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Aventure/Epopée
BGDE : Machin
 Publié le 14/09/11  -  8 commentaires  -  36351 caractères  -  389 lectures    Autres textes du même auteur

Machin est le héros du récit. Il n'a pas vécu une enfance heureuse. Il n'a pas vécu longtemps avec sa famille. Il partit à l'aventure et au bout de celle-ci trouva le bonheur.


Machin


Quelques pétillements de vie. Naissants. Déterminés. Pressés de vaincre le premier obstacle et qui étaient résolus à ne pas abdiquer. Pour l’heure, ils s’échinent, obstinés et aveugles, sur le point de chausser les starting-blocks du grand commencement. Ces pépites d’envies étaient à mille lieues de tous les étonnements que le destin leur a prévus. Pour le moment, on entendait, à peine, dans la petite maisonnée, leurs griffures impatientes qui s’activaient au fur et à mesure que l’aube prenait de l’assurance. La maîtresse de maison en était sûre. Ce serait pour aujourd’hui. Peut-être, avant midi. Il fallait faire fissa.


Et de faire le ménage de fond en comble. Sans négliger le moindre petit coin. Et de réparer les dégâts ! La tramontane avait mis tout sens dessus dessous, lors de la dernière tempête. Pas une minute à perdre ! Côté clocher, d’abord. Primordial, par temps de brume, pour retrouver l’entrée. Réajuster les garde-fous. Ensuite, derrière, côté sud ! Impératif ! Consolider les chevrons que la bourrasque avait déplacés. Remettre les brindilles tombées à terre. Resserrer les enfourchements défaits par les incessantes allées et venues, et le plus gros sera fait. Tiens, ranger les affaires, aussi. Ces derniers jours, tellement de monde était passé à la maison pour se tenir informé sur l’avancement de l’événement que presque tout avait été chamboulé. En plus !


Ce n’était pas loin de midi et demi quand la déflagration se fit entendre. La toute première. Bien caractéristique. Sans bavure. Explosive. Elle avait ébranlé le nid. L’œuf se fendit. Instantanément. Par la béante fracture, l’oisillon surgit, pas étonné du tout, absolument pas ridicule comme peuvent l’être certaines corneilles noires, suintantes et penaudes, au sortir de leur coquille. Et pourquoi ne pas évoquer, ça arrive assez souvent ces temps-ci, ces sortes d’avortons de corneilles noires, tout dégoulinants, guenilleux et désespérés qui trébuchent pitoyablement au premier pas. Rien à voir avec Nestor. Nestor venait de naître. Nestor rayonnait de toutes ses plumes piquetées de brisures couleur ébène et réglisse pastel. Il lança, à l’adresse de Mam Corneille, un corbinement jovial tout en jaugeant d’une seule œillade de spécialiste où en étaient les quatre œufs restant à éclore. Nestor était bien décidé à jouer pleinement le rôle d’aîné, en vertu des prérogatives que le droit d’aînesse confère uniquement au premier-né. Il en a été toujours ainsi dans la grande famille des corneilles noires de France et de Navarre.


L’éclosion des autres œufs ne tarda pas et se déroula au mieux. Mam Corneille en trémoussait ses longues rectrices de fierté maternelle, bien naturelle. Chez les corneilles noires, que l’ensemble d’une nichée s’ouvre à la vie, en ces temps difficiles, dans la même matinée, c’est exceptionnel. Une éclosion groupée, c’est rare. Et une éclosion groupée réussie, encore plus. Les corneilles noires, depuis la dernière alternance climatique, constatent, ici ou là, quelques déperditions qu’elles ont appris à accepter. Quoi de plus normal, par les temps qui courent. Excepté, quand même, pour le dernier œuf. Le cinquième. Il faut bien dire que depuis le début, il n’avait pas les faveurs parentales. C’est le moins qu’on puisse dire. Ça avait l’air d’être un drôle d’oiseau, celui-là. Il faisait demi-portion, avec son aspect troglodyte. Complètement décoloré, granuleux aux deux extrémités, il ressemblait plus à un caillou usé par des eaux tumultueuses qu’à un honnête œuf d’honnête corneille noire. Bref, on n’allait pas, quand même, se morfondre pour un spécimen de cet acabit. Mam Corneille, qui n’en était pas à sa première nichée, se demandait s’il ne s’agissait pas, tout bonnement, d’une usurpation de couvée. C’était probablement une habile rouerie pour s’introduire, en douce, dans sa prestigieuse nichée. Grand Crochu n’était pas tout à fait de cet avis. Grand Crochu qui doit son nom à son bec outrancièrement retors - bien plus que celui de la perruche à croupion rouge - et Mam Corneille sont en couple depuis plus de cinq ans.


- J’en doute. Tu penses au coucou ? Mais tu le sais bien, il se débrouille pour que ses œufs ressemblent, comme deux gouttes d’eau, à ceux du nid parasité. Regarde celui-là, la bouille qu’il a. Rien à voir avec nos œufs à nous. Oh ! Méfions-nous. S’il faut, c’est un oiseau de malheur. On va vite s’en débarrasser. Tu vas voir.


Miracle ! C’est, précisément, cet instant-là que le drôle de poussin crut bon de choisir pour venir au monde. La coque malgré sa dégaine de métèque sursauta gaillardement, au moins une douzaine de fois, exécutant une salve de tressautements rapprochés et rebondissants, dans une cadence quasiment impossible. Déroutant, quand même, pour un spécimen de si petit calibre. Être aussi énergique ! Tardif mais bien là, le drôle d’oiseau ! Aussitôt né, il fut le point de mire de ce qu’il faut bien appeler le reste de la famille. Et lorsqu’il en eut fini, avec sa godiche de coquille, il se retrouva ceinturé par une douzaine de paires d’yeux circonspects qui avaient dressé le siège du point de départ de son existence d’oiseau, vraiment pas comme les autres. Ce n’était pas une corneille noire. Il ne ressemblait pas non plus aux autres coucous. Ni à aucun autre oiseau, d’ailleurs. Il portait, avantageusement, une huppette bleu azur, semblable aux anciens écussons des enseignes de vaisseau de jadis. Le bec n’était pas sans rappeler ces fume-cigarettes féminins, fins et élancés, manœuvrés savamment par les élégantes de la Belle Époque, le soir, quand s’échangent, à la faveur des chuchotis crépusculaires, les promesses incertaines. Son plumage, ma foi, était plus que convenable pour une parure de naissance. Ses plumes grattaient très peu. Elles étaient persillées de brillances mordorées, surtout aux ailes. Sur la queue, aussi, mais moins. Les yeux tiraient sur le bleu Majorelle avec, dans leur intimité, quelques fétus de braise aux harmonies aguicheuses.

