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Réalisme/Historique
AnnaPanizzi : Dieu est une vitre
 Publié le 20/04/22  -  20 commentaires  -  16113 caractères  -  322 lectures    Autres textes du même auteur

Un pique-nique en demi-teinte à Central Park.


Dieu est une vitre


Printemps 1947


— Lilly, attrape ça !


Je me retrouve les bras chargés d’une volaille bien grasse, manquant de culbuter en avant sous le poids de la bête.


— Je voudrais t’y voir !


Charlie se marre tandis que je retrouve mon équilibre.

Mai est arrivé. Dès les premières chaleurs du printemps, deux dimanches par mois, l’équipe du restaurant franchit l’East River pour aller pique-niquer à Central Park. Les sandwiches au pastrami, les caisses de bière dans la glace, les épis de maïs, les deux grosses bourriches d’huîtres de la baie, nappes, serviettes et vaisselle, tout est déchargé du pick-up de Charlie, notre pianiste, une vieille Plymouth Fargo vert wagon.


— On va se poser ici, annonce Trisha, la femme de Charlie, en nous désignant une belle étendue de gazon sur Upper Park.

— De toute façon, j’irais pas plus loin, dis-je en jetant le volatile au sol. Mon épaule a rendu l’âme…


Pendant que nous installons notre petit campement, Charlie m’explique qu’au siècle passé, Central Park n’était qu’un vaste marécage de boues puantes où les clochards élevaient des chèvres et des porcs. Ça a changé. En bien, j’imagine. Le maire a fait planter de l’herbe et des acacias, la lumière venue des lointaines Laurentides passe à travers les feuilles, c’est joli, ça mériterait d’être peint. On a aussi réparé les anciens ponts sur les lacs qui ne tenaient plus que par quelques clous et une prière, puis asséché les derniers marigots. Les jeunes femmes de Nouvelle-Angleterre, fleurons de la high society, peuvent désormais poser leurs délicats fessiers sur l’herbe tendre sans risquer la souillure. Leurs robes onéreuses seront épargnées. Ces demoiselles viennent au park comme on va à confesse, gandines, lustrées de la pointe des chaussures aux cheveux. Regroupées en grappes chuchotantes, elles mangent de la salade de homard en lisant John Dos Passos sous les tulipiers de Virginie en fleurs, tandis que leurs éventails de papier de soie chassent les moucherons. Elles s’alanguissent, elles pensent s’encanailler, elles gloussent en nous regardant en oblique avec des sourires de missionnaires. Elles sont comme les marguerites, jolies mais quelque peu nauséabondes. En d’autres temps et d’autres lieux, ce n’est pas l’envie qui m’aurait manqué d’aller distribuer des beignes sur leurs museaux fardés. Ici, je m’en contrefiche, on parle fort, on rit bruyamment parce que le silence nous déteste. En robes et pantalons de denim, bottines trouées ou rapiécées, nous dévorons sans manières les huîtres de la baie et le pastrami que fait Sylvio en haut de Crescent Street, le meilleur de tout le Queens. Malgré ma maigreur relative, je mange tant et plus, sous les yeux parfois effarés de ceux et celles qui partagent mes pitances.


Car ils ne savent pas.


Big Gus, notre boss, ouvre les coquillages à une vitesse impressionnante, on a presque du mal à suivre la cadence. On les asperge de jus de citron et de poivre. Il m’a fallu du temps pour apprivoiser les huîtres. La première fois, j’ai failli dégobiller comme si j’avalais ma propre morve. Quand j’ai vu le prix de la douzaine à la criée de Gibbs Point, je ne me suis pas avouée vaincue ; si on tombe de bicyclette, il faut remonter tout de suite ! disait Bubby Mirel, ma grand-mère maternelle. Et puis on s’habitue, on s’habitue à tout, même aux coups de schlague que nous recevions dans les jambes lorsque nous n’allions pas assez vite pour ramasser les patates à Sobibor, mon premier camp. Aujourd’hui, je pourrais m’en faire exploser la sous-ventrière. Les bestioles flasques descendent à la bière Pabst. Il y a un ruban bleu accroché au goulot des bouteilles. American Pride. C’est de la pisse d’âne, mais ça coule joyeusement derrière nos cols, c’est glacé, c’est tout ce qui compte. La dinde que Trisha a plumée hier soir est empalée sur une tige de ferraille, elle rôtit doucement entre les pierres. Avec ce vent de sud, les narines vont frémir jusqu’au Bronx. L’aînée des quatre filles de Charlie, Betty, grille les épis de maïs dans les braises et les arrose avec la graisse de la volaille. Elle a le corps souple comme une badine et les cheveux raides de sa mère. Je me demande comment les belles métisses font l’amour. L’orgie se termine invariablement par des cubes de guimauve roussis au feu. C’est insipide et ça colle aux dents, pour autant je ne dis à personne que j’ai l’impression de manger mes semelles. Ils aiment tellement ça.


