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Fantastique/Merveilleux
Coline-Dé : Fou de coudre
 Publié le 26/06/14  -  20 commentaires  -  9580 caractères  -  202 lectures    Autres textes du même auteur

Heureusement, tous les grands couturiers ne deviennent pas serial killers…


Fou de coudre


Hégésippe avait une passion.

Passion qui de nos jours le propulserait au top des célébrités, mais dont, à l'époque, un gentilhomme ne pouvait se prévaloir sans ridicule : il adorait coudre. Il déployait un véritable génie dans l'élaboration de robes, coupait à ravir, assemblait à points si fins qu'on cherchait les coutures et créait des modèles qui eussent embelli n'importe quelle femme. Il n'avait, hélas, jamais pu en juger sur pièce.

Ce gentilhomme était célibataire et solitaire, bien qu'il eût "de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent"* et même des carRolls dorés.

Par malheur, cet homme, doté de tant d'admirables qualités, avait la barbe bleue. D'un bleu terrible, difficile à assortir. Bleu pétrole, pour tout dire.

Et il sentait un peu fort.

Aussi toutes les jeunes filles des environs s'enfuyaient-elles à son approche, et répandaient malignement les rumeurs les plus extravagantes.

Cela ne faisait pas l'affaire des parents qui lorgnaient la fortune. Les mères, surtout, s'essayaient à convaincre leurs filles que, voyons, cette barbe n'était pas si bleue, qu'Hégésippe n'était pas un si vilain nom, qu'il était par ailleurs fort aimable et très enclin à la générosité, qu'il serait dommage de décourager de si bons penchants…

À quoi les jeunes filles répondaient en suçant leur pouce qu'elles étaient encore bien jeunes pour avoir un mari et est-ce qu'il restait des confitures ? Siouplait, maman ?

Les mères soupiraient, en pestant de n'être pas à la place de ces petites bécasses, moi à leur âge, j'étais déjà enceinte de ma deuxième, quel souci les filles, et il n'est pourtant pas mal, cet homme-là. Pas mal du tout, même !…

Les filles se rejoignaient dans les bosquets avoisinant, riant de leur ruse, se congratulaient (et ailleurs aussi), se faisaient mille chatteries délicieuses et louchaient du coin de l'œil sur les petits bergers alentour.

Lesquels trouvaient soudain leurs braies un peu justes.


Un jour, le pauvre Barbebleue, lassé de coudre dans le secret, sans jamais pouvoir faire admirer ses modèles, décida de donner une grande fête. Il espérait trouver quelques mannequins susceptibles de porter ses créations, et accessoirement, une épouse car la continence lui pesait fort (les demoiselles qui y remédient venaient d'être frappées par une loi absurde leur interdisant de gagner leur vie).

Il fit bien les choses. Engagea DJ et traiteur réputés, invita le gratin, organisa un concours de Miss, avec une très belle robe pour la gagnante, alerta la presse people, bref mit vraiment toutes les chances de son côté.

Il y eut foule à la fête, dont nombre de jolies jeunes filles. Sans conteste la plus jolie était la petite Agneline.

Barbebleue la vit, pâlit, rougit, verdit, puccinit…

Cette enfant, en un éclair, avait réconcilié ses passions les plus contradictoires : allure éthérée de sylphide pour magnifier ses créations et rondeurs confortables pour accrocher les mains et enflammer les sens.

Notre homme s'en enticha à la folie.

Il la suivit partout, retint toutes ses danses, eut de langoureux regards. La mignonne, amusée, le fit beaucoup transpirer. Il but en conséquence.

Lorsqu'elle le vit hagard, elle lui demanda d'une voix angélique s'il était vrai qu'il possédât des trésors dans un cabinet secret.

Ajouta en rougissant qu'elle se trouverait honorée s'il acceptait de l'y conduire. Elle releva des yeux innocents, passa une langue rose sur ses lèvres et lui fit un sourire.

Ensorcelé, il lui ouvrit le chemin de sa chambre forte.

La pièce, grande, était bourrée de somptueuses robes ornées d'or et de pierreries, de divines mousselines voisinant avec d'énormes coffres de bijoux. Agneline ne put retenir un léger sifflement.


