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Fantastique/Merveilleux
Arsinor : La Camélopardalogonie [concours]
 Publié le 15/07/21  -  1 commentaire  -  33573 caractères  -  48 lectures    Autres textes du même auteur

« Qui prête à rire n'est jamais sûr d'être remboursé. »
Raymond Devos


La Camélopardalogonie [concours]


Ce texte est une participation au concours n°30 : Rire à profusion !

(informations sur ce concours).




Dans les années 2030, au cœur des mois de juillet et d’août, à vingt-trois heures vingt, au milieu des océans. Blasico d’Aubusson, le célèbre cinéaste, seul sur le pont, accoudé à la rambarde, réorganise mentalement la structure d’un de ses films. Sophie la Girafe entre et se place à ses côtés.


Blasico : Tiens, Sophie ! Tu ne dors pas ?


Sophie, d’une voix plaintive et enfantine : J’arrive pas à dormir… Ça va dans tous les sens… Il y a trop de bruit…


Blasico : Tu n’aimes pas le bruit des vagues ?


Sophie : J’aime pas les croisières. En plus, mon tournicoti est cassé et je trouve plus mon maxi-mushroom en peluche.


Blasico : Regarde. Il fait si noir qu’il y a un milliard d’étoiles ; la clarté des étoiles se reflète sur la surface de l’océan. Où se trouve la ligne d’horizon ? La galaxie mesure plusieurs années-lumière, poésie infinie de cette alliance entre les années et la lumière. Qu’y a-t-il après les étoiles, après la galaxie ? Après l’Univers ? À côté de l’Univers ? Personne ne le saura jamais. Sauf toi, si par une belle nuit d’été, tu observes la ligne d’horizon.


Sophie, songeuse : Blasico ?


Blasico : Oui ?


Sophie, songeuse : Ces étoiles si bleues et fascinantes…


Blasico : Eh bien ?


Sophie, songeuse : Ces étoiles si lointaines et brillantes…


Blasico : Eh bien ?


Sophie, soudain guillerette : Pourquoi les girafes ont-elles un si long cou ?


Blasico, joyeusement paternel : Ah, ça, Sophie, c'est une longue histoire !


Sophie, enchantée : Racontez ! Racontez !


Blasico : Quelle heure est-il ?… Mais il est presque minuit ! Tu devrais déjà être en train de dormir, à ton âge !


Sophie : S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! Comme ça, j’irai dormir, après ! Promis-tournis ! (Elle fait un tour sur elle-même.) S’il vous plaît ! Je réparerai moi-même mon tournicoti !


Blasico : Bon ! Tu veux que je te raconte l'histoire d’Oksana, la toute première girafe ?


Sophie : Oh oui ! Oh oui !


Blasico : Très bien ! Très bien !… (Sophie court allumer la lumière de la cabine, et revient en courant, grisée d’avance.) Attention, je commence. (Inventant au fur et à mesure.) Il y a très très longtemps…


Sophie, captivée : Han !


Blasico : … dans l'une de ces contrées fort fort lointaines et depuis bien longtemps bien oubliées…


Sophie : Où ça ? En Crête ? À Babylone ? Oubliées depuis combien de siècles ?


Blasico : … il y avait un peuple d'animaux étranges…


Sophie, angoissée, les yeux ronds et rivés : Étranges ? Comment ça ? Pourquoi ?


Blasico : … aujourd'hui disparus de la surface de la Terre.


Sophie : Mais comment ? Pourquoi ? Disparus pour quoi ?


Blasico : Ces animaux étranges, qu'on appelait hyracotherium…


Sophie, suffoquant : Mais… pour… quoi… ?


Blasico : … ressemblaient comme deux gouttes d'eau…


Sophie : Mais… ! (S'étranglant.) Ha !!!


Blasico : … à ce que seraient aujourd'hui…


Sophie : Non ! Mais pourquoi ? (Sanglot.) NONHON HONHON HON !!!… Ha ! (Arrêt net. Elle regarde Blasico, stupéfaite.)


Blasico : … nos girafes, à ceci près que leurs cous étaient courts.


Sophie : Ah bin voilà. C'est bien ce que j'avais dit.


Blasico : Mais un jour…


Sophie : Pff ! J'en étais sûre. (Elle fait mine de s’en aller.)


Blasico : … ou plutôt, « Mais une nuit », puisque c'était la nuit des temps…


Sophie : Tu m'étonnes, Barcelone.


Blasico : … ce peuple d'animaux étranges n'eut plus rien à se mettre sous la dent. (Petite pause illuminée, l’œil au loin.)