Le son d’une trompette fait s’envoler les canards du lac. En ce printemps chaud de 1947, les jazz bands nègres ont investi Central Park. La jeunesse américaine gambille au son de Glenn Miller et de Louis Armstrong. « Ces culs blancs ont la nostalgie du Tin Pan Alley », m’avait un soir confié le pianiste alors que nous fermions le restaurant. Je n’ai pas eu l’à-propos de lui demander ce que c’était. La semaine dernière, j’ai décidé de lui faire plaisir. Sur la 42e Rue, il y a un marchand de disques, un mec délabré qui détient un stock ahurissant de cires du monde entier. J’y ai dégotté quelques enregistrements de Jean Sablon et de Charles Trenet. Il paraît que le « fou chantant » habite la ville, qu’il se serait enfui d’Europe, soupçonné par la commission d’épuration d’avoir pactisé avec Vichy. Ça n’intéresse personne à New York. Moi non plus. L’important, c’est de gambiller pour piétiner Hitler et Hiroshima. Il faut jouer des hanches et repousser le spectre de la menace communiste, taper de la patte et arborer le masque du mime joyeux. Charlie s’est mis à apprécier mes chansonnettes de France. Avec cette espièglerie qui lui va si bien, il glisse parfois quelques notes de Douce France et de Vous qui passez sans me voir au beau milieu des standards américains. Je pense que c’est sa manière de me rendre hommage. J’ai d’ailleurs fait tache d’huile en convainquant le boss de mettre quelques plats français à la carte. Des choses simples : de la blanquette, du parmentier, des pieds-paquets. Sue, l’autre serveuse, dit que c’est juste parce qu’il a le béguin pour ma pomme. Moi, je pense plutôt que je possède un pouvoir de persuasion qui ramènerait un arbre tordu par le gel à la raison. Deux ans et sept mois dans les camps de la mort nazis, ça vous forge la détermination. Pour peu que vous en ayez une. J’en ai vu tant et tant baisser les bras et tout accepter. Tout accepter jusqu’à en perdre raison et honneur. Non, je pense que Sue est simplement jalouse. Je pense aussi que le boss m’aime bien derrière sa fausse bougonnerie permanente. Je pense trop aujourd’hui.


— Quelle journée superbe, dis-je à voix haute juste pour dire quelque chose.


Les lèvres tachées du jus de framboises de ses knödels, la petite Nancy me retourne le sourire d'une fillette de six ans, une ravissante et touchante grimace édentée. Elle m’a à la bonne. Cette grimace berchue me force à regarder le sol, peut-être parce que j’ai moi aussi un jour été comme elle. Innocente. Pas encore de lourdeur dans les jambes ni dans le cœur, elle sera irrésistible dans quelques années, peut-être même encore plus belle que sa grande sœur. Pour le moment, elle m’assène quelque chose qui me laisse interdite comme deux ronds de flan :


— Tu sais, tante Lilly, ze crois en Dieu.

— C’est pas plus bête qu’autre chose, lui dis-je, ne sachant pas vraiment quoi répondre.


Je vois dans ses yeux combien elles sont agaçantes, ces platitudes d’adultes posées par ceux qui désirent étouffer un débat dans l’œuf. Ce qui ne l’empêche pas de revenir à la charge.


— Mais ze pense que c’est pas lui, le père de Zézus…

— Que veux-tu dire ?

— Pasque Dieu, c’est du verre. Ça peut pas faire des enfants.

— Tu m’en diras tant !

— Bin voui. Le révérend Brown, il dit que Dieu est invisible.

— Il paraît.

— Les mousses ne voient pas les vitres, alors elles se cognent dedans.

— C’est vrai.

— Tu as compris ?

— J’essaye.

— Les mousses, elles savent pas que les vitres, c'est de l'air dur, donc elles croient que les vitres, c'est Dieu, et elles veulent le rezoindre. Dieu, c’est du verre et quand on meurt, il ouvre la fenêtre pour qu’on aille au ciel. Mais pas aux mousses, pasqu’elles ont pas d’âme.


La gamine trace un geste courbe et évasif comme pour simuler le vol d’une mouche et appuyer son étrange théorie juvénile. C’est tellement attendrissant. Je me souviens du jeune Franz, le plus gentil de nos garde-chiourme de Ravensbrück, qui disait que de tuer des bébés juifs à la baïonnette, ce n’était pas plus difficile que de noyer des chatons, horrible et à la fois fascinant. Ses grands yeux bleus un peu embrumés, il affirmait qu’il fallait leur enlever la vie avant qu’elle n’ait de l’éclat. Après, ça fait mal. Franz, il voulait me sortir du camp et me marier après la guerre. Je crois qu’il n’avait pas toute sa tête. Ils l’ont envoyé en Russie, nous ne l’avons jamais revu.


Les grandes nappes sont repliées, les gamins s’égayent pour aller jouer, les adultes s’allongent pour deviser du temps qui passe et d’anecdotes plaisantes. Je m’étends à mon tour sur le gazon, l’estomac débordant, un peu éméchée et alanguie. Je délace mes bottines pour profiter du contact avec le tapis vert. J’écoute distraitement les palabres de mes compagnons en mimant la somnolence car je n’ai rien d’agréable à leur rendre. Aucun souvenir heureux. Je les envie. C’est devenu ma famille, la seule que je n’ai jamais eue en dehors des filles de Ravensbrück, avant je ne me souviens plus. Ils sont comme les coquelicots, un peu sauvages, mais qu’importe le terrain, ils reviennent. Ils m’ont prise sous leurs ailes sans aucun jugement ni défiance tout comme les clients du Folklung, le restaurant de la 23e Rue où je travaille. Pour la plupart, ce sont des employés des classes moyennes de Sunnyside et de Greenpoint qui viennent pour les clams farcis, les beignets de crevettes à la sauce pimentée, la fameuse tarte aux airelles de Sue, ainsi que nos tarifs confortables. Un repas complet pour un dollar et cinquante cents, ils ne trouveraient pas ailleurs, même dans les pires gargotes du Queens. Épaules voûtées et étroites, mains sans cals et bouches qui s’abstiennent de laisser passer la moindre aigreur, ils jacassent de baseball ou plaisantent sur les grèves que l’administration Truman n’arrive pas à endiguer. Ils s’essuient la bouche avec précaution et laissent passer de petits rires discrets. Ils ne lèvent que rarement les yeux de leur assiette. Ça me convient. Je suis Lilly, la petite serveuse efficace et toujours souriante, ils n’ont pas besoin de me connaître davantage.


