Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Andre48 : Marie
 Publié le 23/02/22  -  8 commentaires  -  7924 caractères  -  35 lectures    Autres textes du même auteur

Une vieille tante s'organise…


Marie


Une trentaine de mètres protégeaient la maison de ma tante Marie ; pas question d’y faire irruption ou de permettre aux bruits de la ville de trop s’imposer. Quand je franchissais le haut portail en fer forgé, je devais choisir entre deux invitations pour marcher vers la longue demeure de ma vieille tante Marie.

Sur ma gauche, je pouvais emprunter une large allée gravillonnée bordée de poiriers taillés en espaliers.

Sur le côté droit, autre possibilité, pousser un simple portillon et traverser le petit jardin protégé du vent par un grand mur.

Tout était entretenu avec soin, en ordre, agréable à contempler. Allées de sable, petits carrés de légumes délimités par des bordures soigneusement taillées. Un jardin pour enfant sage, tenu par une octogénaire.


Je tapais toujours trois légers coups sur la vitre de la cuisine. Marie m’avait déjà vu m’approcher de sa porte. J’entrais et m’installais avec elle à la table de la cuisine.


– Un petit café ?

– Oui, merci.


Comme d'habitude, ma tante ne me parlerait pas de sa rude jeunesse d’orpheline, de la guerre, de la mort de son mari. Je n’ai jamais su si cela résultait d’un choix réfléchi ou était dicté par une trop grande sensibilité, au risque d’être débordée par ses émotions.

Il me semble que Marie tenait à contrôler au mieux ses pensées et ses sentiments, soucieuse d’agir – au mieux– en toutes circonstances. Dans le jardin et l’allée, par question de laisser la moindre herbe folle. Un reflet de sa personnalité, ce jardin ? Ne laisser de place à aucune critique ?

Le café arrivait toujours accompagné d’un biscuit. Une fois servi, invariablement, elle me disait :


– Reste là, je reviens.


Comme d'habitude, elle allait à son armoire, car à peine debout elle tirait de sa poche la petite clef. Elle revenait avec une boîte pleine de photos. Elle en choisissait une demi-douzaine, jamais plus, jamais celles d’elle ou de son mari.


– Regarde, là c’est en forêt avec ton cousin.


En arrière-plan, on voyait le nez d’une Citroën 2 CV.

Enfant, j’aimais venir chez Marie, et partir en auto avec elle et mon oncle. Balades en 2 CV dans une campagne et des bois non clôturés. Champignons, pissenlits, châtaignes, suivis au retour d’un gros bol de chocolat chaud, cela suffisait à mon bonheur. Et puis, mon oncle ne me posait aucune question sur l’école.

Cinq ou six photos à regarder, Marie ne voulait jamais envahir, imposer, lasser…


– Ma tante, as-tu besoin de quelque chose ?

– Non merci, mon voisin d’à côté m’aide pour les gros travaux et le jardin.


Année après année, tout restait en place.

Ma tante Marie vieillissait par petites touches : son visage s’ornait de nouvelles rides, son dos se voûtait, le fromage de chèvre qu’elle me donnait avant de partir devenait de plus en plus dur.

Pour mettre fin à ma visite, elle annonçait :


– Viens voir le jardin.


Je reprenais mon blouson et la suivais. Dans les quatre allées du jardinet, elle trottinait comme une petite souris. On s’attardait sur la rhubarbe ou les blettes, elle cueillait pour moi un peu de persil. Ma tante mettait toujours fin à ma visite d’un simple mot, comme si elle avait des choses urgentes à régler.


– Tiens.

– Merci, ma tante, je repasserai dans une quinzaine.

– Tu es gentil, embrasse ta femme pour moi.


Deux bises et le petit portillon gémissait en se refermant.

***

Son voisin m’a appelé un mardi soir.


– Marie n’est pas bien, elle est couchée et ne boit que des tisanes.

– Elle a vu un médecin ?

– Non, ta tante refuse, peut-être que toi…

– Merci de m’avoir appelé, je passe dès demain.


