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Fantastique/Merveilleux
Concours : Anele et Lohec [concours]
 Publié le 12/09/18  -  10 commentaires  -  29248 caractères  -  79 lectures    Autres textes du même auteur

Il était une fois, dans une contrée dont il était raconté que la sauvagerie et la méchanceté s’y disputaient les jours, et que l’abomination et le chagrin s’y disputaient les nuits...


Anele et Lohec [concours]


Ce texte est une participation au concours n°25 : Duo de choc !

(informations sur ce concours).



Il était une fois, dans une contrée dont il était raconté que la sauvagerie et la méchanceté s’y disputaient les jours, et que l’abomination et le chagrin s’y disputaient les nuits, il était une fois, donc, un roi qui avait cinq filles. Sa femme n’était pas vraiment reine – on l’appelait presque-reine pour lui rappeler qu’il lui manquait quelque chose – car, à ce roi, elle n’avait pas donné de garçon, ce qui est pourtant ce que l’on fait de mieux en matière d’enfant. Elle n’y était pas parvenue malgré de nombreux essais, le roi était très déçu. Et un roi déçu, ce n’est pas quelque chose d’agréable à regarder et encore moins à côtoyer.


Ce roi s’était aigri car ses filles, il s’en rendit compte assez vite, en plus de n’être pas des garçons, avaient l’outrecuidance de grandir, de ne pas rester des petites choses mignonnes et obéissantes, avec lesquelles il pouvait tromper son ennui de ne pas avoir de fils. Non, chacune à leur tour, elles grandissaient contre sa volonté. Elles devenaient des êtres qu’il trouvait difformes et immondes, qui ne le respectaient pas comme il l’aurait voulu. Il essayait pourtant de les garder petites, tous les matins et tous les après-midi il les écrasait sous son poids, il les chatouillait et puis il les menaçait :


– Vous voyez cette poche dans mon grand manteau de cuir, leur disait-il en montrant la poche droite du grand manteau de cuir qu’il ne quittait jamais, tant que vous pourrez y contenir je vous aimerai. Mais faites bien attention car lorsque vous en déborderez, dès que vous ne pourrez plus y entrer, je ne pourrai plus vous protéger et vous tomberez hors de ma vie et hors de mon amour. Vous devrez alors quitter le château et je ne pourrai plus rien pour vous, je vous oublierai.


Le roi avait peaufiné cette règle au fur et à mesure de la croissance de ses filles et il était très fier quand il voyait une lueur d’effroi dans les yeux de ses petites chéries car il pensait qu’elles décupleraient d’efforts pour rester menues, et qu’elles y arriveraient enfin. Il avait accompagné cette loi d’une description effroyable du monde au-delà du château, ce monde, qui était inconnu et par là-même déjà très effrayant au naturel pour des enfants, ce roi en exagérait encore les dangers et les horreurs.


Mais rien n’y faisait, ses filles grandissaient et elles allaient devoir partir, une à une, affronter les dragons, les satyres, la radioactivité, les terroristes, les maladies, les gens, bref toutes ces choses pleines de cruautés et de noirceurs qui apparaîtraient dès qu’elles auraient passé la solide porte du château. Le roi n’était pas vraiment méchant et il aimait sincèrement ses cinq filles, trop sans doute, mais il les aimait petites, alors pourquoi changeaient-elles, pourquoi ne pouvaient-elles pas rester avec lui dans ce grand château où elles avaient tout pour être heureuses. Tant d’insolence désespérait le roi.


La presque-reine était triste mais elle ne le savait pas, car elle avait été triste toute sa vie et elle ne pouvait donc pas comparer. Elle aimait aussi beaucoup ses filles, d’un amour discret dont personne n’est jamais bien sûr. Ce que le roi ignorait c’est qu’elle avait toujours eu peur d’avoir un garçon car elle pensait qu’elle ne saurait pas comment faire et puis elle pensait, aussi, que le roi aimerait tellement ce fils qu’il détesterait ses filles pour mieux l’aimer lui. Cette presque-reine, qui se tenait toujours courbée en deux les yeux fixés sur ses pieds, ne savait pas que le cœur grandit, au fur et à mesure, avec le nombre de personnes qu’on aime, elle, elle pensait que la place y était limitée, qu’il fallait donc libérer de l’espace en chassant l’amour précédent. Cette presque-reine n’était pas bête, c’est juste qu’on lui avait tout mal expliqué.


Les deux premières filles de la sororité se prénommaient Anele et Lohec. Elles s’aimaient beaucoup. Anele avait toujours protégé Lohec et, quelquefois, cela avait été très difficile car Lohec ne voulait pas toujours être protégée et faisait souvent n’importe quoi, mais Anele était l’aînée et elle devait faire son travail d’aînée, même si cela n’était pas drôle tous les jours. Toutes les deux avaient déjà dépassé la limite de la taille de la poche du grand manteau de cuir et elles en étaient tombées l’une après l’autre. Maintenant elles erraient dans le château s’y sentant très mal à l’aise, mais pas encore suffisamment pour oser en franchir la lourde porte. Les deux sœurs déambulaient sans but dans les parties les plus sombres du château. Elles étaient déboussolées, surtout Lohec qui n’arrêtait pas de pleurer l’amour perdu de son père et Anele la consolait en lui racontant des bobards qui faisaient du bien à Lohec même si elle n’y croyait pas du tout. La nuit elles se blottissaient l’une contre l’autre, et Anele racontait des histoires à dormir debout à sa petite sœur qui finissait par s’endormir en pleurant. Le roi était furieux et souvent elles l’entendaient hurler et se lamenter sur ses filles qui grandissaient et sur ce fils qui n’existait pas, c’était très effrayant et en même temps très triste.


Un soir, après avoir marché à l’aveugle dans de longs couloirs lugubres, elles se retrouvèrent toutes les deux devant la lourde porte d’entrée qui faisait, bien sûr, aussi la sortie, se demandant si elles allaient oser la franchir. Elles venaient de finir le maigre repas que la presque-reine toute courbée leur passait en catimini. Lohec avait le visage gonflé et les yeux rouges à force de pleurer toute la journée et Anele n’avait plus de bobards à lui raconter. Toutes les deux avaient compris que c’était le moment de quitter et le château et le roi qui, de toute façon, ne voulait plus les voir, et la reine, qui était déjà triste et ne pouvait sans doute pas l’être davantage. Anele et Lohec se tenaient par la main et tremblaient un peu, elles hésitaient car ni l’une ni l’autre n’avait envie de laisser au château leurs trois petites sœurs. Mais en même temps elles ne savaient pas ce qu’il y avait à l’extérieur et cela pouvait être, comme leur avait expliqué le roi, beaucoup plus dangereux que de rester à l’intérieur du château. Elles décidèrent, malgré leur peur, de sortir et d’explorer ce monde dont il leur avait été dit tant de mal.