Car je ne veux pas qu’ils sachent.


Les yeux dissimulés sous l’ombre de mon chapeau de paille, j’observe un colibri qui butine une jacinthe, il est presque immobile dans son vol, comme mes pensées du jour. Un chenapan poursuit sa camarade de jeux pour l'éclabousser avec sa timbale d'eau. Celle-ci pousse des cris perçants de souris. Sa mère la gourmande d'un regard indulgent mais je vois l’inquiétude de l’avenir dans ses doigts qui plissent nerveusement sa robe de taffetas. Elle a raison de se faire du mouron. Mon regard dérive jusqu’à une forte et grande femme entièrement vêtue de noir qui passe sous les tilleuls baignés de soleil. Elle occulte la lumière. Elle tourne sa tête dans ma direction, mais elle ne me voit pas, je crois qu’elle ne voit personne, elle marche en balançant des hanches, on dirait une lettre sans destinataire, timbrée de tourments. Elle me rappelle la Valentina, une Roumaine, la plus âgée du baraquement 27, une qui avait souvent la bouche avant les dents et pérorait à tous propos. Si elle avait le verbe haut, elle boitait bas. À chaque fois que Judith la voyait passer sous les fenêtres du baraquement pour aller vider les seaux d’urines dans la tranchée, notre insouciante jeunette chantonnait : cinq et trois, huit, cinq et trois, huit, cinq et trois, huit, en rythmant la chaloupe de la bancale jusqu’à ce que la pauvre éclopée ait tourné le coin. Quand la vieille Valentina était arrivée au camp, les gardes lui avaient arraché ses trois dents en or et Judith disait que c’était à cause de ça qu’elle avait si mauvais caractère. Une nuit, en janvier 1943, ils nous ont réveillées et fait sortir du baraquement à coups de crosses. Ils nous ont ordonné de nous déshabiller et d’attendre là, debout dans la neige. Les chiens nous aboyaient dessus, les hommes nous insultaient en allemand. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restées ainsi. Je ne sentais plus rien, je n’entendais plus rien, seulement l’appel d’une chouette qui ululait dans la forêt toute proche. Et tout ce temps, l’esprit fonctionne de bien étrange manière, j’essayais de me souvenir du goût du beurre, je l’avais complètement perdu. Celles qui finissaient par tomber à genoux ou se mettaient à hurler de terreur étaient emportées. Aucune n’est jamais revenue au baraquement 27. La Valentina en faisait partie. Peu avant l’aube, ils ont…


— Tante Lilly ?


L’intarissable Nancy me tire de mes fantômes sépia en tiraillant sur le revers de ma robe. Son léger zézaiement me chatouille agréablement l’oreille.


— Hum ?

— Betty, elle dit que tu santes bien, c’est vrai ?

— Certains le disent.

— Tu connais des sansons de la Fransse ?

— Je me souviens de quelques-unes.

— Tu peux m’en santer une ?


Je cherche dans mon répertoire une rengaine pouvant convenir à une gamine de six ans.


La chapelle au clair de lune

Où j’ai tant rêvé de vous

Attendant l’heure opportune

De nos rendez-vous

Garde nos amours encloses

Et je reviens tendrement

Près d’elle parmi les roses

Inlassablement


— Tu as une zolie voix, tante Lilly.


La gamine est aux anges. J’imagine que les sonorités de ma langue natale sont amusantes pour une Américaine. Heureusement que je n’ai pas chanté en yiddish, elle aurait pleuré la pauvre petite. Pas aujourd’hui. C’est un moment de réjouissance, je ne suis plus Shoshanna Markowicz, mais Lilly Miller, et je lui renvoie mon plus chaud sourire de nouvelle New-Yorkaise. Même sa queue-de-cheval, ballottée par le vent, semble marquer la joie de m'entendre mettre en musique cette belle journée de fin de printemps. La poulette prend son air chattemite, tout en sucre, elle va me demander quelque chose, à tous les coups.


— Tante Lilly ?


Bingo !


— Oui ?

— Pourquoi que t’as un tatouaze sur le poignet ?

— Je t’en parlerai quand tu seras plus grande.

— D’accord. Tu m’apprendras à me maquiller ?

— Hors de question.

— Pourquoi ?

— Tu n’en as pas besoin.


Le ton est péremptoire et n’appelle aucuns pourparlers. Légère bouderie dans la tête de sa poupée de chiffon.


— Betty, elle se maquille !

— Oui, mais elle a vingt ans.

— C’est pas zuste !

— La vie n’est jamais juste quand on a six ans, dis-je en lui ébouriffant les cheveux.

— Cossonerie de Sainte Vierze !

— Si tu es sage et que tu arrêtes de jurer, je t’achèterai un sucre d’orge chez l’Italien à la sortie du parc.

— Un gros ?

— Énorme.

— Promis ?

— Parole de scout !

— Ze t’aime bien, tante Lilly, même si tu sens mauvais de la bousse avec tes cigarettes !


De l’air dur… Pourquoi pas ? Au soir qui descend, tout le monde se quitte à regret avec un vivement la prochaine fois ! dans les yeux. Je rentre seule vers le Queens, encore éblouie de soleil. Il faut des journées comme celles-ci pour contrebalancer ces nuits où je compte les cadavres empilés comme des stères de bois de chauffage et les squelettes ambulants qui laissaient à peine des traces dans la neige. Ces nuits où je regarde comme à travers une vitre, les femmes qui se battaient à mort pour un quignon de pain rassis, qu’elles soient juives, tziganes, prostituées ou communistes, vénériennes, tuberculeuses, presque toutes avaient oublié jusqu’au sens même du mot dignité, plus rien n’avait d’importance, à part essayer de durer encore un peu. Et à l’aube, mes rêves en eaux-fortes, sans couleurs ni lumières, me ramènent toujours à la même question :


Si tu existes, même sous forme de vitre, Yahvé, comment as-tu pu laisser faire ça ?


