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Horreur/Épouvante
Audh : Négligence fatale
 Publié le 16/12/18  -  16 commentaires  -  4671 caractères  -  104 lectures    Autres textes du même auteur

La situation empire de jour en jour. C’était pourtant déjà arrivé, même si, à l’époque, je m’en étais sortie de justesse. Ma mémoire est courte, mais je me souviens encore de cette lente asphyxie...


Négligence fatale


La situation empire de jour en jour. C’était pourtant déjà arrivé, même si, à l’époque, je m’en étais sortie de justesse. Ma mémoire est courte, mais je me souviens encore de cette lente asphyxie, de cette sensation terrifiante d’affaiblissement, de déliquescence inexorable. Je me rappelle la déficience graduelle de mes fonctions cérébrales, cette apathie grandissante qui me contraignait à une dérive incontrôlable. La rumeur dit que si on plonge une grenouille dans une casserole remplie d’eau froide que l’on chauffe progressivement, la pauvre bête ne sent pas la mort arriver. Cette ineptie me met en rage. Comment un esprit humain pourrait-il appréhender ce que ressent une grenouille dans une casserole d’eau bouillante ? C’est cet orgueil démesuré, cette vanité de la connaissance absolue, ce manque total d’empathie envers les plus faibles qui finiront par perdre la race humaine. L’homme croit être le pivot autour duquel tourne la nature, alors qu’il n’est en réalité que le grain de sable dans les rouages d’un univers parfait et sophistiqué.


Comme la dernière fois, cela a commencé par une imperceptible perte de netteté de ma vision. Je me heurtais aux parois, aux êtres, aux objets. Je n’avais plus de repères, et je me déplaçais comme si j’étais perdue dans le brouillard, en trajets erratiques et désordonnés. Puis le contour des choses était devenu flou, imprécis, parfois même inexistant. Terrorisée, j’ai d’abord suspecté une attaque ou une tumeur au cerveau. Effet de la panique ou non, j’ai commencé à ressentir le manque d’oxygène : une langueur inhabituelle dans mes mouvements, une désorientation affolante dans mes pensées. C’était comme une ivresse inconnue, mais une part encore éveillée de ma conscience me soufflait que cette confusion me rapprochait de la fin.


Malheureusement, le problème s’aggrave. Tout s’épaissit autour de moi. J’avance comme si j’étais devenue centenaire en l’espace de quelques jours. Chaque mouvement, aussi infime soit-il, est un défi constant à l’apesanteur, je suis presque aveugle, ma peau part en lambeaux blanchâtres qui ondulent faiblement autour de moi. Venu du tréfonds de ma conscience vacillante, un ultime sursaut de révolte m’agite. Non, je refuse que cela soit ma fin, une mort d’anémique, une léthargie qui va jusqu’au bout d’elle-même, sans relever la tête pour une fin plus digne. Qu’ai-je fait de ma vie ? Une longue errance méditative et silencieuse, enfermée, à tourner en rond sans porte de sortie, sans trouver le moindre sens à cette lente déambulation passive. Je me sens inutile, une paria qui n’a su que profiter sans donner, incapable d’apporter sa pierre à l’édifice. Une vie improductive, vide, parasitaire. Ma tentative de rébellion s’éteint comme elle est née, dans un soubresaut. J’en viens à prier pour que mon agonie soit courte, pour qu’enfin je laisse ma place à d’autres, plus talentueux, plus méritants, qui sauront progresser, évoluer, s’émanciper de leur condition, peut-être.


Je suffoque, autour de moi flotte une odeur d’algues putréfiées qui s’insinue dans mes organes sensoriels, des micro-organismes virulents s’infiltrent par tous les pores de ma peau, je ne distingue plus qu’un halo spongieux et verdâtre qui me paraît de bien funeste augure. Une jungle putride, tentaculaire, se referme sur moi, envahit implacablement mon espace et soumet ma raison à sa pourriture triomphante. Elle m’englue tout autant que ma honte, honte d’avoir gaspillé ma trop courte existence, honte de mon manque de volonté à combattre cet anéantissement abject, honte d’être l’actrice impuissante de ce drame de seconde zone.