Elles avaient grandi, mais elles n’étaient pas encore si grandes que ça, et elles durent mettre toutes leurs forces en commun pour ouvrir la porte. Celle-ci finit par s’ouvrir, en grinçant gentiment, comme font toutes les portes de châteaux. Elles sentirent, alors, sur leur visage, une douce brise marine. Elles sortirent, se frottèrent les yeux avec les poings et virent l’océan à perte de vue. C’était magnifique, cette étendue infinie et profondément bleue à peine ridée par le vent. Ce spectacle les immobilisa un instant, bouche bée et main dans la main : elles n’en croyaient pas leurs yeux.


Un bateau semblait les attendre, amarré à une petite jetée dont la blancheur tranchait sur l’indigo abyssal de l’eau, juste devant elles. Le soleil brillait comme pour surligner le matin et la joie. Des oiseaux de toutes les couleurs et de toutes les tailles chantaient à tue-tête en virevoltant autour d’elles. Elles s’avancèrent, à peine hésitantes, leurs pieds nus se posaient sur une herbe caressante, d’un vert qui était beaucoup plus que du jaune et du bleu mélangé, parsemée de myosotis, de valérianes, de pissenlits et de pâquerettes, une sensation d’apaisement les enveloppa toutes les deux. Un chuchotement continu et merveilleux les entourait : le bourdonnement délicieux de milliers d’insectes. Tout alentour était beau, léger, doux. L’air sentait la pureté et l’allégresse. Elles arrivèrent au bateau : un voilier magnifique dont la proue était festonnée de fines dorures. Une petite passerelle de bois s’élançait vers le pont.


Un jeune homme les invita à monter à bord. Il parlait une langue chantante qu’elles n’avaient jamais apprise, qu’elles comprirent pourtant. C’était une belle langue enchantée, une langue qui ne permettait pas de dire des mots méchants ou blessants, qui ne permettait pas de se fâcher ou de se disputer ou encore de débiter des âneries ou des mensonges. C’était une belle langue un peu oubliée avec laquelle on ne pouvait dire que des amabilités, des vérités agréables à dire et à entendre. Elle s’écrivait aussi cette langue et c’était beau comme tout, les traces légères et bien intentionnées qu’elle laissait sur le papier.

Anele et Lohec se mirent à sourire pour la première fois de leur vie. Elles trouvèrent ça plutôt plaisant : leurs lèvres s’étirèrent presque jusqu’aux oreilles, leurs joues rebondirent et leurs yeux pétillèrent. Elles montèrent gaiement sur le bateau, se tenant toujours par la main. Le jeune homme demanda de cette langue charmante qu’elles pouvaient comprendre :


– Où allez-vous donc ainsi, gracieuses fillettes ?

– Nous allons voir le monde, car nous ne le connaissons pas du tout. Notre père nous en a beaucoup parlé et nous voudrions vérifier par nous-mêmes, répondirent-elles en se regardant, étonnées et contentes que quelqu’un puisse les trouver gracieuses.

– Je me ferais une joie de vous montrer les beautés de ce monde, répondit le jeune homme qui était aussi un enchanteur.


Dès que les voiles furent montées, elles se mirent à gonfler et le voilier appareilla tout doucement sur cette mer d’huile céruléenne. Anele et Lohec regardèrent le château-île rapetisser et disparaître lentement à l’horizon et elles se promirent de revenir délivrer leurs trois sœurs. Elles devaient d’abord s’assurer que le monde serait un meilleur endroit pour elles que le château.


Ce soir-là Lohec n’eut pas besoin qu’Anele lui raconte une histoire à dormir debout, elle s’endormit bercée par l’apaisant roulis du bateau, blottie contre sa sœur en pensant « pourvu que tout cela ne soit pas un rêve ».


Le lendemain elles débarquèrent sur une île blanche et bleue, de petits moulins à voiles en animaient les crêtes. Le jeune homme, qui était aussi un enchanteur, arrêta le bateau sans jeter l’ancre car il ne voulait rien jeter dans l’océan et encore moins un objet qui en s’accrochant risquait d’abîmer, de griffer, d’arracher ou d’écraser. Beaucoup de personnes débarquaient comme elles et étaient toutes accueillies avec le sourire et une accolade. Les enfants recevaient, en plus, un bisou. Les habitants de cette île, des pêcheurs à petits bateaux colorés, offraient le gîte et le couvert à tous ceux qui arrivaient, Anele et Lohec furent invitées à rester aussi longtemps qu’elles le voudraient, mais elles déclinèrent l’offre, préférant continuer leur exploration du monde. Elles remontèrent sur le bateau qui repartit aussitôt, accompagné par des dauphins de Chine et des baleines à bosses.


Elles accostèrent, toujours souriantes, sur une île à la végétation luxuriante, où, en plus d’une flore incroyable, elles découvrirent une faune extraordinaire composée de grands pingouins, de rhinocéros blancs, de tigres de Java, de dodos, de phoques moines, de couguars, d’ours de l’Atlas, de quaggas, de grands singes à dos argentés. Des avions à voile passaient haut dans le ciel, silencieux et aériens ; autour de ces avions planaient des cormorans de Pallas, des pélicans de Nouvelle-Zélande, des vanneaux hirondelles, des frégates et quelques haras colorés. C’était un spectacle charmant. Anele et Lohec firent quelques pas sur la plage en évitant les tortues luth qui, imperturbables, rejoignaient l’océan, leur progéniture bien à l’abri dans le sable. Elles s’enivrèrent de toutes les odeurs : iodées, sucrées, humides, effluves quelquefois légers et quelquefois capiteux.


Les habitants de cette île vivaient surtout dans les bois, dans de petites cabanes perchées dans les arbres. Pour concevoir leurs habitations ils n’utilisaient ni clous, ni pointes, ni même de chevilles : ils connaissaient l’art de construire sans rien abîmer. Tout autour d’eux poussait un désordre d’arbres, certains leur donnaient des fruits, d’autres des médecines, d’autres encore abritaient des abeilles à miel dont ils prélevaient une petite partie, certains donnaient juste de l’ombre ou un abri contre la pluie ou juste leur présence agréable et apaisante, ce qui est déjà beaucoup. Ce désordre n’en était pas vraiment un, car les arbres avaient décidé de pousser là, comme ça, choisissant leurs voisins par affinités, par échange de bons procédés aussi et cela ces hommes l’avaient bien compris et ils le respectaient, ne prélevant que ce dont ils avaient réellement besoin, laissant vivre les arbres en complète liberté, pousser là où bon leur semblait. Là aussi, on leur proposa de rester, on les invita à apprendre à construire une cabane sans meurtrir les arbres et puis à vivre gentiment dans cette forêt. Et là encore Anèle et Lohec, bien que tentées, déclinèrent l’offre.


