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Arsinor : Le ptyx de Mallarmé et les trois échecs du désir
 Publié le 23/03/16  -  8 commentaires  -  24263 caractères  -  302 lectures    Autres textes du même auteur

Interprétation du sonnet en yx et or.


Le ptyx de Mallarmé et les trois échecs du désir


Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore.


Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)


Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,


Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.


Stéphane Mallarmé, 1899


Un sonnet en alexandrins, en rimes alternées très difficiles, en yx et or. Deux quatrains et un sizain séparé en deux. Je le découpe en strophes puis presque mot à mot :


Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix,

Que ne recueille pas de cinéraire amphore.


Ses purs ongles : la statue de l’Angoisse personnifiée, déifiée, a des ongles en onyx, qui est une pierre noire. La pureté évoque la dureté. Ce sont des ongles coupants, au potentiel vengeur.

Très haut : l’onyx est dédié très haut, le lecteur-interprète est considéré comme étant situé en haut. Ce peut être une récompense ou un remerciement mais aussi une mise en garde : car le chemin de l’escalier qui descend, l’escalier ésotérique, est très long à parcourir et il faudra beaucoup réfléchir pour comprendre la distance qui nous sépare encore du Styx, là où le Maître est parvenu. C’est la différence entre la difficulté d’écrire ce poème et la difficulté de le lire.

Dédiant : au spectateur, à personne, au néant. La dédicace de ce poème sans titre est présentée dans le premier vers. C’est la violence mystérieuse et intéressante qui est dédiée au chercheur en hermétisme, piqué au jeu. Vu l’auto-référencement comme thème innervant le poème, ce peut être une dédicace faite au poème lui-même.

Onyx : étymologiquement la racine latine d’ongle. Il y a redondance. L’onyx est la matière de l’ongle chez les dieux, les idoles. Pendant que l’Angoisse soutient maint rêve, ses ongles se dédient à l’amateur de textes hermétiques. Les ongles acérés représentent la difficulté de compréhension du poème, considérée comme un cadeau et une épreuve à celui qui en relève le défi. Beaucoup de poèmes donnent du plaisir à être compris dans leur complexité mais celui-ci semble tout consacré à la difficulté même. Jeu vain ?

L’Angoisse, ce minuit : la couleur de la nuit, le noir, est la même que celle de l’onyx. Qu’est-ce que l’angoisse sous le rapport de la théorie mimétique, sinon cette attente du modèle-obstacle, cette solitude malheureuse qui se sait plus malheureuse encore en cas de relation humaine ? Minuit est le milieu de la nuit : c’est le solstice du cycle circadien, l’endroit le plus bas du Soleil, le nadir, celui de l’obscurité et de la régénérescence. Mais pour le moment, il n’y a aucune luminosité, aucun espoir, aucune présence. Minuit, l’heure du crime, heure de bascule d’un jour à un autre, d’une ère à une autre. C’est le moment de vérité, l’heure à laquelle Cendrillon perd ses atours de princesse et ses rêves de bal pour redevenir une souillon. C’est l’heure à laquelle les illusions, les vérités laissent place à la triste réalité sociale, c’est l’examen de minuit baudelairien, le prélude au songe d’une nuit d’été. Le sabbat des sorcières et la messe de minuit qui le conjure dans la liturgie. Le noir de Minuit porte plus d’étincelles que l’onyx, noir total.

Soutient, lampadophore : la statue est porteuse de flambeau. Le rêve est comparé à un flambeau. Le terme de soutenir et son présent de l’indicatif confirme que l’Angoisse est la statue d’une déesse, d’une cariatide ésotérique.

Maint rêve : il y a plusieurs rêves, beaucoup de rêves qui ont la même fonction et auxquels il arrive la même chose. En termes de couleurs et de luminosité, le lampadophore fait la transition entre le rêve, activité onirique vivante, et les ongles noirs, immobiles et létaux. Le rêve est peut-être celui du lecteur qui désire comprendre le poème pour trouver comment surmonter l’Angoisse de ne pas le comprendre. Mais l’adjectif indéfini « maint » indique une lassitude voire un scepticisme.

