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Humour/Détente
Arsinor : Copyleft
 Publié le 01/07/17  -  9 commentaires  -  24980 caractères  -  119 lectures    Autres textes du même auteur

La fin du papier.


Copyleft


***

Scène 1

***


Sylvain est à table, en train de déjeuner. Malaussène est ligoté sur une chaise. Il reprend ses esprits.


Malaussène, hagard

Qu’est-ce qui se passe ?…


Sylvain, sympathique et bon enfant

Ah, ça y est, vous êtes réveillé ? Alors, comment allez-vous ? J’espère que les méthodes de mon collègue ne vous ont pas trop bousculé… On ne savait plus comment faire.


Malaussène

Qu’est-ce que je fais là ?


Sylvain

Vous êtes chez Maxime. Il a quelque chose à vous dire mais pour le moment, il est allé faire une course. Vous voulez manger quelque chose ?


Malaussène

Donnez-moi de l’eau… Je vous en supplie…


Sylvain

Bien sûr ! (Sylvain lui fait boire un verre d’eau.) Voiaaaaaalà. Ça va mieux ?


Malaussène

Pourquoi m’avez-vous attaché ?


Sylvain

C’est pas moi, c’est Maxime. Il m’a dit de vous surveiller.


Malaussène, angoissé

Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?…


Sylvain

Ne vous inquiétez pas. Tout dépend de vous.


Malaussène, même jeu

Qu’est-ce que je dois faire ?


Sylvain

Reposez-vous. Tout va bien se passer. Il suffit de vous montrer raisonnable. Vous voulez manger quelque chose ?


Malaussène, se débattant rageusement

Ça suffit ! Détachez-moi ! Vous êtes des fous dangereux !


Sylvain

Oh là là, ne dites pas à Maxime qu’il est fou, surtout ! Vous allez le mettre en colère !


Malaussène

C’est qui, ce Maxime ?


Sylvain

Vous l’avez reçu mercredi. Il paraît que vous n’avez pas été raisonnable. Alors on a installé un piège dans votre bureau et on vous a assommé. Ça vous revient ?


Malaussène

Qu’est-ce que vous voulez ?


Sylvain

C’est mon collègue qui va s’occuper de vous. Il a dit qu’il en aurait pour dix minutes. Il ne va pas tarder, je pense. Vous voulez manger quelque chose ?


Malaussène

Non, merci.


Long silence. On entend le tic-tac de l’horloge. Soudain, Maxime entre en trombe. Il a l’air en grande forme.


***

Scène 2

***


Maxime

Tu l’as réveillé ?


Sylvain

Il s’est réveillé tout seul. Mais il n’a rien mangé. Il m’a l’air inquiet…


Maxime

Il est à point, quoi. (Brandissant un petit sachet blanc.) T’en veux ?


Sylvain

Toujours pas.


Maxime

Je te l’offre. Gratos ! Allez, Sylvain, fais un effort pour une fois !


Sylvain

Je préfère m’en tenir au sucre en poudre et au yaourt bulgare.


Maxime

Super drôle. Bon, je t’en mets juste une pincée sur la table…


Sylvain

Mets-en une pincée sur la table si ça te chante. Moi, c’est pas mon genre, je te l’ai déjà dit. Toi, par contre, tu vas avoir des pépins de santé.


Maxime

Poule mouillée.


Sylvain

Ah.


Maxime

Quoi, « ah » ?


Sylvain

Non, mais si tu veux jouer avec ta santé, c’est ton problème.


Maxime

Oh-oh ! Il va s’occuper de ses affaires, le Sylvain, OK ?


Sylvain

Je te rappelle que c’est moi qui ai fourni le filet et le dispositif électronique permettant d’immobiliser la victime.


Maxime

T’as raison. Excuse-moi.


Maxime lui donne une tape amicale dans le dos, étend une partie du contenu du petit paquet blanc et le sniffe avec une paille. Puis il s’étend sur le canapé.


Maxime

Trop bon, trop bon, ah, c’est de la bonne, trop trop bon, ah ouais, trop bon, fff, trop bon, ah ouais…


Sylvain

N’en mets pas partout.