Chez les corneilles noires, il faut le savoir, la règle est de numéroter les oisillons par ordre d’arrivée. C’est systématique. Durant toute leur vie, ils porteront comme nom ce numéro. Cette méthode souffre, cependant, deux exceptions. L’aîné et le benjamin bénéficient d’un nom personnel, bien à eux, qui les désigne en tant qu’être spécifique. Mam Corneille et Grand Crochu tombèrent vite d’accord pour choisir le nom du numéro un. Nestor ! Nestor, voilà un joli nom et qui en jette. Faut-il rappeler l’ancêtre Nestor, si respectable ? Et ses exploits si époustouflants ? Pour le numéro cinq, Grand Crochu n’était, finalement, pas favorable.


- À quoi ça rime de lui donner un nom à celui-là ? Il ne ressemble à rien, ton dernier. C’est pas souvent qu’on va l’appeler, tu sais. Sûr, c’est un oiseau de mauvais augure, je te dis.


Mam Corneille tenait bon.


- Et que vont dire les gens ? Qu’est-ce que je vais leur répondre moi ? Hein ? Et à l’église, tu y as pensé toi à l’église ? Alors ? Vous n’avez pas fait baptiser le petit dernier ? Il n’a pas droit à l’eucharistie, lui ? Il en aurait pourtant bien besoin, le pauvre !


Grand Crochu ne voulait surtout pas que la discussion s’envenime pour une peccadille aussi ridicule. Bon seigneur, il proposa un nom.


- Ah ! Ça y est. J’ai trouvé ! On va l’appeler Machin.


Mam Corneille n’en demandait pas plus. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait. Le dernier aurait un nom. Dans le voisinage, tout le monde lui ficherait la paix. C’était bien ça qui comptait, après tout. Non ?


- Machin. Tu as dit Machin ! D’accord. Va pour Machin. Tiens ! C’est bien choisi, finalement. Oh ! Toi, tu as de ces trouvailles !


Les corneilles noires de cette contrée ont pour habitude, chaque matin, avant de s’élancer vers le jour tout neuf qui commence à poindre, de se regrouper sur les hauteurs de l’église et des pins avoisinants. C’est immédiatement une assourdissante salve de croassements grossièrement grégoriens. C’est vrai qu’il y a pas mal d’inflexions hérétiques dans ce chahut guère catholique. Le tintamarre ne dure qu’un quart d’heure. Mais quand même ! Quel boucan ! Chacun y va, du plus fort qu’il peut, pour faire étalage de ses performances en croassement tant que durent les indécises clartés de l’aurore.


Les corneilles noires ont une vie sociale raffinée, complexe et minutieusement réglementée. Ainsi, le matin, elles ne se rassemblent pas n’importe comment. Elles se regroupent par numéro. C’est qu’il n’est pas du tout question de se mélanger entre numéros différents. Le groupe des aînés, le groupe des numéros un, c’est l’état-major. Chaque numéro un se conforme à la norme, sûr d’être une corneille noire supérieure et méritante. Une corneille noire conçue pour voler au-dessus des autres. Aucune plume ne dépasse. Pas un seul entrebâillement de bec incongru. Smoking et nœud papillon pour tout le monde. Chacun ressemble à n’importe qui, comme deux gouttes d’eau. Chez les benjamins, en revanche, l’atmosphère est très décontractée. C’est l’école communale, le dernier jour. Même la corneille noire la plus quelconque a un petit quelque chose de rigolo pas comme les autres. C’est probablement ce méli-mélo d’extravagances qui met du piment aux retrouvailles matinales. Aujourd’hui, Machin est sur la sellette. Il doit se présenter au groupe, décliner son nom et dire quelques mots. C’est la tradition. Il n’est plus question de s’y soustraire. On attend, avec beaucoup d’impatience, sa prestation depuis près d’un mois. Ça commençait, quand même, à bien faire toute cette attente !


- On m’appelle Machin. Une fois par jour. Chaque soir. C’est Nestor, mon numéro un. Il vérifie si tout le monde est bien rentré au nid. « Il est là Machin aussi ? » Personne ne lui a jamais répondu. C’est comme ça que j’ai compris que je m’appelle Machin, et puis, Nestor vérifie du coin de l’œil vers moi. Nos regards se télescopent, se dévisagent, puis s’ignorent jusqu’au lendemain soir. Mon numéro un craquette quelques mots énigmatiques, en sourdine, et se remet à discuter avec les autres. Comme si de rien n’était. Voilà. Les parents, eux, rentrent au petit matin. Ils sont veilleurs de nuit. Avant de s’endormir, ils embrassent leurs enfants. Moi, ils n’osent pas. Et puis, ils sont très fatigués. Comme les embrassades avec mon numéro un s’accompagnent d’un tête-à-tête parfois longuet, puis, s’éternisent avec le numéro 3 et n’en finissent plus avec le numéro quatre, quand c’est mon tour, ils dorment déjà. Voilà ! Machin, c’est moi. J’ai fini. C’est que j’ai pas grand-chose à vous dire de plus.


Il est de bon ton, en fait, c’est la tradition, de faire une insistante et amicale ovation de bienvenue aux arrivants. Convivialité oblige. Comme de bien entendu, ce matin-là, les élogieux claquements de bec ne manquèrent pas. Avec peut-être un petit peu plus d’application que d’habitude. Et l’envie d’en savoir davantage, surtout.


- Mais qu’est-ce que tu peux faire toute la journée ? Tu joues à quoi ? Tu voles où ? Avec qui ? Nous, on ne t’avait jamais vu, encore. Tu penses, on t’aurait vite reconnu.