Une ombre sinistre me frôle, hésitante, à demi effacée. C’est mon compagnon de route, infatigable promeneur toujours à mes côtés. Il est pâle, décoloré, presque spectral dans la pénombre purulente qui nous entoure. Son corps flasque peine à se maintenir droit et semble couler vers le bas. Je croise son regard éteint et mon cœur se serre. Son œil vitreux, presque sans vie, me regarde sans me voir. Il entrouvre les lèvres et une bulle, fragile et éphémère, s’en échappe, comme un dernier frisson de vie qui refuserait de fléchir.


Je sombre lentement, rendant une par une les armes de ma pauvre existence pathétique. Ma dernière vision est celle du ventre blanc distendu de mon compagnon. Je me couche sur le côté, la bouche ouverte en un dernier murmure, asphyxiée et vaincue. Les sons s’éloignent jusqu’à s’effacer, et je n’entendrai pas cette voix criarde, de l’autre côté de la vitre, qui appelle :


« Théo, viens ici tout de suite ! Tu m’avais promis que tu t’en occuperais ! Il est vraiment temps de changer l’eau des poissons rouges ! »


 
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   izabouille   
24/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Excellent ! J'ai bien aimé, la fin est surprenante, je ne m'y attendais pas. Je n'ai pas décroché, c'est bien amené et fort bien écrit.
Merci pour ce bon moment de lecture.

Iza en EL

   Louison   
24/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je suis conquise par ce texte, l'écriture est fluide, vous nous emmenez lentement vers l'explication finale, et même si j'avais un peu deviné, je me suis laissée embarquée dans cette histoire.
La cruauté ordinaire est là, dans ce bocal comme il y en a chez tant de gens, et lorsque meurt la bête, pas grave, on le jette et on en aura un autre à la prochaine fête foraine. Vous nous avez évité la critique, mais cela force à la réflexion. Bref, j'aime beaucoup.

   Corto   
16/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bravo j'ai "marché" presque jusqu'au bout ! La qualité de votre écriture et le déroulement du drame sont excellents.
A la relecture on peut bien sûr s'amuser qu'un poisson rouge philosophe sur "L’homme croit être le pivot autour duquel tourne la nature, alors qu’il n’est en réalité que le grain de sable dans les rouages d’un univers parfait et sophistiqué" ou encore "Qu’ai-je fait de ma vie ? Une longue errance méditative et silencieuse".
Aux dernières nouvelles on évalue à 3 secondes la capacité mémorielle des poissons rouges. Mais vous avez raison il faut vraiment que Théo soit plus discipliné.
A vous relire.

   Donaldo75   
16/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Audh,

Je trouve la chute excellente, cela d'autant plus que tout ce qui précède est superbement écrit, un peu dans un style Edgar Poe, et le lecteur que je suis se demande quel est donc cet étrange mal qui condamne la narratrice. C'est assez court pour ne pas s'encombrer de détails inutiles, de surcharger le récit d'une couche de gore improbable, de ne pas verser dans la terreur ou le pseudo-fantastique à deux balles.

Efficace, terriblement efficace.
Sacré Théo !

Don

   Bidis   
16/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Si, grâce à la qualité de l'écriture, la chute m'a cueillie au terme d'un bon petit moment de suspense, je ne marche pas, l'anthropomorphisme n'étant décidément pas ma tasse de thé. J'aurais nettement préféré avoir affaire avec un genre de succube ou assimilé...

   plumette   
17/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Audh,

Au troisième paragraphe, j'ai deviné qu'il s'agissait d'un poisson rouge, à cause des lambeaux blanchâtres, et de l'interrogation existentielle qui révèle que cet "individu" n'a fait que tourner en rond.

L'écriture est très évocatrice, elle m'a tenue jusqu'au bout même si je ne suis pas très friande de cette catégorie horreur/épouvante.

Quant aux pensées de ce poisson rouge, elles sont très humaines!

A vous relire, dans un autre genre peut-être

Plumette

   in-flight   
17/12/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un texte sympathique mais qui n'a d'intérêt que pour sa chute. Ce que je veux vous dire c'est que j'étais dans l'ether durant toute ma lecture, perdu dans les descriptions d'un narrateur à l'agonie et je me demandais l'intérêt de tout ça.
Je me souviens en avoir écrit une du même acabit à propose d'un chat et le problème était le même: un texte descriptif qui se cherche en attendant le final. Genre devinette étalée sur 5000 signes.