Vespéral : on recule dans le temps, passant de minuit au soir. Ce recul suggère un mouvement vers le passé donc le soi ésotérique, mais aussi un regain de luminosité. Minuit rêve au soir, déjà nostalgique. Le désir malade se complaît à toujours regretter la veille.

Brûlé par le Phénix : le feu point, culmination du mouvement du quatrain vers de plus en plus de luminosité : onyx, minuit, lampadophore, vespéral, brûlé, Phénix. L’oiseau de feu renaît de ses cendres périodiquement, tous les 500 ans selon Hérodote, comme la victime émissaire est brûlée régulièrement chez les Aztèques et tous les peuples primitifs. Ou c’est un oiseau sacré qu’on brûle rituellement et qu’on ne cuit pas pour le manger. C’est le supplice du bûcher. Du bûcher de Jeanne d’Arc s’est élevée une colombe qui indiquait d’elle la substantifique sainteté. Le Phénix symbolise le cycle de mort et de résurrection, le feu créateur et destructeur qui corrobore la théorie mimétique dans son anthropologie polythéiste. Ici, le Phénix utilise non pas le bois de son nid magique, mais la matière spirituelle d’un rêve, celui du poète. L’Angoisse sert au Phénix de porteur du bûcher, appelé « immortalité » en héraldique. Si le rêve est ici mis pour poème, c’est le poème qui sert de combustible à l’oiseau enchanté. Le Phénix, qui symbolise un mouvement et un fluide, est situé à l’opposé de l’Angoisse, qui symbolise une immobilité et une pierre. En résumé, le Phénix transcende le poème qui est porté par l’Angoisse. Le Phénix est supérieur à Lucifer, lui aussi porteur de lumière, mais d’un feu qui consume et ne régénère pas. La violence qui viendra du poème sera bénéfique. Les ongles ne sont qu’une épreuve. Le poète écrit parce qu’il est angoissé mais quelque chose vient transcender le produit de cette angoisse. Il cherche quelque chose à travers son poème, quelque chose de sublimé, mais il ne sait pas encore de quoi il s’agit. Ce n’est encore qu’un rêve, le rêve du poème. Et ce n’est pas fini : ici, c’est le rêve qui est brûlé par le Phénix, qui s’identifie donc à son propre feu régénérateur.

Que ne recueille pas de cinéraire amphore : le vers le plus faible de la strophe, une retombée de la tension. L’Angoisse ne sert pas de tombeau et la cendre n’est pas recueillie pour un cimetière. L’oiseau s’est bel et bien régénéré, entièrement, il ne meurt pas. Le rêve, peut-être un autre rêve, brûlera le soir suivant, car il y a beaucoup de rêves : c’est un cycle. Le rêve s’identifie donc au Phénix, identifié au feu. Mais quoique affirmation négative, ce dernier vers mentionne une fin, celle de la cendre définitive : comme une arrivée de Bouddha, le cycle des réincarnations prendra une fin, et c’est la fin de la strophe.

Le poète cherche à dépasser son Angoisse et son désir le conduit à la vision d’un éternel retour du rituel archaïque. Le désir est porté par l’angoisse de la mort, il tourne en vain sur lui-même et ses productions finiront un jour dans une amphore funéraire. Le poète cherche la compagnie d’un lecteur assez astucieux, motivé et compréhensif pour l’accompagner dans la vie.


Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx,

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)


Sur les crédences : c’est un meuble où l’on expose la vaisselle mais aussi la table servant à la liturgie catholique, à l’eucharistie, où il est question ici à nouveau de résurrection. Elles sont très concrètes, et participent au décor du sizain. Après les métaphores maxima, le regard du poète semble revenu sur Terre, à la maison.

Au salon vide : il s’agissait donc plutôt d’une table profane. Le salon est vide, ce qui suppose qu’on s’attendait à y voir quelqu’un. Le lecteur est venu rendre visite au poète mais il n’y a personne. Il y a deux personnages : celui dont le regard porte sur le salon vide, le lecteur, le poète, et celui qui n’est pas là, le Maître.