Sophie : On l’a déjà vu cinq fois, ton film. Je l'avais même marqué sur un papier. (Elle cherche le papier partout, découvrant des trappes et des fenêtres inattendues dans le décor.) Hélas le doux zéphyr de l’océan emporta sans malice cette innocente preuve de ma bonne foi négligemment abandonnée sur la rambarde… Oh, mais qu'est-ce que c'est que ce petit vaisseau fantôme, au loin ? Quelle histoire ! Mais tout ça ne me dit pas où est passé ce fameux stylo…


Blasico : Car ils avaient mangé la totalité des buissons de cette contrée lointaine et oubliée depuis des siècles, des siècles, des siècles, des siècles…


Blasico continue à dire « des siècles », de plus en plus lentement et intensément, pendant la tirade qui suit. Sophie fait tout autre chose qu'écouter : elle tricote, éternue, bat les cartes, utilise divers objets, jumelles, plumeau…


Sophie : Non mais c'est bien ce que je leur avais dit, Barcelone. Je leur avais téléphoné au moins je ne sais combien de fois ; je leur avais envoyé ce fameux papier avec tout marqué dessus, fax, courriers et tout le tintouin, j'étais allée jusqu'à envoyer deux de mes agents, pour aller leur parler, à ces… z’animaux. — Ils me disent : « Mais non, ça va aller, on est bien comme ça. » Alors, je leur dis : « Vous allez avoir des problèmes. Si vous continuez comme ça, vous allez avoir des problèmes. » Alors, ils me disent : « Non, mais on en est bien conscients, ça va aller. On est bien comme ça. » Je leur ai dit : « Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? », et je suis partie. Et maintenant, ils se plaignent qu’ils ont raté leur vie et tutti quanti. Moi, vous savez, à midi, je fais une chose. Je réunis mes cadres sup et je leur dis : « Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, il faut parfois savoir prendre ses responsabilités. » C'est vrai, quoi ! Flûte, à la fin ! Les gens n’ont pas les yeux en face des pieds sur Terre : si les gens faisaient un tant soit peu ce qu’on leur dit, on serait libre de faire tout et n’importe quoi. Les animaux auxquels vous faites allusion, Blasico d'Aubusson, et qui vivaient dans cette contrée voilà des siècles, des siècles, des siècles, des siècles et tout, n'avaient qu'à en prendre de la graine. Valenciennes.


Blasico, à présent totalement absorbé par son histoire. Il surjoue. Achevant : … des siècles et des siècles. (Dans un éclat théâtral.) Finito, les buissons ! (D’une voix caverneuse et très lente.) Seuls, sur le désert de cailloux aride, solitaire et surpeuplé, restaient, tragiquement épars, quelques arbres feuillus : les eucalyptus.


Sophie : Oui, non, mais je sais ! Je leur avais dit, qu'à force, il ne resterait plus que des zeulis… des… euptalis… Voilà, c’est ça, pardon, des… des otaries. Des otaries ! (Elle rit cordialement.) Non, enfin, bref : et alors ?


Blasico : Mais les eucalyptus s’arboraient bien trop hauts et bien trop grands pour que les hyracotherium puissent seulement en effleurer les feuilles.


Sophie : Déjà s’ils avaient des noms un peu truc. (Exaspérée.) Ce n’est pas une critique, je constate ! (Conciliante.) Après, ils s’étonnent parce qu’ils ont des problèmes. (Pragmatique.) Enfin bref, et alors ?


Blasico : Et les hyracotherium voulaient manger, et les eucalyptus étaient trop grands… !


Sophie : Et évidemment y en a pas un plus malin que les autres pour leur faire la courte paille, Nicopaille. Et après (cherchant un dossier dans une armoire), on s'étonne que la société soit en train de perdre ses valeurs essentielles, Nicociel… Ah, il était là, çui-là ? (Elle range le dossier dans un tiroir, qu’elle ferme en le claquant.)


Blasico, de plus en plus poignant et lyrique : Et les hyracotherium passaient leurs journées et leurs nuits à pleurer en toisant les eucalyptus, car ils étaient affamés, et les feuilles étaient toutes proches, trop hautes, alors ils les suppliaient de rapetisser, mais les eucalyptus n'écoutaient pas, et continuaient même à grandir, comme pour les narguer. Et les hyracotherium de sangloter, et de supplier horriblement, et les eucalyptus de continuer à faire la sourde oreille et à rester trop haut perchés !


Sophie : Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?


Blasico : Alors, un jour, le grand chef hyracotherium en eut assez.


Sophie : Ça y est, y s’réveille quand c'est fini, çui-là… Bon ! moi… je vais cultiver mon jardin.