- Bah ! Je scrute le ciel. J’attends mon frère. Je croyais qu’ici je le trouverais. C’est mon père. Un soir, avant qu’il parte au travail, je lui ai demandé pourquoi j’étais pas comme les autres. Cette fois-là, il m’a répondu. Sans hésiter. Ça m’a fichtrement étonné. Jamais, il ne m’avait parlé aussi longtemps. Il m’a dit qu’il ne savait pas, qu’il s’était déjà posé la question plusieurs fois, et qu’il avait compris qu’après tout, ça n’avait pas beaucoup d’importance. Il a dit aussi qu’avec mon frère jumeau on devait faire une sacrée paire, tous les deux. Et que certainement mon jumeau, lui, saurait m’expliquer tout ça. Toutes les corneilles noires bizarres ont des frères jumeaux paraît-il. Puis, il a ajouté « Bah ! J’ai une idée. Au lieu de rester toute la sainte journée dans le nid, entre ciel et terre, comme une nunuche déplumée, le bec au vent, t’as qu’à partir le chercher ton frère. Tiens. Je vais dire à ta mère de te préparer quelques provisions. C’est le mieux. Et puis, tu feras ce que tu voudras. »


Ses ailes lui en tombèrent au vétéran du groupe. Instantanément, ses yeux perdirent leur pétillante bonhomie. Ils s’écarquillèrent comme jamais ils ne s’étaient risqués à le faire. Sans prévenir. Ils atteignirent leur puissance de convergence maximum en un millième de seconde, à peine, zoomant, pile, sur Machin pour un interminable arrêt-image. Le vétéran était au bord de l’aveuglement tant la concentration rétinienne fut soudaine, violente et prolongée. Du coup, un rapide tressautement des paupières se mit à harceler les yeux. C’était la toute première fois que le symptôme se manifestait, en tous cas, dans ces proportions-là. Ce n’était en fait qu’un réflexe de défense visant à prévenir une ankylose des muscles oculomoteurs. C’était lui, Corbin Savant. Le vétéran. La seule corneille noire blanchissante. Par endroits, seulement. Vieux mais pas démodé, Corbin Savant. Vraiment ! Bien installé dans son époque. Avec toutes ses plumes. Toute sa tête aussi. Il croasse à tue-tête, comme ça lui chante, comme ça lui vient, à n’importe quel moment de la journée. Sans aucune retenue. Il ne réfléchit plus. Bannis les concepts fumeux et les théories éclairées. Corbin Savant est trop souvent tombé, à son grand désarroi, sur d’éminents érudits fort décevants. Mais là, contre toute attente, il se retint. Bec cousu. Muet, le Corbin Savant ! Il marqua un long temps d’arrêt. Ce n’est qu’après beaucoup d’hésitation que ses mandibules réglisse consentirent à malaxer quelques sons dissonants. Piqué au vif, le bec reprit quelque peu de prestance, puis il retrouva sa mobilité et ses croassements, au fur et à mesure que les pensées du volatile recouvraient leur pertinence habituelle.


- Écoute-moi bien. Je vais te dire quelque chose de très important, Machin. L’essence de la vie, eh bien, elle ne vient pas d’où l’on naît. Non ! Elle vient d’où l’on va. Ne l’oublie jamais.


C’est dans le plus grand des silences que Corbin Savant se remit à lisser les plumes les plus blanchissantes de ses ailes, avec beaucoup d’application. Pourtant, la vieillesse venant, l’indispensable toilettage devenait de plus en plus ardu.


Machin volait depuis deux jours. Deux jours et deux nuits. Il commençait à fatiguer bigrement. À avoir peur, surtout. L’intrépide et joyeuse détermination du départ avait pas mal de plomb dans l’aile. Il zigzaguait, par à-coups, en aveugle, sans raison, le pauvre Machin. Virevoltant, sans trop s’en apercevoir, d’ici, de là. Plus d’une fois, il fit demi-tour pour se retrouver au même endroit, ou pas très loin, on aurait dit. Sinon, comment expliquer, chez le jeune oiseau déboussolé, les perfides poussées de doute, à chaque impression de déjà vu. Machin ne savait pas du tout où il était. Machin ne savait plus du tout où il en était. Ça alors ! Sur le saule pleureur tordu, le seul arbre en fleurs, d’ailleurs. Sur la petite branche brune, toute rabougrie. Insouciant, à fond la caisse dans ses incantations. Sifflotant de bon cœur. Brandillant en dépit du bon sens son bec dans tous les sens. La queue distante, impeccablement redressée, immobilisée dans une dignité contrariée. Son jumeau ! Non, pas tout à fait quand même. Son presque jumeau. Plutôt, un de ses jumeaux germains, assez éloigné, dira-t-on. En se rapprochant, force était de reconnaître que les deux oiseaux ne se ressemblaient vraiment pas. Sauf sur un point. La huppette bleu azur. Un parfait copié-collé. Si bien réussi qu’il mit Machin, aussitôt, en confiance.


Machin venait de se poser à quelques centimètres, face à son presque pas du tout jumeau. Sur le saule pleureur tordu, le seul arbre en fleurs, d’ailleurs. Sur la petite branche brune, toute rabougrie. Les deux oiseaux se dévisageaient, pour mieux s’apprivoiser, sans doute. Le premier intrigué, amusé, sautillant sans arrêt, pressé de faire connaissance avec un nouveau congénère aussi inattendu. Le second soulagé. Délivré. Et comment ! Pas entièrement apaisé, cependant, mais pour le moins débarrassé de l’affolement dans lequel l’épuisement et la solitude l’avaient précipité. L’oiseau siffleur attendait que Machin engage la conversation. L’oiseau siffleur avait du mal à patienter, mais il faisait comme si de rien n’était, pour ne pas brusquer sa nouvelle connaissance. Pour lui laisser le temps de retrouver ses mots à elle et de reprendre son souffle. On ne l’entendait plus, maintenant, la sérénade guillerette de tout à l’heure. L’oiseau siffleur s’était tu. Le soir s’en était venu. Les douces tiédeurs de l’après-midi avaient abandonné dans les profondeurs muettes de la forêt leurs parfums si discrètement délicats. Les obscures clartés du crépuscule, de plus en plus impatientes et effrontées, s’enhardissaient. Elles chevauchaient sans vergogne des formes meurtries et méconnaissables.


- Je viens de très loin. De là-bas. Je viens du clocher d’Outre Combe. Je suis perdu. Je n’en peux plus. Où suis-je ? Qui es-tu ?