Maxime ferme le paquet, se lève, souffle un grand coup, se secoue comme un sportif et observe Malaussène d’un œil noir pendant une minute, immobile. On entend le tic-tac de l’horloge pendant un moment. Soudain, il se jette sur Malaussène et hurle à deux centimètres de son visage.


Maxime

TU SAIS QUI JE SUIS ???


Malaussène, pousse un cri de terreur

Non ! Non ! Laissez-moi !… S’il vous plaît… Je vous en supplie… Je ne vous ai rien fait…


Maxime

Qu’est-ce t’as dit, là ? Tu m’as rien fait ? Tu m’as rien fait ? Qui a suggéré que mon manuscrit n’était pas assez bien pour les éditions Gallimard, mercredi dernier vers 10 heures 48 dans le bureau d’un responsable du comité de lecture ?


Malaussène

Je… !


Maxime, immobile, hors de lui, en chuchotant

Qui m’a éconduit ?


Malaussène

Je sais pas… Je n’y comprends rien… Je ne sais pas de quoi vous parlez…


Maxime, soulève et secoue la chaise rageusement

QUI ?


Malaussène, terrifié

C’est moi, c’est moi !


Maxime, soudain calme, repose la chaise

J’ai envoyé un roman. J’ai écrit un roman. J’ai attendu six mois. J’ai reçu une lettre standard qui disait que mon manuscrit avait été soigneusement étudié par un comité de lecture. Je suis venu dans ton bureau pour de plus amples explications. Tu as appelé la sécurité. On m’a jeté dehors. Tu penses t’être bien conduit envers moi ? (Silence. Très près, dans un chuchotement.) C’est qui, le jeune présomptueux ?


Malaussène, angoissé

C’est moi…


Maxime, sur un ton naturel

S’il y a quelque chose de présomptueux à se considérer comme un écrivain du troisième millénaire, c’est bien dans le fait que, à l’époque où vit cet écrivain, la présomption est le dernier bastion de ceux dont les seules armes sont les mots. Ceux qui usent des mots pour se battre, se défendre, épater la galerie, pourfendre la bêtise humaine, révéler la Vérité, se faire l’oracle des temps futurs. C’est pour parler de ses droits autant que de ses devoirs que je m’exprime. Non pas qu’il les considère d’une quelconque façon en danger, mais parce qu’il souhaite les voir évoluer, les voir vivre en cohérence avec son temps. Tu me suis ?


Malaussène

Oui.


Maxime, menaçant

Qu’est-ce que je viens de dire ?


Malaussène, terrorisé

Je ! Je !


Maxime, amusé

Calme-toi. Respire. C’est juste que tu es un peu impressionné. Alors, qu’est-ce que je viens de dire ?


Malaussène, prenant son courage à deux mains

Je vous ai traité de jeune présomptueux mais en fait la présomption, c’est tout à fait autre chose.


Maxime

Et ?


Malaussène

Je ne m’en étais pas rendu compte. Je prends la mesure de mon erreur. Je n’ai pas pris la mesure de l’auteur que vous étiez. Il arrive…


Maxime, interrompant, en hurlant

UN AUTEUR ???


Malaussène

Non ! Non !


Maxime, hurlant

UN AUTEUR ???


Malaussène

Arrêtez ! Arrêtez !


Maxime, soudain calme à nouveau, fixant Malaussène du regard

Je ne suis pas un auteur. Je suis un écrivain. Quelle est la différence ?


Malaussène, tentant de se maîtriser

Je ne sais pas.


Maxime

L’écrivain écrit et l’auteur autorise. C’est une lapalissade à demi pseudo-étymologique. Et maintenant, voici un paradoxe. On est auteur avant d’être écrivain, mais l’auteur n’existe qu’après le travail de l’écrivain. Qu’est-ce que je viens de dire ?


Malaussène est paralysé de peur. Maxime lui donne une chiquenaude avec le majeur de sa main droite. Pendant ce temps, Sylvain fait la vaisselle.


Maxime

Derrière les apparences se joue le lien de l’Homme avec la technique. Il lui a fallu plusieurs siècles pour accoucher de l’invention du droit d’auteur après celle de l’imprimerie… Et maintenant ?


Silence.