____________________________________________

Ce texte fait partie d'une série à épisodes indépendants.


 
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   cherbiacuespe   
20/4/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le lieu, verdoyant, ensoleillé, la liberté. L'ambiance, innocente, festive, futile. Et puis autour, plus loin, l'élite au regard condescendant, ceux qui veulent croire qu'ils en sont, mais n'en seront jamais. Et cette diabolique mémoire qui renvoie incessamment au cauchemar, à l’irréelle inhumanité. Tout n'est que contraste dans ce texte. Mais tout est mesuré, pesé, pensé. L'équilibre entre le yin et le yang est toujours respecté. Jusqu'au bout, avec cette question obsédante : si un dieu existe, ou plusieurs, pourquoi ? Peut-être que, pour l'omniscience, tout cela n'est qu'un jeu...

Un très bon récit. Le trouver dans le genre fantastique ne m'aurait pas choqué, ou réflexion. Fluide, simple, agréablement écrit, j'ai apprécié cette lecture qui ne laisse pas indifférent.

Une vitre... Fallait y penser...

Cherbi Acuéspè
En EL

   Robot   
20/4/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Que dire d'autre que d'avoir été pris de bout en bout par cette nouvelle. La confrontation entre le vécu de l'innocence et le vécu de la barbarie apporte une intensité entre ces deux réalités qui se côtoient mais ne se rejoignent pas. L'idée apporté par l'enfant (Dieu est une vitre) est d'une poésie extraordinaire qui permet au texte de ne de ne pas sombrer dans la noirceur au final.
Question: Y-a-t-il une raison particulière pour avoir situé le récit aux USA. Je pense que vous me répondrez en forum.

   IsaD   
20/4/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour AnnaPanizzi

Pas grand chose à ajouter à cette suite qui me confirme la grande sensibilité de votre écriture...

De l'émotion pudique pour laisser entrapercevoir une terrible page de l'histoire, enfin de l'histoire, c'est une façon de parler, la page est toujours aussi terrible dans certains endroits de notre planète pourtant si belle, terrible au point qu'il soit compréhensible que, parfois, un sentiment de folie l'emporte à jamais.

Merci beaucoup pour ce nouveau chapitre, j'attends bien évidemment la suite

   papipoete   
20/4/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
bonjour Anna
Moi qui ne coure pas derrière les milliers de caractères d'une Nouvelle, me voici à nouveau dans le sillage de Shoshanna, survivante de l'holocauste, recueillie en Amérique par une famille généreuse ; désormais Lilly qui fume clope sur clope, on la voit à ce pique-nique, où tout genre social dine au pré...Et chaque moment de flou emplit son esprit comme ces stères de bois, piles de cadavres à Sodibor. Mais la petite Nancy ( qui voudrait bien un tatouage... ) égaie ce récit, où l'on sourit, où l'on se dit...
NB une suite de la vie de la petite Markowicz, que j'espérais vivement, et suis heureux de découvrir ici parue.
l'auteure pourrait nous faire croire qu'elle est elle-même américaine, tant elle parle de là-bas avec aisance ; je la sais jeune, aussi parler comme badinant avec facilité de " l'ancien temps ", avec ses vedettes, ses chanteurs et ses gouvernants m'épate !
Dans ce récit, bien difficile de relever un passage, il y en a tout le long !
Nancy qui sozotte en parlant de Zésus, de la mousse... et par contre ce kapo du camp semblant amoureux de cette captive.
Valentina la roumaine qui se donnait du courage, chantant alors qu'elle vidait les seaux d'urine...
D'habitude, 15000 caractères me rebutent, mais 15000 de plus m'eurent rivé à vos lignes !
Je suis admiratif !

   Angieblue   
20/4/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
En effet, si Dieu existe, comment peut-il laisser faire cela?
L'image de la vitre est bien trouvée, on s'y cogne comme les mouches pour essayer de comprendre...
C'est très fin de mettre en parallèle les différentes temporalités et de jouer sur les oppositions et les comparaisons.
Différents tableaux s'opposent et s'entremêlent : la noirceur des camps de concentration / le parc où a lieu le pique nique avec son abondance, ses couleurs et sa lumière/ l'innocence et le questionnement de Nancy dans lesquels on perçoit l'auteure à cet âge...Il y a un subtil entremêlement des différentes situations d'énonciation qui se font écho tout en s'opposant.
Les descriptions sont extrêmement riches, détaillées, c'est très visuel, tu as un vrai regard d'écrivain.
J'ai trouvé, entre autres, superbe la description des jeunes femmes de Nouvelle- Angleterre "regroupées en grappes chuchotantes".
Enfin, c'est rempli de fulgurances de ce genre:
"On dirait une lettre sans destinataire timbrée de tourments"
"les vitres c'est de l'air dur" etc.
Et, à chaque fois, les images positives ou anodines débouchent sur une comparaison avec un élément de ce passé terrifiant pour montrer son omniprésence quelles que soient les différentes étapes de la vie de la narratrice. Je pense également au passage sur le sort des bébé juifs dont le souvenir naît d'une scène où une enfant mime une mouche qui s'écrase sur une vitre.
La dame en noir qui traverse le parc symbolise également ce voile noir, cette ombre qui plane sur la vie de la narratrice et qui assombrira toujours l'éclat du soleil et du présent.
Que dire? C'est extrêmement brillant et maîtrisé d'un point de vue stylistique, du travail d'orfèvre et de la vraie littérature! On sent à chaque ligne germer une graine de grande écrivaine. C'est prodigieux ! Je suis très admirative et fan! Quel talent !

   socque   
20/4/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
À part l'inévitable cliché de la petit' nenfant innocente qui demande c'est quoi ce tatouage, tante Lilly, à part, d'ailleurs, la place exagérée qu'à mon sens vous accordez à Nancy et à son zézaiement, au point que je me demande si vous n'appuyez pas exprès sur la pédale pathos, je trouve le récit bien mené, prenant. Un poil long peut-être au final, cela m'a un peu gênée mais pas plus que ça. Comme lectrice, je tends à m'impatienter facilement.
(Et au fait, si Nancy a remarqué le fameux tatouage du camp, d'autres ne l'ont pas fait ? Des adultes qui sauraient à quoi il correspond ?)