Le jeune homme, qui était aussi un enchanteur, leur proposa de terminer leur tour des beautés du monde par un continent sur lequel la vie avait créé une anomalie qui, par contraste, rendait le monde plus beau. Anele et Lohec furent intriguées. Anele avait un peu peur, surtout parce qu’elle était l’aînée et qu’elle devait protéger sa cadette, mais Lohec était tellement impatiente et enthousiaste qu’Anele accepta cette nouvelle destination.



Pendant ce temps au château, le roi s’était rendu compte qu’après Thudji et Mema, c’était sa dernière fille, Ulcie sa préférée, qui s’était mise à grandir, elle rentrait à peine dans la poche de son manteau de cuir. Il avait même dû appuyer sur sa tête pour qu’elle n’en tombe pas. Il en fut dégoûté, il perdit le goût aux jeux : il n’écrasait plus ses filles sous son poids le matin et l’après-midi, il ne les chatouillait plus, il alla même jusqu’à arrêter de les menacer. Il avait un goût de cendre dans la bouche, ce qui est souvent un mauvais présage. Il ne put supporter de continuer à perdre ses filles une à une, il enferma les trois dernières à la cave et interdit à la presque-reine de les voir, et ce, tant qu’elle ne lui donnerait pas un fils. Mais la presque-reine toute courbée, commença à se redresser un peu et dit au roi :


– Je ne vous donnerai pas de fils si vous n’aimez pas d’abord vos filles convenablement, sans les effrayer, sans les enfermer, sans les écraser, sans les expulser. Vous devez les laisser grandir, les y aider même.


Le roi fut d’abord abasourdi d’entendre le son de la voix de la presque-reine : il avait oublié qu’elle pouvait parler. Puis, il se mit en colère :


– Je fais ce que je veux avec mes enfants, répondit-il vexé, elles resteront enfermées tant qu’elles ne m’obéiront pas. Et puisque vous avez osé contester mes ordres, je vous enferme dans la plus haute tour du château.


C’est après cette prise de décision que le roi se mit à pleurer, car il regrettait un peu d’avoir dû en arriver là. Mais c’était trop tard, bien entendu : jamais, dans ce pays, on n’a vu de roi revenir sur sa décision. Il commença par s’apitoyer sur son sort, sa solitude, son absence de fils, la désobéissance de ses filles. Et il ne put arrêter ses larmes.


Et le roi pleurait, il pleurait toutes les larmes de son corps, ce qui faisait beaucoup de larmes car il n’avait encore jamais pleuré de sa vie, et il avait un très grand corps. Il pleurait à chaudes larmes, tellement chaudes qu’il finit par s’évaporer et qu’il devint nuage, un gros cumulonimbus noir sur le dessous et plus clair sur le dessus qui poussé par le vent d’autan disparut derrière l’horizon pour aller pleuvoir ailleurs. Au château, il ne resta de lui que son grand manteau de cuir.


Le château se retrouva silencieux, il y eut bien quelques grattements à la porte de la cave et quelques gémissements dans la plus haute tour du château, mais ces sons ne furent entendus par personne et ils se perdirent donc dans l’espace silencieux comme s’ils n’avaient jamais existé...



Depuis toujours, Anele et Lohec avaient l’impression, étrange et drôle, de n’être qu’une seule personne, avec quatre bras et quatre jambes, mais cette impression ne durait pas car elles étaient très différentes l’une de l’autre, autant la première était blonde, douce, organisée et posée autant la deuxième était brune, casse-cou, désordonnée et insolente. Elles s’entendaient pourtant très bien : toutes petites déjà elles s’étaient raccrochées l’une à l’autre, cherchant chacune l’affection qu’elle ne trouvait pas ailleurs, dans le regard de sa sœur. Dans leurs rêves du matin juste avant de se réveiller, elles se revoyaient, minuscules, bien au chaud dans la poche du grand manteau de cuir du roi. Il les transportait partout avec lui à l’époque ; chacune dans une poche, et hop ! Il les trimballait, ça le faisait rire. Et malgré un léger mal de mer, elles adoraient l’entendre rire. Au fil du temps et des naissances le roi rit de moins en moins, il finit par ne plus rire du tout, il ne les balada plus non plus. Il devint aussi taciturne que la presque-reine. Thudji n’entendit jamais le beau rire tonitruant du roi, Mema non plus. Seuls les yeux bleus d’Ulcie arrachèrent au roi, un jour par inadvertance, un petit rire de joie tout tordu, vite ravalé : ce devait être le dernier qu’on ne lui entendit jamais...



Malgré toutes les beautés du monde, leurs petites sœurs manquaient à Anele et Lohec. Ce fut d’abord un infime pincement dans un recoin de leur cœur et puis ce pincement grandit et, de leurs cœurs, maintenant il occupait une grande partie. La presque-reine leur manquait aussi, ni l’une ni l’autre n’arrivaient pourtant à se rappeler précisément à quoi elle ressemblait, une ombre courbée et silencieuse. Le roi leur manquait un peu aussi, le roi d’avant qu’elles grandissent, le roi qui jouait avec elles et qui les aimait. Même le château sinistre finissait par leur manquer. Malgré tout, elles souriaient toujours en arrivant sur ce vaste continent.


L’enchanteur leur précisa le chemin pour trouver cette anomalie qui rendait, par contraste, le monde plus beau. Il ne pouvait pas les accompagner car il avait déjà vu cette chose et il ne tenait pas à la revoir une deuxième fois, il s’en rappelait très bien, et ce souvenir malheureux suffisait par opposition à le rendre heureux. Ce n’était pas tout près, et elles durent beaucoup marcher, traverser de grandes rivières langoureuses, des torrents limpides et sautillants, grimper des montagnes inébranlables et majestueuses, traverser des forêts primaires, épaisses et murmurantes ; des steppes et des toundras, des déserts étendus et nonchalants, plusieurs fois leur souffle se coupa tant elles étaient éblouies par les paysages qu’elles découvraient.


Un jour, elles aperçurent un endroit très sombre dans le lointain et cette vision leur donna la chair de poule. Elles surent que c’était là qu’elles devaient se rendre pour voir cette chose innommable et innommée qui rendait par contraste le monde plus beau. Elles dormirent encore plusieurs nuit à la belle étoile, blotties l’une contre l’autre, mangeant des mets enchantés qui ne pesaient rien et qui ne prenaient pas de place dans leur sac mais qui étaient délicieux et qui les nourrissaient. Le spectacle de ces ciels changeants et pleins d’étoiles, dont certaines filaient rapides et surprenantes comme un éclat de rire, les fascinait l’une comme l’autre. Elles se rapprochaient pourtant de cet endroit tellement sombre et inquiétant.


