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Sentimental/Romanesque
ANIMAL : L'enfant de la déesse [concours]
 Publié le 11/07/21  -  8 commentaires  -  9319 caractères  -  36 lectures    Autres textes du même auteur

Thème :
« Pour chaque éclat de rire, il faut une larme. »
Walt Disney


L'enfant de la déesse [concours]


Ce texte est une participation au concours n°30 : Rire à profusion !

(informations sur ce concours).



Le soir tombait. Le soleil rougeoyant disparaissait derrière les collines, ses derniers feux estompés par l’éclat des torchères qui s’allumaient un peu partout au cœur de la cité. Après la chaleur de la journée, une brise bienvenue venue du fleuve incitait les habitants à sortir de chez eux et les venelles tortueuses du centre s’emplissaient d’une foule gaie et bruyante.


D’un trot allongé et souple fruit d’un entraînement intensif, le messager se faufilait dans les rues étroites de la ville basse. Son pagne de lin flottait au vent tandis qu’il faisait tourner sa canne-crécelle pour indiquer aux passants de s’écarter. À aucun moment il ne dut ralentir car chacun savait que celui qui gênait le passage d’un messager risquait de passer quelques semaines aux galères. Par deux fois, l’homme dut cependant demander son chemin dans le lacis de ruelles d’où montait une odeur de poisson frais provenant du port. Enfin, il s’arrêta devant une porte de bois sombre incrustée de longues arabesques cuivrées, que les derniers reflets du couchant faisaient luire comme des mots de magie.


« Anama, naisseuse officielle bénie par la déesse » pouvait-on lire en caractères cursifs.


Le messager frappa avec autorité du pommeau de sa canne-crécelle et l’huis s’ouvrit sur une femme menue et rondelette à la peau cannelle dont la grande bouche généreuse compensait un tout petit nez mutin. Ses étonnants yeux verts, d’une transparence d’eau claire, étaient ourlés de longs cils aussi noirs et fournis que ses cheveux lisses assemblés en une longue natte. Son visage poupin rayonnait de bonté mais elle se rembrunit en entendant les paroles du messager. Elle savait son métier et comprit que le temps pressait.


Elle saisit son panier de soins, toujours prêt pour les urgences, et suivit le messager par les venelles qui remontaient vers la ville haute. Là-bas, la largeur des rues autorisait les attelages et un char rapide à quatre chevaux les attendait pour les mener hors de la cité, du côté du grand temple d’Yejebba. Jeleth, la jeune épouse du très réputé Laakan, Maître tisserand des filatures royales, allait accoucher et cela se présentait mal. Elle était en travail depuis une nuit et un jour.


Anama connaissait les secrets de la vie nouvelle et sa réputation la faisait appeler jusque dans les meilleures familles. Elle tenait ce savoir de sa mère, qui l’avait reçu de sa propre mère et, ainsi, depuis tant et tant de générations que le souvenir s’en perdait dans les brumes du passé.


Anxieux, Laakan attendait la venue de l’accoucheuse en se tordant les mains. Anama le salua avec révérence puis, selon la coutume, l’envoya à la plus proche taverne pour y attendre des nouvelles car aucun homme ne devait rester sous le même toit que la parturiente. Anama se fit apporter de l’eau bouillie et des linges propres puis chassa aussi les servantes. La coutume voulait que la nouvelle âme soit accueillie dans une maison paisible, sans trop de bruit ni de lumière, sans autre présence que la mère et l’accoucheuse. Ainsi, disait-on, l’enfant serait calme et rien ne l’effrayerait dans sa vie future.


Anama baissa la clarté de la lampe à huile et s’enduisit les mains d’un baume aux plantes astringentes servant à la fois à désinfecter et à cicatriser. Enfin prête, elle se pencha sur la pauvre Jeleth qui geignait de douleur sur sa couche, les cheveux collés aux tempes par la sueur de l’effort. L’odeur douceâtre du sang se répandit dans la pièce. Lorsqu’enfin le bébé naquit, la parturiente était si épuisée qu’elle perdit connaissance. L’enfant, une fille, ne survécut pas plus de quelques secondes, sans même avoir poussé son premier cri. Anama traça sur le front de la pauvrette le signe du passage, afin qu’elle puisse trouver sa voie vers l’autre monde sans s’égarer en chemin, puis enveloppa le petit corps dans un linge blanc consacré à la déesse de la vie et de la mort, Yejebba.


Elle imagina la détresse à laquelle serait confrontée la malheureuse mère à son réveil. Combien de fois avait-elle assisté à ces scènes de femmes inconsolables devant le corps de leur enfant mort-né. C’était toujours un crève-cœur…


C’est alors qu’Anama songea que le temple de la déesse Yejebba était là, tout près, séparé de la maison du Maître tisserand par des jardins ombragés et un canal d’irrigation traversé par un pont de bois. Et une idée lui vint… Une idée folle mais si nette dans son esprit qu’elle ne douta pas un instant qu’elle lui était insufflée par une puissance supérieure. Le lieu était propice, l’instant aussi car la mère était évanouie et la maison désertée. C’était maintenant ou jamais.


