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Horreur/Épouvante
Cox : Thomas
 Publié le 27/02/17  -  13 commentaires  -  42225 caractères  -  108 lectures    Autres textes du même auteur

L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.


Thomas


J'aimerais dire à celui qui découvrira ces lignes que l'histoire que je vais raconter est au-delà de ce qu'un homme équilibré peut admettre. Que je la relate moi-même sans croire vraiment à la réalité de ses péripéties. Mais je pense qu'après la lecture de ce témoignage, il comprendra facilement que le temps du doute est pour moi révolu. J'espère que les sinistres vérités qu'il y trouvera lui permettront de percer les mystères qui avaient commencé à enfler tout autour de moi au cours de ces derniers mois.


C'est sur un gros bout de mon passé, rugueux, collant, poussiéreux que les germes de l'atroce ont commencé à pulluler. Ce soir-là – un soir froid et sec de septembre – je ne sais plus comment nous en étions arrivés à ouvrir le lourd classeur où Anne range soigneusement les innombrables photos que la vie laisse dans son sillage. Sans doute Matthieu et son frère s'étaient-ils encore disputés pour savoir qui avait gagné l'un de leurs éternels duels d'escrime cette fois-là. Sans doute Anne avait-elle décidé de les départager, preuve à l'appui, dans l'espoir de les voir rejoindre leurs lits plus tôt.

Toujours est-il que nous étions absorbés encore une fois par le fil bien connu de ces pages de plastique épais, que les enfants tournaient avec une déférence et une lenteur religieuses. Nous revîmes ces mêmes images dans lesquelles nous nous plongions si souvent, riant aux mêmes commentaires que nous répétions invariablement à cette occasion (et que nous feignions d'oublier, sans doute, pour pouvoir encore s'en amuser la fois d'après) ? Nous eûmes bientôt épuisé le lourd volume qui lâcha son soupir de plastique et de nostalgie en se refermant.

Je le rangeai tandis que les enfants se faisaient refouler vers leurs chambres par leur mère épuisée. Forçant sur le classeur pour le faire rentrer dans l'étagère trop étroite, j'y arrivai finalement par à-coups. Dans la bataille, une photo était tombée sur le carrelage en damier, délogée par mes secousses. Je me baissai pour la ramasser sans y prêter grande attention, mais je sentis au toucher que ce n'était pas une des photos récemment tirées par Anne.

Elle était effectivement bien plus ancienne. Mal conservée, elle avait été cornée en deux endroits, et commençait à perdre sa couleur au profit du jaune sépia des mémoires pourrissantes. Mais ces observations ne me vinrent que plus tard ; sur le moment, mon attention était exclusivement portée sur le sujet de ce portrait ; Thomas.

Thomas, neuf ans, perché sur une branche de l'unique arbre qui trônait dans le jardin de la petite maison des Cévennes où j'habitais tout gosse. Thomas, mon ami le plus fidèle depuis la maternelle. Thomas que j'entendais encore crier à travers ma fenêtre (comme c'était son habitude, chaque dimanche matin) « réveille-toi gros sac, c'est l'heure d'aller jouer ! ». Thomas, l'imbécile qui avait cru judicieux de se tuer en courant trop près de je ne sais plus quelle falaise.

Thomas. Qui me fixait à présent de son regard tout à la fois profond et incroyablement vif. Des yeux magnifiques ; joueurs, pétillants, dont on avait peine à croire qu'ils pouvaient mourir un jour.

Je mis un moment à encaisser cette découverte, pour une raison que je compris avec un étonnement honteux : je n'avais tout simplement plus pensé à lui depuis des années. Comment était-il possible que j'aie sorti de mon esprit cet ami si proche, dont la mort m'avait fait cauchemarder des années durant ? Hébété par ce rappel soudain, j'eus l'impression de perdre une nouvelle fois mon camarade de jeu. Une tristesse que n'atténuait plus la ouate du temps passé s'abattit sur moi. Je crus bien que j'allais pleurer, ma photo à la main, comme dans ces films où les gens réagissent comme il faut. Mais le sincère chagrin qui m'avait saisi dut se rappeler à temps sa date de péremption, et je n'eus pas de mal à réprimer un sanglot. Décidément, j'ai des sentiments peu hollywoodiens. Pour me consoler, malgré tout, je crus presque entendre la voix de Thomas qui me demandait de jouer.