Maxime

Maintenant de nouveaux auteurs appliquent au Web le paradigme du papier. Soit en reprenant stricto sensu les règles édictées naguère, soit en les dépoussiérant sagement pour conserver des ponts avec leurs aînés matériels. Ont-ils réfléchi au sens de leurs droits ? Ont-ils songé à leurs nouveaux devoirs ? Ont-ils envisagé ce qui pouvait découler des différences entre les techniques de leurs ancêtres et les nôtres, d’un point de vue philosophique ?


Malaussène

Non.


Maxime

Exact. Ils n’ont rien fait de tout cela. L’idéologie du droit d’auteur n’est pas universelle, loin s’en faut. Elle est étroitement liée à la notion de propriété intellectuelle, elle-même issue d’une réflexion sur la propriété et l’individualisme au sens large. Et un individualisme fort ne peut exister que dans une société dont la population n’est pas trop importante et ne crée pas un sentiment trop fort d’anonymat. C’est pourquoi les Chinois n’appliquent pas le droit d’auteur et ont si peu de scrupules à copier des innovations étrangères.


Il regarde fixement Malaussène dans les yeux.


Malaussène

Je suis tout à fait d’accord.


Maxime

Mon discours est à la fois original, structuré, logique, imagé, éloquent, révolutionnaire, d’une remarquable acuité d’observation du réel, d’un esprit synthétique saisissant et d’une séduction immédiate et durable. Je ne suis pas étonné de pouvoir convaincre le premier bipède doté d’un minimum de jugeote. Mais que dire de la population internet ? Si elle est pour l’instant plus ou moins segmentée par les langues, d’ores et déjà elle ne fournit pas le même sentiment identitaire que l’attachement à une patrie. Car en parallèle de cette segmentation linguistique, la communauté du Web s’organise par affinités, par sphères, par domaines, par applications. L’échelle de ces approches approche, déjà aujourd’hui, celle de religions millénaires.


Malaussène

C’est fort bien dit, sans nul doute.


Maxime

Pourtant le sentiment d’anonymat est bien moindre que dans l’espace physique, car chaque internaute se trouve au centre de sa propre toile, au centre des liens qu’il tisse entre les communautés qu’il intègre et qui l’intègrent. Passer d’une communauté à une autre se fait en quelques secondes. Et le temps de parole de chacun s’y trouve illimité.


Malaussène

Vous avez raison.


Maxime

Si, dans le monde physique, le plus influent ou le plus habile peut écraser la parole des autres, comme c’est le cas en ce moment même, sur la Toile, ce pouvoir est bien plus relatif, et la pertinence du contenu en est renforcée d’autant. Ainsi, à l’heure actuelle, ce qui prime sur la Toile n’est pas l’identité de l’émetteur, auteur ou éditeur, du contenu, mais le message qu’il délivre ou permet de délivrer aux autres. Bien sûr, la notoriété dans le monde physique donne souvent une longueur d’avance sur la Toile. Mais seulement une longueur. Non seulement le Web…


On entend un bris de verre.


Sylvain

Ah, excuse-moi ! Je t’ai cassé un verre ! C’est pas grave ?


Maxime, ne répond pas et continue à s’adresser à Malaussène

Non seulement le Web tend à inverser le rapport de force entre auteurs et lecteurs, mais il est également le terrain de prédilection pour cultiver de nouvelles graines littéraires. Ou plutôt, des graines trop longtemps négligées.


Sylvain

Tu as un aspirateur ?


Maxime

Historiquement, la rémunération des auteurs s’est faite par étape. Elle est partie d’une situation très particulière, celle des dramaturges. Quelle différence entre le texte d’une fable et le texte d’une pièce de théâtre ? De la même façon qu’un scénario n’a qu’un lectorat limité, le texte d’une pièce n’est, a priori, pas fait pour être lu par un large public. D’ailleurs, à l’époque de Beaumarchais, nombre de pièces n’étaient pas éditées, et restaient la propriété des troupes pour lesquelles les dramaturges écrivaient. C’est encore le cas aujourd’hui, à côté des classiques et des auteurs plébiscités.