− Mais… Vous êtes vraiment très riche, alors ?

− Oui, dit-il simplement, mais à quoi peut bien servir la richesse lorsqu'on est seul ?


Ça, se dit Agneline, ce n'est pas une question que je me poserais…


− Mais pourquoi rester seul, avec tant de charme ? demanda-t-elle d'une voix séraphique, et elle posa sa petite main délicate sur la vaste poitrine en prenant soin d'effleurer plusieurs fois le mamelon. Notre Barbebleue virait au rouge, mais demeurait gentleman.


Elle poussa un ou deux soupirs.

Se tordit la cheville.

Atterrit dans les bras d'Hégésippe, qui se roidissait.

Déclara qu'elle se sentait faible : Pourrait-il la prendre dans ses bras, elle craignait de s'évanouir, laissant aller son jeune corps contre celui du bonhomme, qui perdit enfin la tête et l'embrassa tout partout.


− Oh comme vous me soignez bien, disait-elle… encore… et là aussi, et ici, tenez ! Oh comme votre barbe est douce…


Barbebleue passait au violet.

Quand elle le jugea à point, elle reprit soudainement ses esprits, et le repoussa en criant :


− Maisquefaitesvousmonsieurvousmedéshonorez !


Fou d'amour, hors de lui, il la supplia d'accepter de devenir sa femme et de porter la robe qu'il venait d'achever, en gage de fiançailles.

Elle remonta donc parée, fiancée et fort contente d'avoir de quoi enrager ses quatre pires copines. (Sans compter qu'outre sa fortune, le galant était pourvu d'autres avantages dont il semblait n'avoir pas non plus eu beaucoup d'usage, mais qu'elle entendait bien faire fructifier comme le reste…)

Le mariage fut prévu pour le mois suivant, temps nécessaire pour coudre la tenue digne de l'amour qu'Agneline lui inspirait. Il y consacra ses jours, ses nuits et même un peu plus.

La robe de la mariée était d'une splendeur inouïe. Hégésippe en était si fier qu'il ne pouvait se résoudre à demeurer au bras de sa jeune épouse, et reculait sans cesse afin de l'admirer.

(Ce qui ne déplaisait pas à Agneline, sa beauté ayant ainsi loisir d'occuper toute la place.)


Toutefois, après quelques semaines d'ébats amoureux, Barbebleue sentit renaître son démon. Il prit courtoisement congé de sa femme et prétexta un voyage d'affaire pour se rendre au Marché Saint-Pierre où l'on signalait un arrivage de soieries exceptionnelles.

Il recommanda à sa femme de n'hésiter pas à puiser dans sa bourse, de changer de toilette tous les jours et de faire venir ses amies.

Ravie, elle invita les plus envieuses, afin qu'elles pussent profiter des largesses qu'elles n'avaient su capter et évaluer dans le détail ce qu'elles avaient raté. La curiosité les démangeait si fort qu'elles acceptèrent, bien qu'elles eussent souhaité refuser, par représailles.

Agneline, parée comme une reine, les envoya chercher en carRolls. Elles admirèrent sans retenue. Notre hôtesse ne leur épargna rien des beautés de la maison ; en fine mouche, elle avait gardé le meilleur pour la fin : la salle du trésor, qu'elle avait un peu mise en pagaille afin qu'elle parût encore plus profuse.

Là, les exclamations confinèrent au délire. L'attrait des robes précipita les amies dans un délire chiffonnier. Une sensuelle folie d'essayages les saisit. Des éclairs de peaux nues se mêlèrent au chatoiement des brocarts et des moires, aux frôlements des soies, aux caresses des velours.

Elles se couchèrent épuisées.

Dès le lendemain, les choses virèrent à l'aigre : l'injustice de telles possessions ravageait ces demoiselles, qui, s'étant concertées, commencèrent à lancer piques et perfidies avec une science merveilleuse.

Agneline, dépitée, vit fondre son triomphe. Les péronnelles critiquaient chaque tenue, avec une hargne augmentée de l'avoir précédemment louée.

Démodée !