Mon ami Alain venait tout juste de s’installer dans un cabinet médical proche de chez moi. Le lendemain, je pris la clé de la maison de Marie et y entrai accompagné d’Alain.

Nous nous approchâmes lentement de son lit. Marie devait faire maintenant moins de trente-cinq kilos et semblait inexistante entre ses draps et couverte par son édredon. Je respirai trois fois et déglutis, avant de lui parler je lui pris la main.


– Bonjour ma tante.


Elle me pressa les doigts.


– Ma tante, mon ami Alain est médecin, j’aimerais qu’il t’examine.

– Je ne veux pas aller à l’hôpital, promets-le.

– Oui, mais laisse le docteur t’examiner.


Un si faible oui est sorti d’entre ses lèvres que j’ai dû tourner la tête pour cacher mes larmes.


Quand le médecin est sorti de la chambre, il m’a dit :


– Elle dort.

– Et ?

– Elle a un cancer généralisé, elle doit aller à l’hôpital.

– Elle ne veut pas.

– Elle ne peut être soignée ici.

– Alain, combien de temps ?

– Ici environ deux semaines, surtout si elle mange et boit peu. Mais je te répète qu’elle doit aller à l’hôpital.

– Oui, et elle ressortira en pleine forme ?

– Je n’ai pas dit cela.


J’ai posé la question autrement.


– Alain, tu me parles en tant que médecin. Mais, si c’était ta mère, tu l’enverrais mourir à l’hosto ?

– Non, je lui donnerais ce qu’il faut pour qu’elle ne souffre pas.


On est revenus vers Marie, elle somnolait, respiration lente et calme.


– Ma tante je vais aller te chercher des médicaments…

– Il y a des sous dans le tiroir du buffet, prends ce qu’il faut, paye le docteur.


Alain a refusé d’un discret geste de la main.


– Repose-toi bien, lui ai-je dit en l’embrassant doucement.


Avec la guerre et à son âge, elle savait reconnaître la lente approche de la mort. Elle a esquissé un sourire, ses yeux bleu clair se sont faits presque malicieux :


– Tu es un bon garçon.


Une fois sorti, le garçon de soixante ans a mis l’ordonnance dans sa poche, a serré longuement la main d’Alain qui a promis de passer la visiter chaque matin.

***

Marie est décédée seize jours plus tard. Sa fille Michèle qui habitait à Melbourne était venue à son chevet. Elle, ainsi que les personnes qui s’étaient succédé auprès d’elle, l’avaient vue le plus souvent dormir.

La maison de Marie était presque vide. Moins de meubles, plus de bibelots, peu de vaisselle, quelques draps, un sac à main, deux paires de chaussures…

Le lendemain de l’enterrement, je suis allé chez Marie. J’ai choisi de passer par le petit jardin, très lentement. Ma main a caressé la haie, j’ai parcouru chacune des quatre petites allées. Calmé, j’ai tapé au carreau.

Avec Michèle, nous nous sommes assis à la table de la cuisine. Au centre se trouvait une petite enveloppe. Nous avions tous les deux le regard tourné vers le jardin.

J’ai rompu le silence.


– Michèle, la maison est quasi vide !

– Oui, le voisin m’a expliqué que depuis trois mois ma mère avait donné ou fait jeter beaucoup de choses. Maman ne voulait pas me donner de travail et a laissé le minimum d’objets avant de s’en aller.

– Ne pas déranger, effacer ses traces, cela lui correspond, correspondait.


Michèle a pris l’enveloppe et m’a montré nos deux noms reliés par un ET souligné. Elle l’a ouverte et m’a tendu la petite clé.


– Maman l’avait sur sa table de chevet. Je veux qu'on ouvre l’armoire ensemble.

– L’armoire à mystère !

– Non, maman n’avait aucun secret, allons-y ensemble.


L’armoire s’ouvrit sans un cri.