Sylvain

Je vois que tu es en train de donner les explications, je vais me débrouiller…


Maxime

Dans ce sens, les droits d’auteurs s’entendaient d’abord comme une possibilité d’autonomie de l’auteur par rapport à ces mécènes. Trois siècles plus tard, les droits d’auteurs, étendus à toutes les œuvres de l’esprit, étendus même aux émissions de télé-réalité, ont-ils encore cette légitimité de défense de l’intégrité intellectuelle de l’artiste ?


Sylvain, ramassant les morceaux de verre un par un et les jetant dans un sac en plastique

Remarque, avec le copywant par exemple, le partage des idées supplée celui des royalties. Cela permet une expression plus libre, une sorte de subversion…


Maxime

Justement. La concentration actuelle des groupes de l’édition fait plutôt penser que le mot d’ordre est davantage à l’uniformisation et au conformisme qu’à la pensée subversive. La logique d’échelle des grands éditeurs, tout comme des financiers de l’industrie cinématographique, est celle des recettes rapides avant pilonnage, des histoires facilement marketées et oubliées, des romans aux cibles bien calibrées et fidélisables, des livres au contenu correctement policé et prévisible.


Sylvain, passant la serviette-éponge par terre

En revanche, sur Internet le contenu est souvent moins policé et plus imprévisible…


Maxime

Cette emprise du politiquement correct sur la production littéraire est d’autant plus forte que le capitalisme maintient des conditions d’existence aussi complexes et onéreuses qu’aux siècles passés. Or la majorité des écrivains ont besoin d’espace et de temps pour écrire et proposer aux éditeurs quelque chose de vendable, souvent bien davantage que le temps laissé par un gagne-pain de 35 heures. Ainsi, l’activité littéraire devient-elle toujours plus manifestement celle des nantis, qui soit n’ont pas (ou plus) besoin de travailler, soit ont les moyens de se payer les services d’un nègre. Et qu’est-ce qu’un nègre en littérature sinon un auteur qui renonce à ses droits ?


Sylvain, nettoyant la table

Tiens, c’est pas faux, ça…


Maxime

Bien sûr, un écrivain mal né aura toujours la possibilité de subsister comme un crève-la-faim en attendant que ses livres lui rapportent, à la différence près que la pression de notre société consumériste ne cesse de croître et rend d’autant plus rude la discipline nécessaire à ce genre de choix de vie. Conséquence immédiate : la littérature se fait l’écho des préoccupations d’une minorité de la population, et sert, à moindre coût pour les néo-conservateurs, de somnifère social pour le bas peuple qui vit par procuration à travers les héros de leurs romans de gare. Dernier cache-misère à la mode : les attaques omniprésentes sur les tabous sexuels !


Sylvain, revenu au centre de la scène

Tu n’exagères pas ? Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur Malaussène ?


Malaussène

C’est lumineux ! Son intelligence est époustouflante !


Maxime

Merci, je le savais déjà. Ce que je vous demande, c’est une oreille attentive et un sens de la critique pertinente. Si je reste insensible aux compliments, même lorsqu’ils sont fondés comme c’est le cas en l’occurrence, je considère que l’essentiel d’une relation humaine digne de ce nom réside dans la compréhension mutuelle et non dans ce que les uns pensent des autres. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui fait sens. (Maxime fait les cent pas.) Il y a quelques années, les premiers intégraux disponibles sur Internet étaient ceux des situationnistes et anarchistes de tout poil, qui avaient renoncé à leurs droits d’auteurs. D’un coup, quelle visibilité pour ces textes, dont les rééditions étaient noyées dans la pléthorique production annuelle de l’édition !


Malaussène

C’est vrai ! Un point pour vous !


