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Fantastique/Merveilleux
ANIMAL : L'enfant perdu
 Publié le 06/02/21  -  6 commentaires  -  43626 caractères  -  37 lectures    Autres textes du même auteur

Dans le gouffre sombre des nuits,
parfois,
je vois leur œil qui me regarde
et je me réjouis
qu’ils ne puissent pas m’atteindre.

Ethan, barde


L'enfant perdu


Gracieux et élancé, le voilier filait comme un lévrier sur les flots. Son étrave fendait les vagues en laissant un long sillage d'écume. Personne à la barre. Sous le soleil des tropiques, le pont de teck écrasé de chaleur était désert. Point blanc solitaire au milieu de l'océan, le bateau cinglait toutes voiles dehors, droit devant lui, cap au nord-est.


Il était un peu plus de midi. Rassemblés dans le salon de poupe, les quatre passagers trinquaient joyeusement. Phil Melton, Harry Fontana et Bell O'Leary levaient leur verre en l'honneur des 25 ans de la seule femme à bord, Alison Dandridge.


Phil, dont c'était le quart, avait pour quelques minutes branché le pilote automatique pour participer à la fête. Personne ne lui en avait fait le reproche. Par souci de tranquillité, on s'était un peu écarté des routes habituelles de navigation sitôt après l'escale de Porto Rico et les risques de télescopage étaient jugés nuls. De surcroît, la mer était plutôt calme malgré une houle accentuée par un vent de force 4, dont les sautes brusques faisaient claquer les voiles. Les prévisions météo pour les heures à venir étant excellentes, Harry, spécialiste de ces questions, avait seulement conseillé de réduire la voilure pour stabiliser le bateau. Ils devaient s'en occuper juste après la fête d'anniversaire.


L'atmosphère à bord était au beau fixe depuis leur départ de Houston, Texas un mois auparavant. Les quatre « marins », amis de longue date, s'entendaient à merveille et la présence d'Alison, seule avec trois hommes, n'avait créé aucune tension. Harry et elle étaient fiancés, et entre Phil et Bell, il y avait plus que de la camaraderie. Chacun y trouvait son compte…


Ce voyage d'agrément, dont tous rêvaient depuis l'adolescence, couronnait cinq longues années de sacrifices financiers. Mais la récompense était à la mesure : trois mois de vagabondages sous les tropiques, butinant d'un archipel à l'autre, d'un paradis de sable blanc à un îlot de basalte stérile, d'un lagon d'eau transparente à une côte abrupte battue d'embruns… Mille facettes d'une nature encore presque intacte dont la beauté avait séduit les quatre voyageurs.


Ils avaient choisi la bonne saison et le temps était magnifique. Leur croisière se déroulait comme un rêve.


*


– Mon époux, a-t-on retrouvé l'enfant ?


La femme était incroyablement belle. Trop, même. Une beauté si parfaite qu'elle en semblait inhumaine. D'ailleurs, la femme n'était pas humaine. Pas vraiment. L'homme à qui elle s'adressait non plus.

Il lissa sa courte barbe d'un air soucieux. Elle lui posait cette question régulièrement depuis l'accident et, à chaque fois, il ne pouvait lui faire que la même réponse :


– Pas encore, ma mie. Gardez confiance…


Il se voulait rassurant mais l'expression de ses prunelles d'argent démentait cet optimisme de commande. Le voile de l'inquiétude ternit un peu plus les yeux dorés de la femme. Elle ne répondit rien.


*


L'enfant n'était pas encore en âge de comprendre la notion de danger. Intrépide et turbulent, il avait profité d'un instant de distraction du gardien de la Salle d'Équilibre pour s'y glisser. Comme tous les enfants, il était fasciné par l'interdit.


La Salle d'Équilibre ne semblait pas très grande par rapport aux dimensions cyclopéennes du Palais mais son importance était inversement proportionnelle à sa taille. Elle était le cœur de la Cité Magnétique. Le Polarisateur en occupait le centre mathématique. Son bourdonnement, aussi doux qu'une berceuse, et ses lumières qui clignotaient comme des lucioles multicolores attirèrent aussitôt l'attention de l'enfant qui s'avança vers la machine avec des yeux émerveillés. Dès qu'il coupa le faisceau d'énergie, l'alerte magnétique, redoutée de tous, se déclencha dans l'immense complexe souterrain ainsi que dans certaines salles du Palais. Une violente lumière mauve se mit à pulser au son d'une sonnerie stridente et l'enfant prit peur. Il s'élança vers la sortie de la pièce.


Il n'en était qu'à mi-chemin lorsqu’un Garde Noir entra précipitamment, lui barrant l'issue sans le vouloir. Malgré sa jeunesse, l'enfant savait bien qu'il avait mal agi en venant ici. Il serait sanctionné pour sa désobéissance. Le Garde Noir allait l'attraper et l'amener au Punisseur…


L'enfant s'affola et recula à l’aveuglette. Il buta sur l’angle du Polarisateur et chuta dans son champ d’induction. Il eut encore le temps de voir le garde qui s’élançait en tendant la main, puis une gerbe d'étincelles bleu vif lui blessa les yeux. Un tourbillon étourdissant l'emporta comme une feuille sur les courants énergétiques générés par le Polarisateur et l'expulsa de la Cité Magnétique. L'équilibre était rompu !


*


– Une chanson ! Une chanson ! criaient en chœur Harry, Phil et Bell avec un enthousiasme de gamins.


Alison ne se fit pas prier. Elle adorait chanter et elle était vraiment douée. À la suite d'un radio-crochet, elle venait de décrocher un petit contrat pour la saison d'hiver à Las Vegas. La chance de sa vie.

Elle posa son verre, se concentra et bientôt, un filet de voix incroyablement pur s'éleva dans la pièce, sortit par le hublot entrouvert, s'enroula autour du bateau comme un ruban invisible avant de s'éparpiller dans l'azur. Sous le charme, les trois hommes écoutaient.


*


Depuis la disparition de l'enfant, trois cycles s'étaient écoulés dans la Cité Magnétique. Mais en de semblables circonstances, le temps lui-même ne signifiait plus grand-chose. De toute façon, on savait bien où l'enfant avait été projeté par le Polarisateur : sur Terre-Jumelle. C'était justement là que résidait le danger.


