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Arsinor : Le Chien de Buridan
 Publié le 01/09/21  -  12 commentaires  -  10560 caractères  -  82 lectures    Autres textes du même auteur

L'Âne de Buridan trouve un camarade.


Le Chien de Buridan


Scène 1


À la montagne. L’Âne de Buridan se tient immobile près d’une barrière. Lacan l’observe un long moment puis se met à parler.


Lacan

Comment allez-vous ?


L’Âne

Mal.


Lacan

Qu’est-ce qui vous arrive ?


L’Âne

Rien.


Lacan

Vous vous tenez debout sans bouger depuis ce matin.


L’Âne

Qu’est-ce que ça prouve ?


Lacan

Qu’est-ce que vous croyez que cela puisse prouver ?


L’Âne

Figurez-vous que j’ai faim et soif à la fois (ou soif et faim à la fois). Je pourrais manger et boire, ou boire et manger, mais je ne peux décider par quoi commencer.


Lacan

Vous avez un blocage.


L’Âne

Pas du tout.


Lacan

Chaque fois que vous devez prendre une décision, vous refusez de prendre le risque de vous tromper, par peur des représailles.


L’Âne

Non. Je prends mes responsabilités.


Lacan

Vous avez peur de regarder la réalité en face.


L’Âne

Au contraire, je la regarde fixement.


Lacan

Et qu’est-ce que vous voyez ?


L’Âne

De l’eau et de l’avoine. De l’avoine et de l’eau.


Lacan

Quand avez-vous vu de l’eau pour la dernière fois ?


L’Âne

Je ne sais pas. Je n’ai rien de spécial à dire sur le sujet.


Lacan

Vous n’avez rien de spécial à dire sur le sujet ?


L’Âne

Non. Quand j’étais enfant, ma mère m’emmenait souvent près d’un ruisseau. Je suppose que c’est ce genre de choses que vous voulez m’entendre dire…


Lacan

Humm…


L’Âne

Je faisais bien attention de ne pas marcher dans l’eau, mais une fois j’ai glissé. Le ruisseau faisait un coude.


Lacan

Continuez.


L’Âne

Vous ne croyez quand même pas que j’aie fait exprès pour me noyer ! Enfin, maintenant que vous le dites, je n’en suis plus sûr. Peut-être n’est-ce qu’un fantasme de ma part. Je ne sais pas.


Lacan se tait.


L’Âne

Ah, comme je souffre ! Est-il donc possible d’avoir si faim et si soif (ou si soif et si faim) ?


Lacan

Les fantasmes sont la clef. Vous êtes bloqué au niveau de la représentation. Que symbolise l’avoine ?


L’Âne

Rien. C’est la réalité.


Lacan

L’eau vous fait penser à votre mère…


L’Âne

Oui…


Lacan

Parlez-moi de votre père.


L’Âne

Je n’ai rien à dire sur mon père.


Lacan

Intéressant.


L’Âne

Je ne vois pas ce qu’il y a d’intéressant.


Lacan

Vous refusez de dire ce que vous pensez. C’est une information intéressante.


L’Âne

Cela ne veut pas dire que je lui en veux. Je ne vois pas pourquoi ce serait le cas.


Lacan

C’est le cas de le dire.


L’Âne

Comment ça ?


Lacan

Ce n’est pas le K de le dire. C’est le D de le dire.


L’Âne

Je n’y comprends rien.


Lacan

C’est bon signe.


L’Âne

Comment sauriez-vous que je lui en veux ? Si du moins c’était le cas…


Lacan

Je ne savais pas que c’était le « K » jusqu’à ce que vous le « D » isiez. Qu’est-ce qui s’est passé ?


L’Âne

Que voulez-vous qu’il se soit passé ?


Lacan

Que voulez-vous qu’il se soit passé ?


L’Âne

Rien, je vous l’ai dit.


Lacan

Je suis tenu par le secret professionnel. Vous devez tout me dire. Il s’agit de dire tout, même et surtout ce qui est inconvenant.


L’Âne

Je n’ai rien d’inconvenant à dire sur mon père. C’est un pauvre diable. Je trouve simplement qu’il aurait pu faire comme si j’existais, c’est tout.


Lacan

Vous lui en voulez ?


L’Âne

Non.


Lacan

Vous avez le droit de haïr votre père.


L’Âne baisse la tête.


L’Âne

Quel piètre fils je fais.