Nul ptyx : ce mot de ptyx est un hapax, un mot qu’on ne trouve qu’une seule fois. Il a été repris, notamment dans le présent commentaire, mais en référence au poème qui l’utilise. Le ptyx est un schmilblick. Un signifiant sans signifié, une coquille vide. Un néologisme, donc, qui rime avec Styx et signifie le jeu de mots tout comme le « Jérimadeth » de Victor Hugo (« j’ai rime à dé »), et qui désigne étymologiquement un feuillet, un support d’écriture, celui utilisé pour recevoir le poème. Ce peut être aussi un récipient, alors il est destiné à recevoir les pleurs du Styx. Le Maître écrit avec les pleurs des malheureux jetés en enfer et trempe sa plume dans l’encre ainsi recueillie par le ptyx. Pourquoi pleurent-ils, sinon parce qu’ils sont tourmentés et qu’ils ne s’accrochent plus au réel, ayant démissionné ? Ce sont des mous, des tièdes. Il n’y a rien à dire sur eux, et en effet, Mallarmé ne parle de personne dans ce poème : il écrit avec l’encre des larmes, et les larmes sont absorbées par le papier sans laisser de traces. Une encre empathique, propre à la résurrection sous l’effet de la chaleur humaine ? Nous avons ici un poème sur l’absence de contenu, angoissant, que le lecteur désire déchiffrer pour sa difficulté et son aspect, dont les rimes en yx et or constituent l’accroche. Et avec toute l’absence que suppose le ptyx, celui-ci n’est pas là : le Maître l’a pris avec lui pour aller en enfer. Emboîtement d’absences.

Aboli : un délit a été absout par une instance juridique supérieure. Les auteurs disent parfois par dérision : « commettre un roman », parce qu’il est toujours prétentieux de flirter avec le prestige de la littérature ou de rajouter quelque chose à la masse énorme des livres et des classiques déjà publiés. Le ptyx, qui ne porte pas d’écrit, ou qui porte le poème, n’entraînera pas de sanction. L’adjectif, cher à Mallarmé (« Toute l’âme résumée / en abolis ronds de fumée »), sert une allitération en b avec le nom qu’il qualifie. Il signifie que quelque chose est parti. Le poème est parti.

Bibelot : le ptyx est un bibelot, une décoration, une pièce de vaisselle. Feuillet et support de travail de l’écrivain, il ne sert qu’à orner le salon vide. Il remplit une fonction esthétique, sans atteindre le niveau artistique.

D’inanité sonore : découvrant son travail en même temps que le lecteur suit la piste, le poète relève l’allitération d’« aboli bibelot » et la dénonce ou la révèle comme étant inutile, vaine et vide de sens. Le seul intérêt de la définition du ptyx est le jeu sur les sonorités. La belle affaire, dit-il tout en se donnant la peine de l’écrire et de la chercher pendant 25 ans. Lorsqu’on donne une chiquenaude dans le ptyx, celui-ci fait un bruit qui dénote qu’on ne sait pas dans quelle matière il est fait. L’expression est auto-référencée car « inanité sonore » est une seconde allitération, mais est-elle sans intérêt ? « L’aboli bibelot d’inanité sonore » semble vouloir dire quelque chose, c’est le talon d’Achille du nihilisme, la dernière signification avant l’extinction de la signification. Tout a beau disparaître, il reste encore le poème, assimilé au ptyx. D’ailleurs, la première version de ce poème était intitulée : « Poème symbole de lui-même ». On peut appeler ce poème le ptyx, défini comme un bibelot aboli dont le vain travail sur la sonorité constituerait assez d’intérêt pour qu’on le mentionne en tant que tel.

Les parenthèses : les deux vers centraux du poème sont entre parenthèses, comme si le centre de la signification était dénoyauté. Cela fait songer à l’expulsion émissaire et la pierre de faîte. Le poète fait un aparté en direction du lecteur et se dédouble. L’auteur n’est jamais loin, comme lors de tous jeux de mots.

Car : on explique pourquoi le salon est vide : parce que le Maître est parti.

Le Maître : l’appartement appartient au Maître des lieux. C’est aussi le poète, Mallarmé, qui peut créer des mots, joue sur les mots et s’octroie la possibilité d’écrire sur la non création de sens par l’écrit.