Les antennes de tous les détecteurs avaient aussitôt été braquées sur Terre-Jumelle, bien sûr. Mais on savait que les chances étaient minces de localiser l'endroit où l'enfant avait été rejeté. Le faisceau du Polarisateur, s'il restait toujours axé sur la même région, se déplaçait sans cesse à l'intérieur de ce périmètre qui couvrait des centaines de kilomètres carrés. Comme le disaient si bien les habitants de Terre-Jumelle, autant chercher une aiguille dans une meule de foin…


Un autre problème se posait, et non des moindres : si la Cité Magnétique et Terre-Jumelle étaient reliées par l'intermédiaire du Polarisateur, elles ne vivaient pas sur le même plan temporel. Trois cycles ici, soit deux journées ordinaires entrecoupées d’une nuit, correspondaient à environ dix années de là-bas, l'année étant la période de référence de Terre-Jumelle. Mais pour l'enfant, le temps continuait à couler au rythme de la Cité Magnétique. C’était ce décalage temporel qui créait le déséquilibre.


Terre-Jumelle était la première à souffrir de la présence accidentelle de l'enfant. À cause de lui, au cours des dix années correspondant aux trois cycles écoulés dans la Cité Magnétique, les catastrophes « accidentelles » s'étaient multipliées à la surface du globe. Tremblements de terre, éruptions volcaniques, inondations, cyclones, toute la planète se mobilisait pour chasser le corps étranger qui déréglait son magnétisme. La perturbation causée par l’enfant agissait également sur les habitants de Terre-Jumelle. Leur harmonie psychophysiologique altérée, ils sombraient dans la même folie que leur planète. Guerres, fanatisme, violence urbaine, terrorisme, manifestations de masse, massacres de populations, une ronde infernale qui allait s'accentuer jusqu'à l'explosion finale. À moins que l'enfant ne soit récupéré très vite…


Le temps pressait. La Cité Magnétique aussi subissait le contrecoup du déséquilibre. Moins fort, heureusement. Mais si Terre-Jumelle disparaissait, la Cité sombrerait avec elle. Leur sort était inexorablement lié. Les Atlantes tenteraient alors de gagner le Néo-Monde, seule exoplanète qu'ils pouvaient atteindre à partir de la Cité Magnétique. Mais elle était si peu adaptée à leur mode de vie qu’elle deviendrait une cruelle prison et peut-être le mouroir de leur race.


*


L'enfant, pris dans le tunnel d'énergie, fut projeté sur Terre-Jumelle. Ballotté comme un fétu, les yeux fermés, les poings serrés, la bouche ouverte sur un cri de terreur, il se retrouva soudain sous l'eau. De surprise, il en avala une grande goulée affreusement salée puis les automatismes de sa race semi-amphibie prirent le dessus. Ses poumons se bloquèrent d'instinct et l'eau fut déviée vers les capteurs d'oxygène avant d'être évacuée par sa branchie axiale.


Dans le même temps, une membrane descendit devant ses yeux d'argent, corrigeant la différence de réfraction de la lumière en milieu aqueux. En quelques secondes, il se trouva adapté à la vie sous-marine aussi bien qu'un poisson. N'était-il pas un Atlante ?

L'enfant aimait nager. Au Palais, il vivait plus souvent dans la partie immergée qu'à l'air libre. Aussi, dès qu'il se trouva dans son élément favori, la peur disparut. L'eau était délicieuse et lorsqu'il émergea en surface, il ne vit autour de lui qu'une immense étendue liquide. Le plafond était d'un bleu aveuglant de pureté et une grosse boule jaune était suspendue au milieu. Il n'avait jamais vu de telles merveilles…


Se laissant porter par les vagues, il se mit à battre des mains et hurla sa joie. Cet endroit était beaucoup plus beau que les bassins les mieux décorés du Palais. Il batifola longtemps, plongeant, poursuivant les étranges créatures qui peuplaient les profondeurs ou rampaient sur le fond, remontant parfois pour sentir sur sa peau l'agréable chaleur de la grosse boule jaune. D'ailleurs, la surface était aussi intéressante que le fond car le décor changeait constamment autour de lui. Parfois, pas de boule jaune. Il faisait tout noir et des milliers de petits points brillaient, comme ceux peints sur certains plafonds du Palais. D'autres fois, la boule jaune jouait à cache-cache avec de grandes écharpes blanches ou grises aux formes bizarres. Ou encore une sorte de nappe blanchâtre flottait au ras de l'eau et il ne voyait plus rien alentour. Des fois même, de l'eau tombait du plafond et ça le faisait beaucoup rire.


Toutes ces nouveautés se succédaient à une allure vertigineuse qui étourdissait l'enfant de bonheur. Alors que six ans de Terre-Jumelle se déroulaient à l'accéléré sous ses yeux ébahis, deux cycles seulement s'écoulaient pour lui ; l'équivalent d'une journée et d’une nuit atlante. Il commença à avoir faim. Il s'était amusé comme jamais mais maintenant il voulait manger. Où était donc la borne nourricière la plus proche ? Comme il n'en voyait pas, il décida de retourner au Palais et se mit à nager vers ce qu'il croyait être la bonne direction.


Il lui fallut un nouveau cycle, soit presque quatre ans de Terre-Jumelle, pour comprendre qu'il était perdu. Car malgré ses efforts, rien n'avait changé autour de lui : de l'eau jusqu'à l'horizon, un plafond changeant et pas trace des dômes bien connus du Palais…


Alors, il sentit la solitude l'étreindre et un affreux sentiment d'abandon l'envahit. Comme n'importe quel enfant égaré, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il était fatigué, il avait faim, il voulait qu'on vienne le chercher pour le ramener à la maison. Une Dame-Mère ou une Accompagnatrice allait sûrement l'entendre, ou peut-être un Galant, un Page, ou qui sait, un Garde Noir ?


Vivant dans le présent comme tous les petits, il avait déjà oublié la menace de punition. Il suivrait même un Garde Noir.


*


Si tous les jeunes adultes habitant la Cité Magnétique connaissaient les beautés des paysages de Terre-Jumelle par les récits des anciens et les archives du Palais, aucun ne les avait jamais vues en réalité. Ce privilège leur était interdit.


Pourtant, ils en étaient originaires. Mais cela remontait à tant de cycles que l'on ne pouvait les compter. À cette époque, deux races peuplaient la planète Terre : les Atlantes semi-amphibies et les Lémures, terramorphes. Fondamentalement différents, ces peuples se livraient une guerre sans merci.


