait rapporter quelques billets.


Il veut son intérieur comme un habitat japonais ouvert, claustras légers, décoration épurée, pas de meubles. Il désire une ascèse où chaque matin son corps s’étirera vers le soleil levant. Mais, se demande-t-il, peut-on combler l’espace de sa seule présence ? Entrer dans une pièce suffit à certains pour happer tout l’air ambiant à leur profit à un point tel, parfois, que l’on a l’impression d’être sous assistance respiratoire, celle que l’autre vous concède comme à un comateux dont le souffle tient à la machine qui l’alimente en oxygène.


C’est Josiane qui battait l’air de ses mots crus, voire cruels à son égard, qui le maintenaient dans une sorte de peur, d’alerte permanente comme s’il marchait sur un terrain où avancer le pied peut vous priver d’une jambe. Le langage était aussi malveillant que vif. En outre, Josiane possédait une faculté d’interdiction, interdire à l’autre, lui, d’être soi, de grignoter ses cacahuètes ou du chocolat quand et où il lui plaisait, de lire ses bandes dessinées ailleurs que dans le petit bureau, entre pénombre et clic-clac fané, pompeusement nommé chambre d’amis, où aucun ami ne posa jamais ses bagages. Non que les copains lui fissent défaut mais ils alléguaient d’autres chambres plus accueillantes, plus jouissives peut-être. Ce qui agrippe soudain les épaules du petit homme c’est la répulsion de ses camarades vis-à-vis de Josiane qui décourageait quiconque de revenir chez eux, entre son verbe carnassier et des légumes mal bouillis. Il tressaille. Personne ne revint au-delà d’un dîner. Pour rencontrer les copains, la brasserie s’est imposée de facto toutes les fois où il désirait accompagner son assiette de moules-frites d’une pinte de bière avec Charles, François, les autres.


Dès qu’à lui remariée, elle sut le mépriser de ce qu’elle considéra comme une mansuétude abjecte, un bienfait hypocrite et poursuivit un seul but : l’avilir de son « convoi humanitaire » comme il plaisantait en parlant de cette union. Parce qu’il lui avait rouvert les portes de la maison, il ne pouvait être que dédaigné. Elle ne ratait nulle occasion de le lui faire savoir… Si tu m’as reprise, c’est que je sers bien tes intérêts, hein, tête de pioche ! Tu l’aimes, finalement ta salope de Josiane, avoue, tu te faisais du mauvais sang sans elle qui te bouscule pour ton bien et tu n’as pas fini d’en profiter, je te jure. Et je te rappelle que tu n’as pas été foutu de me faire les mômes que je désirais tant… quel gâchis tu as fait de ma vie, enfoiré.


Sa femme avait le mot éhontément vulgaire, pense le petit homme qui laissait dire. Au fond, elle le sidérait de cette faculté que lui ne possédait pas.


Quand elle se prit de passion – et le mot est faible au regard de la compulsion que cela engendra – pour la chirurgie esthétique, elle multiplia les opérations pour reprendre ici, tendre la peau là, lipo-aspirer derrière les genoux chez de grands praticiens recommandés par des amies d’amies.


Il ne dit pas un mot, non.


Elle courait d’une clinique l’autre, finissait par ne plus se ressembler du tout depuis qu’elle avait adopté une coiffure afro rousse censée donner du volume à un visage étroit, figé autour de pommettes trop saillantes : une sorte de mensonge sans plus de beauté. Elle consultait, l’injuriait de ne pas lui allouer plus de crédit pour sa santé, le rabrouait à concurrence de sa mauvaise humeur, trouvant toujours une faille chez lui où distiller son venin à commencer par sa virilité, une broutille, je suis formelle, et je m’y connais, pour enchaîner sur ses performances sexuelles à oublier au plus-que-parfait. Josiane maniait le verbe de façon très libre.


Même si les premiers ravages du vieillissement sur la peau étaient endigués sous de fines coutures, il n’en restait pas moins que l’espoir d’une seconde jeunesse échevelée n’était qu’un leurre gris, leurre entretenu à coups d’articles dithyrambiques sur le sujet par tous les magazines féminins auxquels elle se référait, tu vois bien que tout est possible, je veux retrouver ma silhouette comme le visage de mes vingt ans, c’est tout mon espoir pour supporter ton ambition ratée, ton esprit mesquin, donne-moi plus d’argent.


Comment aurait-il pu lui donner encore plus ?


Intérieurement il en riait.