Machin était tombé sur un oiseau siffleur très délicat qui avait beaucoup de tact et de savoir-vivre. Un oiseau de parfaite éducation qui crut bon ne pas signaler à son tout nouveau compagnon que le clocher d’Outre Combe n’était pas très loin. À peine quelques centaines de mètres. Presque rien pour une corneille noire. À quoi bon le dire. Ça n’aurait strictement servi à rien. Parfaitement ! Et alors ! Sachez que chez certains oiseaux, la distance réellement franchie est à mille lieues des pérégrinations que le mental n’en finit pas de parcourir. Dans la tête, rien à voir avec le nombre de battements d’ailes. Rien à voir non plus avec la cadence des efforts. C’est le jour et la nuit. Bien à l’abri, derrière la méninge dure et ses consœurs, au cœur de la matière grise, pour de voluptueuses griseries, ou de terribles cauchemars, c’est selon, l’univers tout entier est revisité, interprété, recomposé de fond en comble. Alors tout peut se produire. Le pire comme le meilleur. C’est toute la question, d’ailleurs. Il y a même des miracles, grâce à certains neurones spécialisés. Ce sont des neuronaux multipolaires marginaux trempés dans une encre féerique qui proclament la métamorphose. Ils corrigent le mauvais sort. Ces cellules rêveuses n’ergotent pas. Ce sont des faiseuses d’illusion. Les résurgences détestables du passé, ce sont elles les plus obstinées, eh bien, celles-là, elles font volte-face. En une seule pirouette elles se travestissent en complaisantes souvenances.


Ces neurones du bonheur embellissent la mémoire. Pas la mémoire objective, froidement implacable, sans failles, qui ne souffre aucun arrangement et rabâche le vrai. Non ! La mémoire prêt-à-porter. Elle est faite sur mesure. C’est pourquoi elle s’ajuste parfaitement aux envies du moment. Elle supporte aisément les retouches du dernier instant, sans compter les rajouts d’avant-garde, avec de petits ajours avisés en prévision de la prochaine mode. Évidemment, ce n’est qu’une mémoire d’ajustement. Une mémoire d’appoint. Elle n’est pas du tout regardante. Elle est même très accommodante, réactive et réparatrice, en outre. Elle fait un arrêt-image sur le bonheur, à peine entraperçu, la dernière fois. Alors, à découvert, les enluminures du prochain rêve se joignent aux génuflexions de l’âme. Et plein d’entrain, les illusions jadis éconduites, se refont une beauté. Elles dressent l’oreille en se hissant sur la pointe des pieds. Tout ça, il le savait l’oiseau siffleur. Il n’en dit rien à Machin, l’oiseau siffleur. Il se voulut avant tout rassurant.


- C’est bien vrai. Tu as l’air fatigué. Ah ! Tu as besoin d’un bon repos. D’un bon repas aussi. Je m’appelle Siffleur d’Argent. C’est moi qui garde le coin de la forêt. Ici, les sous-bois sont sournois. Tu n’es pas le premier à te perdre. Ça arrive souvent. Alors, je renseigne. Je peux être très utile si on me fait confiance. Tiens, si tu veux, je peux t’apprendre à te repérer. Ça ne prendra pas beaucoup de temps, puis tu repartiras plus tranquille. Je peux te montrer autre chose. C’est comme il te plaira.


Machin n’avait jamais rencontré un oiseau aussi plaisant, débonnaire, amicalement prévenant. Et qui avait l’air de savoir beaucoup de choses, mine de rien. À coup sûr, il sifflait plusieurs dialectes. Au moins cinq ! Parfaitement ! Assurément de continents différents, sans compter plusieurs patois, âpres aux sons, dénichés ici ou là et tout de suite adoptés pour leurs échos éméchés et écorchés. Elles étaient très toniques ces tonalités exotiques, enlacées à de grincheux anglicismes. Elles s’étaient depuis longtemps acoquinées à des résonances vanillées. Des gazouillis venus de plusieurs ailleurs rieurs, à la rencontre de hasards épicés et métissés. Équivoques, peut-être. À coup sûr, ces harmonies touche-à-tout avaient bougrement bourlingué. Il le trouvait très sympathique son nouveau compagnon, Machin. Bien étrange. Décontracté aussi. Ah oui ! Et quel siffleur ! Quel Virtuose ! Et la ritournelle de tout à l’heure ! De toute beauté ! Pour le coup, ça l’avait changé drôlement des croassements lourdauds et entêtants de ces derniers jours.


Mais quel arc-en-ciel toutes ces clameurs de clairons, de clarinettes et de fifres aussi. Machin ne disait plus rien. Il était trop bien. Il savourait le moment. Il découvrait un monde nouveau. L’illumination apaisante de la sérénité commençait à le transpercer. La sérénité, en lui, s’invitait tranquillement. Tranquillement ! Eh bien, il découvrait, Machin ! Il en avait entendu parler, plusieurs fois, de la sérénité. De la mer des Caraïbes, des jardins suspendus de Babylone, et des sages Hindous et de Byzance. On lui avait fait comprendre de quels trésors inaccessibles il s’agissait. Il s’était fait une idée à lui. Comme tout un chacun. De là à penser… De là à réaliser ce que pouvait être la sublime extase. Vraiment, rien à voir avec ce qu’il avait bien pu imaginer.


Le jour se retirait, immatériel, ponctuel. Pourtant, la nuit faisait la mijaurée. Elle tergiversait. Et je fais un pas en avant. Puis deux ou trois par derrière. Je rajuste ma longue cape du soir et mes voiles cafardeux. Pour tout dire, elle se faisait désirer. Comme si elle trouvait le moment mal choisi pour exulter.


- Tu n’es pas bien bavard. Ça, j’en suis sûr, c’est à coup sûr la fatigue.


Siffleur d’Argent essayait de mettre en confiance, du mieux qu’il le pouvait, Machin. Lequel, d’ailleurs, avait bien reçu le message. Il n’hésita pas à dévoiler sa petite idée.


- Bé, j’hésite. Tu me fais réfléchir. C’est vrai, je ne sais pas me repérer. Je reconnais. À peine quelques battement d’ailes et je suis tout de suite perdu. Je ne sais plus ce que je fais, d’où je viens et où je dois aller. J’en viendrais à me demander qui je suis. Je comprends maintenant pourquoi, là-bas, je restais dans le nid. C’était pour éviter de me perdre. Mais il y a autre chose que j’aimerais savoir faire : c’est siffler comme toi. Dis, tu peux m’apprendre les deux ?