Les Lémures, ancêtres des humains actuels, jalousaient les Atlantes détenteurs du secret de l'immortalité. Et les Atlantes méprisaient les Lémures, pauvres créatures mortelles qu'ils considéraient au même rang que les vies animales.


Les affrontements inter-races auraient pu durer longtemps si le destin n'était venu mettre un terme brutal au conflit. Un soir, une nouvelle étoile était apparue dans le ciel nocturne. D'abord intrigués, Atlantes et Lémures comprirent vite ce qui les menaçait : cet astre brillant était un énorme météore que sa trajectoire errante menait droit vers la Terre. Il allait la percuter et peut-être la détruire ; les dommages seraient en tout cas considérables.


Oubliant la guerre, chacun songea à la sauvegarde de sa race. Les calculs des plus grands savants Lémures et Atlantes concordaient : il restait six mois environ avant l'inévitable collision.


Plus nombreux mais moins avancés techniquement, les Lémures choisirent de se disperser sur la Terre tout entière pour multiplier les chances de survie de l'espèce si la planète résistait au choc. Les Atlantes, eux, préférèrent jouer la carte de la science. Leurs plus grands cerveaux, qui travaillaient déjà sur les lois régissant l'espace-temps, bâtirent la première version de ce qui devint la Cité Magnétique. Blottie dans une bulle de l'inter-espace, la formidable structure se tenait en équilibre précaire dans une zone neutre entre deux dimensions. Elle tirait son énergie de certaines particules temporelles issues de la friction entre les dimensions, appelées chronophores.


En théorie, l'exil des Atlantes aurait dû être provisoire. Mais, dans cette situation d'urgence, les savants n'avaient pu mesurer tous les paramètres. Comment auraient-ils pu prévoir que ce nouvel équilibre instauré artificiellement allait si bien remplacer l'ancien, au point de ne pouvoir revenir en arrière…


Lorsque, plusieurs mois après la collision avec le météore, un petit détachement d'éclaireurs fut envoyé explorer la Terre dévastée, les sécurités du Polarisateur se mirent aussitôt à carillonner l'alerte maximale. Le nouveau métabolisme des Atlantes irradiés par les chronophores perturbait le champ magnétique terrestre. Pire même, cet afflux soudain de particules temporelles déstabilisait les composantes du noyau planétaire, menaçant de réussir ce que n'avait pu accomplir le météore : faire imploser la Terre.


Le groupe d'exploration fut rappelé d'urgence et, après d'autres essais, l'évidence s'imposa : le peuple atlante était condamné à vivre dans la Cité Magnétique. La Terre appartenait désormais aux Lémures survivants. Les Atlantes la nommèrent avec nostalgie Terre-Jumelle. Ils refusèrent cependant de croire leur exil éternel. Un jour, les savants trouveraient une solution et cet espoir les empêcha de couper tout contact avec la mère patrie. Malgré des risques qui restaient difficiles à évaluer, ils gardèrent ouvert le « pont magnétique » qui leur avait permis de fuir.


L'accident qui venait de survenir était le premier en son genre.


*


Comme elle avait chanté, Alison se trouvait légèrement en retard sur ses compagnons : elle n'avait encore bu que deux coupes de champagne. Aussi, pas une seconde elle ne douta de son ouïe lorsqu'elle perçut tout à coup, en surimpression des conversations, un bruit insolite en ce lieu mais bien reconnaissable : des pleurs d'enfant ! N'écoutant que son cœur de femme, elle ne chercha pas de logique là-dedans et s'écria :


– Taisez-vous ! Taisez-vous tous ! Écoutez…


Un silence surpris se fit dans le salon. Les trois hommes regardèrent Alison d'un air bizarre et se demandaient quelle mouche la piquait lorsque le son se reproduisit : une sorte de vagissement qui allait en diminuant.


– Il y a un enfant qui pleure ! lança Alison, tout agitée. Allons voir !


Elle s'élança sans réfléchir et les autres furent bien forcés de suivre le mouvement. Ils débouchèrent à sa suite sur le pont éclaboussé de lumière. Alison s'empara d'une paire de jumelles et se mit à courir vers la proue en scrutant l'immensité. Rien à l'horizon. La mer était déserte.


– Eh, attends, Alison ! Qu'est-ce qui te prend tout d'un coup ? dit Harry en lui saisissant le bras alors qu'elle repassait devant lui.


Elle se dégagea nerveusement en criant :


– Lâche-moi, ce n'est pas le moment. Il y a un enfant perdu quelque part. Il faut le trouver.

– Un enfant ? Ici, en pleine mer ? Mais arrête ! Tu vois bien qu'il n'y a pas un bateau dans le coin ! tenta de la raisonner son fiancé.


En pure perte.


– Vous avez entendu comme moi, non ? insista la jeune femme. Et si c'était le rescapé d'un naufrage accroché à un morceau d'épave ? Ça s'est déjà vu !

– Écoute Alison, intervint Bell, tout ce qu'on a entendu c'est une espèce de couinement. Ça peut être n'importe quoi : un cri d'oiseau, une poulie qui grince, je ne sais pas, moi.

– C'étaient des pleurs d'enfant ! J'en suis sûre ! affirma Alison avec une certitude inébranlable.


Ni son fiancé, ni Phil, ni Bell ne comprenaient cet entêtement qu'ils trouvaient stupide. Se tromper arrivait à tout le monde, surtout avec l'aide active d'un bon champagne. Ils ne voyaient aucune honte à l'admettre.


Harry, qui connaissait mieux la jeune femme et savait comment la prendre, chercha un compromis. Il ne voulait pas de dispute.


– Bon, admettons, concéda-t-il. Alors pourquoi est-ce que subitement on n'entend plus rien ?

– Le vent a dû tourner, suggéra Alison, soudain moins sûre d'elle car en effet, le cri ne s'était pas renouvelé depuis leur montée sur le pont.

– Quel vent ? Il n'y en a pas ! observa Phil en haussant les épaules.


Il réalisa à ce moment ce qu'il venait de dire et tous s'entre-regardèrent, la même pensée leur traversant l'esprit. Un instant auparavant, ils songeaient à réduire la voilure à cause de la force du vent… et voilà qu'il n'y en avait plus un souffle. Un calme plat comme jamais encore ils n'en avaient rencontré durant leur voyage s'était abattu alentour. Les voiles pendaient, inutiles. Le bateau était totalement immobile sur une mer devenue d'huile.