Lacan

Nous sommes tous indignes de nos parents comme ils sont tous indignes de nous.


L’Âne

Suis-je un monstre pour cela ?


Lacan

Nous sommes tous des monstres.


L’Âne

Oui mais moi, je suis pire. J’en veux à mon père et à ma mère. Ils m’ont tout donné et à mon âge j’en suis encore à les admi… à les critiquer.


Lacan

À les admirer.


L’Âne

À les critiquer.


Lacan

C’est vous qui l’avez dit.


L’Âne

Vous pensez que c’est parce que je les admire que je suis bloqué ? Et que je n’ai que ce que je mérite ?


Lacan

Encore faudrait-il savoir exactement pourquoi vous l’avez mérité. Vous avez réussi à faire un lien entre votre mère et l’eau. Essayez de faire le lien entre votre père et cette avoine que vous croyez voir.


L’Âne

Je ne vois pas le lien.


Lacan

C’est bon signe également.


L’Âne

Je ne vois pas ce qui est bon signe.


Lacan

Ne pas le voir est aussi un signe. Vous avez toute la semaine pour réfléchir. Nous nous voyons samedi à la même heure, au même endroit.


L’Âne

Samedi prochain, je serai mort. Je vais mourir de soif et de faim (ou de faim et de soif), avant la séance.


Lacan, avec un sourire

Pourquoi pas après ? Allez, je vous vois la semaine prochaine. Nous resterons sur ce « mérite » et sur cette question : « Pourquoi vous l’avez mérité ? »


L’Âne

Est-ce que je me sentirai mieux ensuite ?


Lacan

C’est une cure de psychanalyse, pas une injection de morphine. Je vous ai laissé parler en toute liberté, ce qui vous a permis de commencer un travail sur vous. Je crois que nous avons suffisamment détourné le problème. Le problème central est secondaire. Il faut toujours creuser pour créer d’autres problèmes, plus anodins mais plus difficiles à résoudre, car ils détiennent la clef du D de le dire. Je pense où je ne suis pas. Ce paradoxe recèle une telle puissance structuraliste que son illustration réductionniste, soit la signification de la répétition suspecte de la lettre « r » dans le mot arbre, dont on ne parle pas assez, contient la potentialité de donner une issue à la quasi-totalité des névroses de blocage.


L’Âne

Ce que ces choses-là sont bien dites ! Cependant je n’ai rien compris. Je suppose que c’est bon signe.


Lacan

Bien sûr ! Je vous conseille de réfléchir sérieusement sur la succession symétrique des voyelles de ce mot : « mérité ». C’est un palindrome.


L’Âne

D’accord. Je vous remercie, monsieur. Au revoir.


Lacan, d’une voix chargée de sous-entendus

À la semaine prochaine !…


Lacan s’en va.


________________________________________

Scène 2


L’Âne souffre horriblement. Il se tient toujours immobile, mais cette fois en haletant de douleur. Un Chien de Buridan l’aperçoit au loin et s’approche.


Le Chien

Hé, L’Âne ! Ça va ?


L’Âne

Non…


Le Chien

Qu’est-ce que tu fais ?


L’Âne

Je ne sais pas. Je réfléchis. Je ne sais pas.


Le Chien

Tu as l’air hypnotisé.


L’Âne

J’ai l’air hypnotisé.


Le Chien

À quoi tu réfléchis ?


L’Âne

Je vois quelqu’un.


Le Chien

Où ça ?


L’Âne

Je ne sais pas.


Le Chien

Comment ça ?


L’Âne

Il dit de réfléchir à « mérité » et de trouver pourquoi.


Le Chien

Je ne comprends pas.


L’Âne

C’est normal. C’est un psychanalyste.


Le Chien

Ah, tu es en cure de psychanalyse ?


L’Âne

Oui.


Le Chien

Et tu vas mieux ?


L’Âne

C’est encore trop tôt pour le dire. Ce n’est pas une injection de morphine.


Le Chien

Mais on ne peut pas te laisser comme ça ! Tu me fais mal rien que de te regarder !


L’Âne

Je ne supporte pas qu’on me regarde.


Le Chien

D’accord. Je regarde ce que tu regardes. Ça va mieux ?


L’Âne

Non.


Le Chien

Pourquoi ?


L’Âne

Je suis hypnotisé.


Le Chien

Par le seau d’eau ?


L’Âne

Comment ça ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu veux dire que tu le vois, toi aussi ?