Siffleur d’Argent fut catégorique. Presque agacé. Net, ça c’est sûr. Il n’avait pas pu retenir un léger gargouillis de mauvaise humeur.


- Brrr !

- Ah que non ! Ça, c’est pas possible ! Quand même ! Il te faut choisir. Mais, il y a l’option cachée. Là, c’est le hasard qui décide. Je ne peux rien te dire de plus. Tu dis et moi je te montre. Mais tu dois choisir. Apprendre à te repérer, apprendre à siffler ou prendre l’option cachée.


Machin était fort embarrassé. Améliorer son orientation, c’était vital. Il le reconnaissait volontiers. Ce n’était pas la peine d’en rajouter. D’un autre côté, siffler tous les bonheurs du monde, comme ça, en quelques claquements de bec. Infliger un bémol aux anicroches du moment. Consoler les mirages repentis, de quelques trilles désinvoltes, sans plus. Que faire ? Être pragmatique ? Se laisser porter par l’envie ? Pourquoi, finalement ne pas s’en remettre tout simplement au hasard ?


- Je suis bien ennuyé. Ah oui ! C’est si beau quand tu siffles. Les tumultes s’apaisent. Les malaises fuient, jusqu’aux plus petits. La vie chante l’espoir, à tue-tête. Des arpèges d’anges s’ébattent et battent la chamade. Ah oui ! Tant pis si je me perds. Apprends-moi à siffler. À colorier les chagrins enfantins aux fusains de jasmin.


Siffleur d’Argent était radieux. Toutes les plumes de son corps étincelèrent. Par un soubresaut inattendu, la fin du jour se ravisa. Quelques lueurs se ravivèrent illuminant l’oiseau de mille feux éphémères. Son petit exposé débuta par un grand cri de joie.


- Ah ! Que je suis content. Aucun jeune ne veut apprendre à siffler, aujourd’hui. Il paraît que c’est passé de mode. Ça fait vieillot. Peu d’oiseaux connaissent ce que tu vas apprendre. Commençons par le plus facile. C’est ce que je sifflais quand tu m’as rencontré. C’est le chant du merle noir. Mais lui, après une petite pause, il répète pareil. Toute la journée. À force, c’est lassant. Le merle noir ne fait aucun effort pour se renouveler. Avec moi, c’est différent. Il faut se percher haut, maintenir la queue immobile, tendre le cou, lever la tête et fermer les yeux. Et là, tu flûtes les notes, une par une, de la plus basse vers la plus aiguë, en s’attardant sur celles qui carillonnent. Il faut faire très attention à elles. Tout ça, en se remémorant l’un de ses plus beaux souvenirs, comme si on faisait un vœu. Puis on recommence en changeant de rythme ou de tonalité et surtout en pensant à un autre souvenir providentiel. Voyons, à toi. Essaye.


C’était bien la toute première fois que Machin sifflait. Et pour une première fois, c’était réussi. Sacrément bien réussi. Une merveille ! Avec, déjà, une touche d’originalité habile fort plaisante et prometteuse. Machin adopta, sans aucune difficulté, la position adéquate. À la Rachmaninov. Très décontracté. Il se sentait à l’aise, à sa place. Il pensa, très fort, à ce jour où il fit connaissance des benjamins. Ils ne s’étaient pas moqués de lui, ses pairs. Ils l’avaient écouté avec attention et bienveillance. On lui avait même donné des conseils amicaux. Machin commença par faire pirouetter les notes avec malice et grâce. Sans trop en faire. Sans jamais se gêner entre eux, les sons prenaient des allures de gazelle au galop. Chacune des sonorités allait son train, au-devant de l’autre, avec entrain. Certaines n’hésitaient pas à faire de petites révérences de courtoisie. Les plus espiègles profitaient de chaque pause pour esquisser des arabesques orientales, puis elles reprenaient sagement leurs sonneries, jusqu’à la prochaine espièglerie. Ça lui avait sauté aux yeux à Machin. Il s’était rendu compte, d’emblée, de l’excellence de sa performance. Il en fut tout abasourdi. Tout radieux, ça va de soi. Il n’arrivait pas à y croire. C’était carrément surréaliste. Fallait-il cesser de siffler ? Était-il autorisé à continuer ? Un peu ? Un peu plus ? Autant qu’il voulait ? Et demain aussi ?


En fait il était groggy, Machin. Il était devenu un lui-même nouveau. Un autre, quoi. Un Machin, version dernier cri. Pas une réplique standard ou une décalcomanie anonyme et fadasse. Non ! En fait, un premier Machin ex-æquo original ou un deuxième premier Machin major de sa promo. À moins que ce soit l’inverse. En tout cas, un Machin plus vrai que nature, seconde mouture, certes, mais authentique, intact et méconnaissable, indemne et reconstruit. Absolument ! Un inconnu intime ! Un vis-à-vis, surgi à l’improviste des entrailles de sa vie intérieure, pour une révolution capitale. Un revenant du futur, à sa poursuite, pour son salut et qui faisait demi-tour pour vérifier si tout était en ordre. Qui attendait le déclic, depuis très longtemps. Un fantôme céleste que l’on porterait, dans chaque repli de son âme, depuis l’origine des fêlures jusqu’au moment du règlement de comptes.


Machin se découvrait léger, intemporel. Aérien. Guéri de son étrangeté et débarrassé de ses différences. Le désordre dans ses plumes ? Leurs couleurs naïves ? Et sa petite taille ? Et son bec raffiné ? Et ses airs pâlichons, aussi ? Envolées toutes ces humiliantes discriminations. Les torpeurs de la honte venaient de lâcher prise. Machin ressentait les préliminaires du premier bien-être. Un bien-être simple. Simplement là. Sans fioriture. Net. Définitif. Sans qu’on n’ait à consentir la moindre concession. Tranquille, Machin. Voilà, il se sentait tranquille.


Siffleur d’Argent n’en revenait pas. Lui aussi, il s’était laissé emporter par le soulagement bienfaisant.