Puis, par enchaînement, ils remarquèrent qu'un étrange silence régnait autour d'eux. Depuis quand ? Impossible à dire. En tout cas, on n'entendait plus aucun bruit. Ni celui du vent, puisqu'il était tombé, ni non plus le clapotis de la mer contre la coque ou tout autre de ces incessants grincements ou craquements habituels sur un bateau.


Juste ce silence total, inquiétant, irréel.


*


À part cette angoisse grandissante au fond de ses yeux d'or, la femme paraissait impassible. Assise sur son trône de corail entrelacé, elle semblait une statue marmoréenne. La grande Salle du Conseil était pleine de monde mais on aurait entendu une mouche voler, si de tels insectes avaient existé dans la Cité Magnétique. Tous les assistants avaient les yeux braqués sur leur souveraine. Ils attendaient.


Les têtes se tournèrent soudain vers un Atlante de haute stature qui entrait d'un pas majestueux. Il traversa les rangs en silence, le front soucieux, ses prunelles d'argent fixant le sol. Une attitude peu protocolaire… Arrivé devant le trône, il se reprit et chercha le regard de la femme.


– Mon époux, a-t-on retrouvé l'enfant ? lui demanda-t-elle aussitôt, sans que son visage fin ne trahisse la moindre émotion.


À cette question devenue rituelle, l'homme fut forcé de faire la même réponse qu'un peu plus tôt :


– Pas encore, ma mie.


Pour la première fois depuis la disparition de l'enfant, il sembla sortir de la carapace d'indifférence feinte que lui imposait l'étiquette et ajouta, un ton plus bas :


– Cela fait trois cycles pleins… Si nous attendons encore, le point de non-retour sera atteint. Il faut donner l'ordre, ma mie.


Suspendue à la décision de la souveraine, l'assistance ne soufflait mot. La femme se leva avec une lenteur calculée. Ses yeux dorés parcoururent la foule d'un mouvement circulaire, puis elle trancha sans appel :


– Non. Nous ne sacrifierons pas l'enfant tant qu'il existera encore une chance, même infime.


Pas un murmure ne s'éleva pour commenter le jugement, mais la fierté se lut sur tous les visages. Jamais un Atlante digne de ce nom ne reniait les principes fondamentaux de sa race, quel qu'en soit le prix à payer. Et la vie d'un jeune de premier stade était plus précieuse que tout.


Chez les Atlantes, les enfants étaient peu nombreux par nature. Une naissance pour environ 100 000 chez les Lémures. Cela était compensé par leur immortalité relative. Mais ils n'acquéraient cette immortalité qu'à partir du second stade de leur développement, soit la préadolescence. C'est pourquoi le premier stade était considéré comme l'étape clé durant laquelle les enfants, vulnérables et sans défense, devaient être protégés contre tous les périls. Ils représentaient l'avenir.


Certaine de l'approbation de ses sujets, la femme se tourna vers un dignitaire placé à sa gauche, donc de la caste des Scientistes, et lui dit :


– Nous allons envoyer sur Terre-Jumelle un neuro-détecteur accordé sur les ondes de l'enfant. C'est notre dernier espoir de le sauver, et notre Cité avec lui. Scientiste, préparez le lancement immédiat.


L'homme interpellé, un Scientiste Prime chargé des régulateurs d'énergie des Polarisateurs, objecta aussitôt :


– Mais… Vénérée… l'équilibre est rompu ! La sonde ne fonctionnera pas avec des courants aussi instables…

– Il faut qu'elle fonctionne ! répliqua la femme intraitable. Nous devons récupérer l'enfant avant le prochain cycle. Si vous échouez, si nous devons l'abandonner ou recourir à la migration vers le Néo-Monde par la faute de votre incompétence, le voyage se fera sans vous. Votre Empreinte sera effacée.


Le Scientiste blêmit sous la terrifiante menace. C'était le pire châtiment qu'un Atlante pouvait se voir infliger. Il n'était appliqué qu'en cas de crime contre la race et, dans les faits, on n'avait pas effacé d'Empreinte depuis bien avant la création de la Cité Magnétique.


Si cela arrivait, le Scientiste ainsi que tous les membres de sa famille jusqu'à la troisième génération d'ascendants et de descendants seraient passés au convertisseur. Puis leur Empreinte Existentielle serait effacée du Livre Génétique pour qu'on oublie jusqu'à leur souvenir. Seuls les enfants de premier stade, dont la vie était sacrée, seraient épargnés et confiés à d'autres familles après reconditionnement et apposition d'une nouvelle Empreinte.

Conscient du regard des autres, le Scientiste chercha à garder sa dignité malgré le choc éprouvé. Raide et grave, il s'inclina devant sa souveraine et énonça d'une voix restée ferme :


– Empreinte vaut Devoir, Vénérée.


Par cette formule archaïque, plus utilisée depuis des milliers de cycles mais que chaque Atlante connaissait depuis sa plus tendre enfance, il signifiait sa soumission à l'implacable sentence. Il allait se retirer en toute hâte, stimulé par la menace qui planait sur sa famille, lorsqu'un Garde Noir entra en courant. Il s'agenouilla devant le trône et, tout essoufflé, annonça :


– Vénérée, le Polarisateur est entré en phase d'aspiration spontanée !


La nouvelle fit sensation. Peut-être la chance allait-elle permettre de ramener l’enfant ? La Cité serait alors sauvée et l'exil aventureux vers le Néo-Monde évité.


Toute la Cour se précipita à la suite du couple royal vers la Salle d'Équilibre.


*


– Qu'est-ce qui se passe ? dit Alison Dandridge comme pour elle-même.


La gorge serrée, elle avait parlé pour exorciser sa peur de l'inconnu, mais le résultat de sa tentative ne fit qu'augmenter l'effroi de tous. La voix qui sortit de sa gorge, sa voix si limpide, si mélodieuse, lui sembla appartenir à une autre tellement elle s'était ternie, éteinte, vidée de toute substance. Une voix morte.


Pâle et défaite, Alison dévisagea tour à tour ses compagnons sans oser rouvrir la bouche. Elle n'obtint d'ailleurs aucune réponse à sa question.


