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Sentimental/Romanesque
catox : Un vieux photographe
 Publié le 27/06/09  -  10 commentaires  -  9687 caractères  -  44 lectures    Autres textes du même auteur

Un vieil homme qui ne s'embarrasse plus avec les métaphores...


Un vieux photographe


Le vieux photographe ne s’embarrasse plus avec les métaphores, tu es belle comme un soleil, c’est tout ce qu’il dit à la fille qu’il vient de photographier puis il lui tourne le dos et se dirige vers le fond de son atelier sombre.


On ne voit plus que son pantalon trop bas et sa chemise froissée qui baille par endroits laissant apercevoir quelques zones de chairs obscures. Il cherche un objectif qu’il ne trouve pas, celui focale de 200, il s’approche du bureau, rien d’autre que des crayons une revue automobile et quelques factures en vrac. Il ouvre les tiroirs un à un et les referme violemment, il lève la tête en se passant les mains dans ses longs cheveux gris, balaie l’atelier d’un regard circulaire et revient aux premiers tiroirs qu’il met à sac méthodiquement. Enfin il se dirige vers une sorte de débarras juste derrière, allume la lumière en tapant l’interrupteur du plat de la main et repère une caisse au sol, une parmi d’autres et y plonge le bras, se griffe les doigts dans le fouillis d’objets qui s’entremêlent, il ne trouve toujours pas et son studio pue la cigarette et tout le monde lui dit que ça pue mais il s’en fout, la retraite est pour dans peu de temps et en attendant, quelques jolies filles viennent encore poser devant lui.


Bon on continuera demain qu’il lance à la jeune fille qu’a pas bougé sous les lumières crues là-bas à l’autre bout, le coin où sont suspendus les parapluies et les projecteurs et elle qui trône au centre des feux. Quand il voit ça le vieux se prend pour un maître, la fille dit rien, la statue reprend mouvement et retrouve pudeur, elle se recouvre le corps d’une couverture élimée aux extrémités tandis que le vieux au fond lance un grand coup de pied dans la caisse qui fait sursauter la fille. Et puis le vieux s’approche en remettant un pan de chemise dans son pantalon et s’allume une cigarette devant la muse qui hait la cigarette et il ne se prend plus à rêver. Il pense.


À Vancouver il fait nuit tôt à cette saison. La fille se rhabille derrière un rideau de velours rouge à quelques mètres et lui joue distraitement avec un miroir qui traînait par terre, il scrute son visage tellement près qu’il n’est plus qu’une somme d’imperfections, le soutien-gorge qui pendait à la barre du rideau a disparu, le chemisier aussi, la fille se transforme et mue à l’envers.


« Avant j’étais pas photographe », ça lui avait échappé, une phrase en écho dans sa bouche, prononcée sans y être, il s’était adressé à la jeune fille, à la fille qui parle pas cachée derrière le rideau.


Il se remémorait toutes ces heures solitaires dans la région de Vancouver. Les longs trajets en voiture à suivre la côte, les routes encombrées à la saison touristique et les journées d’hiver surtout. Ces moments hors saison où le vent s’engouffre dans les jardins des villas aux volets clos, où le vent agite les haies comme autant d’hommes en colère, où le vent s’enroule autour des pins et gémit. Le vent énervé qu’on rencontre seul à seul, on souhaiterait fuir et rentrer chez soi, on voudrait pas avoir à le connaître…


« J’en ai fait des kilomètres, aujourd’hui encore je connais toutes les routes côtières de la région » dit-il, le rideau rouge flottait vaguement en face. Il n’attendait pas de réponse, et puis ne pas la voir l’aidait, comme un monologue, il parlait comme quand on est tout seul avec plein de sentiments dedans.


En hiver il conduisait le pick-up estampillé « Garde-côtes » en lettres jaunes sur les portières, il roulait très lentement, les larges avenues de bords de mer étaient démesurées, un œil sur la route l’autre sur l’estran, à la recherche de cadavres échoués.