Elle fait mine de vaquer à d'autres occupations : secrétariat, paraître débordée, faire tout et rien, prendre le téléphone, le raccrocher aussitôt, abasourdie, souffler, s’impatienter en faisant : « Bouh, alors… ! », nettoyer ses lunettes et les ranger, suivre le vol d’un papillon, froncer les sourcils dans une glace de poche, faire celle qui est polie en regardant Blasico.


Blasico : Et après qu’il en eut assez, il réunit son peuple. Et le grand chef hyracotherium dit au peuple hyracotherium que le Destin voulait qu’ils quittassent tous ce désert hostile, et qu'il fallait migrer et accepter d'abandonner l'eucalyptus (qui avait fini par devenir leur totem). Car ce serait la seule façon de ne pas continuer à mourir de faim, de soif, et de solitude. Et il leur dit, il leur dit que par-delà les contrées et les collines, les vaux mélodieux et les monts merveilleux, ils trouveraient la terre première. Et que, là-bas, ils bâtiraient un empire moderne, adapté aux besoins en perpétuelle évolution des consommateurs. Alors, et bien que ces paroles prophétiques n’eussent encore aucun sens à l’époque, le peuple hyracotherium applaudit éperdument, fit des hourras, et, ni une ni deux, partit pour toujours de la terre natale (qu'ils ne pouvaient à présent plus supporter, à cause du magnifique discours de leur chef). Et c'est ainsi que les hyracotherium marchèrent, marchèrent, contournant les cimes, franchissant les gouffres, sautillant dans les prés, traversant les canyons, harassés, desséchés, par-delà les contrées et les collines, les vaux mélodieux et tout, mais comme ils marchaient en rond – ça peut sembler assez amusant, d’ailleurs – ils s'établirent dans une prairie qui jouxtait le terrain d’où ils étaient partis. (Sophie est consternée. Solennel :) Sauf…


Sophie : Sauf… ?


Blasico, pénétré : Sauf Marie.


Pause.


Sophie : C'était formidable. Je peux aller dormir, maintenant ?


Blasico : Car Marie ne voulait pas partir.


Sophie : Je n’ai rien compris. C’est nul.


Blasico, s’emportant : Car Marie, la toute petite Marie… Marie la salvatrice, Marie la désaxée, Marie la nécessiteuse, Marie l'impossible ! Mais aussi Marie l'insondable, Marie la mystérieuse, Marie la cachottière, Marie par qui tout change, Marie la désespérée, l’égarée, la tragique, la mathématicienne, Marie l’exaltante, Marie la débordante, Marie l’affalée, Marie la dépressive, Marie la parieuse insatiable, Marie la timide de service, Marie enfin, l'effrontée, Marie la pauvre et toute petite effrontée de rien du tout qui comprend jamais rien à rien avec ses yeux de merlan frit… Marie voulut rester. On insista, de peur qu'en restant, elle escamotât la belle unanimité et l’aspect épique de l’exode du peuple hyracotherium. On insista, on insista, on insista. « Gnagnagni, gnagnana », disait l’un, « Blablabli, blablapla », disait l’autre. Mais Marie n'en faisait qu'à sa tête, et déclarait des choses tragiques comme : « Plutôt mourir que s'avouer vaincu ! », ou : « La violence est la force des faibles ! » et : « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin ! ». Et ce ne sont pas les onomatopées burlesques de ses interlocuteurs qui pouvaient contre-argumenter ces maximes intimidantes, bien qu’elles fussent ici assez mal employées et tout à fait hors de propos. (À Sophie.) Et on n’allait tout de même pas construire un traîneau avec des roulettes, ou même, effectivement, un petit vaisseau fantôme, et attacher Marie au mât en la bâillonnant et en lui bouchant les oreilles, comme pour Ulysse traversant le royaume océanique des sirènes !


Sophie : Bon, allez, maintenant, c’est fini. D’accord ? Je n’ai rien compris. Je suis fatiguée. J’ai besoin d’aller me coucher.


Blasico : Est-ce que tu te rends compte que tout cela explique que Marie restât seule au milieu des cailloux, privée des siens et des siennes, toute seule abandonnée dans cet horrible désert que dominait, pour seule compagnie, ce persifleur d’eucalyptus ?


Sophie : Et alors ?


Blasico, à nouveau pénétré : Et alors, lorsque Marie fut seule, elle éclata en sanglots, car elle avait faim, soif, et qu'elle savait qu’elle souffrirait de la solitude.


Sophie : Et alors ?


Blasico : Elle voyait la…


Sophie (En même temps, comme s’il s’agissait d’une rengaine.) : Elle voyait la prairie d'à côté regorger de mille fruits sucrés dégoulinant de miel, et elle voyait ses frères et ses cousines. (Ras-le-bol, traînant des sabots.) Des siècles, des siècles, des siècles, des siècles, tana, hada, fala, jlou, sploïmfs… (Elle soupire et « s’assoit ».)