« Une petite hallucination vaut bien une larme, à tout prendre », murmurai-je, en bravade.

Je m'en allai rejoindre ma femme qui ne m'avait pas attendu pour trouver le sommeil. Je fus moins chanceux et ne réussis pas à m'endormir avant une heure avancée, cette nuit-là.


*


Le lendemain, un dimanche matin étirait paresseusement ses rayons au travers des rideaux de la chambre. La forte impression que m'avait faite la photo la veille semblait s'être dissipée sous les lueurs de l'aube, comme beaucoup de ces émotions trop floues et trop obscures pour résister à la lumière du jour. J'hésitai un instant, pour décider si je devrais me lever ou profiter encore un peu de cette grasse matinée. Alors que mon dilemme commençait à se dissoudre dans les draps chauds du lit, il fallut évidemment que l'on tambourine à la porte. C'était Christophe qui braillait qu'il fallait y aller, vite, vite, etc.

Putain d'escrime. C'était à moi de les conduire.


– Laisse-moi me préparer, mon grand, et j'arrive !


Le temps d'une douche et d'un café et j'engouffrais mes deux sabreurs surexcités dans le vieux break familial aux cris de « on va être en retard, papa ! ». On ne le fut que de cinq minutes, et je les regardai rejoindre les vestiaires en courant et en se promettant mutuellement une victoire écrasante sur l'autre. Comme toujours.


– T'es à la bourre, père indigne.


Ça, c'était le gros Stéphane. Condamné, comme moi, à l'accompagnement hebdomadaire d'une petite duelliste, il discutait un peu avec tous les autres parents pour faire passer le temps, lui qui habitait trop loin pour rentrer en attendant la fin de la séance. On avait fini par lier connaissance, et notre rendez-vous du dimanche matin était devenu une habitude qui ne souffrait pas le manque de ponctualité. Mais le ventre à bière rebondi qui déformait la hideuse chemise jaune de mon ami trahissait le point faible de la bête.


– Arrête de râler, je te paye le coup au St George. T'es moins grognon quand t'es hydraté.


Il ne fallut pas longtemps avant que son sourire ravi engloutisse une pinte de Grimbergen bien fraîche. Les baffles au fond du bar fredonnaient doucement un air de jazz mou et sans saveur dont chaque note semblait coller au bois de la vieille table douteuse où nous étions assis. On était presque seuls dans ce petit troquet, vu l'heure, entourés seulement de deux piliers de comptoir. Eux non plus ne semblaient jamais manquer leur rendez-vous du matin. On se retrouva à parler comme d'habitude de nos femmes, de nos boulots (j'avais un article à la bourre qui me titillait d'un sentiment de culpabilité tout au long de la conversation), de tout et rien.

Il me racontait comment son garagiste l'escroquait sans scrupule, tout ça parce que sa grosse Mercedes trahissait le bourgeois qui avait les moyens, quand je glissai ma main dans ma poche pour en sortir les médicaments que j'avais oublié d'avaler le matin. Je sentis avec surprise un papier photo sous mes doigts. Un rapide coup d'œil me révéla le regard radieux, vibrant de Thomas. J'avais dû la glisser machinalement dans ma poche avant d'aller me coucher.

Stéphane m'interrogea sur ce que je regardais, mais je changeai le sujet en avalant mes deux cachets de Lyxamol, peu enclin à reparler de ça. Il reçut le message, et en revint à son garagiste. Mais c'est à ce moment-là que je l'entendis distinctement pour la première fois. Juste après avoir pris mes cachets ; peut-être n'y étaient-ils pas étrangers… Très clairement, comme s'il était à mon côté, la voix de Thomas s'éleva.