Une histoire bien campée mais, si je la mets en relation avec votre texte précédent sur Shoshanna, je ne vois pas trop ce qu'elle apporte de plus. Un peu comme si Lilly n'allait plus rien vivre d'autre ; cela peut d'ailleurs correspondre au traumatisme qu'elle a subi, mais guère à son caractère je crois, sa vitalité.

   Anonyme   
20/4/2022
L’écriture blanche n’est pas une mauvaise idée pour traiter certains sujets. Encore faudrait-il qu’il y ait une trame narrative, quelque chose qui mène d’un point à un autre pour que cette écriture a priori blanche ne soit pas en réalité transparente et qu’il ne demeure pas à la fin qu’une carte postale sur laquelle ont été estampillés quelques éléments inattaquables emportant l’adhésion facile et rendant la critique peu populaire.
Restent essentiellement le travail très visible de glanage d’éléments historico-géographiques sur lesquels l’auteur trébuche parfois et le concours d’une fillette pour donner la réplique et attendrir les cœurs en mousse. « Douce France » a été enregistrée en 1947, c’est parfaitement exact. C’est en tous cas ce que m’a aussi appris Wikipedia :) On pourrait croire à un sujet difficile. Je ne vois pour ma part qu’un exercice littéraire minimum, une compilation de lieux et d’événements, facile et somme toute paresseux. Le pique-nique au parc m’ennuie et les éléments historiques superposés ne m’apprennent rien.
De quoi contourner encore longtemps la procédure officielle concernant les séries et briller par quelques abonnés. Les auteurs de Scooby-Doo ont pu survivre plusieurs saisons avec une trame rachitique toujours identique. Une réussite évidente dans une tranche du lectorat, précédée d’une lourde opération de marketing. A défaut de pouvoir en identifier un autre sur une véritable nouvelle, je salue le talent de l’auteur pour créer le buzz sans s’embarrasser de morale pour y parvenir, au besoin en sollicitant l’absence de commentaires contrariants. La morale, c’est seulement dans le texte pour l’image du personnage. Après tout, c’est ainsi que de nombreux auteurs sont devenus écrivains. Dans le business, le marketing et l’intrigue sont essentiels. La plume, c’est du bonus.

   Cat   
21/4/2022
 a aimé ce texte 
Vraiment pas ↓
Un tableau bucolique truffé de poncifs et de clichés piochés sur Wiki pour étaler sa confiture. Voilà pour le pique-nique sur l'herbe.

Un tableau tout court truffé de tragiques réminiscences pour faire pleurer dans les chaumières... comme la baïonnette de Franz, qui lui aussi, comme le boss de la cantine veut la marier, ben voyons, pendant qu'il transperce à qui-mieux-mieux les bébés-chats ; le rassemblement des corps nus dans l'aube glaciale, etc...

Parsemé de ci de là, un cynisme qui ne sert en rien le propos mais démontre le vrai fond pas joli de la narratrice. Un exemple ''Elles sont comme les marguerites, jolies mais quelque peu nauséabondes. En d’autres temps et d’autres lieux, ce n’est pas l’envie qui m’aurait manqué d’aller distribuer des beignes sur leurs museaux fardés ''
Pourquoi autant de haine ???

Et enfin, cerise on the cake, comme on pourrait dire au park, pour appuyer sur tout ce pathos dégoulinant, une fillette de six ans qui zézaie comme un bébé de deux ans... Qui, comble du comble, est la seule à remarquer le tatouage infâme.

Un vrai roman-photos, qui nous promet notre dose de larmes hebdomadaire.

   Anonyme   
21/4/2022
Modéré : Commentaire sur les autres commentaires (cf. les deux premiers paragraphes).

   Lariviere   
21/4/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Anna,

La phrase de fin est excellente et me rappelle un passage de primo levi dans si c'est un homme où il raconte sa détention dans le camp d'extermination d'Auschwitz...

Sur le fond, j'aime bien ce second opus qui plus encore que le premier alterne légèreté du pic nic (l'évocation de toute cette boustifaille m'a donné faim...) et passages sur la détention du camp, qui revienne en mémoire à Lilly shoshanna... Je trouve ça habile et finement réalisé, car je ne sens aucun pathos dans l'écriture sensible mais réservé de tous ces souvenirs mais chose plus importante je ne ressens non plus aucun manichéisme, c'est ce que j'avais aimé chez primo levi aussi... Sur le fond du fond, je trouve ca très bien qu'en 2022 on parle encore de la shoah de manière intelligente et subtile, avec juste l'émotion légitime du sujet... non définitivement, il ne faut pas oublier et j'applaudis à la parution de ce genre de récit réaliste...