Blasico : … prairie d'à côté regorger de mille fruits sucrés dégoulinant de miel, et elle voyait ses frères et ses cousines qui dégustaient des pâtisseries avec extase et jouissance et qui riaient et qui se moquaient d'elle, et lui criaient de venir les rejoindre ! Mais tenir bon Marie voulait. Elle regardait l'eucalyptus. Qui était cet eucalyptus en vérité ? Pourquoi était-il devenu le totem de tout un peuple pour finir délaissé par ce même peuple ? À quoi s’accrochait-elle ainsi ? N’avaient-ils pas raison de profiter des crèmes-desserts et des plaisirs simples que la vie nous propose ? N’était-ce pas le moment de rentrer en soi-même et de chercher en soi le vrai pourquoi de tant d’obstination ? Si. Maintenant, il fallait savoir, trouver le courage d’affronter le ciel et l’abîme, partir à la recherche d’une réponse. Alors Marie ferma les yeux, s’avança et sauta dans le vide, du plus profond du cœur jusqu’au fin fond des étoiles, et sa pensée tourbillonna, tourbillonna, tourbillonna. Tellement, tellement, qu’elle eut un vertige et voulut rouvrir les yeux, mais elle se ravisa avec courage, surmontant sa peur, et voyagea à travers les étoiles. Bientôt, sa pensée arriva dans l’espace, au milieu des planètes, dans le silence intersidéral. Alors Marie ouvrit les yeux et regarda le cosmos. Elle regarda le cosmos et vit les eaux primordiales qui bouillonnaient comme un magma. Elle regarda le chaos et vit l’esprit du chevalier de Lamarck qui planait au-dessus des eaux volcaniques. Croyant le reconnaître, Marie le salua. Alors l’esprit du chevalier lui donna un livre et ce livre, qui était amer comme l’absinthe, devint doux comme le miel sur la langue. Car la couverture de ce livre était hérissée de clous comme une planche de fakir et ses pages, quand on l’ouvrait, étaient moelleuses comme des coussinets bourrés de mousse à la crème-dessert de chez Danone. Et c’est alors que Marie comprit son Destin. Décidée à appliquer la théorie de l’évolution des espèces et à mettre en marche la formidable machine du Destin qui s’était ancré en elle, Marie comprit que si elle n'arriverait jamais, elle, à toucher l'eucalyptus, sa descendance, en revanche, aurait un cou assez long pour atteindre les feuilles de cet arbre stupide qui se croyait plus intelligent que les autres, pourvu qu'elle se donnât la peine d'étirer son cou continûment, extatique, vers les branches déployées.


Sophie : Encore fallait-il y penser.


Blasico : Alors, Marie, qui n’avait pas mangé de toute l’après-midi, et, avec toute cette méditation, avait même sauté le goûter, commença à s'étirer péniblement vers l'eucalyptus. Un peu gauchement au début, plus judicieusement ensuite…


Sophie, fatiguée : Vas-y Marie, te laisse pas faire.


Blasico : Elle s’étira fort, très fort, si fort, tellement fort, et avec tant d'espoir et de sublime foi éblouissante en le Destin…


Sophie : Vous êtes un poète, Blasico !


Blasico : … que lorsque sa fille naquit, par parthénogenèse, il lui sembla qu'elle aurait un cou d'au moins un millimètre de plus qu'elle. Alors Marie sut que son rêve serait un jour réalité, et mourut, épuisée, heureuse. (Un silence.)


Sophie : Eh bien, moi, on dira ce qu'on voudra, mais moi je dis bravo. Je vais peut-être choquer, c’est une chose que personne n’a osé dire jusqu’à maintenant sur le plateau, mais je crois qu’il faut faire tomber les tabous, parce que ça fait trente ans qu’il y a des tabous et que moi je crois que plus on dira les choses telles qu’on devrait les dire, plus il y a des choses qui se mettront en place. Je vous ai laissé parler, alors laissez-moi parler. Je vais peut-être vous choquer, comme je le disais en préambule, mais moi je trouve que les gens qui ont du courage, et je voudrais lancer un appel à tous ceux qui voudraient donner un grand coup de chapeau à tous ceux qui ont eu et qui ont encore aujourd’hui ce courage, qu’il y a vraiment des gens formidables, qui ont la foi, qui font des choses, des choses extraordinaires, et c’est quelque chose qu’on ne dit pas assez souvent, alors, moi, je dis : Bravo Marie, vas-y, ne te laisse pas abattre. Au revoir. (Sophie, indignée et satisfaite, se prend à son propre jeu et se remet à s’intéresser à l’histoire, progressivement.)