Phil finit par réagir en premier. D'un geste dont les autres ne comprirent d'abord pas la finalité, il saisit un mousqueton d'acier qui pendait au bout d'un cordage. Puis, après une légère hésitation, il le cogna contre le garde-corps de métal du voilier. Rien. Il crut qu'il avait mal visé et réessaya. Tout le monde vit bien les deux pièces métalliques se heurter mais le choc ne produisit pas le plus petit son.


Tous quatre se regardèrent à nouveau. Une inquiétude diffuse pointait dans tous les regards. Finalement, Phil se força à prendre la parole :


– L'un de vous a déjà entendu parler d'un truc comme ça ?


Comme tous s'y attendaient plus ou moins, sa voix avait une résonance absolument identique à celle d'Alison. Les autres firent non de la tête, comme répugnant à parler dans ces conditions. Ce fut finalement Alison qui osa à nouveau :


– Pourquoi est-ce qu'on s'entend parler comme ça et qu'on n'entend rien d'autre. Ce n'est pas normal…

– Parce que tu crois qu'il n'y a que ça d'anormal ? grommela Harry.


Cette conversation monocorde faisait un étrange effet à tous, mais on s'y habituait. On avait besoin de communiquer et c'était mieux que rien.


– Ce doit être un phénomène météo, hasarda Bell, pas plus rassuré que ses amis. Des fois, il se passe des trucs bizarres. On est peut-être sans le savoir entré dans l'œil d'un cyclone ?


L'explication aurait pu être plausible mais Harry se contenta de lever les yeux vers le ciel, d'un bleu pur jusqu'à l'horizon, où brillait toujours un soleil de feu. Sans commentaire.


– Il vaut mieux rentrer à l'intérieur et attendre que ça passe, suggéra Alison. On ne sait pas si c'est dangereux…


Elle n'avait pas achevé de parler que les vibrations commencèrent. D'abord tout juste perceptibles, elles se mirent bientôt à secouer le voilier d'un frémissement continu. Le pont devenait de plus en plus instable et chacun se cramponna où il pouvait. Cette nouvelle manifestation était d'autant plus impressionnante qu'elle se déroulait toujours dans ce silence de mort qui secouait les nerfs.

Harry, qui regardait autour de lui avec angoisse, leva à nouveau les yeux vers le ciel. Il changea instantanément de figure, le souffle coupé, et réussit à haleter :


– Mon Dieu… Qu'est-ce que c'est que ça…


Sa voix n'avait pas porté plus qu'un simple murmure mais son expression alerta les autres. Tous suivirent son regard et la vision d'épouvante les glaça. Alors que la luminosité n'avait pas baissé d'un iota, que rien ne les avait alertés, le soleil avait tout bonnement disparu. À sa place, une immense boursouflure couleur de plomb, à peu près circulaire, s'ouvrait comme une blessure aux bords flous et changeants. Un cancer d'un gris opaque qui aurait grignoté cette partie du ciel. Cet impensable phénomène, traversé d'éclairs bleuâtres, donnait l'impression de tournoyer sur lui-même à une vitesse démentielle. Ça ressemblait à une gigantesque trombe et, au fur et à mesure que cette chose approchait de la surface, la mer se mit à bouillonner autour du voilier. Le bateau, qui avait jusque-là vaillamment supporté les vibrations, amorça un lent mouvement tournant ayant pour centre giratoire son mât principal.

Paralysés par une terreur sans nom, les quatre amis ne pouvaient quitter des yeux cette monstrueuse déchirure. À part les éclairs bleus qui en zébraient le pourtour en dégageant une puissante odeur d'ozone, ils ne voyaient rien d'autre que ce gris uniforme que l'œil ne parvenait pas à pénétrer. Que se cachait-il derrière ce brouillard tourbillonnant ? Sur quel néant ouvrait-il son siphon titanesque ?


Alison pensa qu'ils allaient tous mourir et cette idée l'aida à réagir. Elle était la plus proche du poste de pilotage et vit là leur salut possible. Luttant contre la force centrifuge de plus en plus violente qui la plaquait à la rambarde, elle réussit à atteindre la cabine. Elle prit pied à l'intérieur, étourdie par cet incessant mouvement giratoire. En deux secondes, elle s'empara de la radio et enclencha la fréquence d'urgence sur le canal de secours. La balise automatique se mit aussitôt à lancer un SOS tous azimuts. En vain, puisque le phénomène qu'ils subissaient déchaînait des forces magnético-électriques considérables qui brouillaient toutes les ondes radio. Mais cela, Alison l'ignorait.


Au dehors, tout s'accélérait. Le tourbillon était devenu si puissant qu'il commença à créer une poche de vide en son centre, qui déclencha un irrésistible courant ascendant. Le premier, Bell lâcha sa prise et fut emporté par cet aspirateur de cauchemar. Phil fut la seconde victime. C'est en voyant Harry soulevé par cette force et sur le point de s'envoler à son tour vers l'inconnu qu'Alison sortit de son abri pour tenter d'aider celui qu'elle aimait. Funeste réflexe qui lui valut d'être entraînée avec lui.


Le bateau lui-même commençait à s'élever dans les airs en tournoyant comme une toupie lorsqu'un sifflement assourdissant brisa le silence. Et tout cessa d'un coup. Le voilier retomba d'environ deux mètres de haut et se retrouva voguant sur une mer peu agitée, poussé par un vent de force 4 qui aurait nécessité de réduire la voilure. Le temps était au beau et le soleil brillait. On entendait craquer les cordages et les boiseries du bateau blanc qui filait en aveugle sur la mer déserte.


Dans la cabine de pilotage, la balise automatique émettait sans répit son appel à l'aide, mais il n'y avait plus personne à secourir à bord.


*


Le flux magnétique généré par le Polarisateur était capricieux. Ses courants internes restaient bien souvent une énigme pour les savants Atlantes qui n'en avaient domestiqué qu'une infime partie : celle qui servait à tenir la Cité Magnétique en équilibre entre les dimensions. Pour le reste, on en était réduit aux hypothèses. Pourquoi, par exemple, sous l'influence de cycles totalement aléatoires dont la fréquence échappait apparemment à la logique, des perturbations naissaient-elles tout à coup spontanément dans le tunnel en phase avec Terre-Jumelle ? Mystère.


Cela venait de se produire lorsque la souveraine Atlante et sa suite arrivèrent dans la Salle d'Équilibre.