Sur la forme, j'ai beaucoup aimé l'écriture, comme dans le premier opus, les phrases sont toutes importantes, elles évoquent avec force tout cet univers, par petites touches l'air de rien... j'ai aussi aimé les aérations provoquées par les dialogues avec la petite Nancy , et j'ai trouvé bonne l'idée du zozotement et les propos de l'enfant... Encore un mot sur les phrases je les trouve remarquablement rythmées et musicales comme il se doit pour un récit, c'est fluide, c'est fin, ca se mange sans faim ;)...

Merci de cette lecture et bonne continuation !

   Anonyme   
21/4/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'apprécie que votre nouvelle soit suffisamment documentée pour s'inscrire dans l ' époque où elle se déroule Même la chanson Douce France de Trenet y trouve sa place Comme vous êtes jeune vous avez sûrement entendu le rap Douce France de Millésime K Entendre les deux à suivre est super .

Vous trairez le vécu des personnages en "interne " celà permet de s'y identifier sans être pris par un descriptif de l ' horreur Un peu comme dans Nuit et Brouillard de Ferra Trop d' horrible tue l ' horrible Ainsi que le disait Staline, si je tue un opposant c'est un crime , si j ' en tue un million c'est une statistique Rien de pire que ce tourisme de la mort où l 'on emmène des lycéens visiter les camps On banalise , on aboutit à leurs commentaires "on dirait un jeu vidéo pour de vrai J ' ai lu " Les femmes à Ravensbrûck , rien resté , trop et on efface , travail de la mémoire nécessaire .

Vous réussissez à m 'émouvoir Cette capacité d' émotion dépend de la capacité de l ' auteur à le faire , autant que de la capacité du lecteur à s' émouvoir Qui va dépendre de son vécu ,
environnement familial, scolaire, culturel, géographique , religieux ect j ' en passe . La capacité à s' émouvoir n ' est pas innée, on ne nait pas avec .

J' aime aussi l ' enfant . Il est dans son présent, son monde à lui, la transition d'un passé à réparer vers un futur qui devra se garder des horreurs vécues dans sa construction On le voit, aujourd'hui, échec
J' ai envie de lui dire, ne va pas trop vite . Garde encore un peu de ta logique naÎve
On trouve le zazaiment charmant chez l ' enfant et son bégaiement pénible ....

Bien aussi votre palette de couleurs, sons ( paroles, cris, musique) odeurs , du rendu des sensations gustatives . Ne manque que de pouvoir toucher
Votre haine est la bonne , un condensés de réprobation, de dénonciation . Pas celle de la volonté, du besoin de nuire Il y a une bonne haine, une bonne colère , un bon stress , Positifs ou négatifs

Votre morale sous -jacente aussi me convient . Il y en a tant , ne serait ce que selon les époques . La libertine de la Régence , la puritaine du XIXeme ? Celle des maoïstes, troskistes, religieuse et Toute morale "officielle " est celle de la bienpensance du moment

Votre nouvelle m' a pris par la main des yeux sans que je me demande du long où elle conduisait . Même point de départ pour tous mais point d' arrivé différent pour chacun .Selon ses interrogation, sensation, souvenirs, référence etc

Dieu n ' existe pas Il eut fallu qu'il se soit auto créé , même à partir de rien, ce rien il le lui fallait à disposition, plus si quelque chose Il fallait à Dieu un Dieu précédent et ainsi de suite en remontant le divin ..

Avec ou sans Dieu , je trouve dans votre nouvelle suffisamment et plus pour la trouver passionnante

   pieralun   
22/4/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je ne lis ni ne commente les nouvelles par manque de temps.

Les avis très controversés m’ont attiré sur le début de ce texte, l’écriture a fait le reste.

Bien sûr, le thème archi-rabaché a déjà fait couler beaucoup de larmes dans les chaumières, et Anna joue beaucoup avec les clichés émotionnels pour gagner le lecteur.
Alors, je vais m’interdire de juger le fond et son utilisation dans cette nouvelle, c’est trop difficile.

La seule chose que je puis dire donc, c’est que l’écriture m’a emporté là où je n’avais aucune envie de lire la nouvelle, jusqu’à son terme.
Je suppose que c’est donc une écriture de qualité, et que Mademoiselle Anna, si les petits cochons ne la mangent pas, si elle évite le piège de vouloir tirer les larmes des yeux du lecteur, possède de belles années d’écriture à venir.
En fait, beaucoup plus porté sur la poésie classique, je pense que le piège que cette écriture me tend est de VOULOIR ÉCRIRE DE LA POÉSIE. La poésie ne doit être que le résultat du ressenti pour le lecteur et non la volonté directe de la produire.
Peut-être en est il de même pour vous Anna, NE PAS ÉCRIRE POUR LES LARMES, mais les susciter en effleurant le terrible sujet que vous avez traité.
Un grand bravo donc pour vos qualités d’écrivaine.

   Tiramisu   
22/4/2022
Bonjour,

J’ai bien apprécié la recherche historique qui a permis de faire revivre un moment précis dans un lieu précis, rien n’est oublié, les vêtements, les chansons etc … J’ai bien aimé aussi l’écriture qui est à la fois simple et bourrée de trouvailles.
Vous avez su habilement nous présenter un contraste assez effroyable entre ces gens qui rient, qui mangent des aliments variés et gras, dans un parc ensoleillé, et ces femmes qui se battent à mort pour un quignon de pain dans la neige. Contraste qui interpelle toujours même aujourd’hui ce que nous vivons en France et ceux qui vivent encore à Marioupol ou dans d’autres lieux d’Ukraine.
Vous posez la question fondamentale que l’on se pose nous, humains, depuis la nuit des temps ou pas loin, Dieu, comment as-tu pu laisser faire ça. Et j’ai bien aimé au passage la petite fille et la vitre, et bien sûr, le titre.
A la fin de ma lecture, je suis restée avec un manque, que j’ai eu un peu de mal à discerner, et en prenant du recul, je crois avoir compris.
Pour moi, il y a un problème qui est d’ordre psychologique. On ne sent aucune émotion de la part de la narratrice, elle observe mentalement tout ce beau monde, fait des flash-back avec le passé. Comme le ferait une caméra qui montre, point. La narratrice est neutre, elle fait allusion à son passé comme si elle ne l’avait pas vécu et qui ne lui en restait aucune séquelle. Pas de comportement inadapté, pas de haine, pas d’état dépressif, pas de peur, rien … Juste un rappel au niveau du corps, la maigreur, et le rappel de la faim. L'être humain n'est pas qu'un mental qui a observé et qui continue à observer ce qui lui arrive surtout quand on a vécu de telles horreurs.
Ceci n'enlève rien à ce que j'ai dit plus haut mais explique pourquoi je suis restée en dehors de votre texte sans être vraiment touchée.