Une nuit qu’elles s’étaient endormies à l’entrée d’une grotte, elles furent réveillées par des lamentations et des pleurs. Elles n’avaient plus entendu ce genre de son depuis qu’elles avaient quitté le château car dans ce monde de joie et de beauté personne ne se lamentait ni ne pleurait. Anele se leva et dit avec sagesse :


– Lohec, je voudrais que tu restes là pendant que je vais voir qui pleure à s’en briser le cœur, au fond de cette grotte.

– Anele, il n’est pas question que je reste ici : tenons-nous par la main et allons-y toutes les deux, lui répondit sa sœur, qui comme d’habitude n’en faisait qu’à sa tête et ne voulait rien rater.


C’est ainsi qu’elles s’enfoncèrent dans la grotte, main dans la main. Depuis leur errance dans les couloirs lugubres du château, elles ne craignaient plus de se diriger dans le noir. Elles arrivèrent dans une grande salle, à peine éclairée par un trou de lumière. Une chose sombre et massive recroquevillée contre la paroi était secouée par d’énormes sanglots effrayants. Cette silhouette flasque était informe, hideuse et triste, elle semblait plus liquide que solide. Cet être était repoussant : un genre de dragon énorme noir et visqueux et comme rempli d’eau. Et pourtant les deux sœurs se sentirent étrangement attirées vers lui. Quelque chose leur semblait familier. Le dragon les entendit approcher, il se retourna vivement malgré sa mollesse, ce mouvement provoqua un bruit de succion pâteux extrêmement désagréable. Il se jeta sur elles, Lohec eut un mouvement de recul qui la sauva mais Anele fut happée par cette masse gélatineuse qui l’écrasa. Alors, Lohec plongea les bras sous la bête pour se saisir d’Anele dont elle ne voyait plus que les beaux cheveux blonds. Elle attrapa les mains d’Anele, et elle tira de toutes ses forces, la tête de sa sœur émergea, toute poisseuse, comme couverte de mucus, elle respirait mais semblait dormir, Lohec la tira encore. Le dragon émettait plein de petits bruits horrifiants, des cris, des supplications, des lamentations, des gémissements, des cris de colère, des pleurs, toutes sortes de sons de malheur semblaient s’échapper de son corps, c’était glaçant et fascinant, Lohec en fut paralysée un moment. Elle se reprit et se rendit compte qu’elle tirait plus facilement Anele quand le dragon bougeait, il fallait donc qu’elle le fasse se mouvoir tout en sortant le corps de sa sœur. Lohec appela le monstre et, tenant toujours sa sœur sous les aisselles, elle le provoqua :


– Tu ne m’attraperas pas, tu es trop gros, trop lourd, tu pues, jamais tu ne m’attraperas... lui cria-t-elle utilisant sa langue paternelle qu’elle pensait plus efficace pour dire ce genre de choses.


À ces mots le dragon-mou lui fit face, son corps, comme une outre de peau, se décolla légèrement du sol rocheux, Lohec tomba en arrière, ses fesses rencontrèrent durement la roche mais elle ne laissa pas échapper Anele, la tenant fermement, elle la tira de toutes ses forces de sous la bête, les pieds en appui sur ce corps immonde. Elle poussa tellement fort sur ses pieds qu’elle creva l’écœurante paroi translucide, un liquide infâme s’écoula alors dans un vacarme d’horreurs tonitruantes faites de plaintes, de lamentations, d’imprécations, de geignements, de jérémiades, dites dans une langue morte depuis longtemps, une langue malveillante faite pour exprimer la méchanceté, la haine, l’abomination, un verbe qui poussait au crime, à la jalousie, à la guerre, à la tragédie. Un langage dramatique que l’on n’avait pas plus envie d’entendre que de lire. Cette matière gluante dégageant une odeur pestilentielle de soufre et de souffrance.


Le corps d’Anele vint tout à coup facilement. En reculant, Lohec releva la tête et croisa le regard infiniment triste du dragon qui se vidait. Et dans ces yeux, elle vit un chagrin immense et elle comprit. Elle comprit que c’était lui qui contenait tout le malheur du monde, que c’était lui qui donnait au monde le bonheur, toute la quiétude et la beauté qu’elles avaient découverts en parcourant le monde. Et il offrait tout cela, non seulement par contraste, mais aussi par sacrifice, en gardant la détresse en lui, en emprisonnant toute l’affliction et les fléaux, en souffrant. Et là, le mal était en train de s’échapper par la plaie, il se répandait et il s’insinuait dans la terre par les failles et les fissures de la roche, il réapparaîtrait certainement un jour ou l’autre quelque part, ici ou ailleurs. Dans ce regard elle crut aussi reconnaître le roi, son père, et une joie étrange l’étreignit, le pincement au cœur se fit un peu plus supportable. Elle posa le corps inanimé d’Anele sur une petite pelouse, qui avait poussé là grâce au trou de lumière dans la roche. Le dragon-mou fondait à vue d’œil et de petites ailes translucides apparaissaient sous les bourrelets écailleux. Lohec ôta son t-shirt et nettoya précautionneusement sa sœur, qui se réveilla un peu différente car elle avait enfin ressenti ce que cela faisait d’être protégée par quelqu’un qui vous aime. Elles s’assirent toutes les deux en face du dragon en se bouchant les oreilles et en respirant par la bouche. Et elles le regardèrent rapetisser, se transformer en une petite créature mignonne et douce et inoffensive. Les deux sœurs épuisées finirent par s’endormir l’une contre l’autre.



Quand elles s’éveillèrent, tout d’abord elles ne virent plus le dragon. Quand elles le retrouvèrent, caché derrière une pierre tout effarouché, il était devenu tellement petit, tellement mignon qu’elles eurent envie de le cajoler, de le caresser. Il se laissa faire, haut comme trois pommes, il n’avait vraiment plus rien d’épouvantable, ses petites ailes translucides étaient repliées sagement sur son dos, un duvet chatoyant et doux le recouvrait, sa blessure commençait à cicatriser, il pointa sa gueule vers les filles avec un regard reconnaissant dans lequel elles pensaient bien apercevoir leur père. Anele et Lohec n’eurent pas besoin de discuter, toutes les deux avaient compris que c’était le moment de rentrer au château avec le petit dragon-roi. Elles empruntèrent le tunnel en face d’elles car il allait dans la bonne direction. Elles avancèrent se tenant par la main en souriant, le petit dragon-roi les précédait et semblait reconnaître le chemin.


