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Réalisme/Historique
boutros : Ulysse, Samos et les réfugiés
 Publié le 31/12/19  -  4 commentaires  -  7792 caractères  -  48 lectures    Autres textes du même auteur

Nous voici en Grèce, sur une île de la mer Égée. Qu'est devenu l'antique devoir sacré d'hospitalité ? Parfois le réfugié n’est pas celui qu’on croit.


Ulysse, Samos et les réfugiés


L’aurore aux doigts de rose a caressé la plage et le voyageur. Sur les paupières aux cils joints, la rosée a déposé ses diamants. Le dormeur frémit dans la fraîcheur matinale, où est-il ?

Le sable, le soleil, la mer…

Une île minuscule de la mer Égée, où habitent quatre familles, de l’autre côté de la montagne odorante couverte de pins et de romarin. Nausicaa et Odysseus, si généreux, ces deux ! Ils lui ont sauvé le sommeil : d’abord une toile de tente, puis un matelas, un sac de couchage, et encore un serpentin pour la fumée anti-moustique. Ils lui ont tout amené, peu à peu, voyant qu’il était déterminé à rester dormir sur le sable déjà humide avec la marée montante.

Pauvre naïf qui pensait pouvoir échapper à la civilisation et à ses équipements sophistiqués, échapper à l’éprouvante vie de volontaire aussi, à cette honteuse cruauté internationale dont il est témoin sur l’autre île, Samos. Fuir le piège du confort, trouver une simplicité de jardin d’Éden, dormir sans rien, comme Ulysse échoué au bord de la mer !

N’est pas Ulysse qui veut. C’est ce que Nausicaa et Odysseus (il dit « Odissefs ») ont tenté de lui faire comprendre. Il les avait surpris en leur robinsonnade farouche dans une crique entourée de falaises, éclaboussant leur nudité gracile. Dans l’éblouissement du soleil couchant ces deux-là ressemblaient aux minces figures noires des vases archaïques. Il s’est enfui à pas feutrés pour préserver leur rêve, mais ils l’avaient aperçu et sont venus le saluer dans la prochaine crique. Deux étudiants venus d’Athènes avec, étrangement, tout le matériel de camping en double. Ils lui ont amené pour la nuit la moitié de ce qu’ils avaient. En plus d’une occasion de générosité certaine, l’arrivée de l’étranger a peut-être été l’aubaine qui a permis aux amoureux hésitants de se rapprocher. Grâce à lui ils ont pu prêter ce qu’ils avaient pris en double pour le cas où l’idylle n’aurait pas lieu, ce qu’ils avaient pris par délicatesse afin de pouvoir dormir chacun de son côté…

Les nuits sont froides sur les îles grecques, même en plein été, et très humides. Il aurait dû s’en douter, le voyageur, en voyant tous les réfugiés se construire tentes et cabanes dès le lendemain de leur arrivée sur ce bord du monde occidental.

Les réfugiés ! N’y plus penser, le temps d’un jour de repos ! Dormir encore un peu ? Les feux irisés du soleil levant s’immiscent entre les paupières closes. Les parfums d’ocre et de myrte se réveillent déjà. Essayer de plonger encore dans l’azur du sommeil. Impossible, à chaque instant surgissent les souvenirs des derniers jours.

Étranges îles grecques ! Terres minuscules où se chevauchent deux visages, enfer et paradis, guerre et paix, Lesbos, Chios, et Samos, l’île aux vins doux et à l’amer présent ! Ici, pour les immigrés, les gens du camp qui ne boivent que de l’eau fétide, chaque jour et chaque nuit se résument à attendre et à se gratter. Bien installée dans les interstices des peaux martyrisées par des ongles furieux, la vermine engendre sa descendance innombrable. À la clinique des réfugiés, cris, suppliques, trépignements, nous pressent d’agir. Dès l’aube je suis à mon poste, je gesticule tant que je peux, distribue à chacun sa crème, sa lotion et son bon de lessive. En vain. Ils reviennent, chaque jour plus nombreux. Pourquoi ? Pas besoin de chercher bien loin : l’accueil au camp est une honte, la saleté repoussante, l’eau insuffisante, la nourriture lamentable. Voilà ce qu’est devenue la légendaire hospitalité grecque ? À l’aide, Hérodote, toi qui t’enchantais de voir au Pirée le monde entier accoster, enrichir ta civilisation de gens et d’histoires du monde entier !