Un matin il parcourait la grève déserte à l’aide de ses jumelles, il fouillait en lisière de la mer immobile et grise, il balayait la plage de ses binoculaires, deux ronds puissants de mornes galets et de filets de brume en suspension devant ses yeux ensommeillés et il s’apprêtait à repartir, à reprendre sa tournée quand il eut un doute. Pas sûr de son fait, du boulot inachevé, un vague sentiment.


De nouveau il porta les jumelles à ses yeux et scruta la zone qu’il venait de parcourir, juste pour vérifier, tout doucement il observait, il y avait une couleur pas habituelle, un blanc pas coutumier qui dessinait une tache, une tache trop précise.


Alors il avait descendu un escalier qui se trouvait là, branlant et rouillé, une main glissant sur la rampe rongée par le sel, il avait marché quelque cent mètres dans la direction ne parvenant pas à dissimuler son impatience. Les galets crissaient sourdement à chacun de ses pas, un son aquatique d’eau mêlée, d’humidité, l’eau si proche, l’océan jusque dans les brouillards flottants.


La fille surgit, habillée et digne. « À demain » fit-elle. Elle se dirigea vers la porte et on n’entendait que ses talons, de dos elle paraissait encore plus grande, elle ondulait depuis les omoplates jusqu’aux chevilles, un animal dans le studio, qui s’en va rejoindre au crépuscule le point d’eau centripète.


Il avait approché les jumelles de ses yeux, pour en avoir le cœur net, des vaguelettes mouraient sur le corps luisant, et il s’était mis à courir, c’était le jour, celui du bélouga, le magnifique dauphin blanc. Un blanc incroyable, une pureté digne des Écritures, de Marie et de la chasteté. Une petite tête bien étrange pour un dauphin, disproportionnée et fendue par un sourire humain, un air enfantin, un air mongolien, il se sentait tout drôle devant, isolé comme jamais sur la plage immense. Ce sourire d’enfant, ce cadavre majestueux et blanc dans tout ce gris…


Le vieux se contentait de suivre des yeux la fille, il n’avait pas répondu, et puis la fille s’en foutait de sa politesse, la fille s’en foutait bien, l’endroit était enfumé rien de plus.


La procédure la suivre la dérouler. Signaler la présence, attendre l’arrivée du collègue, attendre. Étrange d’être ainsi sentinelle d’un bélouga, allumer une cigarette comme n’importe quelle vigie et s’attendrir devant l’œil mort avec derrière soi la mer morne. Expirer la fumée mélancolique, repousser délicatement une algue enroulée autour d’une nageoire, caresser le front, lui tapoter le flanc, se surprendre à s’émouvoir et prier que le collègue ne tarde pas.


Ensuite est apparue tranquillement une camionnette au loin sur le parking, qu’avançait funèbre, une silhouette d’homme pesant de travail en est sortie pour en faire le tour, à petits pas lents et assurés. Ensuite la silhouette s’est retournée, s’est immobilisée quelques instants et lui a adressé un signe de main au loin.


Le collègue qui grossit au fur et à mesure dans sa direction ça va très vite, une succession d’à-coups brutaux, de travelling avant saccadés, une trajectoire très droite et parfaite, « salut vieux » lance la silhouette et aussitôt il regrette d’avoir appelé au bureau, de ne pas être resté seul comme lors d’une veillée. Il se surprend comme jamais avec son cœur, « salut » qu’il répond.


Puis lui et le collègue arriment le câble rouillé et raide autour de la nageoire caudale, ferment la boucle et contraignent le nœud coulant en tirant tous les deux, déjà le blanc marmoréen se ternit de traces marron. Déjà le collègue fonce et s’enfonce vers le parking sans se retourner. Là-bas il allume le diesel de la camionnette et le câble s’enroule avec force et se tend, le bélouga est tiré sans ménagement, il tourne se griffe et bascule puis est traîné dans un horrible bruit de graviers dérapés, et lui qui accompagne le convoi funéraire.