Maxime

Ainsi, l’élargissement des droits d’auteurs a permis, sous une nouvelle forme, deux choses. Premièrement, rationaliser la redistribution des gains issus de l’édition entre les mains des plus riches. Deuxièmement, contrôler et limiter drastiquement, à la fois par des moyens d’accès contraignant en terme d’idéologie, mais aussi via l’étouffement par le nombre, la diffusion, à un public autre que confidentiel, d’œuvres, d’idées, de concepts, de toute histoire sortant peu ou prou des schémas éculés de la littérature bourgeoise. Par rapport à cette perversion du droit d’auteur, quelles opportunités et quelles contraintes Internet propose-t-il à l’écrivain qui souhaite échapper à l’édition traditionnelle ? Clairement, il permet de court-circuiter le réseau marchand du monde de l’édition, en proposant une diffusion (gratuite ou non) de son œuvre sans intermédiaire. Les contraintes qui y sont liées sont d’ordre technique : disposer d’un ordinateur, se former à l’informatique pour publier ses textes et… pour les lire. De fait, une partie de la population est aujourd’hui exclue du Web, faute de moyens, ou faute de génération. En sera-t-il toujours de même dans cinquante ans ? En revanche, la proximité d’un texte avec son lectorat potentiel sur Internet est apparemment beaucoup plus faible qu’en librairie. Apparemment. Car pour un texte, quel est le nombre attendu de ses vrais lecteurs, ses lecteurs enthousiastes, passionnés, dont la rencontre avec ce texte précisément a compté dans leur vie ? Bien sûr, en sous-texte, l’écrivain pense ici à une certaine catégorie d’écrivains, de ceux qui n’écrivent pas pour l’argent ou la notoriété, de ceux qui croient à la force des mots et à la poésie comme base de la société… L’internaute a à sa disposition des outils de recherche qu’aucun libraire au monde ne pourra jamais égaler.


Sylvain

Et il a souvent la possibilité d’échanger directement avec l’auteur d’un texte publié sur la Toile. Même si la quantité du lectorat de chaque texte est divisée par cent ou par mille, la qualité de chacun de ses lecteurs est démultipliée, et la petite partie d’entre eux susceptible d’écrire en retour à son auteur est d’autant plus importante que les informations nécessaires pour le faire sont faciles à obtenir.


Maxime

Il serait cependant malheureux d’opposer radicalement les modes de diffusion. L’édition traditionnelle s’appuie sur un lectorat quantitatif là où Internet favorise le qualitatif.


Sylvain

Internet favorise le qualitatif.


Maxime

L’écrivain cependant qui s’est exilé sur la Toile ne peut espérer vivre de son activité, à moins de faire payer au prix fort un lectorat fidèle. Et même si l’argument est rabâché à longueur de temps par les éditeurs anti-Web, il est certain que l’objet livre conserve une force d’usage extraordinaire.


Sylvain

Sur cette question d’ailleurs, les licences qui fleurissent sur la Toile sont discrètes, bien sûr, puisque toute proposition de rémunération d’un auteur pour un de ses textes estampillé par celle-ci reste « à discrétion »…


Maxime

Pour faire simple, ces licences sont, dans les grandes lignes, des contrats de diffusion « clé en main » pour toute diffusion via Internet. Aucune recommandation n’est donnée sur une publication plurimédia. Aucune non plus sur la question des œuvres communautaires.


Sylvain

D’ailleurs, j’ai un papier à vous lire.


Maxime

Ah oui…


Sylvain ouvre un tiroir et en sort un dossier, d’où il extrait un document.


Sylvain

C’est un extrait tiré de la FAQ de Creative Commons. Lisez le paragraphe en jaune.


Il tend le document à Malaussène.


Malaussène

« L’auteur qui a déjà cédé une partie de ses droits par contrat, ou mandaté une société de gestion collective pour la gestion de ses droits, ne peut actuellement pas offrir ses œuvres sous contrat Creative Commons. L’équipe Creative Commons France participe à un groupe de travail européen et international en vue de résoudre cette incompatibilité. L’auteur et les autres titulaires de droit utilisant les contrats Creative Commons conservent la possibilité de recevoir une rémunération utilisations commerciales après un contrat Creative Commons comportant l’option "Pas d’Utilisation Commerciale", contrats complémentaires avec un producteur, diffusion publique, passages à la radio… Ainsi, les redevances liées à la diffusion publique à des fins commerciales de musique sous contrat Creative Commons "Pas d’Utilisation Commerciale" sont perçues et réparties par une société de gestion collective aux États-Unis, mais doivent pour le moment être gérées individuellement en Europe, où les statuts et les règlements intérieurs des sociétés de gestion collective prévoient un apport exclusif des droits d’exploitation. Il n’est pas possible pour le moment de retirer certaines œuvres ou certains droits (les utilisations non commerciales par exemple) pour les placer sous contrat Creative Commons. »


Maxime

Difficile de trouver une meilleure explication pour d’autres cas de figure avec des licences type Art libre ou Copyleft.