Est allé puiser des pleurs au Styx : ce sont les larmes des tourmentés de l’enfer grec. Mais il n’y a pas de pleurs dans le Styx. C’est le fleuve de haine, étymologiquement, et si on le rapproche du Pyriphlégéthon, on l’imagine charriant du feu plutôt que de l’eau. Le Maître va chercher des pleurs pour ses écrits, pour son inspiration, mais il n’en trouvera pas. C’est le Léthé qui est fait de larmes, ou l’Achéron.

Le Maître est parti en enfer, il est mort ou il fait un voyage ésotérique à l’intérieur de lui-même pour se comprendre et trouver son inspiration, pour se renouveler. Il revient à ses haines ancestrales pour faire le point, ainsi que l’exige l’acronyme de VITRIOL, initiales d’une maxime en latin signifiant : descends dans les entrailles de la Terre, tu trouveras la pierre et rectifie. Le Styx est le fleuve le plus sacré. Quand un dieu portait serment par le Styx et commettait un parjure, il perdait la voix et le souffle pendant une Grande Année, et se faisait bannir du conseil des dieux pendant une autre Grande Année. C’est le fleuve dans lequel sont précipités les boucs émissaires, du moins ceux qui entendent se diviniser en se faisant passer pour bouc émissaire. La légende veut en effet que toute partie du corps qu’on y plonge en devienne invulnérable. Aussi, Thétis plongea-t-elle son fils Achille dans ses eaux et il ne resta vulnérable qu’au talon, la seule partie que Thétis n’avait pas submergée, tenant son fils par le pied, négligence qui coûta la vie à Achille. Le talon d’Achille est la partie la plus humaine du bouc émissaire, sa marque émissaire, le reste de son corps passant pour divin. Ainsi le faux bouc émissaire finira toujours par se faire repérer : il n’est pas un vrai dieu. Les pleurs rappellent aussi le larmoyant de la poésie romantique. Il s’agirait donc pour Mallarmé d’une tentative de régression salutaire. Hélas, en cherchant le Léthé, il est arrivé au Styx, et larmoyer, ce n’est pas son style. Trouvera-t-il son flacon de vitriol pour rectifier la pierre philosophale, trouver ce sens qu’il cherche manifestement à abolir, cette rédemption par le rien ?

Avec ce seul objet : le Maître est parti de chez lui, de la surface de la Terre, avec le ptyx, le bibelot, le poème, le feuillet sur lequel écrire. Il part avec quelque chose, le ptyx, et c’est pourquoi il ne trouvera pas ce qu’il cherche, ne s’étant pas dépouillé de toute possession. Il n’a pas renoncé à écrire et il n’entre pas pur dans l’autre monde. Cette strophe n’est pas encore celle de la régénérescence attendue, le remède à l’angoisse, la métamorphose espérée en Phénix.

Dont le Néant s’honore : en général, personne ne se soucie du Néant, pas plus que lui-même. Le nom même de néant est factice : on l’invente uniquement pour l’opposer à l’Être, qui est ce qui est. Ce qui n’est pas n’est pas, et nul ne peut « y » penser. Le Néant est même ici personnifié par une majuscule. Si l’on redonne son sens au verbe honorer, donner du poids, que le Néant s’honore d’un ptyx, d’une majuscule et de lettres Lui donne un contenu. Il se donne de l’importance, c’est le rien qui ne se gonfle de rien, de mots. Peut-être est Lui, l’instance juridique et religieuse qui a aboli le bibelot, puisque celui-ci orne maintenant le Néant.

Le Maître est mort en emportant avec lui ce poème, le sonnet, qui ne donne de l’importance qu’à la vanité d’être poète, et qui n’apporte rien à l’homme qui se cherche en enfer, au contraire, il l’empêche d’évoluer et de trouver la sortie de l’enfer. Flaubert voulait écrire un roman rien que sur le style, sans histoire, suprême vanité. Le désir dans le souterrain s’y complaît. Il joue avec le rien, le modèle-obstacle le plus insignifiant qui soit. Le poème n’est donc pas rien : il parle du rien et le poète y accorde une très grande importance, au point d’en faire l’objet de son involution au vitriol. Le ptyx signifie donc quelque chose, un discours vide sur le rien, simplement clinquant et ironique. Le poète voulant fuir l’angoisse par la poésie se trouve devant une mort mate, une dépression.