Blasico, emporté, criant plus fort : Au tour de sa fille maintenant de se livrer à l’héroïsme… !


Sophie : C’est formidable. Y a rien à dire.


Blasico : Et de résister à la tentation de faire quinze/vingt pas de plus pour rejoindre ses cousins et ses oncles qui riaient de toutes leurs molaires et qui cabriolaient sans arrêt de joie en se roulant dans le miel et qui se goinfraient comme des fous dans ce jardin paradisiaque en suffoquant sous les fous rires ! Certes, elle les regarda avec envie pendant un centième de fraction de seconde mais soudain, l’étoile bleue se refléta dans son œil et elle se souvint de sa mère, de Marie, la petite effrontée au grand destin, de l’esprit du chevalier de Lamarck. Et par mémoire pour cette mère qu’elle n’avait pas eu le temps d’aimer, elle décida de sacrifier sa vie pour contribuer à l’odyssée de l’évolution des espèces. Et c'est ainsi que la fille de Marie décida de ne plus jamais manger, et de s'étirer, s'étirer, s'étirer follement vers l'arbre narquois. C’était une de ces promesses ultimes qui limitent et font couloir mais donnent du sens à l’être – portée par le seul espoir que sa fille à son tour aurait probablement un cou légèrement plus long. Et elle s'étirait, s'étirait, s’étirait comme une vieille schizophrène maniaco-dépressive toute décrépite vers le vieil arbre, maintenant tout piteux et tout desséché… Et la fille unique de Marie souffrait, et elle avait faim, et elle voyait son peuple exister à la puissance dix dans la félicité la plus abondante à quelques centimètres à peine de là, et elle les entendait lui hurler à s’en époumoner la trachée-artère de venir la rejoindre. Ils s’étaient mis tous en ligne, sur la frontière, pleurant de rire, avec des chapeaux bariolés et des pâtes d’amande de couleurs différentes, juste à côté du magasin de farces et attrapes, en plus !


Sophie, s’arrêtant d'un coup, soudain grave, contemplant l'horizon : Comme Marie eût été fière d'elle…


Blasico, solennel, aboutissant : Et un jour, pour comble d’épuisement, pour comble d’absolu, l’héroïne enfanta, enfin, et mourut. Son martyre ayant été plus immense encore que celui de Marie, car si Marie était restée plusieurs centaines de jours sans manger, elle, c'était toute sa vie qu'elle était restée à jeun.


Sophie : C’est fou…


Blasico, soudain guilleret : Et ainsi de suite, pendant un milliard de générations !


Sophie : Quelle saga palpitante !


Blasico : Alors après, c'est toujours pareil, un milliard de fois. Je ne détaille pas.


Sophie, piquée : Oh ! Pourquoi ? Pourquoi pas ?


Blasico : Pas question : je ne suis pas un perroquet.


Sophie, appréciant le trait d’esprit : Et encore, il faudrait trouver un perroquet qui accepte de répéter tout ça un milliard de fois exactement !


Blasico : C’est pour le coup qu’il se transforme en magnétophone !


Sophie : On a toujours besoin d’un plus petit magnétophone que soi ! (Ils rient d’un rire mondain.)


Blasico (Petit bruit de fin de rire. Reprenant.) : Et un jour, ou plutôt : « Et une aube », puisque c’était à l’aube d’une ère nouvelle, naquit, dans la lumière ensoleillée des matins de printemps, une hyracotherium avec un cou assez long pour toucher l’eucalyptus, qui avait atteint un âge tellement canonique qu’il était retourné en poussière et qu’on avait dû le remplacer par un poteau en acier inoxydable pour maintenir les deux derniers petits bouts de feuille d’eucalyptus à la bonne hauteur.


Sophie : C’est fou, ça, quand même !


Blasico : La mère de cette dernière hyracotherium venait de mourir d'épuisement, comme d’habitude, mais sans savoir que le Destin de son aïeule, Marie, la petite effrontée hyracotherium, serait enfin accompli par sa propre fille, (même si elle avait pressenti qu’il ne lui manquait plus à elle-même qu’un seul millimètre juste, juste, mais elle avait décidé très jeune de ne pas y compter car elle avait appris que le triomphalisme décourageait l’effort et c’est la raison pour laquelle, au cas où il aurait manqué effectivement un millimètre, et pour s’ôter la tentation d’essayer de vérifier, elle avait continué à tendre son cou comme une véritable psychopathe dans le sens opposé). Te rends-tu compte du sort terrible de cette ultime héroïne ? Elle était morte de faim avant d'avoir pu constater que sa propre fille allait réaliser le but de sa vie et de celui de toute la lignée !