Sylvain

Vous avez compris ?


Malaussène

Oui.


Sylvain

Non seulement les licences proposées sur la Toile n’ont pas été pensées pour une conjugaison entre des diffusions gratuites et payantes, mais en plus, elles ne sont pas adaptées à de véritables créations littéraires collectives.


Malaussène

D’accord.


Maxime

Les possibilités en termes de création permises par le Web, grâce à des outils comme le wiki, en sont encore à leurs balbutiements, mais les premiers collectifs existent d’ores et déjà et se posent les véritables questions autant sur la paternité que sur la pérennité des œuvres. Celles-ci méritent une réflexion profonde et fondamentale, aussi importante que celle qui a vu naître les bases du droit d’auteur il y a trois siècles.


Sylvain

Vous avez compris ?


Maxime

Ça démarre dans le pois chiche ?


Malaussène

Je n’ai pas tout compris, mais ce que j’ai compris me paraît relever du plus haut intérêt.


Maxime

Le monde de l’édition est obsolète.


Malaussène

Oui.


Maxime

C’est qui le jeune présomptueux ?


Malaussène

C’est moi.


Maxime

Sauf que vous commencez à vieillir. Excuse-toi.


Malaussène

Je m’excuse.


Maxime

De quoi ?


Malaussène

Je n’avais pas conscience du ridicule de mon comportement quand je vous ai accueilli de la sorte. Maintenant, j’ai mieux compris et je réalise que les écrivains du troisième millénaire se passeront des services de l’édition préhistorique.


Sylvain

C’est bien résumé. Tu ne trouves pas ?


Maxime

Qu’est-ce que tu penses d’Internet ?


Malaussène

Internet permet de lutter contre l’hégémonie des grands trusts de l’édition traditionnelle et contre les sociétés d’auteurs anti-Web qui monopolisent le débat sur les droits d’auteurs. De créer de véritables groupes d’artistes, libres, capables de s’autogérer, de constituer l’espace littéraire de demain, en amenant le débat sur la question des droits et des devoirs de l’écrivain du troisième millénaire. Parce que les frontières n’existent pas sur la Toile, et qu’il est important d’en définir d’autres, ou de toutes les détruire.


Sylvain

Bravo ! Vous avez tout compris !


Maxime

Il n’y a pas que ça. En s’emparant du réseau pour optimiser la diffusion qu’il permet pour chaque auteur, en créant tout outil favorable à la reconnaissance d’un art vivant sur Internet, Internet permet de faire que les nouvelles pratiques artistiques collectives des écrivains sur la Toile soient identifiées, détaillées, enrichies, et promues pour susciter de nouvelles vocations.


Malaussène

Mais aussi d’organiser les espaces de création collectifs pour toujours améliorer, tous ensemble…


Sylvain

… la qualité des textes qui y sont publiés, afin de proposer un contenu le plus riche possible aux lecteurs internautes.


Malaussène

Internet permet de mettre en place des structures capables d’accompagner…


Maxime

… la diffusion pluri-média de la production littéraire de tous les écrivains issus du Web…


Sylvain

… en arrêtant de renvoyer dos à dos diffusion gratuite sur la Toile…


Malaussène

… et distribution payante pour d’autres supports.


Silence.


Sylvain

Vous avez compris ?


Malaussène

Oui.


Silence.


Maxime

Détache-le et laisse-le partir.


Maxime sort.


***

Scène 3

***


Sylvain détache Malaussène.


Sylvain

Vous voulez manger quelque chose ?


Malaussène

Non, merci. J’ai la tête qui tourne. Votre ami est extrêmement intéressant. C’est un surdoué, doublé d’un humaniste.


Sylvain

C’est vrai. Oh, il a dit le fond de ma pensée. On est pareils, tous les deux. À la fin, il y avait une bonne symbiose, j’ai trouvé. Ça vous a plu ?


Malaussène, en se levant

Beaucoup. Merci pour cette soirée. Je peux rentrer chez moi ?


Sylvain

Oh, vous n’allez pas rentrer à pied, il fait nuit. Vous ne voulez pas que je vous raccompagne en voiture ?


Malaussène

Je vais me débrouiller.