Le phénomène cessait toujours de lui-même, aussi mystérieusement qu’il avait débuté, mais ne restait jamais sans conséquences. Les distorsions dans le tunnel agissaient à la manière d'une pompe aspirante et ramenaient divers objets insolites provenant de Terre-Jumelle. On avait même réceptionné des Lémures, blessés ou rendus fous par la peur, parfois morts.


Les objets inertes étaient intéressants à étudier pour connaître les progrès technologiques des Lémures, mais ces derniers étaient dans tous les cas indésirables ici. Même si l’on savait que le souvenir du conflit s'était effacé depuis longtemps sur Terre-Jumelle, au fil des générations successives, la vieille haine était toujours vivace au cœur de nombreux Atlantes qui avaient connu l'Ancienne Guerre et l'Exil.


Ce n’était pourtant pas la principale objection à la présence des Lémures. Sitôt que le flux du Polarisateur s’inversait et les ramenait dans la Cité, ils étaient contaminés par les chronophores et ne pouvaient plus être renvoyés chez eux, sous peine de rencontrer le même problème qu'avec l'enfant… Et on ne voulait pas de ces semi-animaux agressifs, bruyants et indisciplinés dans la Cité où l'ordre régnait en tous lieux.


Pour cette raison, la femme, l'homme et toute la Cour atlante firent grise mine lorsqu'ils virent quatre silhouettes lémures apparaître dans le flot d'énergie en même temps que de nombreux objets. La tentation fut forte de les empêcher de pénétrer ici, seulement c’était impossible. On ne pouvait inverser le flux tant que le Polarisateur fonctionnait et dès qu’il s’arrêterait, les intrus seraient aussitôt contaminés. La femme prit donc la seule décision possible :


– Dirigez l'inerte vers la salle de stockage périphérique et le vivant vers le récepteur organique.


Le technicien s'exécuta et le récepteur se mit à bourdonner. Son plateau s'illumina puis une partie du flux magnétique s'y déversa et cracha quatre Lémures – trois mâles et une femelle – qui tombèrent lourdement sur la plate-forme. Le Polarisateur se mit alors en veille et son ronron familier resta le seul bruit perceptible.


Immobiles, les Atlantes toisaient les Lémures avec un mépris non dissimulé. Mais chacun cachait au fond de lui l'immense déception ressentie en réalisant que l'enfant n'avait pas été aspiré avec eux. La menace restait entière.


*


Sans transition, Alison et ses amis se retrouvèrent à quatre pattes sur une surface solide, plane et lisse. Après l'éprouvante aventure qu'ils venaient de vivre, emportés par cette trombe qui les avait secoués comme le tambour d'une machine à laver géante, ce calme soudain les surprit. Ils mirent plusieurs secondes à retrouver leurs esprits.


Harry, le premier, osa lever la tête mais son cerveau refusa d'abord d'admettre ce que ses yeux voyaient autour de lui. Il se tourna vers ses camarades en tremblant et lut dans leurs regards qu'ils avaient vu la même chose que lui.


Ils se trouvaient tous quatre sur une plate-forme d'une matière inconnue, transparente comme du verre mais qui dégageait une certaine chaleur. Ce plateau semblait suspendu dans le vide entre deux énormes électrodes ; aucun câble de soutien n'était visible. L'ensemble se trouvait dans une salle immense, de plusieurs centaines de mètres carrés sans doute, encombrée de machines toutes plus bizarres les unes que les autres.


Pourtant, ce n'était pas ce fantastique décor qui avait tant choqué les quatre amis. C'était les gens autour d'eux. Car il y avait du monde dans cette salle ! Une foule uniforme, vêtue de tons neutres, immobile et silencieuse. Comme des mannequins de cire dont les regards étaient tous braqués sur eux. L'attitude impassible de cette foule était inhabituelle, anormale même, mais ce n'était pas cela le plus inquiétant : ce n'étaient pas des humains. Tout au plus des humanoïdes.


Les différences physiques semblaient minimes mais on ne pouvait pas les ignorer. La peau, tout d'abord. D'une jolie teinte de cuivre clair, elle paraissait très lisse, comme plastifiée. Puis il y avait les yeux, d'une couleur absolument magnifique : un or chaud pour les femmes, un bel argent pour les hommes. Le hic, c'est qu'il n'y avait pas d'iris et pas plus d'expression dans ces regards que dans celui d'un poisson. Du moins du point de vue d'un humain.


Mis à part ces caractères visibles, rien ne semblait différencier ces gens d'eux. Dans le silence le plus complet, les quatre « naufragés » s'entre-regardèrent. Puis, comme rien ne bougeait autour d'eux, ils commencèrent à se demander si ce qu'ils étaient en train de vivre était bien réel. N'était-ce pas plutôt un mauvais rêve qui avait débuté dans le salon du voilier et se poursuivait avec un réalisme effarant ? On avait déjà entendu parler de cas d'hallucinations collectives plus vraies que nature…


Alison décida que c'était leur cas et qu'il fallait seulement l'admettre pour parvenir à se réveiller. Elle dit à mi-voix :


– Je crois qu'on est en train de planer, les gars. On a bu trop de champagne, ou il était frelaté et on a des visions.


Ses trois compagnons approuvèrent d'un lent signe de tête, pas vraiment convaincus mais voulant y croire à toute force. La voix d'Alison en tout cas était redevenue normale.


– On a commencé à délirer quand j'ai cru entendre cet enfant pleurer et…


Elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase. La femme la plus proche, une beauté aux yeux d'or qui ressemblait à une Vénus et se tenait à quelques pas d'eux, s'anima soudain. Elle fit un pas en avant et coupa la parole à Alison :


– Quel enfant, Lémure ? Parle ! Que sais-tu de l'enfant ?


La stupeur avait cloué le bec autant à Alison qu'à ses amis. La terreur aussi. Ces gens étaient bien vivants, ce lieu bien réel ; ça n'avait rien d'un rêve… Paralysés, ils se trouvèrent bien incapables de répondre quoi que ce soit, bien qu'ils aient parfaitement saisi la question. La voix de la femme avait certes une sonorité étrange, très flûtée, sifflante, mais elle parlait leur langue. Devant le mutisme d’Alison, elle répéta :


– Je te somme de répondre, Lémure !


Seul le contenu de la phrase indiquait qu'elle s'impatientait car dans le ton, rien ne parut avoir changé. Au plus distinguait-on une vague modulation, tout juste perceptible.