Je me retournai violemment, comme un gosse se redresse dans son lit, et allume la lumière pour confronter ses terreurs nocturnes à la réalité. Rien. Pas d'enfant aux yeux pétillants. Rien que les habitués du café.

Stéphane me lança un regard franchement inquiet. Il me demanda quelque chose que j'entendis sans y prêter attention. J'étais concentré ailleurs. Parce que je vous jure qu'il parlait. Je vous le jure, c'était la voix rieuse de Thomas qui me demandait : tu t'amuses bien avec ton ami ? Aussi bien qu'avec moi ? Je portai mes mains à mes oreilles, mais j'entendais toujours : il a l'air moins marrant, pourtant. Allez, viens gros sac, joue avec moi plutôt. Lui, je l'aime pas.

J'engloutis la moitié de pinte restante dans ce qui me sembla être une seule gorgée. Et ça s'arrêta. Comme ça, d'un coup. Les deux yeux méfiants de Stéphane en face de moi semblaient prêts à me traîner à l'hôpital le plus proche, à eux deux. Je crois que j'avais crié. Je le rassurai comme je pus en prétextant une violente migraine, comme cela m'arrivait parfois.


– Mouais, répondit-il, peu convaincu. Écoute, je passe aux toilettes, j'achève cette bière en passant et on finira d'attendre les petits dans la salle. L'alcool te réussit pas, mon vieux. Et ça c'est foutrement triste.


La suite me sembla assez confuse, j'étais comme étourdi. Je me souviens avoir suivi le gros Stéphane jusqu'au gymnase. Le froid soufflait de petits nuages blancs hors de ses narines, qui rythmaient sa démarche. Nous avons assisté aux duels des enfants qu'il commentait vaguement d'avis aussi peu passionnés que passionnants. Je ne l'écoutais pas vraiment, évidemment.

La déferlante de questions qui avait envahi mon esprit me laissait assez imperméable au monde extérieur. D'où était venue cette voix ? Ce n'était pas un vague son, interprété comme une parole par un esprit illuminé. C'étaient des mots, une phrase articulée dont chaque syllabe sonnait, indéniable. Un son si peu abscons, si peu décharné que je pouvais voir des lèvres de chair et de sang qui bougeaient pour les produire, et que j'avais été surpris de ne pas les trouver en me retournant dans ce café.

Ces interrogations me bousculèrent encore toute la journée. Je me demandais, en ramenant les enfants, si mes médicaments pouvaient avoir ces effets secondaires. Ces calmants étaient assez puissants, je le savais, mais n'avaient jusqu'ici posé aucun problème de ce genre. Je m'interrogeais, en préparant le repas, sur la façon dont cette photo avait pu se trouver dans ce classeur. Nous venions de le compulser en détail, et si elle y avait été glissée, comment aurions-nous pu la rater ? Je m'inquiétais, en finissant mon article sur les conditions de travail des ouvriers de l'usine pharmaceutique du coin, de savoir pourquoi c'étaient ces paroles troublantes que j'avais entendues – ou cru entendre. Et ce jusqu'à mon coucher, où je me demandais si je ne devrais pas en parler. Demander de l'aide.

Je résolus d'attendre de voir si la chose devait se reproduire avant de prendre une quelconque décision. Toutes mes questions tentaient furieusement de rationaliser la chose, et y étaient assez bien parvenues. J'étais convaincu que du repos me libérerait de cette impression que l'alcool, la fatigue et les médicaments avaient sans doute induite. Je m'endormis assez facilement d'un sommeil réparateur.


*


Le lendemain confirma obligeamment mes espoirs. C'était un lundi étrangement peu morose ; la sonnerie du réveil ne parvint même pas à m'agacer. Me redressant, appuyé sur mes coudes, je respirai longuement et un sourire me vint. Sans raison, un sourire de bien-être. Mes angoisses de la veille étaient résolument noyées dans les brumes du doute raisonnable, et il y avait une odeur de chocolat chaud.