Vers le soir, les pestes déclarèrent d'une voix unie qu'elles partiraient dès le lendemain matin, ayant plusieurs défilés de mode qu'elles ne souhaitaient pas manquer. Bien sûr, ils ne sauraient convenir à leur amie, devenue aussi terne que toutes les femmes mariées, quel curieux sort tout de même qui enlève toute élégance aux filles… Dieu les garde d'en arriver là !

Ces douceurs, débitées sur un ton de commisération, assorties de remarques sur le poids, le teint, la brillance disparue des cheveux d'Agneline, achevèrent la malheureuse. Elle les supplia de l'instruire sur les dernières tendances.

Tenant leur revanche, les petites misérables déclarèrent que la mode était au court.

Ultra court. Et sans manches. Sans col non plus, évidemment. Plus aérée. Avec de larges fentes laissant entrevoir la peau.

Comme ça, passe-moi les ciseaux…

Ayant customisé le plus bel ensemble, elles le firent revêtir à Agneline, qui s'enthousiasma pour ces innovations audacieuses et inventa les franges.

Ivre de création, elle remit au goût du jour toute sa garde-robe vintage.

La délectation dura bien après le départ de ses amies. Journellement, elle scandalisait tout le pays par ses extravagances vestimentaires.


Quand le mari revint, et qu'atterré, il contempla les jambes de son épouse, impudiquement exhibées sous des haillons d'étoffes précieuses, il entra dans une colère assortie à sa barbe.


− Mais quelle mouche vous a piquée, madame…


Agneline, inconsciente, lui fit une moue mutine.


− Tout ceci était tellement peu up to date, mon ami… tellement ringard…


Atteint au vif, il fit un coup de sang bleu.


On ne revit jamais la petite Agneline. Le dressing fut condamné, avec une clef spéciale.

Barbebleue fit une dépression.

Un habile thérapeute mit à jour une dyslexie, cause de tous ces fâcheux évènements. Notre gentilhomme découvrit avec soulagement qu'il était fou de coudre et, remis dans le droit chemin, consacra dès lors tous ses talents à l'art du mariage.




*(Charles Perrault l'a évoqué en ces termes.)


 
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   Anonyme   
4/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour

Le titre est excellent. Et la nouvelle tout autant. J'aime pas trop le carRolls mais bon, goût personnel. L'anachronisme de l'ensemble m'a bien plu.
Le ton est bon, l'écriture rapide, dans la lecture - un peu trop peut-être - mais j'aime beaucoup l'ensemble. Bien content de connaître enfin la genèse de Barbe Bleue.

   Anonyme   
15/6/2014
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Une chose à souligner : c'est bien écrit.
Choix judicieux de mots et belle grammaire.
Juste "up to date" qui signifie le contraire de ce que le personnage semble vouloir dire et le mot "vintage" qui ne me paraît pas, non plus, approprié.

Au niveau de l'histoire en elle-même, je suis, en revanche, relativement sur ma faim. C'est assez linéaire et psychologiquement basique.
Bien-sûr, cette nouvelle a été éditée en "fantatstique - merveilleux" mais j'aurais attendu, sous cette belle plume, une trame -c'est le cas de le dire- plus complexe, plus surprenante.

   fergas   
16/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L’auteur réalise ici une sorte de « préquelle» (prequel pour les anglicistes) du fameux conte de Perrault. Ici l’on découvre enfin l’explication du « cabinet maudit » de Barbe Bleue, dont Agneline serait la première malheureuse occupante.

Le style est plaisant, et le rythme incite vraiment à lire impatiemment jusqu’au bout.

Il faudra quand même joindre un lexique pour expliquer certains termes: carRolls (jeu de mot sur car et Rolls?), puccinit (autre jeu de mot sur Verdi et Puccini?).

Un probable contresens:
"Tout ceci était tellement up to date, mon ami… tellement ringard…", up to date et ringard sont antinomiques. Est-ce que l'auteur ne voulait pas dire:
"Tout ceci était tellement out of date, mon ami… tellement ringard… "?