Après l’échec du désir dans le premier quatrain, l’échec d’un désir de vie qui ne s’incarne que par le rêve, d’un désir qui tourne sur lui-même en vain et qui finira un jour en cendres, le Maître décide brutalement d’en finir et de nommer son œuvre ptyx, une production ésotérique, et de tuer le désir en se tuant lui-même en tant qu’écrivain. Rideau. Mais ce n’est pas encore la fin. Il reste le sizain, divisé en deux tercets.


Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,


Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.


Mais : le poème repart et devient argumentatif. Il a un second souffle. Ce n’est pas une surprise, car le lecteur connaît d’avance, ayant vu ce qu’il y avait à lire d’un coup d’œil, la quantité de mots qui constituent le poème.

Proche la croisée : c’est une fenêtre. On n’a pas quitté le salon vide.

Au nord vacante : il y a trois carreaux et le quatrième manque, ou bien, trois fenêtres et la quatrième manque au nord, sur le mur aveugle du salon, exposé au sud et à la lumière.

Un or : c’est le désir, un nouveau désir qu’on ne connaît pas. C’est aussi la lumière qui a pénétré dans le salon par les trois croisées, notamment celle du sud, qui est le point cardinal du Phénix. Ce dernier est mort lors du second quatrain et il revient sous la forme d’un or inconnu et étranger, venu de l’extérieur par la fenêtre. C’est l’inspiration.

Agonise : sitôt dit, le désir agonise, car il se connaît bien. Mais il y a un intermédiaire, car le verbe va exceptionnellement devenir transitif : il agonise des licornes ; on dirait qu’il les galvanise, qu’il les excite. Permutations mort / désir.

Selon peut-être le décor : c’est la lumière qui épouse les formes du salon vide. Pourquoi peut-être ?

Des licornes : juments fabuleuses dont la corne est magique, animalité sublimée par le rayon planté dans le front, elles sont plusieurs plutôt que deux, en duel.

Ruant : les licornes imitent les chevaux et régressent dans l’animalité ; la partie violente de la licorne est sollicitée par l’ardent métal du veau d’or qui fait tourner le monde corrompu. Elles ont détecté un poison collectif, la nixe.

Du feu : ruer est devenu un verbe transitif, comme agoniser. La lumière de l’or s’est changée en feu par l’intermédiaire de la régression de la licorne. Si le feu du Phénix des rêves est régénérateur, quid de celui qui naît des étincelles des ruades des licornes ?

Contre une nixe : la nixe, nymphe des eaux, contenu opposé à celui du Styx, davantage lié au Léthé, donc, est bouc émissaire des licornes excitées. Elle-même déesse séductrice dangereuse qui attire les hommes et les poètes au fond des rivières pour les noyer, elle est le poison que les licornes veulent abolir.

Elle, défunte nue : mais voilà qu’on se retrouve avec son cadavre sur les bras ! La nixe est bien bouc émissaire, dénudée, érotiquement mais macabrement, et dépouillée de ses vêtements par la foule violente.

En le miroir : le spectateur-lecteur était entré dans le salon mais voilà que la grinçante porte d’une armoire s’est ouverte, laissant apparaître dans son reflet un cadavre allongé sur un lit, le suicide d’une jeune fille de bonne famille peut-être. Le retour du désir s’est fait trop attendre et la nixe regrette de n’avoir pas vécu pendant toutes ces années. Peut-être dort-elle encore, veut-elle encore dormir et prolonger son inaction. Le désir a encore échoué, encore et encore : trois fois ! Et en effet, on sent à cet endroit une coupure, une fin. L’explication est simple : la phrase est grammaticalement achevée. Le sizain est arrivé à la fin de sa logique. Le désir a reparu mais il a échoué dans le mécanisme émissaire.

Encor que : le ptyx repart une dernière fois, réintroduit par une subordonnée. À noter que la césure entre « encor » et « que » donne à cet encor suivi d’un silence une puissance d’espoir. Le sonnet n’est pas terminé, il faut le terminer.