Je me levai, me dirigeai vers la cuisine, premier objectif des pionniers de l'aube. Les enfants encore endormis, je n'y trouvai qu'Anne. Connaissant son humeur au saut du lit, j'évitai de me lancer inconsidérément dans une discussion, et me contentai d'un salut accompagné d'un baiser léger. Mais je ne pus m'empêcher de la regarder un moment. Dieu que cette femme était belle. Elle frottait frileusement ses pieds nus l'un contre l'autre. Ses doigts tapotaient distraitement un de ces rythmes instinctifs qui vous viennent inconsciemment au bout des ongles. Et dans l'air saturé d'odeurs de petit déjeuner, ses cheveux s'étendaient anarchiquement dans la liberté du réveil, et…


Que le lecteur m'excuse si je me disperse. Relisant ce dernier passage, je me rends compte qu'il est inspiré par des images que j'ai envie de rappeler à mon esprit, et non par celles que vous devez apprendre. Il faut comprendre qu'à l'heure où j'écris ces lignes, mon esprit peine à garder une direction fixe, et se laisse vite tenter par les chemins plus doux. Que le lecteur m'excuse. C'est du jeudi suivant que je veux parler à présent.


Or ce jeudi, ça gueulait sévèrement à la rédaction du Midi Libre. L'édition du lendemain n'avançait pas. On avait encore moins à raconter que les jours précédents, ce qui n'est pas peu dire. Le vieux Dubus, rédacteur en chef, vociférait. On en était tous plus ou moins venu à supposer qu'il devait être payé pour ça, puisque le reste des contributions de l'individu restait invisible. Il était un peu comme ces tambours et ces fouets qui se démenaient pour faire ramer les galériens.

En l'occurrence, les galériens ramaient ferme et la côte était loin d'être en vue. Ayant pour ma part apporté ma contribution avec un sérieux irréprochable (un tout bel article sur ce nouveau hangar à matières douteuses qui effrayait tant le voisinage), je m'autorisais à m'éloigner un peu de la mêlée. Je jetai un œil aux maigres nouvelles que l'on avait pu glaner. Les coupures, brouillons de potentielles publications, étaient étalées sur la fameuse « table des élus », où le vieux déposait les articles pouvant mériter de voir le jour. La une pressentie titrait « L'hiver sera rude pour nos agriculteurs ». L'hiver. Pas étonnant que Dubus soit à cran. Un filet de sueur lui coulait sur la tempe gauche, et sa chemise déboutonnée laissait apparaître un torse maigre, poilu et haletant.

Je me replongeai dans les articles du jour. Après quelques titres sur le rugby et les commerces de proximité mis en péril par les grandes firmes qui sentaient fort le réchauffé, mon attention fut instantanément et exclusivement absorbée par une nouvelle isolée.

J'aurai ici beaucoup de mal à relater précisément les émotions que je ressentis. Je suppose que la surprise, et peut-être le chagrin, durent précéder l'horreur et la panique. Mais ces deux dernières m'ont saisi avec tant de force que je suis incapable de me souvenir d'autres impressions. Le titre non plus ne me revient pas avec précision. Quelque chose comme « mort mystérieuse d'un hôtelier ». Je me souviens mieux de la photo qui l'accompagnait ; la tronche impayable du gros Stéphane, tout sourire, avec un air bien plus chaleureux que ce que je connaissais de lui. Là, je pense que je n'en étais qu'au stade de l'étonnement. Sûrement l'angoisse ne vint qu'après que j'ai lu l'heure du décès ; le 17 septembre à 14 h 22. C'était à peine quelques heures après que je l'avais quitté, dimanche dernier. Sans doute le papier n'était-il pas paru plus tôt parce que Dubus avait trouvé des choses plus intéressantes à raconter.

Le « prospère directeur du réseau d'hôtels à tarif réduit » était mort sans raison apparente. Le cœur probablement, l'enquête suivait son cours…

L'angoisse qui m'empêcha de réfléchir avec lucidité n'était, je le pense aujourd'hui, pas une réaction naturelle. C'est vrai, le gros Stéphane était mort. C'est vrai, j'étais probablement l'un des derniers à l'avoir vu en vie. C'est vrai, il y avait eu cette… voix. Mais un esprit comme le mien, élevé dans l'amour du cartésianisme et le mépris de la superstition, aurait dû réussir à raisonner, à conjurer les idées de pure horreur qui croissaient lentement dans mon crâne.

