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Science-fiction
boutros : L’incontrôlable douceur d'un adagio de Beethoven
 Publié le 11/07/15  -  4 commentaires  -  7778 caractères  -  46 lectures    Autres textes du même auteur

La musique de ce concert à Montréal est si émouvante... et pourtant il y a en elle quelque chose de pas naturel...


L’incontrôlable douceur d'un adagio de Beethoven


Musiciens en blanc, piano, violoncelle, violon ; salle de réception immense, haute charpente sombre portée par des écureuils géants sculptés dans l’érable, larges baies à voûtes aplaties grandes ouvertes sur une place ronde en contrebas où s’entraînent des jeunes boxeurs ; clarté éternelle d’une soirée d’été sur le Mont-Royal qui domine la grande ville de Montréal, les gratte-ciel, les plans d’eau au fond, le fleuve Saint-Laurent survolé par un pont très long, la grande plaine canadienne, les maisons dans les arbres à perte de vue.

Le pianiste, un visage rond de cuisinier blond, regarde ses camarades, béat, solennel, dépose ses notes une à une, avec un soin métaphysique, comme une offrande. Les épais sourcils du violoniste, un jeune Coréen, s’envolent si haut sur le front qu’ils emportent les coins de la bouche en un sourire rose et ravi. De l’instrument s’écoulent des basses charnues, potelées, à la densité de miel. Au violoncelle, un gars plus âgé, brun, tout frisé, agile comme un écureuil dans ses chants pointillés.

Le trio le plus mal assorti que j’aie vu : un pianiste russe rondouillard, un bouddha presque enfant, un vieux montréalais. Trois mondes fondus en un dans un alliage imaginé par un visionnaire allemand, auquel personne ce soir ne résiste. Adagio du trio dit Les Esprits de Beethoven. Nous ne respirons plus, nous avons chaud, nous avons froid, des frissons suaves coulent de nos épaules, des larmes coulent, inondent peut-être la salle, inondent peut-être la ville, nous ne savons plus, nous ne savons plus rien, nous ne savons plus qu’une chose – mais on se le dit après coup : nous avons été, une fois encore, témoins d’un miracle, celui que la musique parfois insuffle aux humains qui l’écoutent.

Fin du concert, applaudissements, je me retourne vers Françoise, je croise son regard profond comme un brou de noix, où sous le brun on devine de l’or et du vert tendre, on se regarde en pinçant les lèvres et en haussant les sourcils, les yeux rougis, en nage, les cheveux en bataille, on aime la vie, on aime tout le monde. Mon autre voisin, un inconnu, porte sur son polo blanc un badge, modèle réduit du panneau déposé sur le bord de la scène : DÉGOITTE. Sa voix nasillarde me chatouille les oreilles :


– Pas mal pour des automates, non ? Ça, c'est Dégoitte !


Dégoitte ? Le sponsor de l’événement. De la publicité à côté des musiciens ! Ça m’avait brièvement agacé au début du concert, me déclenchant des pensées désagréables :

« Ah cette pub qui envahit tout, je sais bien que c’est les règles du jeu et que si le pouvoir n’est pas aux marchands il est aux militaires ce qui est plutôt pire, mais quand même on pourrait essayer de faire au moins semblant que la république est encore capable de se payer un concert sans l’aide directe de l’économie, bon sang, déjà que même dans les recoins des bistros, et jusque dans les toilettes on ne peut plus faire ses petits besoins sans qu’il y ait devant ses yeux sur la porcelaine de l’urinoir un autocollant qui m’indique quelle bière je suis censé boire avant de revenir au même endroit pour l’éliminer ; voilà qu’un concert Beethoven devient comme un pissoir, en tout cas comme un match de tennis ou un prix de formule 1 : l’occasion de vendre je ne sais quel gadget “Dégoitte” à une bande de gogos, la musique servant juste d’appât pour rassembler un maximum de monde qui va regarder béatement pendant une heure le sigle du sponsor ; ah ces Québécois, de vrais amerloques qui parlent français, non je débloque, je parie qu’on fait la même chose de l’autre côté de l’Atlantique – mais basta, poing dans la poche, oubli immédiat et écoute la musique ! »

Voilà à peu près ce que je me suis dit avant de chasser ces désagréables pensées au début du concert.