   Bidis   
26/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Avec une nouvelle précédente ("Attaches"), Colinede m'avait fait penser à Hubert Selby. Cette fois, il y a de l'Amélie Nothomb dans l'air et je me suis encore plus amusée.
Accrochée dès le début, j'ai attendu la chute avec curiosité et celle-ci ne m'a pas déçue. J'ai adoré les jeux de mots. Rien à redire à l'écriture, virevoltante, légère, impeccable, comme j'aime. Bref, j'ai passé un bon moment. Merci.

   Cat   
26/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Colinede,

Je viens de passer un excellent moment à vous lire. C’est frais, enlevé, plein de jeux de mots, tout comme j’aime ! Le choix de l’ambiance de l’écriture, entre l’histoire qui semble se passer à l’avant-dernier siècle et les réflexions mâtinées du langage d’aujourd’hui, crée un savant décalage qui donne un air truculent à cette histoire de Barbebleue aux pays des falbalas.

Je me suis régalée.

A vous relire

Cat
entre Cosette et cousette

   Pepito   
26/6/2014
Ha, ha, Le Colinede nouveau est arrivé, on se précipite !

Forme : diable que c'est bon... délicieux même. A tel point que deux petits points insignifiants dépassent un poil
"si fins qu'on cherchait les coutures" "que l'on" me semble plus mieux adapté au langage
"lorgnaient la fortune" "sa fortune" plutôt
Un problème avec les anglicismes ?

Trois fois moins que rien par rapport à :
"À quoi les jeunes filles répondaient en suçant leur pouce" sluurp, mmmh !
"congratulaient (et ailleurs aussi)" celle là, à elle seule, vaut tout une journée de jeux de mots de chVlu. Un régal !
"Lesquels trouvaient soudain leurs braies un peu justes." tzoiiing !
"rougit, verdit, puccinit…" celle là me rend carrément jaloux !!
"et l'embrassa tout partout." mais que c'est mimi...

J'en ai déjà là, plus que pour mon bonheur ! ;=)

Fond : un début tonitruant, une description de personnage(s) absolument délicieuse. Jusqu'à la fin du mariage, on est plus que top.
Puis vient la visite des copines... qui deviennent jalouses d'un truc dont elles ne voulaient pas deux jours avant... humm, typiquement féminin, me direz vous...
Vengeance en démodé... hummm
Bon reste la "dyslexie", habile retour du titre. ;=)

Vous êtes victime de votre habileté, le début est un tel bonheur que l'on veut que cela s’amplifie encore et encore.

J'ai adoré.

Pepito

   Neojamin   
26/6/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Colinede,

J'ai bien aimé le ton de cette nouvelle, le language employé, les délices littéraires ("D'un bleu terrible, difficile à assortir. Bleu pétrole, pour tout dire" ; "La mignonne, amusée, le fit beaucoup transpirer. Il but en conséquence." ; se congratulaient (et ailleurs aussi))
Au niveau du fond par contre, je reste sur ma faim. La maitrise du style laissait présager plus d'imagination, une histoire plus loufoque, un dénouement aussi coloré que la barbe du héro...c'est un point de vue. Le début est génial (jusqu'à "il fit bien les choses") et donne envie de se plonger dans cette histoire...j'ai peut-être juste été déçu par mes propres attentes!
Merci pour ce bon moment.

   Alice   
27/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte à l'écriture à la fois riche et fluide. La description que fait Barbebleue d'Agneline lorsqu'il l'aperçoit est délectable.
Quelques phrases m'ont paru plus ardues à saisir, notamment "Les filles se rejoignaient dans les bosquets avoisinant, riant de leur ruse, se congratulaient (et ailleurs aussi), se faisaient mille chatteries délicieuses et louchaient du coin de l'œil sur les petits bergers alentour." Que signifie donc cet "ailleurs"? Je crois bien que je manque un jeu de mots ici.
Sinon, je ne suis pas convaincue par l'usage d'une parenthèse en guise de phrase, séparée du reste qui plus est, mais comme toute particularité de style, c'est une question de point de vue, je suppose.