Ils débouchèrent tous les trois à l’air libre, sur une belle prairie bien chevelue. Anele et Lohec reconnurent immédiatement le château, elles comprirent alors qu’elles avaient fait tout le tour de la terre. Elles avaient parcouru le monde, qui était ce qu’il était et aussi ce que l’on voulait qu’il soit, dans un équilibre fragile qu’il fallait respecter, elles avaient entendu plein d’histoires dans toutes sortes de langues. Elles diraient à leurs petites sœurs qu’elles devraient s’en faire une idée par elles-mêmes, que voyager et regarder et parler et écouter était important, qu’il y avait plein de manières de voir le monde et que celui-ci changeait avec le regard qu’on lui portait, avec la manière dont on le racontait aussi et même avec la langue qu’on employait et qu’il pouvait être très beau qu’il suffisait pour cela de le vouloir vraiment, vraiment. Elles leur diraient aussi que de rencontrer un enchanteur constituait une aide précieuse.

Impatientes, Anele et Lohec se mirent à courir, jusqu’au bout de leur souffle. Elles allaient pouvoir enfin délivrer leurs trois petites sœurs et leur mère, la presque-reine toute courbée. Le petit dragon-roi se hâtait lui aussi, il voletait tout en courant pour les rattraper. Ils entrèrent tous les trois, par une petite porte dérobée, cachée par du lierre et joliment entrouverte à l’arrière du château.


Pendant leur absence le château avait beaucoup changé. Elles furent émerveillées par les couleurs et surtout par la lumière qui illuminait tout, même les couloirs lugubres, qu’elles connaissaient si bien, n’avaient plus rien de lugubre. Elles traversèrent la salle du trône qui était toute différente : un toboggan y était installé en plein milieu et des centaines de jouets jonchaient le sol. Des guirlandes de papiers colorés décoraient le sinistre trône de pierre. Mais elles ne virent personne, en s’approchant de la cuisine les deux sœurs entendirent des voix, des éclats de rire, des ovations, des hourrahs, des bravos joyeux. Anele et Lohec passèrent la tête par l’entrebâillement de la porte et virent la presque-reine qui n’était plus courbée du tout, une passoire orange sur la tête, jonglant avec des spatules de bois et un rouleau à pâtisserie, elle tirait la langue concentrée et souriante. Leurs trois petites sœurs l’acclamaient, riaient en mangeant des crêpes, de la farine volait partout dans un grand brouhaha joyeux.


La fête continua longtemps après qu’elles furent toutes tombées dans les bras les unes des autres. Le petit dragon-roi se révéla un excellent compagnon de jeux, les filles grandirent à qui mieux mieux, dans le désordre et un peu n’importe comment, mais elles grandirent toutes énormément, certaines plus que d’autres, Ulcie la petite dernière devint rapidement la plus grande. La reine tailla de beaux chaussons pour chacune d’elles, dans le grand manteau de cuir du roi. Certaines voyagèrent beaucoup, d’autres moins, mais la porte d’entrée, qui faisait aussi la sortie, du château resta grande ouverte sur le monde. Plus personne ne revit l’enchanteur, ni le roi mais toute leur vie les cinq filles le devinèrent dans les yeux du petit dragon-roi. Et plus jamais personne, dans cette famille, ne cessa d’aimer et donc d’être aimé. Et, c’est depuis ce temps-là que, dans le monde, plus personne, jamais, ne garde des filles toutes leurs vies petites ou mignonnes ou obéissantes.


 
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   David   
11/8/2018
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour,

Je ne comprends pas bien : les deux sœurs libèrent "tout le malheur du monde" en blessant le dragon - l'une le blesse en tirant l'autre de sous le dragon - ça devrait être la fin du monde enchanteur qu'elles viennent de traverser ?

C'est dit explicitement dans ce passage :

" Elle comprit que c’était lui qui contenait tout le malheur du monde, que c’était lui qui donnait au monde le bonheur, toute la quiétude et la beauté qu’elles avaient découverts en parcourant le monde. Et il offrait tout cela, non seulement par contraste, mais aussi par sacrifice, en gardant la détresse en lui, en emprisonnant toute l’affliction et les fléaux, en souffrant. Et là, le mal était en train de s’échapper par la plaie, il se répandait et il s’insinuait dans la terre par les failles et les fissures de la roche, il réapparaîtrait certainement un jour ou l’autre quelque part, ici ou ailleurs."

Comment ça peut-être un gage de joie et de libération, je n'arrive pas à saisir.

Il me semble que le récit se perd dans ses surenchères de beautés et de magnificences, un peu comme lorsqu'on double une négation pour exprimer par mégarde une affirmation. Ainsi, explicitement dans le texte, les deux sœurs condamnent leur Eden et libère le malheur, elles ouvrent la boite de Pandore, ou le ventre, en l'occurence.

Le début avec :

"Il était une fois, dans une contrée dont il était raconté que la sauvagerie et la méchanceté s’y disputaient les jours, et que l’abomination et le chagrin s’y disputaient les nuits"

Ne se retrouvera pas dans le récit. Cette opposition jour/nuit ne sera pas présente dans ce qui suit, les nuits sont paisibles, voire enchanteresses :

"Elles dormirent encore plusieurs nuit à la belle étoile, blotties l’une contre l’autre, mangeant des mets enchantés qui ne pesaient rien et qui ne prenaient pas de place dans leurs sacs mais qui étaient délicieux et qui les nourrissaient. Le spectacle de ces ciels changeants et pleins d’étoiles, dont certaines filaient rapides et surprenantes comme un éclat de rire, les fascinaient l’une comme l’autre."

Ce sont de lourdes incohérences à mes yeux, l'histoire manque d'un plan d''ensemble bien plus rigoureux, j'ai l'impression que l'écriture s'est perdu à peaufiner chaque passage sans prêter suffisamment d'attention au résultat final.

En acceptant le ton de conte de fée, l'écriture est correcte, le découpage la rend plus digeste que celle d'un Tolkien racontant la ballade de Tom Bombadil.

J'ai pris avec humour des passages qui sont peut-être des lourdeurs, la nuance est souvent ténue :

"ses filles grandissaient et elles allaient devoir partir, une à une, affronter les dragons, les satyres, la radioactivité, les terroristes, les maladies, les gens, bref toutes ces choses pleines de cruautés et de noirceurs qui apparaitraient dés qu’elles auraient passé la solide porte du château."

Il y a une intrusion de modernité, avec "radioactivité, terrorisme", qui restera unique dans le texte, alors que j'attendais d'autres écarts avec le discours ambiants, pour l'alléger (ce passage rendait le reste moins guimauve, mais au final, c'est comme un cheveu dans la soupe malheureusement).

"Cette presque-reine n’était pas bête, c’est juste qu’on lui avait tout mal expliqué."

