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Sentimental/Romanesque
colibam : Plume d'océan
 Publié le 13/04/09  -  14 commentaires  -  7040 caractères  -  72 lectures    Autres textes du même auteur

Il s'agit davantage d'un hommage rendu aux marins pêcheurs que d'une véritable nouvelle.
Cette histoire, qui résonne dans la mémoire des gens de mer, a rapidement pris forme dans l'écume mélancolique du piano de Didier Squiban.


Plume d'océan


C’est une journée faite pour le souvenir, comme il y en a beaucoup l’hiver sur la côte des légendes. Ici, terre et mer s’affrontent en permanence, dans une complicité millénaire. Les embruns facétieux aiment s'arracher du flot effervescent pour venir se mélanger au jus âcre des bruyères. Les jours de tempête, tandis qu’on entend la mer pleurer ses morts, le littoral, piqueté de taches de granit, peine à protéger ses villages aux clochers ajourés.


Dans un ciel lourd de nuages, quelques goélands audacieux tournoient comme des voiliers en perdition, bravant la crête hérissée et vorace des vagues. Un peu plus haut sur la dune, les arbres, ébouriffés par des panaches d’écume, s’accrochent désespérément à la roche mise à nu.
En contrebas, derrière un maigre rideau d’ajoncs, quelques volutes de fumée âcre hésitent à s’envoler vers la houle noire du ciel. Protégée par le granit centenaire de sa petite chaumière, Louise demeure un long moment à regarder tomber les flocons de sel, sans bouger, les larmes au bord des lèvres.
Lorsqu’elle laisse enfin retomber le rideau en dentelle, elle entend résonner le chant discret du carillon. Le corps envahi de douleurs, la vieille dame reprend lentement sa place sur le banc qui fait face à la cheminée. Un feu de tourbe aux relents acides achève de s’y consumer. Dans un coin de la pièce, entre deux bouquets d’hortensia séchés, une lampe tempête répand sa lueur rassurante.
Louise saisit le livre et tourne la dernière page d’une main fébrile et parcheminée par le temps qui s’enfuit.


« Mercredi 22 octobre. Ça y est, je suis entré ce matin dans ma dernière semaine de mer. Bientôt, j’aurai quitté ce monde. Définitivement. Que me restera-t-il de cette vie d’océan ? Cette vie que j’ai embrassée à 14 ans et que je n’ai, depuis, jamais plus quittée. Jour après jour, année après année, j’ai posé mes filets, les ai remontés, les lèvres chargées de sel, les cheveux crissant d’écume. Cette forte odeur de mer, je la porte au plus profond de moi. Durant toutes ces années, j’ai effleuré la peau douce du monde, perché sur mes chalutiers. J’ai dansé sur la mer infinie, ivre de liberté. J’ai assisté chaque matin aux caresses mélodieuses du soleil sur le flot apaisé. Et le soir, quand le vent tombe et que tout se tait, j’ai vu les poissons s’endormir sous les miroitements mordorés du soleil couchant.
Bien sûr, c’est un métier âpre et rugueux que j’ai choisi de suivre. Un métier taché de larmes. Pourtant, malgré les souffrances endurées au quotidien, on ne peut l’oublier facilement. La mer parle un langage unique et sincère. Elle sait envoûter les cœurs les plus durs d’un simple reflet, d’une seule fragrance.
Comme tu le sais sans doute, c’est pour Nolwenn que j’ai décidé d’arrêter. Car je sens bien qu’à chaque départ, elle s’épuise un peu plus. J’avais pensé que l’arrivée des enfants arrangerait tout, que leur présence réussirait à combler le vide laissé par chacun de mes départs. Mais je me trompais. J’aurais sans doute dû t’en parler, toi qui avais connu cela, avec papa. Mais je n’ai pas osé. J’ai sans doute eu peur de ta réponse. Alors je me suis tu et j’ai prié, chaque jour, en parlant tout bas pour que la mer n’entende pas.


La nuit dernière, j’ai mal dormi. Je n’ai pas cessé de penser à après. Je suis monté sur le pont et j’ai interrogé la voûte tremblante d’étoiles. En vain. Alors, j’ai laissé couler mon chagrin dans la mer, jusqu’à l’aube.