Il rit un peu moins quand, de retour d’un court séjour chez l’un de ses amis, il constata sa collection de bandes dessinées absente du bureau, tout comme ses timbres… Elle avait besoin de liquidités, lui fit-elle savoir par texto. Il était question d’une opération révolutionnaire dans une clinique suisse. Au prix du franc éponyme, les rayonnages de la bibliothèque avaient de quoi combler tout juste les rides profondes pour lesquelles les livres avaient disparu. Il n’eut pas le loisir de dire quoi que ce soit de sa colère, sa tristesse d’être ainsi dépouillé de ce qui, pour lui, était souvenir de jeunesse car elle ne connut pas le bénéfice de l’intervention révolutionnaire. Allergique au curare anesthésiant, son cœur faillit d’un trouble ondulatoire du rythme. Surpris tout de même de ce décès inopiné, le petit homme demanda à ce que le compte-rendu de l’hospitalisation lui fut adressé par courrier.


Trop ballot, « guérie de tout » comme on dit, ma Josiane, elle qui jamais n’avait été malade, songe le petit homme. Il vide les tiroirs de la commode où il lui était interdit de fourrer les mains. Délicatement, il exhibe des froufrous, guêpières, nuisettes de couleur claire, sans doute à d’autres yeux que les siens destinés car jamais il ne l’a vue porter ces petits riens. À y repenser, ses virées à la capitale chaque mois étaient consacrées à l’achat de dessous chics et à leur utilisation avec d’autres, ce dont elle se cachait à peine. Il grimace, voilà pourquoi mes BD disparaissaient, il fallait bien que Josiane se fournisse en culottes de soie. Toute la lingerie fourrée dans un sac plastique rejoint les autres sacs-poubelle alignés dans ce qui reste du couloir, les Emmaüs emporteront le tout en fin de semaine.


Derrière la cuisine, il nettoie le local à chaussures des épaves qui terminent leurs vies de semelles parfois non appariées dans un foutoir de cartons balancés là sans aucun ordre. La belle affaire. Il sort les boîtes, vérifie leur contenu, tiens ! mes baskets de marathon, je les croyais jetées depuis longtemps. Plus qu’une dizaine de boîtes et l’endroit sera bon à repeindre, mais ce qu’il est lourd ce carton, il l’ouvre et le Bouddha offert à Josiane pour leur remariage lui sourit sur fond de papier journal alors qu’il le pensait vendu au premier lifting. Sans doute ne lui supposait-elle aucune valeur. Elle disait détester les « chinoiseries » où pêle-mêle elle agrégeait estampes, Bouddha, koto et films de samouraïs… ah, tous ces culs-terreux aux têtes rasées, chignonnés et oriflamme cousu dans le dos, comme si ça pouvait exister ! Mais le Bouddha est là, sauvé, ah, merci Josiane de l’avoir oublié dans le fatras du placard.

Au courrier du jour, le dossier médical de Josiane est là. Il le parcourt, cherchant à comprendre comment une intolérance au produit anesthésiant peut entraîner un arrêt cardiaque. Ça n’est pas très clair, il faudra montrer les papiers à un médecin. Ce qui, en revanche, est beaucoup plus clair, c’est le bilan anesthésique préopératoire qui, d’une manière fortuite, met en évidence une malformation congénitale rendant toute grossesse impossible. Il passe du rire aux larmes, des larmes au rire, il ne sait plus, il croyait que…


Alors lui revient en mémoire le nom d’une villa de lotissement côtier « La page est tournée » que son sens de l’esthétique réprouva à l’époque. Plus aujourd’hui. Une devise similaire conviendra pour son appartement quand la rénovation sera effective.



Le Bouddha pour lequel les enchères ne cessent de grimper sur Internet trouvera preneur à un prix équivalent à celui auquel le petit homme l’avait acquis. Cela augure pas mal d’une reconstitution des collections de BD.


Depuis quelques semaines les travaux sont achevés, il n’y a plus de fissures au plafond, aucune faille murale. Les berges des brèches, après le colmatage à l’enduit puis le ponçage, sont lissées de peinture satinée. Escamotées dans des doubles parois, les portes coulissantes confèrent à l’espace un style résolument japonais. Le petit homme aspire un parfum floral léger, il hésite à nommer son bien-être si neuf « sérénité zen ». Comme dans un spectacle de kabuki, en chaussettes il tourne doucement sur le parquet de son univers blanc. Après avoir joint les mains, il s’incline au soleil levant et murmure une lente mélopée. La journée commence…



 
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   Neojamin   
13/5/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Un texte bien écrit, plein de mélancolie, presque trop doux, on frise l’ennui je trouve. Un peu plus de rythme, une reconstitution des dialogues auraient peut-être pu donner un peu d’oxygène à ce monologue.
Sur la forme, pas grand chose à dire, les images sont simples mais efficaces, pas de fioritures, ce qui sert justement le récit.