Dans mes moments libres, si minuscules soient-ils, j’ai tenté de calmer la colère qui grondait en moi. Un jour je suis monté au musée des antiquités. Les silhouettes filiformes des vases archaïques m’ont tellement plu que j’ai commencé à dessiner une bande dessinée dans le même style. J’ai oublié un instant, derrière la ville, au pied de la montagne, la « jungle » comme on appelle ici les environs du camp trop petit. De loin on pourrait croire à un camping. Et c’en est un, sauf que les tentes ne sortent pas d’un rutilant magasin de sport. Ceux qui les ont faites ont récupéré des feuilles de plastique marquées « UNHCR », l’Agence des Nations Unies Pour les Réfugiés. Ces bâtisseurs de bidonvilles ont traversé la mer sur des canots remplis à ras bord, avec des faux gilets de sauvetage achetés à prix d’or. Ils attendent et en attendant ils grattent la vermine, qui s’en moque. Certains se sont fait mordre par les rats pendant leur sommeil, d’autres par des serpents. Les plaies sont noires, elles puent, purulent.

En ville on s’interroge, on chuchote, on désigne les responsables : l’armée ! Le camp, c’est eux. Pourtant, quand la vermine se propage de proche en proche dans les maisons grecques, l’injustice attachée comme une teigne à la pensée simpliste fait aussi ses ravages. Certains se mettent à accuser les migrants, un petit groupe les tabasse, met le feu à des tentes.

Ma colère flambe contre les autorités responsables. Quelle honte ! Je monte au camp, interroge les gens de la sécurité et de l’hygiène. Comment peut-on maintenir un lieu aussi insalubre pour accueillir des pauvres gens ? J’apostrophe une moustache surmontée de lunettes noires et képi. La silhouette, raide devant sa guérite, me répond : « l’Europe veut décourager ces gens de venir ». Quelle idée simpliste encore ! Un terrible cafard d’idée ! Croit-on que cette famille de montagnards d’Asie centrale, qui a fui les fusils des envahisseurs fanatiques, va renoncer à l’exil à cause d’un camp mal tenu ? Et cet Africain lettré, ambitieux et rompu aux techniques de corruption, va-t-il renoncer à payer ce qu’il faut à l’avocat local véreux pour obtenir son papier de résidence ? Tout cela sera d’ailleurs vite oublié, quand la famille aura trouvé un petit coin de Suède où reprendre des forces, quand le lettré congolais sera devenu un professionnel compétent et respecté dans une multinationale belge...

Au bout d’une file d’attente qui serpente sur le trottoir près du port, j’ai trouvé des jeunes Italiens qui distribuent des habits. Ils m’annoncent avoir déposé une plainte pour dénoncer l’accueil indigne à Samos. « Il faut attendre que la procédure de justice aboutisse », m’expliquent-ils. J’enrage. Tout est bloqué. Je remonte au camp : et vous, les réfugiés, que faites-vous ? Dans un coin, un groupe chante. Ils ont réuni des gens de toutes les religions présentes, chrétiens, musulmans, bouddhistes, pour une prière d’intercession commune. Chapeau bas pour ce prometteur œcuménisme ! Une équipe s’est mise à parcourir l’oliveraie pour ramasser les ordures. Bravo ! D’autres regardent, sans rien faire, goguenards ; ils ne veulent rien faire, m’explique-t-on, pour éviter de salir leurs beaux habits. Fichus citadins ! Au moins ils ont organisé un tournoi de football par nationalité. Sympathique ! Hélas les Grecs n’ont pas voulu jouer.

Mon sentiment d’impuissance est arrivé à un tel point que j’ai dû prendre le large pour le week-end. Avec une pointe de remords à cause de tous ceux qui continuent à se gratter, mais je commençais à craindre le monstre appelé Burn-out, qui guette tous les volontaires ici. Et me voilà ouvrant les yeux sur une plage déserte, au moment où les doigts de l’aurore grecque s’entrouvrent et laissent passer le soleil fidèle à son poste.