J'ai été surprise de voir qu'un lecteur avait peu apprécié le développement de la psychologie. Je trouve que celle mise en place, illustrant la perte de contrôle progressive caractéristique du fantastique, sied très bien au style dans lequel un tel conte se devait d'être remanié (après tout, on n'est pas dans le sentimental ou dans le réflectif, mais dans un merveilleux sombre), et la progression est à mon sens très habile, sans incohérence malgré la brièveté du texte. On ne fait pas dans le flafla, et on assaisonne le tout avec un humour frais et sans dégoulinements.
Du bonbon à lire! Merci!

   Lulu   
27/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai relu la version de Charles Perrault récemment. Je suis donc particulièrement touchée par ce texte original. J'en ai particulièrement apprécié l'humour.

Je n'ai pas compris le mot "carRolls" ; j'ai donc un peu buté dessus.

Je m'attendais à une autre fin. J'ai trouvé cette dernière un peu trop rapide.

Au plaisir de vous lire à nouveau.

   Louis   
27/6/2014
Une nouvelle version de Barbe bleue, le conte de Perrault, mais revisité par Amélie Nothomb.

Hégésippe coud avec passion. Il taille, coupe, crée des robes originales et luxueuses. Il n'habille personne. Pas de «  mannequins » pour ces somptueuses toilettes, pas de femmes qui pourraient les revêtir, ou les porter.
Ses robes habillent un vide, elles dessinent, épousent les formes d'un corps, en creux, un corps absent.
Hégésippe aime l'apparence vestimentaire des femmes plus que les femmes elles-mêmes.
Les robes font signe vers les femmes, elles parlent d'elles, mais Hégésippe aime plus les signes que ce qui est représenté par les signes.
A la réalité, il préfère les signes qui l'indiquent.
Il ne peut donc que préférer les mots aux choses ; il réduit la réalité à des mots.

Il aime narcissiquement ses « créations ».
Lorsqu'il décide de se tourner vers les femmes, ce n'est pas pour elles, c'est afin de pouvoir admirer ses productions : «  Il espérait trouver quelques mannequins susceptibles de porter ses créations, et accessoirement, une épouse car la continence lui pesait fort ».
Il préfère les habits vides des femmes, aux femmes dénudées, vides d'habits. La beauté féminine, pour lui, n'est pas dans le corps, mais dans ce qui le couvre tout en remodelant ses lignes.
Le corps doit rester secret, il ne doit pas être exhibé.
La réalité doit toujours rester cachée, ou absente.
Il y a perte du réel, dans la personnalité du personnage

Lorsque l'épouse, Agneline, douce et innocente comme un agneau, cède aux recommandations jalouses de ses « copines », elle déchire les robes, elle dévoile et découvre le corps  pour se mettre à la prétendue mode de « L'ultra court. Et sans manches. Sans col non plus, évidemment. Plus aérée. Avec de larges fentes laissant entrevoir la peau ».
L'habit alors ne cache plus le corps, mais le révèle et le dévoile : ce que Hégésippe ne peut supporter.
Le réel doit rester secret, caché : comme s'il était trop dangereux pour être exposé.
Hégésippe ouvre pourtant à Agneline ses secrets, sa richesse intérieure, il lui ouvre sa « chambre forte », « bourrée de somptueuses robes ornées d'or et de pierreries, de divines mousselines voisinant avec d'énormes coffres de bijoux ».
Ce trésor est fait de parures ; derrière l'apparence, il cache d'autres apparences, riches et luxueuses. La réalité masquée est le masque de la réalité. Derrière le masque, d'autres masques. Au-delà des apparences, il n' y a pas de réalité.

Les murs de la salle close vont jouer le rôle d'une robe, d'une écrin secret. L'épouse disparue sera pour toujours habillée d'une robe de pierre, qu'elle ne pourra plus quitter. Enfermée pour ne plus jamais être « découverte », jamais mise à nu.
La réalité est exclue par Hégésippe, qui n'a de vie que par les signes.

Hégésippe serait plutôt de tendance psychotique, comme disent les « psy », mais la fin du texte apporte un autre éclairage.