Quelques remarques .
- «Au bout d’un an, le ventre toujours plat, elle est partie danser l’été sur la côte en laissant un message épinglé sur l’ardoise des corvées à liquider du style dégivrer le congélateur, faire l’ourlet du jeans’, prendre rendez-vous pour le rappel des vaccins» Belle idée, dommage qu’elle soit présentée maladroitement. Je pense qu’il serait mieux de commencer par «au milieu des corvées...».
- «comme un goûter au chocolat chaud peut rassurer un enfant solitaire.» Excellent!
- «Parce qu’il lui avait rouvert les portes de la maison, il ne pouvait être que dédaigné» J’aime beaucoup...c’est d’une simplicité et en même temps d’une profondeur qui résonne en moi.

Sur le fond, c’est intéressant mais une certaine légèreté plane sur tout le texte, m’empêchant de vraiment intégrer les personnages à l’intrigue. Le narrateur est tellement détaché...un poil trop peut-être, ça me parait inhumain. Quelques petites incohérences m’ont fait ciller et m’ont empêché d’y croire :
- « de ne pas avoir su lui remplir le ventre d’un héritier.» Au bout d’un an ? Ils ne sont vraiment pas patients...je pense que rallonger cette période ne ferait pas de mal à l’intrigue surtout si trente années de débauches suivent!
- Si elle veut des enfants, pourquoi part-elle ensuite à la recherche de riches beaux-gosses...Ce n’est pas logique pour moi.
- Elle vend les BD (en or j’imagine) pour son opération...et ensuite avec une statue de Bouddha, il peut compenser ? Je m’interroge sur les prix...ou alors elle ne va pas en suisse mais au Brésil pour son opération !

Ces quelques «plot hole» comme disent les anglophones m’ont gêné...dommage car l’écriture est fluide et l’histoire a du potentiel.
Bonne continuation!

   Mare   
8/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Je me suis laissée un peu hypnotiser par le rythme des phrases. C'est un texte très cadencé. Un style hypnotique, oui, qui va bien à ce bonhomme qui laisse sa vie lui échapper pendant trop longtemps. D'ailleurs, à ce sujet, j'aurais bien vu un changement de rythme sur la fin, quand il parle de sa maison (de lui?), de sa nouvelle vie. Un changement dans l'écriture qui accompagne le changement du personnage.

Sur le fond. Juste une petite chose pour la première partie (quand ils sont jeunes et se marient pour la première fois). J'aurai bien vu les petites "trahisons" de Josiane commencer doucement, puis devenir de plus en plus grandes. Là, la première info concrète qu'on reçoit c'est qu'elle part, en lui demandant de l'argent. C'est un peu gros à avaler pour une première. J'aurai vu les choses dégénérer petit à petit. Avec le bonhomme qui apprend à accepter progressivement. Evidemment, cela aurait un peu allongé le texte, mais vous avez de la marge, je pense. Le lecteur vous aurait suivi (moi, du moins, je l'aurais fait : vous m'avez hypnotisée, je vous dis !)

Merci pour ce moment de lecture !

   bigornette   
8/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour alvinabec.

Cette mise dans l'espace de la vie d'un homme m'a plu au plus haut point. Moins de cloisons, moins de souvenirs. Moins de meubles, plus de vide. Moins de bd, plus d'esprit. Plus d'espace, plus d'oubli (c'est-à-dire ce qui s'appelle vivre dans l'instant présent, un principe du zen, non ?). Moins de Josiane, plus de petit homme. Un caprice qu'on peut se permettre sur le tard, sans doute.

Je trouve que pour avoir gagné cette sérénité-là, le petit homme doit beaucoup à Josiane. Il pourrait la remercier, quand même... ;-)

Je m'étonne qu'il veuille récupérer ses bd à la fin. Il n'a pas encore tout à fait renoncé aux meubles et à toutes ces choses qui comblaient sa vie, on dirait.

Mon seul regret, c'est que Josiane soit caricaturale. Je trouve que votre nouvelle aurait été plus forte si le petit homme s'était marié avec une petite femme comme lui. C'est une jolie parabole que ce récit, qui s'adresse au lecteur, mais qui ne parle pas de lui (rares sont les lecteurs qui sont mariés à une Josiane, ou à un José, ne soyons pas sexiste). Le lecteur et la lectrice sont des gens assez banaux. Le petit homme leur ressemble, il est donc assez touchant. Par contre, Josiane donne envie de sourire, ce qui n'était probablement pas votre intention. Je suis donc assez d'accord avec Mare. La même histoire, mais avec une Josiane un peu moins dans ces couleurs criardes... plus en demi-teintes, comme lui, mais dans son genre à elle, vénal, amer et revanchard. On connaît tous quelqu'un dans ce goût-là.