Sophie : Quand on pense qu'il lui aurait suffi d'un millimètre de plus !


Blasico : Ou même de quelques secondes pour voir sa fille manger les feuilles !


Sophie : C’est fou, quand même. Les gens sont formidables. Et alors ?


Blasico : Lorsqu’elle naquit, elle attendit quelques années encore, pour grandir, forcément…


Sophie, impatiente : Oui, oui…


Blasico : Puis elle se relève avec effort, toute haletante de n’avoir rien mangé pendant toutes ces années…


Sophie, même jeu : Oui, oui… ! Et alors ?


Blasico : Eh bien, elle ne daigna pas même jeter un coup d’œil au poteau !


Sophie, outrée : Oh ! C’est pas possible, ça, quand même !


Blasico : Elle le laissa planté là comme un chou à la mode, et se mit en direction du troupeau d’hyracotherium, qui étaient tous empilés par terre de s’être amusés comme des fous furieux !


Sophie : Mais dites-lui quelque chose !


Blasico : Attends ! Elle ne franchit pas la ligne fatidique. Elle vient de voir qu’il n’y avait plus rien à manger dans le jardin paradisiaque.


Sophie : Mais pour qui se prend-elle ? Ce n’est pas la question !


Blasico : La vision troublée par la faim, le souffle étourdi par la soif, le pas miné par la fatigue, elle tourne les talons et s’avance alors vers l’eucalyptus…


Sophie : Ah ! Tout de même ! Quelle tarte, celle-là.


Blasico : Mais voici qu'un chasseur s'approche avec des yeux pleins de sauvagerie et de cruauté !


Sophie, outrée : Ah non, pas ça !


Blasico : Au début, il s’était avancé pour rire, mais finalement, à force de faire semblant, et comme on l’avait vu (ou qu’on aurait pu le voir), il s’avançait maintenant avec une intention bien réelle !


Sophie : Mais vite, alors ! Il pourrait l'apercevoir !


Blasico : Il l'a déjà vue ! Il l'a sentie, avec son sale flair de chien de chasse !


Sophie, scandant la réplique comme s’il s’agissait d’un slogan dans une manifestation (2 noires, 2 croches, 1 noire, 6 croches, 1 noire) : Chas-! sons ! les chasseurs ! avec leurs propres fusils !


Blasico : Ses lèvres effleurent la feuille, les yeux brillants de félicité et de bouleversements vertigineux…


Sophie : Vite ! Vite !


Blasico : Le chasseur pointe son fusil…


Sophie : Non ! Non !


Blasico : Et elle mangea la feuille !


Sophie : Alléluia !


Blasico : Et le chasseur la tua d'un coup de carabine !


Sophie : Malédiction !


Blasico, grave : Marie avait choisi son destin. Elle avait cru en lui, voulu pour lui, vécu par lui. Et certes, la dernière, l’ultime, son double de l’autre côté du miroir des temps de l’hérédité, elle qui n’avait même pas connu cet appel du destin, était morte, par terre, gisant seule, comme un vulgaire tapis de bain pour s'essuyer les pieds. Mais, peut-être d'avoir accompli le destin de Marie, la petite effrontée hyracotherium au grand cœur, elle avait le sourire sur la face, et la bouche encore pleine du petit morceau d’eucalyptus synthétique…


Sophie, sous le choc, sidérée, après un silence : Quelle horreur… (Elle soupire, complètement désabusée.) Et alors… ?