L'homme qui se tenait aux côtés de cette femme lui parla alors, et cette fois aucun des quatre amis ne comprit un traître mot ; si l'on pouvait parler de mots. Il ne sortait de sa bouche qu'un sifflement fluide et continu aux intonations fluctuantes comme un chant d'oiseau. Un langage bien adapté à des êtres semi-amphibies sensibles aux ultrasons, mais totalement hermétique pour des oreilles humaines.


La femme fit un signe négatif de la tête et reprit à leur intention :


– Lémures, si vous refusez de parler, votre monde sera détruit et vous aussi mourrez. Dites ce que vous savez de l'enfant.


Le curieux manque d'intonation dans la voix de la femme n'incitait pas à prendre ses paroles au sérieux mais quel que soit le ton employé, c'était bien de leur mort dont elle parlait. Malgré la peur qui noyait ses idées dans une sorte de brume, une intuition souffla à Alison que la menace était à prendre au sérieux et elle souffla à ses compagnons d'infortune :


– On n'a rien à perdre… mieux vaut dire ce qu’on sait.


Sans attendre leur approbation, elle se tourna vers la femme qui la toisait d'un air indéchiffrable et, mal à l'aise sous son regard doré, lui dit :


– On naviguait au cap 140 quand tout à coup j'ai entendu un enfant pleurer. On était en pleine mer et je suis tout de suite montée sur le pont en croyant que c'était un naufragé à secourir, mais je n'ai vu personne.

– La distorsion temporelle, murmura la femme comme pour elle-même.


Elle regarda l'homme à ses côtés, échangea quelques sifflements avec lui, puis s'adressa à un autre qui se tenait à sa gauche. Ce dernier s'avança alors vers Alison et lui demanda :


– Quelles étaient vos coordonnées ?


Alison consulta Harry qui transmit de mémoire les derniers relevés.

Le groupe sembla alors se désintéresser d'eux. La femme fit un signe à deux hommes vêtus de noir qui se postèrent à côté de la plate-forme puis elle s'éloigna, suivie de tous les autres. Elle s'arrêta devant un appareil impressionnant et celui à qui Harry avait fourni les coordonnées se mit à pianoter sur un clavier de commande.


*


L'état-major atlante avait retrouvé l'espoir. Cette fois, grâce aux informations des Lémures, on avait les coordonnées exactes de la dernière position de l'enfant, à quelques degrés près. On ne travaillait plus en aveugle : on allait pouvoir lancer un boisseau de rayons tracteurs au-dessus de la zone indiquée et l'enfant serait forcément pris dedans. Il suffisait de quelques réglages.


Le Scientiste Prime chargé de cette mission sentit la menace qui pesait sur son Empreinte s'éloigner et c'est d'un cœur plus léger qu'il commença à paramétrer le tableau de bord. Il programma une marge d'erreur de 10 % et lança le processus. Dans moins d'une minute, l'enfant serait là.


*


D'Alison et de ses amis, aucun ne se méprit sur la fonction des deux humanoïdes en noir postés devant leur plate-forme : des gardes chargés de les surveiller, qui étaient peut-être armés. Aussi, ils évitèrent avec soin tout mouvement pouvant être mal interprété. La peur était toujours en eux, boule glacée leur rongeant le ventre comme une bête vivante.


Bell, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le début, chevrota soudain :


– Dites, qui sont ces gens ? Où est-ce qu'on est ? Pourquoi est-ce qu'ils nous appellent Lémures ?

– Si on le savait… soupira Phil.

– Mais qu'est-ce qu'ils nous veulent ? Pourquoi ils nous ont enlevés ? Vous croyez qu'on pourra rentrer chez nous ? insista Bell avec une angoisse perceptible.


Il semblait au bord des larmes. Phil se contenta d'une moue dubitative. Il n'avait pas de réponse, les autres non plus et la conversation retomba. Serrés l'un contre l'autre dans un réflexe de protection illusoire, tous quatre tournèrent les yeux vers les humanoïdes. Ils frissonnèrent sous les regards vides de toute expression des deux Gardes Noirs qui les surveillaient. Comment savoir ce qu'ils pensaient ? Mais peut-être valait-il mieux pour eux ignorer le sort que ces êtres leur réservaient…


*


L'enfant récupéré, consolé, nourri… et puni, la vie pouvait reprendre son cours normal dans la Cité Magnétique. Pour les habitants de Terre-Jumelle, cependant, il faudrait encore plusieurs de leurs années-référence, peut-être même des décades, pour que les conséquences des perturbations magnétiques disparaissent entièrement. Aux Lémures de prendre patience ; on ne pouvait rien pour eux, même si on l'avait voulu. Chaque peuple devait affronter seul son destin.


Ceci dit, personne n'oubliait qu'on avait frôlé la catastrophe de justesse et qu'on n'avait pu désamorcer le processus que grâce à ces Lémures ramenés par hasard. C'était ennuyeux car cela posait un problème de conscience à la souveraine Atlante autant qu'à ses pairs.


D'ordinaire, la destination des Lémures qui échouaient ici était toute tracée. Puisqu'on ne pouvait les renvoyer chez eux et qu'on n'en voulait pas dans la Cité Magnétique, ils allaient alimenter les viviers des laboratoires pour la réalisation d'expériences in vivo sur les mammifères. En effet, pour les Scientistes, les Lémures représentaient une alternative intéressante aux cultures in vitro car il n'existait pas de vie animale dans la Cité. Étant des créatures de rang inférieur, leur utilisation ne posait aucun problème éthique, hormis bien sûr celui d'éviter toute souffrance inutile. Exactement comme l'expérimentation animale sur Terre-Jumelle mais sans les dérapages.


Cependant, ces quatre Lémures-là avaient permis de sauver la Cité et les Atlantes n'étaient pas les êtres dénués de cœur que les apparences laissaient supposer. Si leur stricte éducation, et surtout l'étiquette, leur interdisaient toute manifestation émotionnelle en public, ils ressentaient des sentiments. Pas humains, mais comparables. Face à ces Lémures par exemple, ils se trouvaient dans l'état d'esprit d'un humain refusant de sacrifier un animal familier dont l'intervention l'aurait sauvé.


Malgré la pression des Scientistes, qui se référaient aux coutumes ancestrales pour décider du sort des Lémures, une mesure d'exception fut décrétée par la souveraine après consultation de tous ses pairs : ces quatre-là seraient admis au sein de la Cité. En résidence étroitement surveillée, ils y finiraient leur temps de vie naturel dans les meilleures conditions qu'il serait possible de recréer pour eux, après avoir bien sûr été stérilisés pour éviter toute prolifération indésirable.