Malgré tout, l'ironie de l'opération de chirurgie esthétique qui tourne mal est parfaite.

"Il veut son intérieur comme un habitat japonais ouvert, claustras légers, décoration épurée, pas de meubles. Il désire une ascèse où chaque matin son corps s’étirera vers le soleil levant. Mais, se demande-t-il, peut-on combler l’espace de sa seule présence ? Entrer dans une pièce suffit à certains pour happer tout l’air ambiant à leur profit à un point tel, parfois, que l’on a l’impression d’être sous assistance respiratoire, celle que l’autre vous concède comme à un comateux dont le souffle tient à la machine qui l’alimente en oxygène." Excellent !

Quant au style, hormis quelques virgules et points qui manquent, impeccable. Merci.

   macaron   
9/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire d'homme-objet racontée dans un style féminin minutieux. On se laisse porter par ce récit, les frasques de Josiane nous choquent à peine, la fatalité semble avoir gagnée. Il reste la "reconstruction" avec cette subtile question: Peut-on combler l'espace de sa seule présence? Je l'espère pour lui, la tradition japonaise l'aidera sans aucun doute...

   hersen   
9/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Il semblerait que la non-grossesse soit le fil conducteur mais je m'y emmêle un peu. Entre ce qu'on nous dit au début ( désespérant ventre plat) et la fin (découverte d'une malformation rendant stérile), il ne me semble pas qu'entre les deux ce soit la base de l'histoire.
Je ressens Monsieur comme "froidement désemparé", rien ne semble l'atteindre profondément, sauf peut-être les larcins de sa compagne, ce qui est contradictoire, je trouve. Je l'aurais aimé plus habité de ses sentiments. A cet égard, la phrase "qui lui convenait comme un goûter de chocolat chaud peut rassurer un enfant" est excellente, on le sent vivant. D'un autre côté, pour arriver à ce détachement oriental, il faut y mettre le prix, sans doute.
En fait, j'aurais aimé que le détachement de cet homme aille crescendo dans ma lecture pour qu'en toute logique je découvre qu'à la fin il se réfugie dans l'orientalisme.
Et donc le personnage de Josiane ne serait là, avec ses excès et ses exigences, que comme prétexte pour mettre en évidence comment cet homme va cheminer vers sa nouvelle philosophie.
Je me demande si je ne m'égare pas un peu mais c'est en tout cas ce que m'inspire votre nouvelle.

Merci pour cette lecture.

   Automnale   
9/6/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ce texte original, fort, bien écrit, ne laisse pas indifférent.

Un laps de temps - tel un léger flottement ou un suspense - est nécessaire, au début, pour savoir où l'auteur veut en venir... Pourquoi est-t-il donc question de "Dépossession de soi" ou de "Dépersonnalisation" ? Au fil des mots, tout devient rapidement clair.

Le petit homme (quelle bonne idée que cette appellation !) se regarde comme perdu dans un univers n'ayant plus de sens... Au rythme de travaux effectués dans sa maison, défile sa vie avec et sans SA Josiane. Avec ou sans, de toutes façons elle était toujours présente. Dès lors qu'elle n'est définitivement plus, et au fur et à mesure que son nouvel espace de vie s'élargit, le petit homme rétrécit... Il pense pourtant qu'il n'est pas malheureux, bien au contraire, de la disparition de Josiane.

Ah, cette Josiane - épousée deux fois -, toujours à la recherche de nouvelles distractions... Elle voulait trois enfants... Au bout d'un an, "le ventre toujours plat", elle est partie... Un silence de trente années s'ensuivit... A la soixantaine, fatiguée de ses années d'errance amoureuse, elle est revenue... Le petit homme, à table, avalait alors, d'un enthousiasme raisonnable, des carottes râpées ! Puisqu'il se sentait coupable - elle le lui a tellement reproché - "de ne pas avoir su lui remplir le ventre d'un héritier", il ne lui en voulut pas de sa longue absence.

Elle lui brûla ses polars dans le poêle à bois... Disparurent, dans le but de rapporter encore et encore des liquidités, quelque fusain, la collection de bandes dessinées, les timbres... Avec son langage vulgaire, malveillant, elle lui interdisait de grignoter du chocolat quand et où il lui plaisait... Avec ses légumes mal bouillis, elle chassait du logis les copains... Que ne faisait-elle pas, que ne disait-elle pas, Josiane, pour avilir le petit homme. Elle l'appelait "tête de pioche", "enfoiré", lui reprochait de lui coller l'angoisse, son manque de performances sexuelles. Elle lui reprochait tout et n'importe quoi, mais lui réclamait sans cesse de l'argent.