Mais ! Votre texte a peut-être sauvé une vie: je crois en effet avoir omis de nourrir mon poisson combattant depuis quelques jours. Incorrigibles humains !

   Palrider   
18/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J’aime beaucoup, j’étais comme en immersion dans un épisode de la quatrième dimension du meilleur cru...

   emju   
19/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Votre histoire me fait penser à la chanson de Francis Cabrel "La corrida""
"La rumeur dit que si on plonge une grenouille dans une casserole remplie d'eau froide..." est un indice pour la chute. Je dois avouer que l'idée que le protagoniste de cette histoire fût un animal m'a effleurée.
La lente descente aux abysses de ces deux poissons nous amène à réfléchir à la souffrance animale. Merci pour ce texte. Je n'ai pas de poissons mais un chien et j'en prends grand soin.

   hersen   
28/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ingénieux angle pour ne plus avoir envie d'un poisson dans un bocal !

L'écriture est assez efficace, et les éléments distillés prennent tout leur sens à la chute révélant qui souffre tant.

Et aussi que ce n'est pas la première fois. "S'occuper" d'un animal qui n'est qu'un élément décoratif du salon (enfin je l'imagine comme ça !) demande de la constance, de l'empathie, mais si on a cette empathie...alors on ne met pas de poisson dans un bocal !

J''aime que ton texte dénonce cette suprématie gratuite, dénuée de tout sentiment.

Merci pour la lecture !

   STEPHANIE90   
30/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai été en apnée pendant toute la lecture.

Ce type de nouvelle n'est en principe pas ma tasse de thé mais pour une fois, je ne me suis pas ennuyé à sa lecture. Il m'a fallut deux tiers du texte pour comprendre qu'il s'agissait d'un malheureux poisson et j'ai apprécié la chute de l'histoire car le tout est élégamment écrit.
Peut-être juste m'a t'il manqué quelques descriptifs du décor alentour. Ce poisson parle de lui, de sa condition mais... Autour, du vide ?

   stony   
6/1/2019
J'avoue, je n'ai pas vu venir la chute. Je n'aime pas beaucoup les chutes mono-ligne, lui préférant encore l'absence de chute.
Si l'on retire cette dernière ligne, reste un texte que j'ai traversé sans grande passion, mais auquel je reconnais tout de même une écriture précise et soignée que j'aimerais lire dans un autre exercice.

L'avis du poisson rouge quant à l'esprit humain perd en crédibilité quand tout le reste est anthropomorphique, mais évidemment, dès lors qu'il s'agit de faire s'exprimer un poisson rouge, on ne peut pas se contenter d'un bloub bloub.
Sans doute un exercice d'écriture amusant, mais à la lecture, ça ne passe pas trop pour moi.

   FANTIN   
27/1/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Un exercice pas évident: se mettre dans la peau d'un poisson rouge... Sacrée gageure. Evidemment, quoi qu'on fasse, on ne peut s'empêcher de raisonner en humain, mais comme l'ambiguïté sur la nature du locuteur est entretenue au moins jusqu'au troisième paragraphe, ce n'est pas gênant, le texte se lit bien et on attend la suite.
Ce n'est qu'après coup, quand la fin intervient, relâchant d'un coup la tension, qu'on trouve le monologue intérieur de ce poisson quand même très élaboré et philosophique.
Mais après tout, qu'en savons-nous, nous dont "l'orgueil démesuré" et la "vanité" incommensurable ramènent tout à nous presque exclusivement?
Une bonne surprise. Merci du partage.

   Anonyme   
4/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime ce texte superbement écrit, même si j'ai deviné assez tôt le pourquoi du comment.

   embellie   
5/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Petite nouvelle très bien écrite, avec une chute honorable.
Merci pour ce bon plaisir de lecture.

   CerberusXt   
1/4/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Juste avant que la prose très descriptive ne devienne trop fatiguante, la chute arrive et m’a beaucoup fait rire. Tout à coup l’énorme envolé lyrique prend tout son sens et accentue le twist. J’aime beaucoup !

Du coup, tous les reproches que j'allais éventuellement faire au texte (énormément d'adjectifs, ton qui se prend beaucoup trop au sérieux) n'a plus de sens tant ces "défauts" servent en réalité l'effet final.


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