La fille qui parle pas ouvre la porte de l’atelier sous ses yeux, franchit le seuil en veillant à ne pas trébucher sur le trottoir si irrégulier. La fille est comme absorbée par la lumière du jour, ses contours en sont rongés et flous, elle disparaît dans Vancouver, la porte claque et le vieux photographe s’ébroue et chasse sa nostalgie.


À Vancouver, l’humidité transperce les paysages, les villes et les murs. À Vancouver en face de l’atelier du vieux photographe vit un homme qui ouvre sa porte le matin, un qui boite légèrement de sorte que dans la rue il est une minuscule diagonale perdue. Nick il s’appelle. Un voisin que le vieux connaît par cœur à force de le croiser sans parler. Il s’en va de chez lui le matin assez tôt pour revenir en milieu d’après-midi. Le vieux résume ainsi le mec en face. Nick.


Pour se changer les idées le vieux parcourt son jardin d’arbre en arbre. Tarzan de ville, portant de robustes souliers, Tarzan des plaines. Son jardin est tout en longueur, il jouxte l’atelier de photographie et on y accède par une porte en bois depuis le cagibi. Le jardin forme une bande profonde avec une allée sur le côté, vu de haut il serait certainement plus plaisant. Personne ne s’est jamais vraiment intéressé à ce jardin, pas même le vieux qui vient y errer et aérer à chaque contrariété.


Ça va un peu mieux pour le vieux, la fille est bien loin et le bélouga est enterré dignement, le vieux aurait presque la tête le tronc et les jambes alignés, une quasi verticale, comme ça, sous le ciel, un éphémère. Il retourne dans l’atelier et s’assoit près de la fenêtre sur rue au creux d’un fauteuil disposé à l’ombre des huisseries. Invisible depuis la rue. Il attend.


L’épisode de l’objectif focale 200 est soldé, derrière lui le rideau rouge balance sans vie. L’heure tourne peu. Il attend assis. L’homme d’en face fait son apparition. Nick claudique un peu plus et penche franchement maintenant. Il porte un bonnet rouge, un tout neuf visiblement. Le vieux photographe est surpris, lui aussi décide de sortir, il est 22 heures trente et il ne s’embarrasse plus de métaphores. Tu es belle comme un soleil, pas plus.


 
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   victhis0   
27/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
beaucoup d'ambiance et de singularité dans le style, très précis, très littéraire sous ses fausses allures de ne pas y toucher.
Le parallèle entre le belouga et le photographe ne saute pas aux yeux, c'est u peu dommage peut être de juxtaposer une histoire (celle des funérailles d'un belouga) et une ambiance (un studio photo vieillissant) dans un seul récit. C'est certes original mais un peu artificiel à mon goût.
Celà reste tout de même un bon texte par un auteur qui connait son affaire.

   solidane   
27/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Des vies posées côte à côte (le vieux, la fille), un passé juxtaposé, à moins que ce ne soit le contraire. J'ai toujours du mal avec ce type de nouvelle d'autant plus quand c'est bien écrit comme ici. L'impression de regarder une photo qui ne fait pas vraiment partie de ma vie, qui n'a rien de surprenant, qui n'est pas magnifique (la photo)... une simple photo.

   nemson   
27/6/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce que je trouve admirable dans ce texte, en premier lieu, c’est le rythme : Un pouls réglé au micron, une pulsation quasi hypnotique, le tout allié à un ton d’une tiède mélancolie qui donne à la lecture un sentiment d’agréable simplicité (pour moi l’effet le plus dur à obtenir).
Le style est opérant, brut mais clair. De belles images, des façons originales et efficaces de décrire une scène en quelques mots, sans perdre le souffle du départ.
C’est émouvant et maitrisé donc réussi.

   donif   
28/6/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Désolé, je n'ai pas été emballé du tout. Ni par l'histoire, que j'ai trouvé banal, ni par le style, à mon goût assez lourd. Pourtant, les sujets choisis seraient susceptibles de me toucher.