Un « habile thérapeute » diagnostique chez Hégésippe une « dyslexie », et cette pathoogie serait la cause «  de tous ces fâcheux événements ».
On sait que la dyslexie est un trouble de la lecture et de l'écriture.
Le personnage ne serait pas seulement celui qui coupe les signes de la réalité qu'ils sont censés représenter, ( couturier, il « taille » et il « coupe » ), mais celui qui fait erreur sur la lecture et l'écriture des signes.

Lui-même n'est-il pas un signe ? On le nomme « Barbebleue ».
Nom donné qui n'est qu'un signe remarquable de son visage. Hégésippe n'est ainsi qu'un signe métonymique, un signe de couleur, teinte bleue comme l'encre d'une écriture.
Son nom indique aussi sa dyslexie, comme le nom d'Agneline, indique qu'elle est une innocente agnelle. Il est celui qui n'a pas acquis le b.a.-ba, il en est au dyslexique « b.a.-beu. ».

Sa dyslexie l'aurait amené à confondre fou de coudre et coup de foudre. Mais l'idée de cette confusion n'est pas développée, dommage !

C'est son identité même qui se joue dans les mots qui le désignent. Mais il sépare les mots-signes de leur réalité. Il n'est qu'un mot qui se laisse prendre aux mots.
Barbebleue : un nom flottant, qui vogue au gré des vagues littéraires, comme on peut le voir avec Nothomb.

Son identité dans les mots, mais aussi celle dans le temps lui pose problème : son nom Hégésippe sonne antique, il a la sonorité des mots grecs anciens ; mais il est désigné « gentilhomme », ce qui le ferait appartenir à une toute autre époque ; il a une barbe « bleu pétrole », qui indique l'époque moderne, et ses carrosses sont nommés « carRolls », ce qui renvoie aux voitures de luxe contemporaines. Il semble être, pour nous, de tous les temps et d'aucun temps. Mais lui ne sait plus quel est son présent. L'exclusion de la réalité va de pair avec l'exclusion du présent.

Le texte se termine par une phrase ambiguë : « Notre gentilhomme découvrit avec soulagement qu'il était fou de coudre ». Que faut-il entendre ? Est-ce une folie à éviter que de coudre ? Ou la reconnaissance d'une passion ?
Barbebleue se consacre désormais à « l'art du mariage », prêt aux mariages en série du conte de Perrault ; prêt à coudre pour ses futures épouses un vêtement de pierre.
Ses femmes porteront désormais, non plus des robes, mais un « tailleur » !

On transformerait bien Hégésippe en Hergésippe, Hergé qui, avec les personnages de Dupond et Dupont, jouait très bien sur les erreurs de lettres de genre dyslexique.
Barbebleue serait une sorte de « Denise » :
- Dupond : "Comptez sur nous ! Motus et bouche cousue : c'est notre devise.
- Dupont : Oui, botus et mouche cousue : c'est notre denise."

( dialogue extrait de l'affaire Tournesol )

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de rapporter cet autre dialogue extrait de Tintin au pays de l'or noir :
Dupont : Eh hop ! Encore un mirage !
Dupond : Tu crois ? Ça n'en a pas l'air. A ta place, je ferais un petit virage et...
Dupont : Moi, faire un virage pour un stupide rimage ? ...Euh...Un rivage pour un
rimage...Non, un mirage pour un virage...euh...Enfin, jamais de la vie :
je continue tout droit.

Merci Colinede pour ce texte très intéressant, et qui se lit d'abord avec plaisir.
Pardon pour l'intrusion de Hergé !

   Anonyme   
29/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Colinède,

Heureuse de vous lire. J'adore la personnalité des filles que vous avez très bien mise en valeur: chipies, moqueuses, cyniques, séductrices, jalouses. Et bien sûr Hégésippe que je trouve génial aussi, son caractère se dessine de plus en plus au fur et à mesure de la lecture.

Vous avez une belle écriture, très raffinée, et de l'humour, j'ai sourie sur certains passages et expressions que je trouve piquants (je trouve pas le terme exact):

"À quoi les jeunes filles répondaient en suçant leur pouce qu'elles étaient encore bien jeunes pour avoir un mari et est-ce qu'il restait des confitures ? Siouplait, maman ?"