Blasico, grand : Alors l’Esprit de la Forêt surgit, vint serrer fraternellement le chasseur pour pleurer dans ses bras, et disparut. Et le chasseur comprit qu’il avait tué un être vivant. Et il se trouva face à lui-même. Comme s’il venait de se réveiller. Il ne savait plus qui il était, il ne se reconnaissait plus, il venait de se retrouver, il ne savait plus ce qui était arrivé avant son aventure, il savait seulement ce qu’il avait fait. Il passa en revue tout ce qu’il avait vécu, pensé, tout ce qui s’était passé dans le film de sa vie et tout ce qui aurait pu avoir lieu, et il vit toutes ses certitudes tomber une à une, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’ultime certitude, la certitude extrême de cette mise à mort. Comment vivre, à présent ? Mais méritait-il encore de vivre ? Et d’abord, qu’est-ce que ça voulait dire, mériter de vivre ? Était-ce une expression dont le sens érodé par l’usage ne signifiait plus rien, sauf pour ceux qui comprennent tout, soudain, en un éclair, à la fin ? Les auteurs de ces expressions comptaient-ils sur le public pour les acheminer, répétées, incomprises, intactes, vers les véritables destinataires ? Il se posa toutes les questions du monde et donna une réponse à chacune d’entre elles sans difficultés. Il avait passé sa vie à ne pas régler les petits problèmes ; il venait de les régler tous en l’espace de quelques instants. Il se demanda si c’était une réaction normale, et se répondit. Il savait tout ça par cœur, maintenant. Rien n’avait plus d’importance. Car aujourd’hui, c’était là, éclatant de vérité, la seule vérité de sa vie. L’impossible s’était réalisé. Le rêveur s’était réveillé. Les gens disaient : « Il n’est jamais trop tard. » Mais lui, le chasseur, il le savait à présent : un jour, il est trop tard. Et il se rappela une phrase de Mallarmé : « Rien n’aura eu lieu que le lieu, excepté, peut-être, une constellation. » Et il se dit : « Non. Rien n’a eu lieu que le lieu, pas même une constellation. » Et il se mit à écouter le vent. Et le vent se mit à souffler, souffler. Et c’est alors qu’un désir nouveau vint le prendre à la gorge : le désir de sauver son âme, de donner la totalité de son être, de son amour, de sa vie entière à son prochain. Il se sentait capable de tout, capable de tout pour sauver ce qui restait à sauver. Mais qui était ce prochain sinon précisément l’animal fabuleux qu’il venait d’abattre ? Alors il prit son fusil, le retourna contre lui, appuya sur la gâchette, observa qu’il n’y avait plus de balle, chercha une autre balle dans la gibecière que lui avait achetée son grand-père pour ses dix ans, cette gibecière de cuir qu’il n’avait jamais quittée, pas même le jour de son mariage, celle qu’il trouvait à présent si indigne de transmettre à son fils, glissa la balle dans le fusil…


Sophie : Et alors ?


Blasico : Et alors l'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière…


Sophie : Oui, enfin, la descendante.


Blasico : … arrière-arrière-petite-fille de Marie – qui avait fait semblant depuis le début d’avoir été touchée par la balle, et avait attendu, allongée par terre, que l’autre finisse par se suicider tout seul, récitant l’alphabet grec à l’envers pour s’occuper – se releva à nouveau, et alla se mâchouiller la seconde feuille d'eucalyptus. Et je peux te dire que si la première feuille avait naguère essentiellement tiré sa valeur de son écrasante portée symbolique, la deuxième parut si bonne qu'on aurait dit une glace à la pistache ! Et c'est ainsi que naquit la première… girafe ! Car elle avait le cou assez long pour se nourrir !


Sophie : Les gens sont vraiment formidables. Si un président m’avait dit que le goût de la deuxième feuille d'eucalyptus mangée par la première girafe présentait la particularité d’une saveur standardisée au sens marketing du terme qu’on peut trouver de nos jours chez le premier glacier qui passe, j’aurais appelé une ambulance en psychiatrie !


Blasico : Et on l'appela… Sophie ! (Gâteux et taquin.) Comme toi… ! Elle s'appelle Sophie comme toi ! C'est Sophie et Sophie. On va vous appeler les Hen-ri-ettes toutes les deux. Tu es contente ? Allez, fais risette ? (En lui taquinant le museau avec le doigt.) Tiou, tiou, tiou ! Hein ?


Sophie, de marbre : C’est pas pour jouer les rabat-joie, mais je croyais que la première girafe devait s’appeler Oksana. (La foule s’attroupe autour d’Sophie en l’appelant : « Sophie ! Sophie ! » Faussement modeste, à la masse des journalistes.) Non, non, je vous assure, ce n'est rien, comparé à ce que je fais d’habitude, ou même simplement ce que je suis quand je ne fais rien… Merci ! Non, vraiment ! (Mimiques de circonstance. Pendant qu’Blasico termine, elle remercie les journalistes dont le nombre semble croître.)