- Je suis abasourdi. Que c’était beau ! J’ai ressenti des émotions que j’ignorais jusque-là. Tu viens de créer une nouvelle version. Quelque chose qui n’existait pas. Ah ! Il faut que tu recommences. J’étais trop sous le charme pour analyser. Faut pas avoir peur de le dire. C’est de toute beauté.


Machin était ravi. Ses plumes se boursouflaient de contentement. C’était bien la première fois qu’on lui faisait des éloges. Mais sa satisfaction venait, surtout, d’ailleurs. Il essaya d’expliquer.


- C’est pas pour me vanter. Mais dès les premières notes, j’ai trouvé que c’était encore plus beau qu’avec toi. Pardon ! Pas plus beau, plus apaisant exactement. J’entendais les éternités démodées se lamenter. Elles étaient à bout de souffle. Elles renonçaient à la vie éternelle. Les révolutionnaires tenaient bon, pour l’heure. Du coup, la grande horloge universelle s’était fâchée. Outrée, elle avait décidé de se lâcher. Pour voir. À partir d’aujourd’hui, elle n’en ferait qu’à sa tête. Elle trottera quand ça lui plaira ou pas. C’est pourquoi l’avenir et le passé acceptaient de se revoir. Ils passaient de petits moments ensemble, échangeaient leurs points de vue, en complotant, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, pour défaire l’évidence et refaire le monde, de fond en comble. Ils réapprenaient les règles du savoir-vivre. Quand la discussion s’animait à l’excès, d’un commun accord, pour tempérer leurs ardeurs, ils invitaient exceptionnellement le présent. Tout de suite, ça calmait leurs esprits. C’est qu’il faut prendre beaucoup de précautions avec le présent. Les concessions, c’est pas son fort. Un rien, il boude le bougre et il fiche le camp. Il n’y en a que pour lui. Il en veut à toutes les époques, aux temps les plus reculés, au temps qui nous est compté, au bon vieux temps, au temps qui va venir, bref, à tous les temps. Il essaye toujours de tirer la couverture à lui. Il veut tout, tout de suite. Après moi, dit-il, ce sera trop tard ! Quoique, quand le moment s’y prête et que l’horizon se dérobe, il se déride. Il déroute tout son petit monde. Il suffit, juste, que l’envie le prenne. Il décrète que ce n’est plus le moment et remet à plus tard ce qu’il avait promis de faire maintenant. C’est que l’ordre des choses s’en trouve gravement chamboulé. Ce qui est à vivre devient invraisemblable. Le futur immédiat est pris au dépourvu. Le futur antérieur ne sert plus à rien. Tiens, juste avant que je m’arrête de siffler, le temps céleste était sur le point de me faire une confidence. Je ne m’étais jamais senti aussi bien ! L’espoir venait d’entamer son œuvre de guérison. Et puis, le souffle m’a manqué et j’ai dû m’arrêter de siffler.


Siffleur d’Argent n’en revenait pas. Il y avait de quoi. Il entama le ballet du grand toilettage. Lui seul en a le secret et la maîtrise. Cette surprenante chorégraphie manque grandement d’élégance. Ce n’est pas sa raison d’être, d’ailleurs. Elle n’est cependant pas dépourvue d’une débauche physique tous azimuts, particulièrement méritoire. Ça s’apparente à une authentique figure de haute voltige. La gesticulation dont il est question consiste à secouer, dans une sorte d’hystérie rythmique effrénée, toutes les parties du corps, sans n’en négliger aucune, les unes après les autres, très méticuleusement en commençant par la tête et en finissant par le croupion, tout en pivotant, le plus vite possible, sur soi-même. Comme une toupie défoncée qui ferait bêtement du sur place. C’est très physique et très risqué. La performance se pratique au plus haut dans les cieux, loin des courants ascendants. Normalement, l’effet escompté est un toilettage quasi immédiat et intégral du plumage. Pour l’heure, Siffleur d’Argent avait besoin d’être violemment secoué pour bien se prouver qu’il ne rêvait pas.


Il ne rêvait pas. Alors, il redescendit de ses nuages azurés, tout propret, le mental rassuré, en zigzaguant pensivement pour rejoindre Machin et surtout pour lui dire.


- Je suis subjugué. Tu vas essayer quelque chose. Je vais te montrer. Enfin, pas tout à fait. Je vais te donner le mode d’emploi. Parce que je n’arrive jamais à le siffler correctement ce fichu air-là, moi. Je sens qu’avec toi, ça va le faire. Ce sont des trilles très courts mais très techniques. C’est ma grand-mère. Elle m’a montré. Moi, je n’ai jamais réussi. Pourtant, je m’y attelle, très tôt le matin, tous les matins, à la première heure. C’est à ce moment-là que je suis le plus en forme. Eh bien, rien n’y fait. Ça ne vient pas. C’est la petite berceuse du crépuscule. Ce sont les ombres argentées quand elles chantonnent, le soir. Elles éparpillent dans les hautes fougères les petits mensonges de l’avant-nuit. Il faut faire très attention aux deux premières notes. Le ré. Il vient en premier. Toujours. Il est résolu, prêt à réparer toutes les injustices de la journée. Mais il faut le répéter dans un petit allegro soyeux et bien appuyé. Ensuite, vient le do. Lui, ce n’est pas un dominant. Il faut le siffler avec beaucoup de doigté et l’encourager, au besoin. Le fa, c’est facile. Parce qu’il est facétieux et très tolérant surtout. On peut se laisser aller à des improvisations jazz, pop, rock, salsa, ce que l’on veut. Voyons ! Essaye.


Machin obtempéra. Le résultat ne fut pas à la hauteur des espérances de Siffleur d’Argent. On n’entendit qu’une musiquette maigrichonne, pâlotte, finalement se finissant en queue de poisson. Machin comprit aisément qu’il était loin du résultat attendu. Ça ne le chagrinait pas plus que ça. Il eut envie de voler, subitement. Il s’éleva dans les airs, tourna deux ou trois fois au-dessus du saule pleureur tordu, le seul arbre en fleurs, d’ailleurs, au-dessus de la petite branche brune, toute rabougrie, comme pour adresser un amical adieu à Siffleur d’Argent et il disparut dans le lointain. Il vola plusieurs jours. Sans se perdre. D’ailleurs, il ne se demandait plus où il était. Un rien l’intriguait, rien ne le troublait. Tous les matins, il s’essayait, lui aussi, à ses fameux trilles, comme ça au cas où. Mais en vain. Un soir, il eut une idée de génie. Il s’attela à la tâche, en fin de journée. Il faisait presque nuit. Ça changea tout.