Le Chien

Bien sûr !


L’Âne

Le psychanalyste a dit que c’était une représentation, un fantasme !...


Le Chien

Non, c’est bien un seau d’eau.


L’Âne

En fait, je suis hypnotisé par le seau d’eau et le picotin d’avoine en même temps. Tu le vois aussi, le picotin d’avoine ?


Le Chien

Oui.


L’Âne

Eh bien, figure-toi que je meurs de soif et de faim en même temps, ou de faim et de soif en même temps. Je pourrais manger et boire, ou boire et manger, mais il faut choisir.


Le Chien

Eh bien, commence par l’un des deux.


L’Âne

Évidemment, mais par lequel commencer ? Ils sont à égale distance. J’ai aussi faim que soif et/ou aussi soif que faim. Je ne peux pas choisir. Je vais mourir. De faim et de soif, exactement en même temps. Je sens la mort approcher et je n’y peux rien. Je suis bloqué.


Le Chien

Décide-toi.


L’Âne

Je ne peux pas. Si je bois avant de manger alors que j’ai plus faim que soif, je risque de souffrir de la faim pendant que je bois. Si je mange avant de boire alors que j’ai plus soif que faim, je risque de souffrir de la soif pendant que je mange.


Le Chien

Prends l’eau.


L’Âne

Pourquoi ?


Le Chien

Parce qu’elle est plus près !


Le Chien va pour saisir l’anse du seau d’eau par la gueule et l’apporte près de l’Âne. Celui-ci se jette dessus et commence à boire goulûment.


L’Âne

Mon Dieu !


Il s’avance vers le picotin d’avoine, commence à le dévorer et tousse.


Le Chien

Mange lentement, tu vas t’étouffer…


L’Âne

Oui, c’est vrai, il faut bien mâcher.


L’Âne se met à manger plus sagement. Une fois l’avoine avalée, il finit le seau d’eau. Il respire, s’agrigole, bragoulote et regarde le Chien. Il éclate en sanglots puis sourit.


L’Âne

Ce que ça fait du bien ! Tu ne peux pas savoir ce que c’est que d’avoir si faim et si soif. J’ai été bien bête. Ce n’est pas étonnant que les gens me considèrent comme un âne. La prochaine fois, je m’avancerai vers le seau d’eau sans autre considération. Ainsi la distance entre moi et le seau sera moindre que celle entre moi et l’avoine, et je me mettrai à boire ! Ensuite, comme je n’aurai plus soif mais faim, je mangerai l’avoine et je serai rassasié. Je serai donc sauvé. Merci, gentil chien !


Le Chien

Avec plaisir !


L’Âne

Est-ce que je peux te montrer un magnifique point de vue d’où on voit une montagne ? Il y a un ruisseau qui fait un coude juste à côté !


Le Chien

Avec joie !


Ils s’éloignent en devisant. Si tu deviens fou, croise un bon chien.



 
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   vb   
1/9/2021
 a aimé ce texte 
Vraiment pas
Bonjour,
je suis bien désolé; mais, bien que j'aie senti qu'il s'agissait d'une parodie qui aurait dû me faire sourire, je n'ai pas souri.
J'ai eu aussi l'impression que ce dialogue philosophique aurait dû m'interpeler: eh bien non.
Décidément je suis passé à côté de votre message. Peut-être est-il trop sec. Peut-être manque-t-il de chair. Je ne sais pas. Je suis passé à côté. Dommage.
Lu en espace lecture
VB

   maria   
18/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Tout d'abord un grand merci à l'auteur(e) grâce à qui j'ai découvert le paradoxe de l'âne de Buridan.

Une illustration vivante, claire, amusante et une belle fin.
Un texte très agréable à lire et instructif (pour moi)

Merci du partage.
Maria en E.L.

   Robot   
1/9/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bien aimé cette petite pièce théâtrale qui nous soumet le dilemme de l'âne en plein blocage mental pour résoudre le problème. La rencontre et les échanges avec le psy (cérébral) puis la discussion avec le chien (rationnel) font une opposition comique de ces deux situations.

Je me suis amusé à la lecture de cette fable scénarisée.

   Dugenou   
1/9/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Si je devais voir une morale à cette fable-sketch, je dirai que la psychanalyse ne sert qu'à embrouiller un peu plus le patient, qu'elle ne sert donc à rien (d'ailleurs, à quoi bon psychanalyser le libre arbitre ? C'est idiot) et que ce Lacan me semble vraiment horripilant. Et de toute façon, je déteste les gens qui répondent à une question par une autre question.