– Je…


Je regarde vers la scène, le souffle court, pas sûr d’avoir bien compris mon voisin en polo blanc, à cause de son fort accent québécois. Les musiciens saluent le public, montrent leurs instruments et leurs partitions, comme si c’étaient surtout Beethoven, Stradivarius et Steinway qui avaient donné le concert. Ils saluent encore, sourient, se regardent, se poussent vers les loges avec des gestes de politesse. Le public applaudit, crie des “encore”, “bravo”. Les musiciens reviennent. Trois jeunes filles montent sur la scène les bras chargés de fleurs. Leurs chevelures étincellent, sculptées par des produits sophistiqués sans doute, plastifiées, lourdes, flexibles, luisantes, ornées de rubans roses. Les trois jeunes filles offrent leurs bouquets aux musiciens, qui les embrassent en rougissant. Des automates ? Je regarde mon voisin :


– “Dégoitte” fabrique des automates ?

– Des automates de même. Ils sont pas capables de manger ni rien d’autre de bien humain, mais pour jouer la musique, comme t’as pu voir, c’est pas pire. Si t’es dans le mood, leur musique te met une boule au cœur. C’est comme du vrai, sauf que c’en est pas.


Je pourrais le cogner, le mec de “Dégoitte”. Je me retiens, je laisse un peu passer la colère en faisant semblant de ramasser mes affaires, je veux essayer de passer à travers. « Non mais ! Se faire émouvoir comme ça par des automates, des vulgaires automates, des machines ! » Le doute me ressaisit : une musique pareille, par des machines, ce n’est pas possible, il se moque de moi ! Je cherche la bonne question, celle qui obligera Machin-Dégoitte-polo-blanc à dire la vérité. « C'est un gag » ? Trop direct. « Prouvez-le-moi » ? J’ai déjà appris que les Montréalais se fâchent facilement quand on ne leur fait pas confiance. Essayons la naïveté, avec un zeste de flatterie :


– C’est merveilleux, ces automates “Dégoitte”. Moi qui joue du violon, je pourrais acheter un pianiste-automate “Dégoitte” pour m’accompagner ?

– À c't’heure, t’aurais bien de la misère. Ça prend encore une armée de programmeurs pour les faire jouer. Parfois ils sont encore insécures, font des crises. Mais ça sera pas long : d’ici un an ou deux, on pourra les magasiner partout. Ils joueront tout ce que tu voudras sans avoir besoin de pratiquer.


Mes années de gammes et d’exercices au violon défilent brièvement devant mes yeux, se superposent au sourire éclatant des musiciens “Dégoitte” qui reviennent pour la troisième fois saluer le public. Tout ce travail pour en arriver à même pas égaler ces machins-là qui nous narguent avec des grands sourires. Le genre humain, d’un coup, change de consistance à mes yeux – de destin peut-être ?


– Vous allez aussi fabriquer des savants “Dégoitte”, des chirurgiens “Dégoitte”, des gourous “Dégoitte” ?

– On travaille fort à tout ça qu’tu dis.

– Ça ne vous fait pas un peu peur, tout de même ? Je sais pas, moi, perdre le contrôle de toute cette population “Dégoitte” ?


Sur scène, ils continuent à jouer parfaitement leur rôle.


– Ils seront plus faciles à contrôler que la population humaine, moins cher d’entretien. Te fais pas du chichi, tout ira bien.

– Alors on servira à quoi, nous autres ?

– On servira à acheter les automates “Dégoitte” et à se faire plaisir avec. Que du bonheur !


La salle se vide, Françoise est déjà à l’entrée. Je salue rapidement M. Dégoitte-polo-blanc et la rejoins. Nous marchons lentement sur les graviers du parc Mont-Royal, dans un air encore clair, translucide, pastel. Je raconte à Françoise la conversation que j’ai eue pendant les applaudissements. Elle commente d’un trait bref et cinglant :


– Tu trouves pas qu'il a une drôle de tête ton bonhomme ? Quelque chose de… pas très naturel ?


Un automate, lui aussi ? Je regarde le ciel d'été. Un croissant de lune scintillant et flou perce la dentelle de la brume. Je trouve cela beau.