Ce matin, j’ai parlé à Jos, Loïc et Fanch. J’ai lu dans leur regard la même détresse, la même lueur compatissante et résignée. Eux savent ce que je ressens. Jos, en se retournant, a eu une phrase dure et cruelle : « Plutôt mourir qu’abandonner mes rêves ».
Pour Nolwenn bien sûr, c’est autre chose. Elle nous imagine déjà parcourant le sable, de l’amour plein la voix, éclaboussés par les rires des enfants.
Moi, je me vois plutôt errer seul sur la grève et humer l’océan en me laissant bercer par la musique des flots. Je regarde le sable filer entre mes doigts de solitude, jusqu’à ce que le coucher de soleil embrase les cieux. En levant mon regard tout là-haut, j’aperçois les oiseaux blancs qui rentrent du large, ramenant dans leur gueule les souvenirs du festin englouti dans le sillage paisible d’un chalutier. Je le vois bientôt apparaître dans l’horizon flamboyant, ce fier navire sur lequel des hommes continuent à rêver à ma place.
Pour moi désormais, tout est fini. J’ai lu quelque part que « l'amour naît dans un regard, progresse dans une caresse et se termine par une larme ».
Les larmes sont venues et la mer s’est enfuie à jamais. Je revêts mon habit de deuil et rentre dans l’éternel hiver. »


La vieille dame referme le livre qui s’orne d’un titre évocateur : Plume d’océan.


Erwan avait commencé à écrire à la mort de son père, décédé en mer. Il avait planté son chagrin dans le sable mouillé par les larmes des veuves. Des poèmes en avaient jailli. Et des phrases, belles et simples. Il écrivait ce qu’il voyait, entendait ou goûtait. Il trempait dans l’encrier inépuisable de la mer la plume d’albatros que lui avait offerte son père avant de disparaître. Une plume récupérée au large de Crozet où le bel oiseau, qui peut vivre sexagénaire, a l’habitude de venir se reproduire.


Louise se lève et sort dans la nuit glacée, une lanterne à la main. Elle porte une coiffe noire pour marquer son double deuil. Après son mari, c’est Erwan, son unique enfant, qui est parti. Disparu en mer, alors qu’il était de quart. Les autres n’ont rien vu, rien entendu. Le corps n’a jamais été retrouvé. Il ne reste plus à Louise aujourd’hui que les carnets de son fils. Leur lecture et leur contact lui donnent un peu de courage, un souffle d’énergie. Il faut trouver encore une raison de vivre. Cependant, elle sent jour après jour que les ombres se rapprochent à pas furtifs. Cela la soulage. Quand un enfant perd ses parents, on dit qu’il est orphelin. Quand une épouse perd son conjoint, elle devient veuve. Mais quand un parent perd un enfant, dans aucune langue de la terre il n’existe de mot pour exprimer ce qu’il devient.


Sur le chemin qui longe la dune, la vieille dame entend la mer respirer comme un immense poumon. Une pluie douce fait crépiter les flots tandis que quelques papillons d’écume s’attardent encore.
Adossée au mur de la chapelle qui veille sur l’océan, Louise demeure un long moment à regarder l’horizon. Quand enfin elle a fini, des larmes ruissellent sur son visage apaisé.


Soudain, quelque chose vient glisser sur sa joue tandis qu’un grand oiseau blanc la survole sans bruit, s’enfuyant vers le large, happé par le disque argenté de la lune. C’est une plume. Blanche. Grande. D’une douceur infinie.


Louise clôt un instant les paupières pour chercher la lumière, qui ne vient pas. Pas encore. Alors, les yeux bordés de mélancolie, elle s’en retourne lentement vers sa petite chaumière, chérissant l’offrande contre son cœur fatigué. Pendant longtemps, dans la nuit silencieuse, résonne l’écho léger de son pas.


 
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   xuanvincent   
13/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un bel hommage aux marins-pêcheurs, j'ai apprécié cette nouvelle.

La musique, du compositeur et pianiste Didier Squiban (un de ses albums, reprenant des airs bretons traditionnels, me plaît beaucoup), a donc fait naître ce texte, que j'ai trouvé très bien écrit, rempli de poésie et émouvant.

   Menvussa   
13/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est très beau. j'ai trouvé au début que c'était un peu chargé, trop détaillé et cela empêcher le récit de s'envoler. Mais cette impression n'a pas duré.

Un bel hommage rendu aux disparus, à ces enfants que la mer, jalousement, a su garder pour elle.

   Anonyme   
13/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très beau texte, très belles phrases, beaucoup de poésie.
J'aime en particulier ce que la nouvelle laisse supposer.
Très bien écrit. Les décors sont bien rendus. Le fils est très attachant.
Merci Colibam.

   widjet   
14/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un auteur qui sait faire voyager son lecteur, d'un lieu à un autre, d'une époque à une autre. Une jolie histoire écrite d'une plume désormais aguerrie. Bon, n'ayant pas le pied marin (je dois être malade sur un pédalo moi !), je n'ai pas été étreint par l'émotion, mais je salue la fluidité et la pudeur de récit une fois encore bien écrit. Ca fait plaisir.

En seulement 4 textes (en dépit de son raté en souvenir des feuilles mortes ), Colibam rentre dans le club restreint des
oniriens confirmés.