Suivant son instinct, Anama se glissa dans le jardin à la faveur de la nuit, emportant le corps du nourrisson jusqu’au temple voisin de Yejebba, sur les marches duquel on abandonnait durant la nuit les bébés non désirés, afin qu’ils meurent en un lieu sacré.


Dans les temps anciens, il en était ainsi car la vie était dure et nul ne pouvait se charger de bouches inutiles. Mais depuis que la cité était devenue une ville prospère, les dons affluaient au temple et une part de cette richesse était consacrée aux orphelins. Chaque matin, les prêtresses recueillaient les éventuels nourrissons abandonnés sur le grand escalier. Elles élevaient les filles pour le noviciat et les garçons rejoignaient des familles argentées qui n’avaient pu concevoir d’enfants.


Lorsqu’Anama parvint devant les marches du temple avec son petit fardeau, son cœur battait très fort. Pourvu qu’elle trouve un bébé en vie sur l’escalier de la déesse ! Bien sûr, elle avait conscience que cette pensée qui cautionnait l’abandon avait quelque chose de cruel, mais le décès d’un nouveau-né n’était-il pas plus cruel encore ? Elle œuvrerait pour la bonne cause en échangeant la petite fille morte contre un nouveau-né bien vivant dont personne ne voulait.


Elle crut entendre un rire léger flotter dans l’air près de son oreille lorsqu’elle vit non pas un mais trois nouveau-nés gisant sur les marches, enveloppés chacun d’un léger tissu de coton. Deux s’agitaient en geignant, le troisième bougeait à peine.


Anama s’avança au bas des marches et fut prise de pitié en voyant ces trois petites formes gigotantes. Lequel choisir ? Le bébé qui n’avait pas survécu était une petite fille et il semblait juste de sauver une fillette pour la remplacer. Mais si le premier-né de Jeleth était un fils, la fierté du père rejaillirait sur la mère qui verrait son statut renforcé. Après deux précédentes fausses couches qui avaient failli la faire répudier, la jeune femme retrouverait la confiance de son époux.


Anama avait beau se trouver toutes les bonnes raisons du monde, elle ne parvenait pas à faire un choix. Il n’était pas si simple de se substituer aux dieux et elle comprit alors que ce n’était pas à elle de trancher. Garçon ou fille, elle se contenterait de choisir l’enfant le plus robuste, qui aurait les meilleures chances de survie.


Elle souleva l’un après l’autre les bouts de tissu. Le seul garçon était l’enfant le plus faible. Il ne verrait sans doute pas la prochaine aube, même si les prêtresses le ramenaient dans le temple. Elle traça vivement sur son front le signe du passage afin qu’il ne risque pas de mourir sans protection.


Anama soupira mais, comme elle se l’était promis, choisit l’enfant le moins frêle. C’était une petite fille qui, dès qu’elle la prit dans ses bras, fit un léger bruit de succion avec la bouche comme pour lui dire « j’ai faim ». L’accoucheuse ne put s’empêcher de sourire tendrement. « Tu vas bientôt manger », pensa-t-elle. Elle échangea rapidement les linges des deux bébés puis fila sans se retourner. Elle ne voulait pas laisser trop longtemps Jeleth seule.


Sitôt de retour auprès de l’accouchée, elle vérifia que tout allait bien puis lui fit respirer des sels pour la ranimer. Jeleth était jeune et se remettrait vite de ces moments difficiles. Il était temps qu’elle fasse connaissance avec son enfant. Anama oignit le bébé d’huiles précieuses le temps que la mère se reprenne.


Les yeux brillants de fierté, la jeune maman serra aussitôt l’enfant tout contre son corps enfiévré et moite. L’épreuve était oubliée ; seul le bonheur d’être mère demeurait. Ses larmes de joie mouillaient le visage minuscule du bébé qu’elle croyait être la chair de sa chair et qui crispait ses petits poings sous les gouttes chaudes et salées mais ne protestait pas. Anama sourit à ce tableau charmant et Jeleth, radieuse, lui dit d’une voix encore faible mais déterminée :


– Si Laakan le veut, nous l’appellerons Aestel, comme la première étoile qui s’allume chaque soir dans notre ciel.


Anama trouva ce nom parfait. Elle montra à la jeune mère comment donner le sein à sa fille puis quitta le chevet de Jeleth pour accrocher à la fenêtre le linge blanc annonçant une heureuse naissance, le rouge étant réservé aux mauvaises nouvelles. Après quoi elle attendit sereinement le retour des servantes et du maître de maison. Son acte de miséricorde avait chassé le malheur de ce foyer et c’était bien ainsi. Elle avait envie de rire et de chanter.


 
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   socque   
21/6/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai trouvé l'histoire vraiment prenante, peut-être en partie à cause de son exotisme, de la distance dans le temps et dans l'espace illustrée par l'onomastique soignée, évocatrice ; j'ai pensé à la Mésopotamie, voilà.