Je n'ai jamais trouvé la presque reine "bête", j'étais dans le récit et je ne comparais pas le personnage à un contemporain. Alors est-ce que c'est de l'humour - je l'espère et j'en aurai aimé un peu plus, du second degrés pour alléger la narration, comme dans le passage précédent. Il est possible que ce soit écrit ainsi en imaginant des locuteurs - à l'âge où on prend cela au premier degrés, je crois qu'on ne sait pas encore lire - bien plus jeunes que le lectorat potentiel, et ça serait dommage.

Je cite des défauts mais globalement, il y a un charme dans la narration, de jolis passages et peu de lourdeurs maladroites. Il reste que le récit ne se tient pas à mon goût, je me dis qu'un bon conseil serait de rappeler que même la littérature pour enfant est d'abord lu par des adultes, que ce n'est pas un genre facile ou plus abordable qu'un autre, qu'il faut une grande cohérence. Ce texte n'avait pas forcement cette prétention, alors c'est l'humour qui aurait dû être peaufiné, l'incohérence aurait même pu être transcendée par un profond second degrés (Comme de rallonger les "terroristes" et les "radiations" ou autres intrusions de modernité), au moins de niveau britannique :)

   Jean-Claude   
21/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Joli conte, plein de bonnes idées, et bien mené.
J'ai bien aimé le dragon mou.
Le ton et l'écriture vont avec.
Il y a bien eu quelques aspérités mais elles n'ont pas freiné ma lecture et, donc, je ne les ai pas relevées.

Toutefois, l'introduction est longue avant d'arriver au duo en action.
La description des différences entre Anèle et Lohec arrive bien tard.
La jolie balade est peut-être un peu longue aussi : on comprend vite.
Note : l'enchanteur n'a donc pas percé le dragon. D'ailleurs, l'enchanteur joue le rôle du guide (initiatique ?) mais il tombe de nulle part.

J'ai quelques doutes quant aux consignes.
Il y a bien un événement surprenant (avec le dragon) mais les deux dialogues sont extrêmement courts et le duo qui se balade n'est pas vraiment de choc avant la scène du dragon.

Mais je maintiens : c'est un joli conte.

Au plaisir de vous (re)lire
JC

   Thimul   
1/9/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Parlons de la forme : mission accomplie !
A minima pour le flash back (il est tout de même très court par rapport à la taille de la nouvelle mais il est là)
La scène d'action et la surprise sont bien présents.
Les personnages sont bons.

Parlons maintenant du fond et de l'écriture.
Oh ! Là ! Là !
Qu'est ce que c'est bien !
C'est même vachement bien !
C'est "rien" bien ! comme on dit chez moi.
C'est un conte extra et parfaitement publiable en l'état (A part le mot "bobard" caché quelque part)
C'est fin, bourré de clins d'œil, drôle et ironique avec, et c'est ce qui m'impressionne par dessus tout, deux niveaux de lecture un pour enfant et l'autre pour adulte.
Il y a une multitude de thèmes développés qui pourraient chacun ouvrir sur des pages de commentaires :
La relation homme-femme bien entendu.
La peur de grandir : grandir c'est partir ?
L'amour des parents peut-il être inconditionnel ou soumis à des règles auxquels ces derniers doivent se plier ?
Qu'est ce qu'être père ?
Comment accepter que les enfants grandissent ?
ETC...
Bref votre écrit est d'une richesse que je n'ai pas rencontré ici jusqu'alors.
Un grand bravo et un grand merci.

   Bidis   
12/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un très joli conte, plein de péripéties, très visuel et gai à lire. De plus, il s'agit là d'une métaphore de la confrontation à l'autorité parentale et de sa libération, du passage à l'état adulte donc et c'est infiniment plus profond et subtil que cela ne paraît de prime abord.
L'écriture est plaisante mais demanderait peut-être à être mieux travaillée. J'ai relevé pas mal de choses.
- "Vous voyez cette poche dans mon grand manteau de cuir, leur disait-il en montrant la poche droite du grand manteau de cuir..." : répétion (peu heureuse si voulue) de "grand manteau de cuir"
- "Ulcie sa préférée, qui s’était mise à grandir, elle rentrait à peine dans la poche de son manteau de cuir." : un pronom est mis à la place d'un nom, donc ici "elle" est mis à la place de "Ulcie". Mais - - "Ulcie" est déjà le sujet de la phrase. Donc, il faut ôter le "elle".
- " Il avait même dû appuyer sur sa tête pour qu’elle n’en tombe pas. Il en fut dégouté, il perdit le goût aux jeux : il n’écrasait plus ses filles sous son poids le matin et l’après-midi, il ne les chatouillait plus, il alla même jusqu’à arrêter de les menacer. Il avait un goût de cendre dans la bouche, ce qui est souvent un mauvais présage. Il ne pu supporter de continuer à perdre ses filles une à une, il enferma etc." : neuf fois le pronom "il" dans trop peu de texte, alors qu'il est tout à fait possible de faire l'économie de quatre : " Il avait même dû appuyer sur sa tête pour qu’elle n’en tombe pas, en fut dégouté et perdit le goût aux jeux : il n’écrasait plus ses filles sous son poids le matin et l’après-midi et ne les chatouillait plus, il alla même jusqu’à arrêter etc..."
- "Elles leur diraient aussi que de rencontrer un enchanteur constituait être une aide précieuse. " : "constituait" ou "était" mais pas "constituait être"

Au sujet des règles du concours, je ne vois pas de flash-back. La scène au château pendant que les filles sont en voyage se passe en même temps que se déroule ledit voyage, ce n'est donc pas un retour en arrière. Je n'en tiens pas compte dans mon évaluation mais bien dans la place que j'attribuerai, pour ma part, dans le classement.
Sinon, le duo est bien dessiné, on a le dialogue ainsi que la scène de violence avec l'élément inattendu.

   hersen   
12/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
j'ai toujours beaucoup de mal à adhérer au bien d'un côté merveilleux du monde et à toute l'ignominie de l'autre. Par contraste ? je ne sais pas où mettre ce contraste.

je pense que la forme du conte doit évoluer pour en finir avec ce fameux contraste car finalement, cette forme n'offre pas vraiment de réflexion de ce que nous appelons bien et mal, il faudrait maintenant alimenter les contes avec le bien/mal en chacun, simplement deux facettes. Et aussi que le "bien" n'est pas fondamentalement "bien, ainsi que le "mal"

J'ai trouvé la lecture un peu longue, sans doute à cause de ce que j'explique plus haut, m'attendant à un changement de ton. Mais rien ne vient et, en quelque sorte, j'ai trouvé le tout un peu gratuit avec un entretien de clichés déjà surannés. Et s'ils perdurent en quelques endroits du globe (je pense au fait d'avoir un garçon par exemple) peut-être est-il temps de les transcender, justement.