Sylvain

Vous habitez au 45, boulevard Lecarré. C’est de l’autre côté de la ville. Vous n’allez quand même pas appeler un taxi ?


Malaussène

Non, bien sûr. Mais si ça ne vous dérange pas, je veux bien que vous me raccompagniez.


Sylvain

Puisque je vous le propose ! Il faut en profiter !


Ils enfilent leurs manteaux et sortent. Lumière.


 
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   David   
9/6/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

Alors c'est assez hallucinant, déjà dans le scénario : un kidnapping avec une victime et deux bourreaux, mais dont le seul enjeu est une discussion. Il y a bien une violence psychologique - la victime est effrayée, reste longuement dans l'incompréhension - et une violence physique, elle aurait été assommé, mais le rapt doit durer après le réveil de la victime sans doute moins d'une heure. C'est hallucinant dans les propos eux-mêmes : Les bourreaux font un genre de clown blanc et d'Auguste, Auguste sous cocaïne qui plus est, Ils ont des prénoms, Maxime et Sylvain, alors que la victime reprend le nom d'un personnage de Daniel Pennac, Malaussène, encore souffre-douleur pour cette histoire-là. C'est bien de l'humour mais le sujet m'a semblé sérieux, d'autant plus dans ce contexte où je le lis : un site de passionnés et d'auteurs amateurs, en ligne, alors qu'il parle justement des perspectives du droit d'auteur exactement dans ce genre de contexte, et bien que le scénario, enfin le kidnapping, soit le fait d'un candidateur auprès du comité de lecture des éditions Gallimard, autrement dit, la voie royale de l'auteur-littéraire-écrivain-romancier, et la victime la personne ayant fait face au premier dans l'établissement : un professionnel. Je trouve que la dernière phrase de Sylvain résume très bien ce que présente Maxime : "Puisque je vous le propose ! Il faut en profiter !", proposer une histoire est aussi simple que de proposer à quelqu'un de le raccompagner en voiture, et ces histoires comme le service proposé seraient au plus près des besoins du bénéficiaire, pour affirmer la place de l'amateur auprès du professionnel, contre son penchant concentrationnaire des idées comme du capital. Ça s'ajoute au côté circassien d'autres répliques, vers la fin, où la même phrase est prononcé par les personnages successivement.

Les tirades de Maxime sont géniales, épiques même dans sa fougue, drôles bien sûr souvent, mais plus que ça, elles révèlent une utopie au plus près de ceux que ça pourrait concerner : ce qui est dit est exactement ce que le texte est en train de faire.

   Bidis   
1/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Au début de la pièce, on est vraiment intrigué. Puis la drôlerie s'invite et l'intérêt persiste. Jusqu'aux trois quarts de la pièce où j'avoue avoir commencé à décrocher un tantinet. J'ai lu jusqu'au bout néanmoins. Avec le regret de n'avoir pas vu intervenir d'autres auteurs refusés, c'eût été amusant...
J'ai tout de même passé un très bon moment. Je trouve que l'auteur a le ton qu'il faut pour le théâtre, ce que je ne trouve pas si évident.

   Brume   
2/7/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Arsinor

Quelle logorrhée ce Maxime! À faire tourner la tête. Bourrage de crâne.
La lectrice que je suis a dû lire lentement pour comprendre. Mais je ne suis pas sûr d'avoir tout saisie. J'ai l'impression que Maxime fait dans la contradiction en opposant les qualités de diffusion des textes d'un auteur sur la toile et les qualités de diffusion des textes en mode traditionnelle c'est à dire sur papier, bon là je résume.

C'est très dense. Le langage très soutenu. Extrêmement bavard et complexe. La maltraitance psychologique envers Malaussène est bien rendue. Mais ce dernier est intelligent il comprend tout lui au moins contrairement à moi. À la fin malgré sa libération son esprit est bel et bien sous l'emprise de ses ravisseurs.