"Barbebleue la vit, pâlit, rougit, verdit, puccinit"

" Maisquefaitesvousmonsieurvousmedéshonorez !"

"Tout ceci était tellement peu up to date, mon ami…"

"Un habile thérapeute mit à jour une dyslexie"

Il y a aussi une petite touche d'érotisme.

Ici pas question d'amour, tout est matériel, apparence, le monde de la mode quoi. Mais la sensualité prend une grande part dans l'histoire, vous ne vous y attardez pas et pourtant c'est ce qui "brille", j'en ai pris plein les yeux: les robes colorées mêlées aux bijoux, à la peau et à la superficialité, et aussi milles chatteries, passa une langue rose sur ses lèvres etc...mine de rien la touche de sensualité prend beaucoup de place et j'aime beaucoup.

Le conte de Charles Perrault revisité bien que Hégésippe semble moins sanguinaire, mais plutôt obsessionnel. Il aime ses robes plus que sa femme.

Et bravo pour le choix des prénoms ça change.

   MariCe   
11/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je me suis régalée à la lecture de votre texte.
Vos traits d'humour, distillés avec goût, font mouche à chaque coup.
Mis à part le fait qu'il n'est plus fait mention dans la seconde partie du texte de l'odeur citée au début " il sentait un peu fort" ( je me demande comment Agneline ne peut pas en tenir compte ; le nez bouché peut-être ^_^) , votre récit est une petite merveille décalée. Je suis fan.

   guanaco   
12/7/2014
Je n'ai pas été transporté par l'histoire en elle-même mais plus par l'univers dans lequel elle se passe, les décors et par l'écriture. En fait, vous avez réussi à améliorer une série B américaine en la faisant se dérouler dans "un jardin à la française".

Merci.

   belgik41   
10/8/2014
Remake ou Reboot du conte de Charles Perrault avec en bonus une fin différente et des anachronismes pleines d'humour ..
une richesse lexicale certaine et une bonne maîtrise de l'écriture ..

la fin est à la va-vite à mon goût et à -l'emporte -pièce-
bravo et bonne continuation

   Marguerite   
12/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Colinede,

Je vous retrouve avec plaisir dans ce conte décalé qui n’est pas sans rappeler le « Nothomb 2012 ».
L’écriture est juste, parsemé d’humour et m’a guidé en rythme jusqu’à la fin sans fausse note.
Fin que j’ai toutefois trouvé un peu rapide, avec ce fou de coudre / coup de foudre que l’on découvre pour la première fois (depuis le titre)…

Merci pour ce moment agréable.

Marguerite.

   Rainbow   
29/9/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai souri, j'ai ri, ne me suis pas ennuyé un seul mot. Un texte à la fois drôle, et tendre, avec un arrière plan un ton plus grave qui ne se prend pas au sérieux, sous le signe des contes de Perrault !

Merci !

   caillouq   
25/10/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Conte très distrayant, avec une remise au goût du jour savoureuse ! Il est juste dommage que, par moments, le style se relâche alors que le décalage entre une écriture extrêmement classique (au sens XVIIIe) et une certaine contemporanéité fait le sel du truc.
Ex : le siouplait (quel dommage), ou "EUT de langoureux regards" (vous pouvez FAIRE bien mieux :-D)
Mais j'adore le "(et ailleurs aussi)", que vous pourriez sortir de ces moches parenthèses, et aussi le Marché Saint-Pierre, cruel pour les oniriens "de région" (ou d'ailleurs).
J'apprécie aussi le "(les demoiselles qui y remédient venaient d'être frappées par une loi absurde leur interdisant de gagner leur vie)", mais n'est-il pas contradictoire avec "le galant était pourvu d'autres avantages dont il semblait n'avoir pas non plus eu beaucoup d'usage" ?
(décidément, j'ai vraiment l'impression que les parenthèses ne sont pas compatibles avec l'esprit "conte).
Dernière remarque : pourquoi ne s'appelle-t-il pas Hégésippe (presque) jusqu'au bout ? Le lecteur, j'en suis sûr, comprendrait sans celà (et sans l'incipit, qui trahit beaucoup) qu'il s'agit d'une réécriture de BB.