Mais surtout, on cherche tant bien que mal le lien entre les deux vies narrées, et ce lien n'arrive pas (ou m'a-t-il échappé?). Dommage.

   Anonyme   
28/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour catox,
J'aime beaucoup l'originalité de l'écriture, sa musique très particulière, ces dialogues qui n'en sont pas, intégrés de cette façon au texte, ils donnent au personnage une aura très particulière.
J'aime beaucoup le rythme, une bien belle écriture.
"il parlait comme quand on est tout seul avec plein de sentiments dedans." j'aime particulièrement cette phrase.
Tout le passage qui commence par "A Vancouver" est un réel plaisir. Ca n'en a pas l'air mais c'est très poétique et surtout, très musical.

Par contre, je n'ai pas accroché à l'histoire. Je suis passée totalement à côté.
Au plaisir de te lire.

   florilange   
29/6/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
Le style est musical & agréable mais le serait encore + avec de ci de là quelques virgules manquantes. En fait, selon moi, il n'y a pas vraiment d'histoire. C'est comme lorsqu'on regarde 1 tableau puis 1 autre juste après. C'est beau, ça me plaît, ça fait rêver. Mais pas d'histoire, juste 1 fenêtre ouverte pour qu'on y glisse la sienne. Alors on poursuit le rêve...
Florilange.

   Lilas   
1/7/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Des vies qui se superposent, s'entrecoupent, se chevauchent puis reviennent encore. Des marées, ponctuées de relents d'émotions offertes, une autopsie à vif dans le tracé sinueux de ce vieux photographe où l'on décèle quelques cicatrices à peine refermées ...
Me suis laissée porter par l'ambiance de ce récit !

   colibam   
2/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un instantané de velours écrit sur un style et un rythme particulier. En lisant ce texte, je pressens que les lourdeurs, libertés de ponctuation et répétition n'en sont pas et participent à l'identité de la plume.
J'ai cherché le rapport entre l'épisode du bélouga, la fille et le photographe. Le corps laiteux et lisse, la pureté, la candeur des deux "créatures", l'une dont la mort reste immortalisée dans le souvenir du vieux, l'autre, bien vivante, qu'il tente d'immortaliser sur la pellicule. Mais peut-être n'y a t'il aucun rapport.
Un haussement de sourcil à l'évocation du jardin. Mais non. Rien.
Un instantané de velours...

   kullab   
14/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour catox,
Comme victhis0, j'ai été surpris par ce parallèle avec l'histoire du poisson : une créature immaculée repose sur la plage, une belle femme sort de derrière un rideau de velours rouge, et l'on découvre que la créature immaculée est un poisson mort... Ca m'a fait un drôle d'effet.
Je n'ai probablement pas tout saisi de la portée de ce texte mais j'ai apprécié l'écriture, que j'ai trouvée agréable et maîtrisée.

   Anonyme   
13/12/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

j'ai apprécié ce récit, les pensées du vieil homme qui s'égarent, cette solitude ancrée, terrible, ces gens qui se cotoient enfermés dans leur monde respectif, étrangers les uns aux autres, et ces souvenirs aussi qui reviennent à la surface (sans jeu de mots), ceux qu'on retient parfois d'une vie, qui peuvent sembler anecdotiques à tout autre que celui qui les a vécus, je trouve tout cela très bien rendu.
Le style me parle aussi, très expressif, avec une désinvolture étudiée, comme si l'écriture devait aussi se passer des métaphores le temps venant...
En revanche, la rupture de temps me parait inexplicable, pas l'épisode du béluga échoué, mais quand le vieux y repense ou quand on suit l'évolution du rhabillage de la jeune femme et sa sortie dans la rue. Là, le présent s'impose toujours à mon avis, nulle raison de choisir le passé. On revient d'ailleurs au présent, donc je ne vois pas de logique ici. (en gros, selon moi, seuls les passages en italique devraient être au présent)
Mais en dehors de cette réticence, le reste m'a plu.


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