L'allégorie de l'écologie ne m'a pas vraiment plu; le bisounours en la matière n'est plus de mise, ce monde beau, généreux, magnifique, n'a jamais existé. Demandez à Néandertal ce qu'il en pense, je crois qu'il n'a pas eu la vie facile.Pourquoi voudrait-on qu'il existe maintenant ? comme par ...magie ?
J'ai noté une réference aux terroristes, ce qui m'a donné un espoir d'un parallèle qui allait devenir intéressant, qui offrirait une réflexion. Mais malheureusement, nous restons au même plan de l'histoire.

Il y a pas mal de répétitions, certaines voulues sans doute, c'est un peu le propre stylistique du conte, mais d'autres, comme "ouvrir la porte/ finit par s'ouvrir" apporte de la lourdeur.

Finalement, j'ai mal saisi le propos final, où voulait nous emmener l'auteur.

Merci de cette lecture.

   Alcirion   
12/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
On dira peut-être que j'attache trop d'importance à la qualité d"écriture mais là elle emporte tout sur son passage, j'ai été bluffé.

Pour le reste, l'histoire se tient et le projet est intéressant (pas si simple d'écrire des contes "à l'ancienne" à notre époque), quelques traits d'humour qui rattachent l'histoire à notre quotidien (les terroristes).

En bref, j'ai trouvé le texte très agréable à lire et les consignes me semblent respectées.

   GillesP   
14/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
L'analyse de la première phrase, à mon avis, peut rendre compte de l'ensemble du conte, de ses choix, de ses qualités et des défauts que j'y trouve:

- "il était une fois": la formule rituelle inscrit résolument le texte dans le genre du conte de fées. La suite confirmera notre horizon d'attente, puisqu'on trouvera l'ensemble des invariants du conte: le château, le jeune héros - ou plutôt, en l'occurrence, deux fillettes - partant à la découverte du monde, la présence du merveilleux (l'enchanteur, le dragon mou), une suite de péripéties qui apprennent des choses aux héroïnes, une fin heureuse, une leçon à tirer de l'histoire, explicitement évoquée dans la dernière phrase (il faut laisser les enfants grandir et acquérir leur autonomie). Le contrat passé avec le lecteur dès l'expression "il était une fois" est donc rempli.

"dans une contrée dont il était raconté que": la tournure recherchée "dont il était raconté que" rend compte de la volonté de l'auteur de soigner le langage, de refuser à certains moments la simplicité du style (on aurait en effet attendu la tournure plus simple suivante: "dont on disait que"). C'est, je suppose, un choix délibéré, mais je trouve que cela alourdit la narration. Je l'ai remarqué à bien d'autres moments dans le texte, mais, comme je l'ai annoncé, je me contente d'analyser la première phrase car, je le répète, elle me semble une mise en abyme -consciente ou inconsciente - de l'ensemble.

- "que la sauvagerie et la méchanceté s'y disputaient les jours, et que l'abomination et la chagrin s'y disputaient les nuits": je ne reviens pas sur la volonté de trouver des tournures recherchées. Non, ce qui m'intéresse ici, c'est le contenu. Et c'est là que le bât blesse, selon moi. En effet, ce passage ne me semble pas très cohérent. Qu'est-ce que l'auteur veut dire exactement? L'opposition entre le jour et la nuit ne se double pas d'une opposition franche entre sauvagerie et méchanceté d'un côté, abomination et chagrin de l'autre. Par ailleurs, dans l'ensemble du conte, c'est plutôt un monde très positif qui est évoqué. On ne voit guère de sauvagerie, de méchanceté, d'abomination, de chagrin. Au contraire. Selon moi, cette incohérence de départ se retrouve un peu partout dans le conte, qui emprunte différents chemins, qui explore plusieurs pistes, sans qu'on sache au final quel est véritablement le projet d'ensemble. J'ai l'impression - mais je peux me tromper - que le texte a été écrit au fur et à mesure, sans véritable projet d'ensemble bien défini à l'avance. Je me dis que l'auteur s'est attardé sur chaque passage, sans savoir au préalable où l'histoire allait le mener. C'est bien entendu une des multiples façons de concevoir l'écriture. Rien n'oblige un auteur à avoir un plan d'ensemble pré-établi ("faire des plans me glace", écrivait Stendhal). Mais en l'occurrence, en tant que lecteur, j'ai été gêné par cette histoire qui semble déambuler au hasard des rencontres des deux fillettes.

- "il était une fois, donc": la reprise de la formule de départ, agrémentée de la conjonction "donc", semble indiquer que l'auteur va prendre un peu de distance vis-à-vis du genre du conte. Et cela va se vérifier dans certains endroits du texte: "elle n’avait pas donné de garçon, ce qui est pourtant ce que l’on fait de mieux en matière d’enfant", "Et un roi déçu, ce n’est pas quelque chose d’agréable à regarder et encore moins à côtoyer", "mais rien n’y faisait, ses filles grandissaient et elles allaient devoir partir, une à une, affronter les dragons, les satyres, la radioactivité, les terroristes, les maladies, les gens, bref". On est, à certains moments, plutôt dans un pastiche de conte que dans un conte réel. On ne bascule jamais totalement dans la parodie. L'auteur parvient à garder un équilibre entre les quelques touches d'humour et le sérieux propre au genre du conte de fées. C'est plutôt agréable, car le lecteur peut sourire à certains endroits et être touché à d'autres, ce qui n'aurait pas été possible si le texte était totalement parodique. Mais je regrette que ces touches d'humour apparaissent le plus souvent au début, beaucoup plus rarement par la suite, comme si l'auteur avait un peu changé de projet au cours du texte. Et là, on retrouve le problème de cohérence que j'ai évoqué plus haut.


PS: en ce qui concerne le respect des consignes, dans le cadre du concours, il me semble que le contrat est rempli, à une exception près: il n'y a pas vraiment d'analepse, ou alors je suis passé à côté.

Bonne chance pour le concours.
GillesP

   Pepito   
17/9/2018
Si le but de la première phrase était de faire fuir le lecteur, c'était quasiment gagné.
J'me suis dit, on va faire un effort, que diable ! Tout l'monde peut s'prendre les pieds dans l'tapis au démarrage...
Puis je suis arrivé aux "filles qui ne sont pas des garçons"... un trait d'humour je suppose ?
Et bèèè...

Vous n'y etes pour rien (ou presque), je ne suis pas un grand fan des contes. ^^

Désolé, une autre fois surement.