Et ça, me dis-je, personne ne pourra le faire à ma place. Je regarde encore Françoise, pour voir si elle a un air naturel…


 
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   in-flight   
23/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'ai pensé à "real humans", une série diffusée sur Arte il y a quelque temps. En temps que mélomane, je trouve que c'est une bonne réflexion sur l'avenir de la musique et les perspectives de l’obsolescence du genre humain (c'est terrible d'écrire ces termes d'ailleurs). J'ai également pensé à tous ces musiques actuelles qui utilisent le sampling pour composer intégralement de nouveaux morceaux et à la MAO.
Le fordisme également: ces musiciens ne seront jamais éreintés par les tournées et, en terme qualitatif, peuvent sans doute jouer de plus belle façon que les humains (comme les machines qui réalisent les soudures industrielles avec bien plus de précision que nos mains tremblantes...)

Une remarque:

je pourrais acheter un pianiste-automate Dégoitte” pour m’accompagner? A c't’heure, t’aurais bien de la misère. --> Je pense qu'il manque un tiret de dialogue à "A c't'heure ci..."

Merci pour le contenu de cette lecture qui, je l'espère, en restera au stade de la SF...

PS: comment vous est venu le nom de Dégoitte pour les automates? J'ai regardé sur Internet, j'ai cherché un anagramme... Mais rien.

   Mare   
12/7/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Brrr. Cela fait froid dans le dos. Comme toujours ces petits textes de SF. Je trouve simplement que la manière donc le narrateur découvre que son interlocuteur pourrait bien aussi ne pas être ce qu'il paraît un peu trop rapide et manque un peu de panache. Mais c'est une opinion toute personnelle. La dernière phrase m'a faite sourire. J'aime bien.

Bref, sur le fond, j'adhère. Sur la forme, j'ai un petit peu plus de réserve. C'est fort bien écrit, c'est pas ça. Mais je trouve ça un peu trop alambiqué par endroit. J'aurais vu plus de simplicité pour un texte de ce genre. La musique est un art complexe, mais elle est belle parce qu'elle nous donne l'impression d'être si si simple.

Merci pour cette lecture!

   AlexC   
15/7/2015
 a aimé ce texte 
Pas
Hello Boutros,

Le titre m’a attiré par ses prospectives poétiques. Je m’attendais à tout sauf à une critique du développement industriel !

Les machines ont remplacé petit à petit les humains à tous les niveaux, elles sont plus rapides, plus précises, plus efficaces et surtout moins chères. Beaucoup d’emplois ont été perdus, soulevant révoltes et débats, modifiant la société en profondeur. Mais au final, nous les avons acceptées, intégrées.

L’automatisation, aussi extrême soit-elle, a des limites. Dépourvu de toute intelligence, un automate a par définition un champ d’action restreint. Il ne peut apprendre, créer, ressentir… Il ne fait que reproduire de façon mécanique les directives qu’on lui a donné. S’il fait plus que cela, ce n’est plus un automate, c’est une intelligence artificielle.

Un automate ne peut donc pas se révolter contre son créateur. Un grille-pain ne peut pas prendre son indépendance et une voiture ne va pas fuir son propriétaire. En imaginant que les progrès de la robotique permettent de construire à l'avenir des automates à forme humaine, capables de reproduire avec une précision remarquable des tâches complexes telles que jouer du piano, chanter de l’Opera, gagner la finale de Roland Garros ou cuisiner un Bœuf Bourguignon, cela n’émouvra jamais personne.

On s’émeut des miracles de la vie. La beauté de la nature, le chant des oiseaux, la créativité humaine. Mais on ne s’émeut pas devant une photo de paysage, un enregistrement de rossignol amoureux ou une miniature de la Tour Eiffel. Ici, le héros ignorant du subterfuge s’émeut du spectacle. Quelque chose qui pourrait, par exemple, advenir à n’importe assistant à l’interprétation en play-back d’un chanteur. Jusqu’à ce que l’on découvre la vérité et que toute émotion disparaisse sous le poids de la supercherie.

De plus, dans le cas précis d’un concert de musique classique, on s’émeut plus facilement devant le génie du compositeur que devant l’interprétation des musiciens. Mais pour le coup, ce n'est que mon opinion.