Dans l’ennui fermé par le cadre : le cadre est le ptyx, ennuyeux, vide et vain. Il est fermé sur lui-même. Cette incise manifeste autant une restriction dans la restriction introduite par « encor que » que, musicalement, un prélude contrastif au feu d’artifice final.

Se fiXe de SCintillaTions Sitôt le Septuor : magnifique allitération en s (6 s), réalise l’unité de la double demi-allitération de l’aboli bibelot d’inanité sonore (3 b + 3 n), qui tombait à plat, n’était son auto-référencement et sa fonction de définition du poème dans le poème. Il y a aussi deux assonances en i et en e. Le poème a progressé, fort de son évolution, de sa compréhension de lui-même et de son aboutissement (c’est le dernier vers). Le septuor désigne une formation musicale ou encore sept étoiles ésotériques, incarnant le sept, chiffre par excellence du cycle parfait, dynamique et accompli. Le septuor de scintillations qui désignent les couples de vers du sonnet se fixe sur le papier. Le ptyx s’est mis à refléter les étoiles.

Les scintillations d’étoiles sont lointaines et hésitantes mais parviennent à percer l’atmosphère et la nuit aux yeux des initiés, ceux qui savent lire l’ésotérisme mallarméen. Le poème n’a rien dit et le dit, mais il reste la forme, le cadre qui parle de lui-même et du désir de l’écrire et de le lire. Le travail est « fixé » une fois écrit et déchiffré par le lecteur herméneutique, symbolisant par son inutilité tout travail, par essence utile, toujours inscrit dans la durée. Le ptyx est à l’art ce que l’art est au travail.

La nixe était le premier personnage humain et le dernier signe d’humanité. L’esprit humain s’était arrêté, le désir avait définitivement échoué. Comme dans les stupéfactions collectives et dans les enterrements, l’esprit s’est arrêté, on a alors aperçu une autre pensée, qui scintilla au loin, symbolisant l’espoir d’un autre sens, d’une autre rationalité. Le siècle des Lumières promouvait la rationalité contre l’obscurantisme contraignant et pour le progrès technique et moral. Mais toute cette liberté individuelle n’a donné que l’exploitation des ouvriers par les bourgeois, la consommation déjà et l’absurdité galopante. L’art romantique reflétait les passions et injectait dans la société corsetée de la bourgeoisie la théorie d’un amour qui mène à la mort. Pour le poète visionnaire, les Lumières ne menaient qu’au ptyx, expérience suprême du nihilisme comme échec du désir libéré.

Le poète suscite chez le lecteur le désir d’interpréter un poème hermétique. Mais celui-ci montre où le désir mène : au sempiternel retour du Phénix, qui rappelle le cycle des réincarnations dans le bouddhisme, au renoncement trop partiel pour n’être pas inutile, ou bien au faux mécanisme émissaire théâtralisé qui débouche sur l’ennui. Il n’y a de bon désir que celui qui construit : que ce soit le travail majeur du poète ou que ce soit le travail, mineur, de l’interprète, si bien qu’à la fin, l’œuvre, d’une difficulté d’écriture et de déchiffrement transcendantale, scintille de ses 14 x 12 feux sonores, le chiffre sept rappelant par ailleurs les sept couleurs traditionnelles de l’arc-en-ciel, ce qui pourrait individualiser donc faire exister chacune des couleurs. Mallarmé aura mis vingt-cinq ans à terminer son plus célèbre sonnet. Alors seulement, au terme du voyage initiatique, arrivé au bout du nihilisme, on peut apercevoir la promesse d’un au-delà : l’art, dans toute sa « gratuité », au sens évangélique du terme, don du ciel, masse d’air à respirer. Voilà le dépassement du nihilisme auquel aboutit la libération du désir par l’art.

Le surréalisme ne fera pas mieux que Mallarmé, et se complaira dans la déception d’un bazar triste, n’étaient les conséquences académiques, polymorphes et coruscantes des peintures de Dalí ou d’Ernst.


***


 
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   hersen   
28/2/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je suis sans voix !

Voici un commentaire de première qualité, comme nous y a habitué certain commentateur sur Oniris, DU poème de Mallarmé.

Qu'est-ce que vous voulez que je dise ?