Un récit simple et intense, dépaysant, bien servi par l'écriture à mon avis. J'ai aimé même si je n'aurais pas craché sur un twist à la fin, quelque chose de déstabilisant. Quoi ? Ben je ne sais pas, c'est pas moi l'autrice !

   Cristale   
28/6/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Une histoire cruelle (à mes yeux) mais en même temps généreuse. Permettre à une enfant qui n'avait peut-être aucune chance de survivre, sinon aucune d'être heureuse, de vivre un destin qu'elle n'aurait jamais vécu sans l'intervention de cette accoucheuse qui ne pensait qu'au bien de l'enfant et d'une mère qui ne saurait jamais que la chair de sa chair était morte-née.
Qui le saurait ? Il n'existe sans doute pas de test ADN dans ce monde là, à cette époque là...c'est même certain.
Quand même, le sourire satisfait de Anama, n'est pas très "moral".
Je n'ai ni souri, ni, encore moins, ri, à son envie de rire et de chanter.
Mais bon, c'est un conte.
Cristale
avec un long soupir

   Donaldo75   
11/7/2021
Bonjour,

Je suis resté perplexe après la lecture de cette nouvelle. Perplexe par rapport au thème du concours dont je me dis qu'il est rappelé dans la phrase de fin, un peu à l'arrachée quand même, comme s'il fallait dire au lecteur que c'était bien dans le cadre du concours. Peut-être n'ai je pas su lire entre les lignes. Sinon, si je ne lis pas cette nouvelle dans cette perspective d'un thème imposé dans un concours sur Oniris, je ne suis pas emballé ni par le style, ni par l'histoire, ni par la narration, désolé de le commenter de la sorte, pour moi tout est raconté de manière linéaire dans une écriture propre mais qui explique beaucoup comme dans un manuel de montage et qui ne laisse pas au lecteur que je suis le temps de s'émouvoir, de prendre parti, de déchainer son imagination bref de ne pas être autrement que passif.

Une autre fois, je suppose.

   Dugenou   
11/7/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Même si l'histoire est bien racontée, colorée d'exotisme, je n'ai pas ressenti d'émotion particulière à la lecture, cette mort de nouveau né, le remplacement par un autre bébé, tout est raconté de façon froide, impersonnelle...

Peut être ne suis je pas réceptif aujourd'hui, également.

Edit : je rejoinds Don sur un point : ça fait 'mode d'emploi'.

   hersen   
14/7/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
le sujet est très intéressant, je pense que cela a dû se produire assez souvent dans l'histoire, avant l'ADN.
Mais je trouve que le thème du concours n'est pas assez présent, il tombe seulement en chute de la nouvelle, je veux dire qu' à ce compte-là, n'importe quelle nouvelle finissant sur un rire ou un sourire rentrerait dans les clous.
Mais nous avons bien un thème de concours, le rire (ou le sourire) Ici, je vois comme thème l'échange de bébés à la naissance.

Mon évaluation tient compte de ce fait.

Merci de la lecture !

   ericboxfrog   
16/7/2021
 a aimé ce texte 
Bien
C'est une description parfaite, trop parfaite. Cette dissertation se développe dans une perfection qui gène. Nous sommes au milieu du peuple et nous avons l'impression de rentrer dans un univers sacré au début du récit. Il manquerait, à mon goût, un langage plus simple, plus populaire. Je regrette une description plus détaillée de l'accouchement. Le texte dans ce passage arrive tout de suite au résultat, ou presque, l'enfant mort-né. C'est un texte magnifique mais il semble être codé par je ne sais quelle figure de style qui m'échappe. La critique est facile mais l'art, je sais... Félicitations !

   Tiramisu   
17/7/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Je trouve l'idée interessante mais manquant un peu de piquant pour moi. Même si remplacer un bébé mort par un bébé vivant est en soi audacieux, la vie avant tout, voir la joie dans le regard de la mère est plaisant. C'est plus la fin qui aurait pu être plus surprenante, tout se passe aussi un peu trop facilement, sans trop de suspense.
J'ai été arrêtée dans ma lecture par "une femme menue et rondelette", j'ai eu du mal à visualiser le personnage.
Autrement ce texte se lit bien.
Je suis plus réservée par rapport aux consignes du concours, oui il y a de la joie à la fin, le thème du rire me paraît secondaire ou bien arriver très tardivement.

Merci pour cette lecture.

   plumette   
20/7/2021
 a aimé ce texte 
Bien
une écriture au service d'une histoire qui nous arrive d'un temps ancien. Et cela a un côté dépaysant.

il y a une certaine tension narrative, non pas dans l'issue de l'accouchement mais dans la démarche de substitution d'enfant.

Et c'est cela aussi qui est en lien avec le thème du concours: la joie de la jeune accouchée s'appuie, à son insu, sur cette substitution d'enfant. Une mort qui donne vie , une télescopage entre vie et mort qui n'est jamais plus intense que dans ce moment de la naissance. Vie et mort comme métaphore du rire et des larmes.

j'ai passé un bon moment de lecture avec ce sujet qui, sans être spécialement original, m'a donné à penser.


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