Les étagères étaient remplies de paquets enveloppés dans du papier kraft. Tous étaient soigneusement ficelés et étiquetés : six napperons, quatre draps, une personne, essuie-tout coton, gants de toilette… Les mots qui s’offraient ainsi à nous étaient écrits délicatement, à l’ancienne, avec pleins et déliés.

Sur l’étagère du milieu quatre paquets portaient chacun un nom différent ; de petits souvenirs à donner à des proches.


– Maman a tout préparé en vue de sa disparition !

– Paquets à ouvrir ou à jeter, dis-je.


Au milieu de la troisième étagère, reposaient les deux boîtes pleines de photos. Devant, un petit paquet en papier rouge semblait monter la garde. Sur la face visible, aucun mot.

Michèle s’en saisit et s’approcha pour lire le minuscule message :

« Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien. »


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   socque   
23/1/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai vraiment été touchée par cette histoire toute simple d'une femme qui veut avant tout ne pas déranger. L'écriture factuelle, sans effets particuliers, met à mon avis le récit en valeur.

Ma lecture a été brièvement arrêtée ici :
– Regarde, là c’est en forêt avec ton cousin.
(…)
Enfant, j’aimais venir chez Marie, et partir en auto avec elle et mon oncle.
Nulle part ailleurs il n'est fait allusion à un cousin du narrateur qui semble n'avoir que sa cousine Michèle.

Par ailleurs, j'ai trouvé cette phrase peu logique :
Avec la guerre et à son âge, elle savait reconnaitre la lente approche de la mort.
Parce que je réconcilie mal l'idée de la guerre et d'une approche lente de la mort.

   plumette   
24/1/2022
 a aimé ce texte 
Bien
un texte hommage, car j'imagine qu'il évoque une personne qui a existée et qui était chère à l'auteur.
Ce récit nous donne à voir une personne qui partira avec son mystère mais que l'auteur incarne pour nous par la description de son environnement, de ses gestes et de ce souci qu'elle a de ne pas peser sur les autres.

un texte touchant qui pourrait être allégé de quelques répétitions.

   Donaldo75   
1/2/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je jette en vrac mes idées quant à mon impression de lecture ; j’essayerai de placer la synthèse en fin de commentaire. L’écriture est agréable, avec un style affirmé et propre. Le début utilise peu les dialogues, ce qui permet de placer le contexte sans surexposer les personnages. La narration résonne comme une voix intérieure et du coup le lecteur voit et ressent à travers le narrateur, ce qui me dit que la manière de raconter est réussie et fait penser à ces films de la Nouvelle Vague française. Les dialogues prennent ensuite plus de place et les personnages avec eux. La première partie se termine et je perçois mieux les rapports entre le narrateur et Marie. La seconde partie amène le drame, un élément dramatique comme la vie et la mort en conduisent beaucoup. Il n’y a rien d’exceptionnel et c’est ce qui est bien exposé ; les dialogues, la manière de raconter, la pudeur des personnages permettent de ne pas surjouer les scènes alors que c’est triste. La troisième partie permet d’amener la fin, ce qui se passe pour les autres chez la disparue avec ses seuls souvenirs. La dernière phrase est touchante.

   Pepito   
23/2/2022
Une écriture sans fioriture exagérée, à l’image de la personne décrite.
Du coup, « L’armoire s’ouvrit sans un cri. »… m’a, paradoxalement, fait sursauter.
« guerre » et « lente approche de la mort »... a déjà été noté.
« Sur la face visible, aucun mot. » … « Michèle s’en saisit et s’approcha pour lire le minuscule message : »… faudrait savoir. ^^
Tout se lit donc très bien, même si on devine un peu où l’on va finir par arriver. Et patatras, en plein milieu du voyage : « – Elle a un cancer généralisé, … »… diagnostic annoncé avec assurance sur le pouce et réalisé au doigt mouillé. Manque plus que le nombre et la taille des métastases (il fait froid dehors). Quel dommage.
La suite suit, donc, et nous emmène sans coups férir jusqu’à la fin et à son : « Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien. » J’ai de suite pensé au Combat Ordinaire, la BD de Larcenet, et à la collection de bouchons du père. Une association en forme de compliment, pour un texte hommage à une personne qui doit vous être chère.