Bonne continuation

   Arsinor   
23/4/2022
 a aimé ce texte 
Pas
Il y a une tournure, une manière, qui font une ambiance. Le style, homogène, mêle fantaisie et poncifs bien placés. Cependant il n'y a pas d'histoire. Et pourquoi 1947 ?

   Luz   
23/4/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour AnnaPanizzi,

Beaucoup de commentaires sur cette nouvelle qui sort de l'ordinaire et que j'ai beaucoup aimé.
Ce que j'ai surtout apprécié, c'est le style et la poésie qui se dégagent du texte, notamment les dialogues entre Lilly et Nancy.
J'aime aussi beaucoup l'image du Dieu-vitre. "Mais ze pense que c’est pas lui, le père de Zézus…" : géniale réflexion d'enfant ! Pour ma part, j'ai toujours cherché à savoir qui est le père de Dieu (si Dieu existe, bien évidemment). Je cherche encore...
Bravo et merci.

Luz

   widjet   
23/4/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Pour la seconde fois, Anna, déploie son talent et sa large palette stylistique (“ elle marche en balançant des hanches, on dirait une lettre sans destinataire, timbrée de tourments” ; une trouvaille parmi d’autres) au service d’une sensibilité où le sourire est brodé de larmes. Le contraste entre le présent et un passé pas si lointain est délicatement rendu à l’image de ce pique nique joyeux, abondant, coloré. 
Violente amnésie pour oublier le sombre, les quignons de pain rassis, la mort.
Sans amoindrir le propos et la force du souvenir, les dernières lignes - sur-explicatives - étaient dispensables.

“De l’air dur, pourquoi pas ?” aurait parfaitement clôturé ce texte de haute tenue littéraire.
Essai brillamment transformé.


La suite.

PS : J'ai lu plus haut qu'il n'y avait pas d'histoire. Tiens, donc.

   Vincente   
23/4/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Si de la première lecture j'avais apprécié un style intéressant, fourni et animé, j'étais resté assez peu convaincu sur la tonalité de l'ensemble, je veux parler du crédit que je pouvais accorder à cette mise en situation. Puisque l'écriture en elle-même ne présentait pas de défaillances formelles dérangeantes, alors ce devait être ailleurs que se trouvait le(s) problème(s). J'ai donc laissé passer un peu de temps. Mais le texte a suscité tant de controverses et d'avis divergents que j'ai cherché à le relire après une remise à zéro.
Mais cette relecture forte d'une réflexion plus appuyée me laisse également peu convaincu par cette nouvelle. Et voyant que je me retrouve peu dans les autres commentaires (je les ai lus contrairement à mon habitude), voire que je suis à leur opposé, j'ai voulu tenter d'exprimer en quoi mon ressenti pouvait s'en différencier.

Le gros problème, à mon sens ici, est que la plupart de ce qui se formule par la voie/voix du narrateur n'aurait du crédit qu'émis par un narrateur neutre, sorte de voix off qui retranscrirait la vision des événements racontés, que ce soit ceux de la pensée originelle de Lily, comme ceux qu'elle mettrait dans une perspective plus vaste, soit dans un recul et une extension ontologique extérieure. En l'état ça ne marche pas ! dans la même personne avec un tel chargé mémoriel.
Et puis le rythme enlevé, enjoué ne colle pas avec la psyché très réminiscente qui sature ou pour le moins réémerge constamment, erratiquement, dans l'esprit de Lily ; éventuellement ça pourrait convenir si justement il y avait une sorte d'oubli tapi sous la pensée qui pourrait alors laisser s'épancher une vivacité très compensatrice.

Si bien que l'enjeu de la nouvelle qui est de mettre en parallèle, en alternance, en opposition au gré de la narration les souvenances dures et douloureuses face aux occurrences légères et vibrantes de la journée de pic-nic perd toute sa pertinence.

Il y a un certain nombre de maladresses qui brouillent aussi le tableau. Afin de ne pas saturer le commentaire, je ne citerai que les principales ou les plus saillantes, et pour commencer ce passage, le plus emblématique de ce que j'ai énoncé ci-dessus.
"Je me souviens du jeune Franz, le plus gentil de nos garde-chiourme de Ravensbrück, qui disait que de tuer des bébés juifs à la baïonnette, ce n'était pas plus difficile que de noyer des chatons, horrible et à la fois fascinant.". "Fascinant" ! que vient faire ce mot ici ? Aberrant dans la pensée d'une rescapée, en tant que terme sur ce sujet là, comme par la phrase en elle-même d'ailleurs. De même ce ton pimpant, complètement dissocié, comme si elle racontait là une bonne blague.
Et le passage aussi où les corps sont empilés comme des stères de bois, vous croyez vraiment qu'une rescapée aurait employé cette formulation très imagée, de fait représentée ainsi pour faire de l'effet !?
Le problème majeur est là et c'est à mon sens sans appel, même si je salue plutôt la construction narrative en elle-même, comme la relative tenue des temporalités ou la prégnance des convocations. Et puis dans le positif, il y a aussi un certain nombre de bonnes trouvailles dans les images ou les formules, souvent sympathiquement poétiques.