Que l'idée de nous offrir ce commentaire est tout simplement géniale et que je le prends comme un cours magistral de littérature.

Mille mercis.

   Anonyme   
24/3/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Ce texte étant présenté (à juste titre) dans la catégorie Réflexions //Dissertations, on s'attend, certes, à un développement sur quelqu'idée.

Il s'agit là d'une analyse approfondie d'un poème de Mallarmé. On commence par lire le poème qu'on a dû avoir l'occasion de rencontrer déjà, en en saisissant la beauté sans en chercher, modestement, à en saisir le sens.
Et voilà que ce sens nous est servi, sur un plateau d'argent. c'est une aubaine !
Alors on se lance avec quelque appréhension dans la lecture de l'étude. Le tout est compact, dense. Rebute par là-même le lecteur. Et puis l'on s'accroche, car tout est exposé de façon claire, pédagogique, comme un cours dispensé par un professeur qui sait tenir son auditoire.
Et à la fin, l'on est récompensé. Les clés offertes généreusement nous invitent à une nouvelle lecture du poème.

C'est un travail magistral que je salue et dont je remercie l'auteur.
J'attribuerai donc un "passionnément +", bien que je trouve la notation un peu ridicule.

Si l'on me permettait une petite plaisanterie, je le mettrais dans la catégorie : "Mallarmé pour les Nuls"

   jfmoods   
27/3/2016
Je suis admiratif de ce travail particulièrement exigeant. Quelques aspects, je l'avoue, m'échappent. La lecture d'un des sonnets les plus obscurs de Mallarmé est soutenue par un regard précis, circonstancié, fécond.

En attendant, de votre part, avec grande impatience, l'étude approfondie de l'un des 449 dizains de la « Délie » de Scève... Je plaisante, évidemment...

   Arielle   
28/3/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un beau travail d'interprétation que j'ai apprécié de bout en bout même si le commentaire des deux quatrains me paraît mieux argumenté, se justifiant beaucoup plus précisément que celui des tercets qui sont de toute manière bien plus insaisissables.
Je lirais avec plaisir d'autres essais du même genre.

   Anonyme   
31/3/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
"(car le maitre est allé puisé des pleurs dans le styx)" l'un de mes poèmes préféré que vous touchez là du doigt ! Merci pour cette interprétation mais pourquoi analyser petits extraits par petits extraits c'est un peu trop scolaire si vous voyez ce que je veux dire mais sinon vraiment je trouve cela génial que quelqu'un s'intéresse ainsi à cet extraordinaire poème (mon préféré de Mallarmé avec "les fenêtres") qui est trop souvent pris pour incompréhensible. Ce qui est intéressant dans ce poème c'est surtout le sens caché dans l'extrême musicalité !

   Sylvaine   
13/4/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément
Le texte est passionnant, d'autant que c'est vraiment une gageure de choisir précisément le poème le plus hermétique de Mallarmé. L'interprétation est cohérente et riche, l'écriture précise, bref, c'est un modèle de commentaire de texte. D'autres interprétations sont évidemment possibles, le propre de l'hermétisme étant d'en autoriser plusieurs qui se complètent sans s'exclure. Personnellement, je ne vois pas dans la "défunte nue" le corps d'une nixe morte, j'y vois le ciel du couchant ("nue" au sens de "ciel") défunte parce que le couchant met en scène la mort du soleil. Et dans le "septuor de scintillations", je vois ce même ciel à l'heure des étoiles nocturnes... Merci de nous faire partager cette belle lecture du "sonnet en ix"

   HadrienM   
25/11/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Une très plaisante explication littéraire. J'ai croisé de rares brillantes explications : c'en est une, assurément.

Félicitations, sur tous les points, même les points contestables de ta démonstration.

Bien à toi,

   Anonyme   
24/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le travail est remarquable et foisonnant mais en revanche je ne comprends pas l'intérêt de la remarque finale mesurant le travail des Surréalistes à l'aune du Symbolisme de Mallarmé.
C'est pour moi une comparaison totalement inopérante ; que le Symbolisme soit — parmi d'autres mouvements — l'un des précurseurs du mouvement des Surréalistes n'autorise pas une telle ellipse dans l'analyse.

Félicitations pour l'ensemble.


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