Les interventions de Sylvain apportent de la légèreté, pour le lecteur il est une bouffée d'oxygène.
D'ailleurs vos 3 héros ont une personnalité bien distincte. Leur psychologie est clairement mis en valeur.
J'ai hésité à mettre ou non une appréciation. Mais comme votre écriture a du panache et est d'une belle qualité, et que vous avez réussi à instaurer une mise en scène de bonne qualité aussi, je vais noter tout de même.

   hersen   
2/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Nouvelle très bien construite et qui traite de façon pour le moins originale de la question de droits d'auteurs et la diffusion d' oeuvres, ici principalement littéraires.
je pense que c'est un texte courageux que de s'attaquer à ce serpent de mer puisque la toile, on le sait, permet à tout un chacun de s'exprimer, de proposer gratuitement ou non le fruit de ses réflexions ou de son travail littéraire.

Je n'ai rien, absolument rien à dire pour donner une piste pour améliorer cet écrit, il se suffit à lui-même, il est un point de départ phénoménal pour une réflexion sur le sujet.

Et quand tout est si simple dans la vie, comme de profiter d'un lift pour rentrer chez soi !

Un grand bravo.

hersen

   aldenor   
2/7/2017
Au début, on retrouve le héros de la saga Malaussene de Pennac dans son rôle de bouc-émissaire. Un « auteur refusé » lui demande des comptes, tout comme dans « La petite marchande de prose », je crois.
Le pastiche est amusant et réussi.
Ensuite le propos dérive vers une comparaison de l’édition traditionnelle avec la propagation de textes sur internet. Une étude sans doute valable et en tous cas bien argumentée.
Mais d’abord je ne vois pas le lien entre cette comparaison et le fait que « l’auteur » ait essuyé un refus. Ensuite le texte se transforme en un pamphlet, qui n’a plus rien de sa forme théâtrale : les comparses ne servent plus qu’à acquiescer.

   Isdanitov   
3/7/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'apprécie tout particulièrement le rythme de la pièce qui me semble convenir idéalement. J'aime moins l'histoire. L'enlèvement par un écrivain non publié me semble déjà vu mais, pourquoi pas. Par contre je ressens comme moralisant la parabole de l'édition et on tombe dans un théâtre que je n'apprécie pas, qui finit par ronronner. Du bon boulot malgré tout.

   LenineBosquet   
3/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bravo à vous pour ce texte, le ton, les personnages, l'intelligence du propos, tout, j'ai tout aimé ici. Vous avez réussi à m'intéresser sur un sujet que j'aurais trouvé barbant mais la forme, le théâtre, la vivacité des dialogues, le jeu de clown entre les deux ravisseurs me l'ont rendu vivant et fort instructif.
C'est vraiment du bon boulot, merci.

   Cox   
4/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je suis un peu partagé.
Déjà, En lisant "Malaussène" j'étais fatalement hameçonné. Je crois que les avenures de la tribu de Pennac ont été les premiers bouquins que j'ai aimés. Que d'émotion & de nostalgie... D'ailleurs, ça fait longtemps que je les ai lus, mais dans le bouquin, il ne se fait pas aussi enlever par un auteur énervé, Malaussène ? Ou alors il se fait juste malmener dans son bureau, je ne sais plus.

Le changement vers un genre théâtral est bien vu, et bien mené. D'autant plus que le charme de la prose de Pennac réside beaucoup dans le point de vue vue décalé du narrateur, souvent très drôle.
Vous vous en affranchissez ici, mais vous réussissez à garder cette couleur absurde caractéristique qui tourne en guignol des situations glauques en soi. Bien joué pour ça, donc.

Par contre, je n'adhère pas au discours intellectualisant. Ce genre de doctes préoccupations sur l'art m'endort. Je ne sais pas dans quel état d'esprit vous l'avez écrit. Moi, en tout cas, je l'ai lu comme une tirade sans grand intérêt en soi, mais qui est là juste juste pour enfoncer le clou de l'absurde, avec ce ravisseur érudit qui donne une conférence. Par contre, du coup, c'est trop long pour moi. Rigolo au début, mais lassant assez vite.
Je suppose plutôt que vous avez écrit cette réflexion avec un réel intérêt pour le sujet développé (je pense qu'on peut le sentir). J'ai choisi de la lire autrement -en tant que simple outil comique- j'espère que vous ne m'en voudrez pas ;)


Bref, un réjouissant moment avec un vieux copain. Mais un peu lourd pour moi dans la logorrhée

   Arsinor   
24/9/2017
Le texte de Maxime est de Leverbal.


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