Merci de nous avoir associé à ce souvenir.

Pepito

   Perle-Hingaud   
25/2/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle qui touche par la sobriété et l'humanité qui ressort de l'écriture. Dès les premieres lignes, j'ai été séduite par la description des allées et du jardin: à la fois très visuelle et qui donne toutes les informations nécessaires pour comprendre la scène: le caractère de la vieille dame, associée à un enfant sage, et la fragilité de son âge, octogénaire: cette accroche annonce déjà ce que sera le texte.
Les petites actions composant la visite sont bien choisies, à la fois précises et suffisamment universelles pour renvoyer le lecteur à une expérience personnelle.
L'annonce du cancer généralisé par l'ami, en une unique visite à domicile, est la seule note discordante dans l'histoire: peut-être une simple phrase expliquant le diagnostic, puis l'ami médecin qui passe quotidiennement ?
J'ai particulièrement aimé la boite de bouts de ficelles qui ne peuvent servir à rien.
Merci pour ce texte

   papipoete   
25/2/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
bonjour Andre48
Une nouvelle courte, mais qu'on voudrait rallonger d'autant de lignes, que de jours restant à vivre à la tata, maintenant que le docteur est passé et a constaté...
Diagnostiquer le " crabe " qui dévorant, s'est déjà éparpillé, et demander à la malade d'aller mourir à l'hôpital... double peine que Toubib lui épargne...
NB un récit tout ordinaire, avec une héroïne si simple et bonne, qui ne ressasse pas ni la guerre, ni ses défunts mais accueille son neveu avec joie et entrain, jusqu'à...
La fin de récit est si touchante, avec la découverte de tiroirs jamais ouverts par Marie devant le garçon...avec cette boite emplie de " petits bouts de ficelle ne servant à rien "
Un moment d'infinie tendresse...

   IsaD   
27/3/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une histoire douce, qui m'a touchée. J'ai beaucoup aimé la pudeur avec laquelle vous l'avez racontée, à l'image de la tante Marie, cela se sent.

Les choses les plus simples sont pour moi les plus belles, et c'est ce que j'ai ressenti tout au long de votre nouvelle. Les choses sont... ce qu'elles sont, on a tellement tendance à vouloir qu'elles soient autrement, j'ai senti chez (votre ?) tante Marie une acceptation tranquille de ce qui est... Sans doute la guerre, et peut-être aussi l'âge, ont participé à cette sagesse.

J'ai particulièrement aimé la fin. Bien que le contexte soit tout à fait différent, je n'ai pu m'empêcher de songer à l'histoire (réelle) du vieux rabbi Charter racontée par Christiane Singer. Il y a aussi, je trouve, chez la tante Marie ce désir de se libérer d'un certain poids avant de mourir, comme vous le faites dire à votre narrateur : "effacer ses traces"...

La dernière phrase clôture joliment votre histoire : "Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien". Une façon légère (et je dirais même joyeuse) de mettre au placard tout le grand sérieux de la vie sur lequel on se penche parfois un peu trop (et qui, de toute manière, finira par disparaitre lui aussi...)

Je ne connais pas précisément votre intention dans l'écriture de cette histoire, mais c'est ainsi que, pour ma part, je l'ai lue.

Merci beaucoup pour votre partage.

   Ingles   
9/5/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour André,

Un commentaire tardif, mais je suis nouveau par ici.
Un joli texte 'sans mauvaises herbes'. J'ai bien aimé le jardin qui ouvre l'histoire, les deux chemins qui proposent deux "invitations" différentes, deux entrées différentes. Mais on ne sait pas laquelle a été empruntée. Cela m'a fait pensé au Jardin aux sentiers qui bifurquent.
Une écriture qui suggère beaucoup de choses et promène le lecteur dans un récit efficace !

Au plaisir,
Inglès


Oniris Copyright © 2007-2022