Finalement : rien ne remplace un ami... le texte peut sembler obscur à celui qui n'a pas l'habitude des psys, mais atteind malgré tout sa cible.

Bien joué, Arsinor.

   cherbiacuespe   
1/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien
La forme est assez inattendue. Pour autant, ça ne rend pas la lecture désagréable, au contraire. Et ce petit recyclage de l'histoire de l'âne, est bien trouvé, bien imaginé et bien rendu.

Cet âne buté a enfin choisi entre l'eau et l'avoine. Pas trop tôt. L'affaire durait depuis bien trop longtemps!

   plumette   
2/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Savoureux, même si cette histoire expose une sorte de "grève de la faim" névrotique .
Ce pauvre âne qui souffre d'indécision chronique est sauvé par le pragmatisme d'un bon chien, la cure psychanalytique ne lui ayant été d'aucun secours.
Une charge amusante contre la psychanalyse qui révèle que l'auteur connaît bien son sujet.
je me suis amusée, j'ai trouvé qu'il y avait du suspens.
L'âne est sauvé de la mort ( ce qui n'est pas rien) mais sans doute pas guéri de son blocage! Puisse-t-il rencontrer un bon chien à chaque fois!

   Corto   
3/9/2021
Un caricaturiste caricature. C'est son but et souvent il trouve ça drôle. Pourquoi pas ?
J'aurais mieux vu ce texte dans la catégorie Humour/détente, car mis en catégorie "Réflexion" c'est vraiment prétentieux.

   ferrandeix   
3/9/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
À l'évidence une satire de la psychanalyse qui cherche absolument à plaquer sa conception sur tout comportement humain. Le comportement de l'âne relève au contraire d'une pure logique excluant tout sentiment, tout ressentiment, tout antécédent mémoriel affectif, sur lesquels s'appuie la psychanalyse pour expliquer le déterminisme comportemental humain. L'idée est vraiment plaisante et bien traitée. Le comble est atteint lorsque le psychanalyste interprète positivement par rapport à sa théorie les non-réponses ou réponses négatives, évasives. Plus encore, il apparaît que le pauvre âne se trouve perturbé par la séance psychanalytique au lieu d'en être guéri. La psychanalyse crée le complexe ou la névrose qui n'existaient pas au départ. L'intervention du chien est quelque peu artificielle et à mon sens insatisfaisante sur le plan logique car il n'a pas plus de raison, lui non plus, d'approcher le seau que le picotin d'avoine ou alors il ne s'agit pas d'un chien de Buridan (mais d'un "vrai" chien). Dans la réalité, le problème est résolu justement parce que l'esprit humain n'a pas un comportement de pure machine logique. Son fonctionnement est en partie stochastique. Notre comportement résulte de la compétition entre des voies nerveuses facilitatrices et inhibitrices. On retrouve ce type d'alternative dans la théorie quantique, quoique le mécanisme en soit totalement différent. Le cerveau humain implique un nombre considérable de cellules et encore plus de molécules qui les constituent, ce qui exclut tout effet quantique.

Au final, cette rencontre entre un âne et un psychanalyste vaut son pesant tout en attisant la réflexion. Bravo, quelle originalité!

   Arsinor   
5/9/2021

   Beaufond   
6/9/2021
Les dernières paroles de ce Lacan m'ont bien fait rire, malgré ce K et ce D peu drôles à mon goût. Cette histoire de l'arbre est par exemple succulente.
Sinon, la parabole se comprend bien, et c'est une question fort intéressante que celle de la prise de décision en cas d'égalité a priori de deux pistes, notamment pour les algorithmes. Cela dit, le langage déployé par l'âne et le chien m'est assez fade.

   martin   
10/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Ce texte ressemble à une pièce de théâtre et très bien écrite avec des personnages d'animaux qui causes.

   placebo   
14/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Arsinor,

Cet âne est très humain, il se méfie un peu de la psychanalyse au début mais, pour résoudre son problème, finit par se prêter aux questions et aux réponses.

La partie du chien est plus courte, plus simple, plus réjouissante pour l'âne, et plus optimiste pour nous.

J'ai le sentiment que "dans la vraie vie", on ne va pas vers plus de simplicité dans nos rapports à nous-mêmes et à autrui...

placebo


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