Jusqu'au jour où elle se passionna pour la chirurgie esthétique. Allergique au curare, elle décéda... Le bilan anesthésique préopératoire mit en évidence une malformation congénitale rendant toute grossesse impossible...

Josiane est morte... Les travaux achevés, il n'y a plus de fissure au plafond, aucune faille murale. Les berges (d'où le titre de la nouvelle) des brèches, après le colmatage à l'enduit puis le ponçage, sont lissées de peinture satinée... Alors le petit homme, dans son univers blanc, s'incline au soleil levant... Une journée commence... Mais peut-on combler l'espace de sa seule présence ?

........

S'il ne fallait retenir qu'une seule phrase percutante, je retiendrais celle-ci : "Dans le même temps, lui, modestement, se réchauffa dans les bras compréhensifs de quelques maîtresses à la poitrine maternante ce qui lui convenait comme un goûter au chocolat chaud peut rassurer un enfant solitaire"...

Je trouve ce texte intelligent. Sciemment, il fait froid dans le dos... Les personnages, bien campés, m'ont fait penser, dans un autre genre, à Josiane Balasko et Jacques Villeret interprétant dans un film de Jean Becker, "Un crime au paradis", un couple de paysans. (Tiens, c'est curieux, le prénom "Josiane", bien choisi dans "Les berges", est également celui de Balasko...). Ici, il me semble bien que le petit homme, maso, amoureux, subjugué, généreux, ne se remettra pas du départ définitif de Josiane. Non, non, il ne pourra combler l'espace de sa seule présence. Non, non, l'enduit ne peut pas tout colmater...

Je ne connais pas l'auteur, Alvinabec. Compte tenu de cette façon de dire "d'une vision l'autre", "d'une clinique l'autre", je me demande de quel pays, de quelle région, il est originaire. Peut-être du Plat Pays, puisqu'il est question de moules-frites et de bière !

Merci infiniment, Alvinabec (du Plat Pays ou non !), pour cette très agréable et intéressante lecture. Déjà, j'ai très envie de lire un autre de vos récits...

   Francis   
10/6/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Votre plume m'a ému ! Elle raconte l'histoire d'un petit homme que je connais très bien. Il emmène la naïveté, la bonté, la mansuétude, l'amour aux frontières de la "connerie " disent ses amis. Sa Josiane est le clone de votre personnage perfide, cruelle, abjecte...La mante religieuse agit sans scrupules, sans honte, sans amour propre. Chacun souhaite son départ mais comment combler le vide qu'il laissera ? Comment combler les fissures, les blessures ? Il existe parfois des liens mystérieux entre la victime et son bourreau. Merci pour ce moment de lecture. Bravo pour la qualité de votre plume.

   Pepito   
10/6/2015
Haaaa Alvinabec, c'te trouille ! A la première phrase j'ai failli m'échapper en courant... et puis non, c'était juste pour décourager les frileux ! ;-)

Forme : comme d'hab, jolie écriture, du coup on sursaute !
- "(ré)génération spontanée" la spontanéité d'une première génération, je comprends, pour la deuxième, j'ai un doute ;-)
- "obère le goût des aliments" j'ai cherché comment "endetter" un gout... j'ai pas trouvé ;-)

Et plein de petites saillies delicieuses :
"la série au complet des œuvres de G. de Villiers"
"une sorte de mensonge sans plus de beauté"
"son cœur faillit d’un trouble ondulatoire du rythme"
...

Fond: ha, quel délice... le monde est-il à moitié peuplé de masochistes ? Allez savoir.

Je me souviens du mot d'un ami à sa deuxième femme qui venait de le quitter : "Depuis que tu n'es plus là, je ressens comme un grand vide... surtout au niveau du mobilier!"
De cet autre aussi, descendu vider les poubelles et qui n'est jamais remonté...

Une proposition : ajouter une paragraphe sur sa stérilité à lui, car dans un cas comme celui là, il y a de fortes chances que le gars va aller vérifier dare, dare. La chute en sera moins visible.

Merci pour cette bonne lecture.

Pepito

   Mauron   
10/6/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Une sorte de Madame Bovary moderne, en somme. J'aurais presque préféré la suivre elle dans ses errances, elle me semble plus intéressante que ce petit homme dont la vie est désespérément vide... Même s'il tente de repeindre son "intérieur".


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