Juste à cet instant l’oiseau-mouche apparut. Pour s’exclamer :


- Et la dernière note ! Tu oublies la dernière note. Sans elle tu ne vas rien voir. Il faut finir par le sol. C’est la note la plus étoilée. C’est la note solaire. Elle transperce le Cosmos et les maléfices. Essaye.


Dans la forêt presque endormie, le petit monde de la nuit entendit encore plus loin que les autres soirs. Les rêves fous fredonnaient pour la première fois la petite berceuse du crépuscule. Des éclairs enfantins tambourinèrent joyeusement dans les échancrures de l’ombre et dans le destin de Machin, aussi. Du coup, les derniers éléments manquants du puzzle lui apparurent. La vision étincela. Lumineuse. Assourdissante. Il vit la mésange azurée s’en aller, sans se retourner, vers son destin insensé pour une divine fatalité. Tous les oiseaux des alentours esquissaient de petits signes endeuillés, en marmonnant des paroles de condoléance.


- Quelle tristesse ! Partir si vite. Elle était si jeune et si gentille. Et si paisible. Rien ne la chagrinait. Elle nous rassurait tellement. Elle va nous manquer longtemps.


L’oiseau-mouche eut le dernier mot. Le mot de la fin. C’était aussi le mot du point de départ.


- C’était il y a très longtemps. Deux mille ans, au moins. Il y avait une mésange azurée. Elle était morte très jeune. Trop jeune. Tout le monde l’adorait. On a longtemps, très longtemps pleuré, tellement pleuré que les fées de l’Outre Monde avaient remis aux calendes grecques le sacrifice. Elles lui avaient réservé, à la petite mésange azurée, une seconde vie. Juste, elles attendaient le signal. Deux ou trois petites notes de bonheur. Juste, une fois encore. Entendre la petite berceuse du crépuscule.


 
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   socque   
30/7/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une conclusion charmante, touchante, à un texte sautillant, adorable, vraiment très agréable à mon avis. Toutefois, je trouve que par moments la narration prend des chemins de traverse inutiles, ou que le texte patine. Cela m'a été sensible dans ces deux parties :
"Sachez que chez certains oiseaux, la distance réellement franchie est à mille lieues des pérégrinations (...) Et plein d’entrain, les illusions jadis éconduites, se refont une beauté.", et
"J’entendais les éternités démodées se lamenter. (...) le temps céleste était sur le point de me faire une confidence.", où, à mon avis, l'idée pourrait être plus sobrement déclinée.

Sinon, un texte foisonnant, poétique, léger et très original. J'ai beaucoup, beaucoup aimé.

   placebo   
20/8/2011
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bon, bah soufflé le placebo.
J'ai ouverts quelques textes avec un titre et un résumé pas trop accrocheurs, pour voir à quoi ça ressemblait (oui, je suis comme ça ^^). Pas du tout l'intention de lire ces 35 000 caractères.
Les deux premiers paragraphes, je me suis demandé ce qu'était ce texte. En tout cas, pas un truc mal écrit.
Et puis, 'fin, voilà, conquis quoi.

Trop de virgules parfois. J'adore les virgules, mais faut pas abuser ^^
(le résumé à revoir, quand même, je pense)

J'aime beaucoup le mélange, dans la première partie, entre informations sur les corneilles (ça passe tout seul), humanisation des oiseaux, humour.
Les individus disposent chacun d'un ou deux traits de caractère plaisants. On s'attache vraiment à tout le monde.
Il y a des semi-délires où la narration part en live. Ça m'a fait penser à gros-calin d'émile ajar dans ces moments là.
J'aime beaucoup le style. Sautillant, parfois, les points d'exclamation sont bien ; les digressions mentionnées au-dessus, donc ; quelques passages plus lents, comme cette femme murmurant des promesses entre deux volutes de fumée au crépuscule (c'est pas long, pas très difficile à écrire, mais quand c'est bien fait ça apporte un vrai plus).
L'oiseau mélomane de génie, non, je ne l'ai pas vu venir car rien dans le texte ne préparait à cette dimension musicale. Et la légende, encore une fois, non, je ne l'avais pas anticipée.

Un texte qui prend par la main pour nous déposer en haut des arbres à mirer le crépuscule.
Bien, bien… je voulais terminer ma nouvelle, je vais me coucher je crois.
placebo

   doianM   
3/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est long ? C'est pas long ?
Difficile à trancher.
Belle histoire, belle écriture. Nerveuse, précise, en couleurs, avec humour et connaissance du sujet.
Machin, mal éclos, part -dirais-je en usant une langue voisine à celle de bois - à la recherche de son identité.

Pourquoi ce sentiment de longueur ?. A cause, peut-être, du voyage d'un unique personnage, Machin. La longueur dans un récit voudrait des péripéties qui apportent d'autres personnages secondaires. Et non seulement des détails du trajet.

Pourquoi, en somme, ...pas long ?. Parce que, en s'arrêtant sur une longueur susceptible d'être sacrifiée, on s'y laisse prendre: le passage est bien écrit, savoureux, on aurait du mal à s'en passer...

Aussi, le choix reste au narrateur/trice en fonction de ce qu'il envisage de faire de son texte, à quelle catégorie de lecteurs il va s'adresser.

En tout état de cause, bonne lecture.

Merci
et bonne continuation

   brabant   
20/9/2011
Commentaire modéré

   Anonyme   
16/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte d'une extraordinaire envolée poétique, magique, "ornithologique" ! Plaisant à lire, merveilleux, plein de drôleries et d'originalité croustillantes.

Moi qui adorais le conte assez simple du "Vilain petit canard" quand j'étais petite, là je suis servie en histoire fantastique. Ce Machin est fort attachant. Bref, j'ai beaucoup aimé.

Bravo.

   Meleagre   
17/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Étonnant. J'ai rarement lu d'histoires d'oiseaux, et celle-ci est vraiment originale, poétique, et touchante.
Il y a une grande richesse dans les descriptions, que ce soit pour les plumages et les apparences des corneilles noires, et pour le chant mélodieux de Siffleur d'Argent et de Machin. Quelques scènes assez bien trouvées, comme la sociologie des oiseaux et leur habitude de se regrouper par numéros de naissance, ou comme la croyance aux jumeaux des oiseaux rares, comme le retour des parents au nid, oubliant d'embrasser Machin...