Mais sinon, écriture alerte et délicieuse, histoire enlevée et sans temps morts, les petites pestes sont parfaitement croquées, bref, merci d'être revenue en nouvelles.

   Asrya   
25/10/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Vous nous offrez une charmante réadaptation de ce conte populaire ; une version assez contemporaine narrée avec distinction.
La qualité d'écriture est irréprochable, les phrases se lient, s'unissent et créent une ambiance plutôt décalée de celle qui est racontée. La modernité du récit me paraît en opposition avec le style d'écriture. Intéressant.

De belles notes de poésie sont disséminées par ci, par là, avec brio et légèreté. Je n'en ferai pas le tour, juste pour vous citer :
"D'un bleu terrible, difficile à assortir. Bleu pétrole, pour tout dire."
"La mignonne, amusée, le fit beaucoup transpirer. Il but en conséquence."

Je ne peux rien ajouter d'autre quant à la richesse de l'écriture, c'est plus qu'agréable à lire. (bien que la snobbinardise (oui j'invente des mots...) ne soit pas loin)

Je reprends juste ce passage qui commençait bien, laisse transparaître une idée aguichante, mais qui par sa forme entache le discours :
"allure éthérée de sylphide pour magnifier ses créations et rondeurs confortables pour accrocher les mains et enflammer les sens."
Ces deux "pour" et ces deux "et" ; triste que c'est laid. Du moins, c'est mon avis.

Concernant le fond à présent, et bien, c'est une revisite séduisante. Rien d'exceptionnel ceci-dit ; la forme est bien plus appréciable.

Le titre est finement pensé,

Merci pour cette balade en haute couture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Nine   
3/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien
J'aime beaucoup ton style et le texte se lit merveilleusement bien. Je me suis laissée emportée avec toutefois un peu d'étonnement par moment : "Engagea DJ et traiteur réputés, invita le gratin, organisa un concours de Miss, avec une très belle robe pour la gagnante, alerta la presse people, bref mit vraiment toutes les chances de son côté." Je n'aurais pas traité ce passage de la même façon. Avec un coté plus "baroque" (je ne sais pas si c'est le bon terme mais c'est celui qui me vient en tête) et fantaisiste, un peu plus de pompeux, de couleurs et d'odeurs. La chute me semble moins travaillée. Il me manque là aussi un petit quelque chose qui laisse un peu "sur le cul". Je ne vois pas le lien entre "On ne revit jamais la petite Agneline", la dépression et le final "consacra dès lors tous ses talents à l'art du mariage". Je ne comprends pas ce que la dyslexie vient faire là...même si c'est l'effet que tu souhaites donner. Cela manque encore un peu de fantaisie et d’absurdité.
En tout cas, j'ai bien envie de te suivre dans tes aventures !

   matcauth   
19/11/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
C'est un bon texte, bien écrit, et prenant le parti de délirer. L'auteur a mis pas mal de choses, c'est amusé et a ajouté un excellent vocabulaire, s'amusant autant pour le fond que pour la forme.
C'est très important pour le lecteur de sentir que l'auteur a pris du plaisir sans chercher à en mettre plein la vue. Je ne sais pas à quoi ça tient mais si vous le tenez, gardez-le !

Mais de mon point de vue, il y en a trop. Trop de choses, de figures de style, et la lecture n'est pas facile. Beaucoup de choses mériteraient d'être enlevées et on apprécierait davantage. En fait, je crois que la créativité gâche parfois la lecture.

Je veux toujours en faire trop de peur de ne pas en faire assez et là, même si vous en avez fait trop pour vous amuser eh bien... il y en a trop.

Le prénom du héros, par exemple. C'est bien, mais ça heurte la lecture. Tout comme le "MaisquefaitesvousMonsieur..."

Je pense aussi que la fin est un peu à part, comme forcée.

Bon j'arrête de dire du mal, parce que il y a de la recherche, le titre est très bon, il y a de la richesse, ça tient quand même bien debout et il y a une facilité avec la langage qui laisse présager encore du très très bon.


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