Bravo

W

PS : Pierre, notre auteur amateur de kayaks, devrait apprécier

EDIT : Non Flupke, cette belle phrase a déjà été écrite par un (voire des) auteur(s) bien avant Colibam. Neanmoins, c'est très bien de l'avoir reprise

   clementine   
13/4/2009
Touchant et pudique, l'écriture est un vrai délice.
Un témoignage et un hommage aux "gens" de la mer qui ne peut laisser personne indifférent.

   Selenim   
13/4/2009
Contrairement à Battements d'Elle, pudique et achevé, j'ai été dérangé ici par l'aspect tire larmes du récit.

L'écriture est empesée pour susciter l'émotion. Il n'y a pas, à mon gout, assez de spontanéité. L'histoire aurait gagnée en sentiments ce qu'elle aurait perdu en effets de manche.


Selenim

   Anonyme   
13/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Très joli texte qui ne peut laisser indifférents ceux qui ont approché les gens de la mer...
Une très belle écriture aussi merci
j'ai relevé deux détails dans la forme:

our après jour, année après année, j’ai posé mes filets, les ai remontés, les lèvres chargées de sel, les cheveux crissant d’écume. (ici on se doute bien que les lèvres c'ets l'auteur mais ...)

Et le soir, quand le vent tombe et que tout se tait, j’ai vu les poissons s’endormir sous les miroitements mordorés du soleil couchant. (et ici... les temps seraient les même ce serait mieux non?)

sinon particulièrement aimé:
Mais quand un parent perd un enfant, dans aucune langue de la terre il n’existe de mot pour exprimer ce qu’il devient.

Je regarde le sable filer entre mes doigts de solitude

Merci

Xrys

   Anonyme   
13/4/2009
Cet hommage part d'une bonne intention. La plume de l'auteur de "battements d'Elle" est magnifique.
Mais le lyrisme appuyé du texte dessert l'émotion et peut agacer les gens de mer. Je parle en connaissance de cause.

C'est dommage car il y a des passages sublimes comme celui-ci, tout en retenue:
" quand un parent perd un enfant, dans aucune langue de la terre il n’existe de mot pour exprimer ce qu’il devient."

   Anonyme   
14/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour colibam ! Une bien belle plume pour rendre hommage aux marins-pêcheurs de la Côte des légendes que l'on appelle aussi Pays Pagan, là où se situent la plupart des histoires de naufrageurs. Beaucoup de lyrisme au fil des mots... peut-être un peu trop car ça ne colle pas vraiment avec l'esprit local qui a toujours accepté, avec un certain fatalisme, les fortunes et infortunes de mer. Merci pour eux...

   Bidis   
14/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte que, pour ma part, j'ai trouvé bien écrit, imagé, poétique m'a laissé une impression de mélancolie et de beauté.
Deux petites choses m’ont heurtée :
- Le « jus âcre des bruyères » : ce « jus » me paraît bizarre, je ne comprends pas du tout à quoi il peut bien se référer.
- « La vieille dame referme le livre » : il ne s’agit pas de livre mais de carnets.

   Flupke   
14/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Colibam,

Joli texte, bien écrit.
Très belle trouvaille : "Mais quand un parent perd un enfant, dans aucune langue de la terre il n’existe de mot pour exprimer ce qu’il devient". C'est de toi ? Non pas que je suggère le contraire mais simplement pour mes références personnelles. Avec une phrase comme ça tu entres dans la catégorie des auteurs ultra citables. La langue des homo sapiens deviendrait-elle normative d'une échelle de malheurs ? Bravo.
Amicalement,
Flupke

   victhis0   
15/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai grandi au bord de cette mer, je la connais bien. Mais je nai pas retrouvé ici l'ambiance marine qui m'est chère. Assurément, le style est très littéraire, trop peut être. Trop de lyrisme, trop de phrases au vocabulaire trop choisi, presque maniéré.
C'est dommage car le fond demeure sincère : plus de c dépouillement d'"écriture nue" comme dit un immortel, aurait servi le propos.
Félicitations quand même pour la maîtrise de la langue.

   Marite   
16/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
« J’ai effleuré la peau douce du monde,… »
« J’ai laissé mon chagrin couler dans la mer, … »
« Je regarde le sable filer entre mes doigts de solitude,… »
Ce sont les trois phrases que je retiens. Elles sont très belles. Elles vont rejoindre dans ma mémoire les quelques autres qui servent, comme ça, au fil du quotidien, à donner une bouffée d’oxygène à l’âme et au cœur. Merci Colibam pour ce très beau texte.

   Nicolas   
19/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
On lit cette nouvelle comme on écoute de la musique. Le style coule comme une jolie ritournelle. Les mots sont choisis, bien choisis, ils font mouche. J'adhère à fond à ce rude univers marin. J'ai pris un grand plaisir à te lire, bravo Colibam


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