Les autres passages dysfonctionnels du récit se trouvent pour grande part dans ces deux moments :
" Deux ans et sept mois dans les camps de la mort nazis, ça vous forge la détermination.". Ce n'est sûrement pas le temps passé au camp qui forge la détermination mais bien le chargé mental qui l'a précédé et le tempérament spécifique de certains.
Le dialogue de la petite Nancy de six ans est peu justifiable comme étant un pur produit de sa conscience théo-philosophique. Il a tout l'air d'une histoire contée par quelque prêcheur voulant ainsi le mettre à la portée de l'imagination d'un petit enfant. Ce qui me gêne ici, ce n'est pas ce que dit la petite, mais le fait que l'on fait croire au lecteur qu'elle en est l'inventeur ; c'est donc une fausse théorie juvénile, un artifice rhétorique.

Ou dans ces maladresses :
Au début quand Charlie explique "qu'au siècle passé, Central Park n'était qu'un vaste marécage de boues puantes…Ça a bien changé." et là Lily fait cette réplique "bêbète" : "En bien j'imagine."…!
J'ai trouvé l'expression "sous les yeux de ceux et celles qui partagent mes pitances". Le terme "pitances" dans ce moment-là par cette bouche-là est vraiment surjoué ou très décalé.
Même si ce ne sont pas des occurrences importantes, ce sont ce genre de petites discordances qui font tiquer à la lecture et gênent l'immersion dans le récit (je ne les citerai pas exhaustivement).

L'intérêt que porte l'intention de s'interroger sur la façon d'intégrer dans la vie quotidienne le chargé mémoriel me semble dans l'absolu très louable, mais il faut qu'il soit dans une évidence ; les "défauts" relevés plus hauts sont autant d'imperfections qui entachent le principe de bonne volonté de l'écriture.

   Sylbian   
26/4/2022
 a aimé ce texte 
Bien
"fantômes sépia " : cette expression m'a fait tiquer. Pourquoi aurait-elle des souvenirs en noir et blanc ? Les photos que nous avons vues sont effectivement en noir et blanc mais les gens qui ont vécu ces événements les ont vécu en couleur ... J'ai peut-être mal interprété cet adjectif mais il a renforcé ce sentiment diffus d'artifice que j'ai eu en lisant les évocations des camps. C'est dommage parce que j'ai trouvé la peinture du pique-nique bien rendue et entraînante.

   Donaldo75   
7/5/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Anna,

Alors, c’est la suite du journal de Shoshanna Markowicz ? Jusqu’au dialogue avec la petite Nancy, je n’ai rien noté qui me fasse dévier de ma première impression lors de ma lecture de la première nouvelle. Ce dialogue, je l’ai trouvé profond, plus que dans ce que j’avais lu dans l’épisode précédent. Du coup, je comprends mieux le titre. Pour ce qui est de la narration, il y a le récit direct et les souvenirs qui sont placés comme des digressions dans le cœur un texte. C’est risqué en général de procéder de cette façon mais là le procédé fonctionne et permet au lecteur de mieux appréhender Lilly dans sa personnalité de 1947 au vu de sa vie passée dans les camps de concentration. Les dialogues qui suivent sont moins intéressants, à part la question sur le tatouage de Lilly. La fin, avec cette question à Yahvé, ouvre peut-être un troisième épisode, qui sait. J’ai quand même un peu l’expression que c’est placé là pour motiver le titre parce que la référence à ce que dit la petite Nancy ne revient pas avant et que finalement cette histoire ressemble plus à un morceau de nouvelle, un chapitre, qu’à un texte en lui-même autoporteur. Le tableau est brossé, Lilly Miller existe désormais plus que Shoshanna Markowicz. C’est ce que je retiens et c’est déjà pas mal parce que exister de nouveau après une épreuve aussi terrible que les camps de concentration nazis - dont le but ultime était d’effacer l’existence même des Juifs – revient à une prouesse. La lecture d’auteurs ayant témoigné de cette partie inhumaine de l’histoire mondiale – Primo Levi par exemple – me l’a assez fait comprendre pour que j’en arrive à cette impression de lecture quant à ta nouvelle. Lilly Miller existe. Elle est encore quelque part mais loin cette petite fille juive appelée Shoshanna Markowicz mais veut exister de nouveau sans encombrer ses relations aux autres de son passé tragique, alors qu’elle ne l’a pas demandé et a subi l’inhumaine loi des événements d’une époque sombre que certains voudraient oublier tout en ne l’ayant pas vécue. C’est compliqué.

   Vilmon   
17/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
J’ai bien aimé. La cadence est lente et descriptive, ce qui favorise qu’on s'imprègne dans le récit, dans son décor, dans son ambiance. Cependant, j’ai l’impression que tout est en surface, en apparence, aucun personnage n’ose aller plus en profondeur. Sauf la petite fille qui veut confronter ses idées pour se réconforter de leur vérité. Il y a trop d’horreur et de douleurs, la guerre est trop récente, les blessures sont encore des plaies ouvertes. On préfère voguer en surface plutôt que de plonger profondément pour essayer de comprendre. Si dieu est une vitre, peut-être qu’il ne peut que regarder au travers sans agir face au pire de l’humain.
J’ai aimé l’ambiance et le descriptif du récit, avec quelques touches d’historiques pour donner de la profondeur au tableau.
Merci pour ce partage.
Vilmon


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