Arrivent Nausicaa et Odysseus, radieux, enchantés. J’en oublie tous mes tourments. Leur première nuit ensemble ? Quel endroit merveilleux, entre pinède et crique turquoise ! Ils m’apportent un café tout chaud. Oubliez-moi, tout va bien, je vous laisse toute la plage ! Vous m'avez traité avec quelle grâce, quelle générosité !... Comme un réfugié !


 
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   maria   
11/12/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

je suis subjuguée par la beauté et la qualité de l'écriture de ce texte.
Je n'ai pas envie de commenter la manière dont elle est construite. C'est parfait.
Ce que je trouve urgent de dire, c'est que dans un article de l'OBS du 9 DECEMBRE 2019 ( j'ai tapé sur Google)
Médecins sans frontières dit constater, "chaque semaine" des cas d'enfants qui ont tenté de se suicider pour échapper aux conditions de vie inhumaines.

Je ne sais pas dans quel ordre sont publiées les nouvelles sur Oniris, mais j'espère que celle-ci sera publiée très vite.

Un grand merci à l'auteur(e).

Merci pour le partage et à bientôt.
Maria, en E.L.

   Corto   
31/12/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Commenter un tel texte est périlleux. Car le récit est rude, imprégné d'actualité, fait pour secouer.

Toute la situation des réfugiés correspond à ce que les médias nous ont déjà montré, pour laquelle l'implication individuelle va du détournement du regard pour ne pas être dérangé jusqu'à l'engagement direct ou indirect dans la solidarité active.

Au dessus règne la réalité politico-sociale qui régit un monde entré en furie.

Sur la forme ce texte est intéressant parce qu'il est accessible et notamment dans la description du camp de réfugiés où le sordide est dévoilé mais sans excès, presque avec pudeur.

La mise à distance est réalisée par l'introduction et par le final. Ici l'exercice est difficile (mais réussi) car on y utilise un style narratif immédiat "Nausicaa et Odysseus, si généreux, ces deux ! Ils lui ont sauvé le sommeil"..."Ils lui ont tout amené". Puis "J’en oublie tous mes tourments"..."Ils m’apportent un café tout chaud".

La rupture de style se fait avec le changement du lieu et de la condition "Les réfugiés ! N’y plus penser, le temps d’un jour de repos"..."enfer et paradis, guerre et paix".

L'appel aux héros grecs est bienvenu et donne de l'ampleur à une vision de l'humanité qui se débat dans des tourments profonds.

Le personnage principal est bien replacé dans ses limites "Mon sentiment d’impuissance"..."je commençais à craindre le monstre appelé Burn-out, qui guette tous les volontaires".

Ce texte bien construit, abordant une réalité cruelle vécue sur terre à ce jour, évite l'écueil du sentimentalisme comme du manichéisme.

L'auteur a fait preuve de talent dans son approche et dans son style.

   plumette   
5/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Quel contraste entre le début du texte qui évoque un refuge enchanté et la suite où le narrateur reprend la main pour décrire les épouvantables conditions d'accueil des réfugiés.

j'ai été un peu perdue par le changement de point de vue: un narrateur extérieur pour commencer, puis un narrateur qui s'exprime à la première personne lorsqu'il s'agit de décrire la vie du camp.

Une insistance sur le problème de la vermine qui permet de bien comprendre, au niveau du corps, ce que signifie cette promiscuité et ces conditions de vie.

une belle écriture qui va dans les deux registres: celui de la beauté et celui de l'insupportable.

   thierry   
29/1/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
J'avoue être mal à l'aise avec ce genre de textes. Proposer du pathos, de l'indignation à pas cher, du bon sentiment et de la révolte occidentale, c'est trop facile, ou trop présent dans ces textes qui ne vont pas plus loin.
Je n'accroche pas non plus au changement de type narratif, à ce virage de perception. Quant au style, on flirte avec l'ampoulé et le précieux.
Désolé, je comprends bien qu'il y a une très haute exigence, c'est peut-être une question d'organisation au départ qui demande une forme d'unité d'action.
L'auteur a de quoi produire du très lourd... J'attends la suite !
Merci pour ce partage


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