Ainsi, de simples automates ne pourraient pas remplacer les humains. Un automate parviendra à reproduire à la perfection la Joconde, mais jamais il ne réussira à donner naissance à une œuvre artistique inédite. Il pourrait reproduire des cures en laboratoire sans pour autant être capable de trouver un remède pour soigner le SIDA. Il pourrait multiplier les gestes techniques et les coups d’éclat sur un terrain de foot sans jamais se laisser aller à donner un coup de boule à Materazzi. Bref, un automate sera toujours limité par son incapacité à innover. Et de fait, les automates ne remplaceront jamais les créateurs d’émotions.

[...]

Autant les débats autour des potentielles dérives d’une super intelligence artificielle ou de la possible reproduction des qualités qui font la singularité de l’intelligence humaine dégagent des arguments plausibles et passionnants, autant votre texte ne me semble pas tenir la route une seconde. En changeant simplement le mot automate par un autre, tel que IA humanoide par exemple, il serait déjà plus solide. Mais même avec un vocable plus approprié, vous ne faites qu’esquisser un début de questionnement, que souligner furtivement une problématique vaste et complexe comme si le récit avait d’autres préoccupations plus importantes. Or, c’est ici le centre de votre sujet et non un aparté trivial dans un ensemble plus complexe. La twist final ressemble à une fin précipitée destinée à camoufler le manque de réelle réflexion.

Je n’ai rien contre les petites phrases ou les paragraphes qui ouvrent sur des réflexions adjacentes, au contraire. Mais on ne peut pas construire un texte uniquement autour de cela. Il faut de la substance pour combler l’absence de développement intellectuel. Une intrigue quelconque pour habiller le message que l’on veut faire passer, comme dans n’importe quel film de science-fiction. Ou un style d’écriture qui se démarque, à l’image d’une poésie, d’une pièce de théâtre sarcastique, d’une tragédie grecque...

Ici, le héros nous dit : je suis aller à un concert d’automates, j’ai été émus, c’est scandaleux. Les automates vont tous nous remplacer. A quoi va-t-on servir ?

Si l’on omet le fait que la proposition est caduque du fait de la terminologie, il ne reste à mon goût pas grand chose à se mettre sous la dent. Dommage.


Quelques remarques :

Le premier paragraphe décrit le cadre du récit d’une manière originale, comme une succession de petits plans visuels dans une série télé. Je ne peux pas dire que je sois fan dans ce cas précis. Il y un petit côté télégramme qui m’a suffoqué. J’aime l’idée, moins le résultat donc. Peut-être qu’avec plus de points et de verbes, mais tout en gardant ce rythme rapide donné par des phrases très courtes et des images figées, cela passerait mieux...

"Au violoncelle, un gars plus âgé, brun, frisé…” le registre familier du mot “gars" tranche avec le reste de la phrase et le reste du texte jusque là
“témoins d’un miracle, celui que la musique parfois insuffle aux humains qui l’écoutent” : quel est ce miracle au final ?
“Un concert Beethoven devient comme un pissoir” il manque “de”, non ?
“un prix de formule 1” un Grand-prix de Formule 1, peut-être ? ou alors vous parlez des tarifs de la chaîne hôtelière ?
“au début du concert” utilisé avant et après le soliloque
“ils sont pas capables de manger ni rien d’autre de bien humain” ni de faire rien d’autre de bien humain ?
“C’est comme du vrai, sauf que c’en est pas” de quoi parlez-vous ?


Je tique :
“me déclenchant des pensées désagréables”
“déjà que même dans les recoins des bistros, et jusque dans les toilettes on ne peut plus faire ses petits besoins sans qu’il y ait devant ses yeux sur la porcelaine de l’urinoir un autocollant qui m’indique quelle bière je suis censé boire avant de revenir au même endroit pour l’éliminer”
“jouer la musique”

Je jubile :
“des frissons suaves coulent de nos épaules”
“Un croissant de lune scintillant et flou perce la dentelle de la brume.”


Je me tiens à votre disposition pour toute explication ultérieure.

Alex

   Acratopege   
27/7/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Salut,
Un retour en musique sur Oniris. J'ai bien aimé le contraste entre la description lyrique, romantique, sensuelle, du concert, avec un trio des Esprits sans doute pas choisi par hasard, et le ton prosaïque de la suite, en accord avec le contenu plus commercial. J'ai pensé aussi à la série "Les plus qu'humains", avec la différence qu'on s'identifiait aux hommes et femmes artificiels comme à des frères et sœurs, alors que tes automates font simplement peur.
Vive la musique, toujours difficile à faire passer avec des mots!


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