Ce problème aussi étant réglé au mieux, la femme quitta enfin le Conseil en faisant un signe imperceptible à son époux. Après ces cycles difficiles, cette tension, ils avaient besoin d'intimité. Ils se retirèrent dans leurs appartements tandis qu'on emmenait les Lémures dans leur nouveau logis.


*


Grâce au signal de détresse émis par la balise du voilier, les secours arrivèrent sur place rapidement. Ce fut malheureusement pour constater que ce lieu maudit entre tous avait englouti quatre nouvelles victimes, à rajouter à une liste déjà trop longue.


Le mystère du Triangle des Bermudes ne serait sans doute jamais éclairci.


*


 
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   socque   
3/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Mine de rien, et malgré le caractère foncièrement aléatoire et sporadique des éléments rapportés de Terre-Jumelle dont ils disposent, les Atlantes nous suivent de très près : non seulement ils parlent la langue terrestre (toutes probablement, pourquoi particulièrement celle des quatre amis ?), mais ils savent parfaitement à quoi correspondent des coordonnées de navigation ! Je salue aussi la présence d'esprit de Harry qui, en pleine panique, se souvient sans hésitation des dites coordonnées...

Blague à part, j'ai pris plaisir à ma lecture, j'ai trouvé l'histoire divertissante, dans l'ensemble bien ficelée malgré les deux trois faiblesses scénaristiques que j'ai cru relever, et l'écriture à la fois efficace et de bonne tenue. Tout est bien qui finit bien, j'espère que les Atlantes, à l'avenir, sécuriseront mieux leur salle au Polarisateur.

   Charivari   
6/2/2021
Salut!

Un long texte, mais captivant, en tout cas moi je me suis vraiment laissé submerger.

Tout d'abord c'est vraiment très bien écrit. Je salue particulièrement ce sens du rythme et du suspense. On se laisse vraiment entraîner.

Petit bémol peut-être : j'ai trouvé le va-et-vient entre les deux mondes, entre celui des atlantes et le bateau sur les Caraïbes, au début un petit peu forcé, ça ne perturbe pas la lecture, mais on sent un peu trop l'artifice. Ceci dit la compréhenson n'en pâtit pas du tout.

Pour ce qui est du fond: de la fantasy, sans autre prétention que celle de faire voyager notre imaginaire. Le mythe des Atlantes revisité, c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleures soupes, et le résultat est très réussi.

La chute, excellente, et le must, c'est que je ne m'y attendais pas, alors que tout indiquait cette zone du globe et ses mystères.

   Malitorne   
8/2/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
L’histoire est bien écrite, de ce côté il n’y a rien à dire. Les évènements s’enchaînent avec logique et l’ensemble ne manque pas de cohérence. Le mythe de l’Atlantide avec un soupçon de science-fiction, le tout ramené au mystère du Triangle des Bermudes.
Maintenant je trouve que ça s’adresse davantage à un public adolescent, friand de ce genre fantastique naïf et peu regardant sur la crédibilité. On avale tout sans se poser de question, sans relever l’aspect farfelu des mondes évoqués, des personnages et des techniques. Un conte qui ne s’encombre d’aucune assise scientifique et me laisse donc de côté, tant l’imaginaire porté à son paroxysme ne parvient à m’intéresser. Je l’ai déjà dit plusieurs fois, j’ai besoin de croire à un un récit, au moins un élément qui puisse m’embarquer.

   Alfin   
8/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je suis peut-être un peu naïf mais pour moi cette nouvelle fonctionne très bien, un vrai sujet, une explication de mystères persistants... Une nouvelle SF qui à tout pour séduire.

Un petit bémol pour les transitions entre les deux mondes au début de l'histoire, selon moi, ce point devrait être retravaillé, elles sont trop abrupte.

Je retiens surtout le plaisir de voguer dans l'imagination de l'auteur qui est comme toujours généreuse.

Bravo Animal et merci pour ce beau voyage en Atlantide

   Ombhre   
9/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Animal,

j'ai beaucoup aimé ce texte dont l'écriture rapide a su me séduire et m'emporter jusqu'au bout. Les évènement s'enchainent bien, le explications fournies sont sommaires mais suffisantes, le scénario bien construit. Et quelle belle idée que de fournir ainsi une légende de plus au triangle des Bermudes !
J'ai relevé deux points du scénario qui m'ont laissé sur ma faim: le personnage de l'enfant qui n'apparaît sur Terre que pour disparaître ensuite sur Terre Nouvelle, sans aucune interaction avec les personnages du bateau, et le fait que les Atlantes parlent notre langue (en tout cas celles des malheureux navigateurs). Mais ce sont des remarques mineures, et votre texte m'a beaucoup plu.

Bref, une belle nouvelle dans l'esprit de celles de A. Clarke ou T. Sturgeon.

Merci pour le partage.
Ombhre.

   hersen   
9/2/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
C'est la fin qui me fait adhérer à l'histoire, presque comme un soulagement que je trouve un lien de ce mystère réel (enfin, si on veut), mais je trouve néanmoins que la construction de ce monde parallèle est un peu trop lisse.
J'ai vraiment aimé que le déclencheur soit la faute d'un gosse, et qui a donc des conséquences finalement habituelles, comme chez nous j'allais dire, sauf qu'ici, on remue ciel et mer pour le retrouver au lieu de ciel et terre et qui, comme parfois, tournent au cauchemar.
Je ne suis pas spécialement convaincue par l'équipage, je ne sais pas trop pourquoi, mais ils ne font pas trop "marins".
Il ne suffit pas seulement de les poser sur l'eau et de leur faire donner leur position. Un marin "sent" la mer, dans tous les sens du terme, et je n'ai pas trouvé ici que ce soit très fortement décrit. Je n'ai pas trouvé de "densité" à l'équipage qui s'est aventuré dans une zone pas spécialement réputée facile.

J'ai trouvé, pour cette histoire relativement longue pour le site (ce qui n'est en aucune façon un défaut, je préfère le préciser) s'installe trop dans un ronron, une régularité, un coup un monde, un coup l'autre, qui empêche une dynamique, un sursaut de temps à autre; un sursaut, oui, voilà ce qui m'a manqué de temps en temps.

Merci pour la lecture.


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