Et une nouvelle qui, de rencontre en rencontre, progresse lentement vers sa fin, vers une chute inattendue. En fait, au fur et à mesure du texte, le personnage principal évolue : on s'intéresse d'abord à la naissance de Nestor, puis à la vie, à la marginalité et aux rencontres de Machin, mais l'accomplissement de Machin, dans son chant mélodieux du soir, permet finalement à la mésange azurée d'accomplir son destin. Cette chute est émouvante, et très bien écrite. Une fin de conte de fée transposée chez les oiseaux. L'intervention de l'oiseau mouche est bien sentie : il a fait mouche...

Beaucoup d'humour aussi. Des jeux de mots sur les noms d'oiseau : drôle d'oiseau, oiseau de mauvais augure... La mention de l'église et du baptême par les oiseaux... Magnifique, tout le paragraphe qui joue avec le "Je est un autre", avec la transformation de soi en un autre soi-même : "Il était devenu un lui-même nouveau. Un autre, quoi. Un Machin, version dernier cri. Pas une réplique standard ou une décalcomanie anonyme et fadasse. Non ! En fait, un premier Machin ex-æquo original ou un deuxième premier Machin major de sa promo. À moins que ce soit l’inverse."
Pour moi, les plus belles scènes sont le premier chant de Machin, avec la leçon de chant donnée par Siffleur d'Argent, et le chant final de Machin délivrant la mésange argentée.


Bon, il y a quand même quelques petites maladresses, à mon avis.
1er paragraphe : est-ce qu'on "chausse les starting-blocks" ?
2e : "La tramontane avait mis tout sens dessus dessous" : je pense que "avait tout mis..." coulerait mieux.
3e "le rôle d’aîné, en vertu des prérogatives que le droit d’aînesse confère uniquement au premier-né" : un peu lourd, la répétition d'aîné / aînesse / premier né ; "confère uniquement..." est peut-être de trop.
6e : "une douzaine de paires d’yeux circonspects qui avaient dressé le siège du point de départ de son existence d’oiseau" : je vois mal des yeux dresser le siège de qqc, cette phrase me semble un peu alambiquée.
La réaction du doyen du groupe est un peu trop longue à mon goût : l'écarquillement des yeux, décrit à l'excès, n'apporte pas grand chose.

Dans la rencontre entre Machin et Siffleur d'Argent, ce passage me semble étrange : "Machin ne savait plus du tout où il en était. Ça alors ! Sur le saule pleureur tordu, le seul arbre en fleurs, d’ailleurs. Sur la petite branche brune, toute rabougrie. Insouciant, à fond la caisse dans ses incantations." A la première lecture, on croit que "insouciant", ainsi que les adjectifs ou participes présents suivant, se rapportent à Machin, qui serait arrivé sur le saule pleureur. Et la 2e lecture soulève l'ambiguïté, mais ne me satisfait pas grammaticalement, et ça ralentit la lecture. Peut-être faudrait-il indiquer par un nom vague que Machin a vu sur la branche un autre oiseau. Par exemple : Ça alors ! Cet oiseau, sur le saule pleureur...

Les deux paragraphes sur les notions complexes de distance et de mémoire chez les corneilles me semblent particulièrement alambiqués. Ils dispersent l'attention, embrouillent le lecteur. Ces réflexions sont sans doute intéressantes, mais mériteraient à mon goût d'être largement résumées. "certains neurones spécialisés. Ce sont des neuronaux multipolaires marginaux trempés dans une encre féerique qui proclament la métamorphose. Ils corrigent le mauvais sort. Ces cellules rêveuses n’ergotent pas." : cela me semble une parodie de discours scientifique spécialisée ; mais je ne sais pas si elle est trop simple (donc trop compréhensible pour une parodie) ou trop compliquée (donc s'intégrant mal au fil de l'action). En tout, cette digression m'a fait perdre le fil conducteur, alors que l'action me semble à part ça bien menée.
Le passage où Machin analyse se prestation musicale me semble aussi un peu alambiqué. Ce conflit entre le passé et le futur, parfois arbitré par le présent, peut être intéressant, mais là, on s'y perd un peu.


En dépit de ces quelques maladresses, ce texte est sans doute le plus intéressant que j'ai lu sur des oiseaux.
Merci, et bravo BGDE.

   Anonyme   
19/9/2011
Désolé, je suis vraiment désolé. Je n'ai pas pu aller au-delà du sixième paragraphe. L'avalanche de virgules inutiles a gâché mon plaisir. Je n'ai cessé de trébucher. Et pourtant, je suis sûr que c'est une excellente nouvelle. Tant pis pour moi. En conséquence je ne noterai pas. Mais si vous me la faites parvenir allégée de toutes ces ponctuations inutiles je suis sûr que je ne bouderai pas mon plaisir.

   victhis0   
18/10/2011
 a aimé ce texte 
Bien
c'est qu'il en a des plumes cet oiseau !
Rédaction amusée brillante et originale pour un texte un poil longuet à mon goût où, effectivement, les virgules pullulent à l'envi.
J'ai tout de même gardé un sourire aux lèvres tout au long de cette petite fable gentille et douce qui égaye agréablement une jouréne pluvieuse

   fugace   
4/12/2012
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Une histoire sans longueur, car on est littéralement pris par les aventures de Machin.
Emaillé d'images fortes et belles: "les neurones du bonheur qui embellissent la mémoire", "des résonances vanillées","le jour se retirait, immatériel, ponctuel...la nuit faisait la mijaurée"..."apprends-moi... à colorier les chagrins enfantins aux fusains de jasmin"; c'est également un conte philosophique truffé de réflexions profondes:"j'entendais les éternités démodées se lamenter. Elles étaient à bout de souffle", "il faut prendre beaucoup de précautions avec le présent. Les concessions, c'est pas son fort...il veut tout tout de suite", et combien d'autres...
Machin a parlé si bien et si fort à mon âme d'enfant, que je vais l'éditer et l'envoyer à ma petite fille.
Tout simplement merveilleux.


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