Blasico : Alors, comme Oksana avait repris ses esprits grâce à cette désormais non moins fameuse deuxième feuille d'eucalyptus, elle défia du regard tout le peuple hyracotherium qui était resté avec un cou minuscule et ridicule. Et alors, les hyracotherium, tout honteux de n’avoir pas su s’adapter à l'évolution de leur environnement, se transformèrent en fossiles, comme dans la quatrième dimension. Alors, Oksana, saisie de félicité, esquissa un scherzo à la russe, car elle avait accompli le rêve de Marie la petite hyracotherium qui avait dit non, non, non, et non. Et elle pleura en pensant à sa mère qui avait tant souffert, et à sa grand-mère, qui, elle aussi, avait tant souffert, et à toutes ces aïeules qui avaient… tellement souffert elles aussi le martyre pour qu'enfin naisse la première girafe au long cou. Car elles étaient les grandes perdantes de la fée Évolution. C'est ça, la sélection naturelle. Si t’y arrives pas, c’est qu’t’étais trop ceci-cela dès l’départ. Alors les larmes d’Oksana-Sophie s'épanchèrent et inondèrent cette contrée lointaine et fabuleuse, et il y eut un déluge. Et quand les eaux se retirèrent, elle vit que le désert s’était couvert de coquelicots, et elle alla dans la prairie d'à côté, jonchée des fossiles tout trempés de ses proches cousins, recouverts de caramel pétrifié, encastrés dans les couches de réglisse, à présent immangeables. Alors, tous les lapins aux longues oreilles et tous les chameaux à deux bosses, qui eux aussi avaient si bien su s’adapter à leur manière aux changements environnementaux du biotope, et qui étaient restés depuis le début tapis dans la forêt, en costumes de carnaval, surgirent des arbres et des buissons pour faire la surprise à Oksana, s’attroupèrent autour d’elle et lui firent une ovation pour saluer sa ténacité, lui offrir un nœud-pap’ à pois, lui souhaiter la bienvenue dans le monde des animaux préférés des enfants, et lui proposer un gigantesque goûter collectif, ce que Oksana s’empressa d’accepter, tout nœud-pap’ à pouée qu’elle était à présent. Et les lapins allèrent réveiller le chasseur en lui chatouillant le front dans le sens inverse des aiguilles d’une montre avec leurs grandes oreilles, un peu pour qu’il aille fondre son fusil et en faire un plat pour aller au four et préparer les gâteaux, un peu pour qu’il aille répandre la bonne parole maintenant qu’il avait tout compris, mais surtout pour pouvoir serrer fort Oksana comme si c’était sa propre fille, lui offrir le chaton qu’elle avait toujours réclamé et, laste beutte note liste, prendre part au banquet final. Et on se souvint longtemps de ce quatre-heures mémorable, qui eut lieu, finalement, après cinq réunions à propos de l’emplacement à choisir, sur le terrain initial qui contenait les restes de l’eucalyptus, perdu à présent dans la profusion des coquelicots. Et je peux vous dire que Oksana-Sophie ne se priva pas de se gaver de fructose et de glucose pour faire passer cet horrible arrière-goût de pistache qu’elle avait dû se coltiner pendant tout le temps que les lapins et les dromadaires la félicitaient et discutaient des horaires des réunions ! Et c'est depuis ce temps-là que les girafes ont un long cou !


Le navire accoste. Sophie, Blasico, Constantino et Minou-Chat sont accueillis par une foule d’admirateurs, cependant que d’autres comédiens viennent compléter le show. Alborada, le chasseur, les lapins, les chameaux, les hyracotherium, les membres de la chaîne évolutive de Marie à Oksana rangés dans l’ordre générationnel, leur équivalent chez les éléphants, de Barnapapo le gophomthère à Jean-Louis le mastodonte font leur entrée et commencent à monter sur l’estrade, comme ils peuvent. Répany de la Pampa fait son apparition sous les projecteurs : son costume en croco-peau-d’-chamois phosphorescent est piqué de bandes de papier Clairefontaine, ses chaussures sont deux grandes télévisions en peluche, son chapeau est surmonté d’une série de girafes en bois peint et elle tire au bout d’une laisse un petit chariot duquel s’échappe de la fumée verte. Elle vient embrasser Sophie et se poste près d’elle en applaudissant. Adam et Ève-003 suivis des cyborgs de la deuxième génération ainsi qu’Asdrubal et Platatrude, de leurs amis et du peuple de Rotomague, Flafli, Clouf, Palibano, la série des Perlinpinperlapin et des Bourricots Farceurs, tous saluent le public en rougissant de plaisir. Tout le monde se donne la main, en ligne, comme à la fin d’une pièce de théâtre.


 
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   ANIMAL   
4/7/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
J'avoue que j'ai eu du mal à venir à bout de cette histoire d'hyracotherium qui évolue en girafe pour manger les feuilles hautes. Est-ce juste une façon pour Basico de retenir l'attention de Sophie ? Est-ce ironique, loufoque, à double ou triple sens ? Je n'ai pu trancher.

Si le récit avait été purement animalier, peut-être aurais-je adhéré mais là, je ne suis pas séduite. D'autant moins que sur la forme, ce dialogue présenté comme une pièce de théâtre ne m'a pas convaincue non plus.

Pour tout dire, je ne suis pas certaine d'avoir compris la finalité de ce récit. Je pense que d'aucuns l'apprécieront mieux que moi.

Par contre, je relirai volontiers un texte plus conventionnel de l'auteur car il ne manque ni d'imagination, ni de talent d'écriture.


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