Pepito

   Lulu   
18/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,

J'aime beaucoup les contes, et que l'histoire fut classée dans le fantastique/merveilleux m'a enchantée avant même la lecture…

Dans l'ensemble, j'ai trouvé le texte un peu long, non du fait de l'histoire, mais de certains passages dont il m'a semblé qu'il présentait quelques lourdeurs. Je pense notamment à certaines énumérations. En fait, je crois que cela tient parfois à la longueur de certaines phrases qui mériteraient d'être raccourcies ; longueur qui peut être, malheureusement, assortie d'une longue énumération…

"C'était une belle langue un peu oubliée avec laquelle on ne pouvait dire que des amabilités, des vérités générales à dire et à entendre" : Je trouve que c'est là redondant avec la phrase précédente et l'on trouve deux fois le verbe "dire".

J'ai aussi trouvé ce passage très lourd avec la répétition du pronom "qui" : "des mets qui ne pesaient rien, et qui ne prenait pas de place dans leur sac mais qui étaient délicieux et qui les nourrissaient". Le passage est long et lourd à la fois à mes yeux. Je n'ai pas saisi du tout le trait d'humour qu'on a recherché si c'était là un clin d'œil.

Je n'ai pas non plus aimé, dans le système global de la narration, cette présence du narrateur, bien que nous soyons dans un conte. Je n'ai pas aimé, par exemple, cette interpellation du lecteur ici : "ce que cela faisait d'être protégée par quelqu'un qui vous aime". Le "vous" me semble être de trop.

De la même manière, j'ai été étonnée, du fait de ce détail : "elles se trouvèrent toutes les deux devant la lourde porte d'entrée qui faisait, bien sûr, aussi la sortie"... C'est du détail qui à mon sens n'apporte rien à l'intrigue, ni même au ton de la narration. J'aurais préféré juste "elles se trouvèrent toutes les deux devant la lourde porte d'entrée"... Ainsi, ai-je eu, parfois, le sentiment qu'on pouvait élaguer un peu sans nuire au développement de l'histoire.

Comme d'autres, j'ai relevé aussi le mot "bobards" exprimés deux fois, et qui tranche avec le reste du lexique. Dans le même ordre d'idées, l'expression "à dormir debout" m'a semblé aussi familière par rapport au reste.

J'ai été étonnée par cette phrase : "Le roi n'était pas vraiment méchant et il aimait sincèrement ses cinq filles". En fait, par rapport à tout ce qui précède, j'ai l'impression que vous présentez le roi sous un jour différent, brusquement nouveau. J'ai trouvé cette phrase, de fait, incohérente avec tout ce qui pouvait précéder, y compris avec la suite… Il ne les aimait pas puisqu'il ne voulait pas les voir grandir...

Cependant, et au-delà de ces points négatifs, j'ai aimé ce conte qui compte de belles surprises du fait d'une imagination séduisante.

L'expression "presque-reine" m'a semblé sympathique, drôle et bien vue.

J'ai aimé certaines images, notamment dans la découverte du monde merveilleux à la sortie du château… et cette phrase qui a le mérite d'être claire et courte : "Le soleil brillait comme pour surligner le matin et la joie".

Enfin, je crois que l'intrigue est tout à fait intéressante. Je n'ai pu m'empêcher de penser au conte philosophique de Voltaire sur ce que vit Candide quand il est au château…, et sur ce qu'il découvre du monde quand il en sort. Mais j'ai oublié cela au fil des mots, tant l'intrigue de "Anele et Lohec" prend des aspects fantastiques, comme ce roi qui devient un ensemble nuageux, puis genre de dragon…

Pour un texte qui compte plus de 29000 caractères, je trouve que c'est relativement bien construit. Seuls quelques passages sont perfectibles, je pense.

Mes encouragements.

   vb   
21/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,

Ce qui m'a le mieux plu dans ce conte, c'est le style, l'humour, le vocabulaire, cette manière qu'à l'auteur de faire des pirouettes entre les termes modernes et ceux un peu écullés des contes de fée. Ce faisant, il leur donne un nouveau sens et évite les clichés propres au genre. J'ai trouvé que ce récit était d'un style proche de celui de Cornelia Funke (Barberousse et sa bande d'affreux, le Mystérieux chevalier sans nom, votre dragon mou ressemble par ailleur assez au monstre marin de Barberousse et l'île au trésor) où des thématiques modernes empreintes de féminisme procurent un nouvel intérêt au genre.

J'ai eu l'impression que l'auteur a éprouvé un grand plaisir à jouer sur les mots et que le texte s'écoulait comme d'une source sur un rythme léger. J'ai adoré les nombreuses trouvailles très inventives qui émaillent cette nouvelles (le dragon-mou, les poches du roi, la reine recrquevillée sur elle-même,...)

Je citerai quelques formules que j'ai beaucoup appréciées:
pour leur humour:
-"en grinçant gentiment"
pour leur poésie:
-"à peine ridée par le vent"
-"l’indigo abyssal de l’eau"
-"festonnée de fines dorures"
-"C’était une belle langue enchantée..."
-"accompagné par des dauphins de Chine et des baleines à bosses."

J'ai cependant eu le sentiment qu'au fur et à mesure que la nouvelle avancait, ce brio et cette créativité s'épuisait peu à peu et que l'ensemble du récit n'était pas vraiment rond.

En particulier les énumérations d'animaux ("grands pingouins...") m'ont lassé. J'ai trouvé le voyage de nos deux héroine d'île en île (à la manière de Gulliver) assez lassant et ennuyeux. Tout est trop beau et trop gentil.

Je pense que j'ai commencé à éprouver la sensation que le récit tournait à vide à partir du moment où le roi se transforme en nuage. Cette trouvaille de plus m'a beaucoup plu en soi; mais l'intrigue de l'histoire, qui pour moi était de savoir comment Anele et Lohec vont parvenir à rendre leur papa gentil ou libérer leurs soeurs et mère, s'évaporait en fumée. L'intrigue se transforme alors en la découverte de ce mal affreux dont parle l'enchanteur. Je trouve que ce changement de sens à l'aventure n'est pas très heureux.

Vous revisitez le mythe de la boîte de Pandorre; mais, au lieu que les calamités se répandent sur le pays, elles le rendent en fait encore mieux qu'il ne l'était avant. Les filles enfermées dans les oubliettes et la fausse-reine se libèrent par elles-mêmes sans que nos héroines ne les y aident. Le château qui était au départ un château-île dont on ne peut partir qu'en bateau se rattache finalemant au continent.

J'ai donc ressenti la fin de votre conte comme relativement bâclée. Et ce en particulier, la morale de l'histoire, qui à mon avis ne correspond pas vraiment à l'aventure que vienne de vivre nos héroines, m'a semblé un peu trop guimauve. Un peu de l'ironie dont vous aviez si bien fait usage au début m'aurait fait ici le plus grand bien.

Dans l'ensemble j'ai donc beaucoup aimé le style de cette nouvelle, et ce surtout à son début, mais ai éprouvé un ennui croissant au fur et à mesure que sa fin approchait. Dommage.


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