Mais il y avait cette voix. Cette voix d'enfant, chantante, avec ce qu'il faut de morgue et de défi dans sa mélodie. Je repensais à cette phrase : tu t'amuses bien avec ton ami ? Elle n'avait rien d'une question innocente ; sifflée sur un ton d'ironie légère, elle transpirait la jalousie. L'amertume. Non, en fait il y avait trop de cette insouciance, de cette légère insolence enfantine pour rendre la remarque amère. Comme s'il était convaincu que la réponse à sa question était « non ». Ou peut-être « plus pour très longtemps »… Je l'aime pas, lui.

J'avalai deux cachets.

Évidemment, c'était ridicule. J'avais passé l'âge de croire aux histoires de fantômes. Je jetai à nouveau un œil au titre. Mort mystérieuse. Bonjour la précision. Mais je me pris à penser que c'était sûrement comme ça qu'un fantôme tuerait un type. Mystérieusement.

J'avais beau essayer de dédramatiser la chose, il était impossible de dénier cette angoisse sans objet que je sentais sourdre en moi. Elle était d'une nature troublante, et ne se nourrissait pas que de la coïncidence sordide des dates. Quelque chose en moi hurlait : panique !, criait au danger. Le malaise que j'éprouvais devant cette sinistre conjonction le cédait devant une angoisse, un instinct de conservation étrangement personnel. Sans que je sache pourquoi, mon esprit répétait en boucle : tout ce bordel, c'est pas bon pour toi. C'est toi qui vas en payer les conséquences, c'est ta bouille qui illustrera la prochaine page de ta feuille de chou !

On me tapa sur l'épaule. C'était Phil, un petit jeune, bosseur et doué avec un appareil photo. J'avais déjà travaillé avec lui quelques fois. Je lus dans son regard une inquiétude qui commençait à devenir désagréablement familière, et que j'avais vue la dernière fois dans les yeux d'un type qui, aujourd'hui, n'était plus de ce monde. Il me dit que j'étais pâle (« comme la mort », il a dit, je crois), et que je n'avais pas l'air bien. Je gratifiai sa prévenance d'un sourire rassurant, en lui assurant que j'étais simplement fatigué d'une journée difficile, et que j'allais rentrer plus tôt.


À mon retour, je me sentais plus agité et troublé encore. Loin d'apaiser mes angoisses, le trajet n'avait fait que les ressasser, de cette manière qu'a le cerveau de tourner inlassablement autour d'une même pensée sans jamais l'entamer sérieusement lorsqu'il est trop occupé pour pouvoir le faire. La voix inquiétante rebondissait dans mon crâne avec un vacarme effrayant, comme une pièce de monnaie oubliée dans une machine à laver lancée à pleine vitesse.

Refermant derrière moi l'épaisse porte de chêne, je pensai en accrochant mon manteau que je n'avais aucune idée de l'endroit où se trouvait la photographie. N'ayant aucun souvenir de l'avoir rangée depuis que je l'avais trouvée dans ma poche, je savais toutefois qu'elle n'y était plus (mais ne pus m'empêcher de le vérifier par acquit de conscience). Je m'apprêtais à pénétrer dans le salon, avec l'intention de rechercher l'image qui m'obnubilait, quand je fus soudain arrêté net.

Un frisson douloureux d'intensité sembla me piquer l'échine de mille dents fines et acérées. Car j'entendis de nouveau la voix enfantine. Intense, stridente, elle me vrillait l'oreille avec une force que renforçait mon état fébrile. Je faillis tomber à genoux, et dus m'agripper au chambranle de la porte pour ne pas chuter. La voix hurlait un mot… « pas… » non, d'autres… « Papa ! Papa ! Je suis désolé papa ! ».

Merde, pensai-je. Oh, merde c'est Christophe ! Ce n'est que mon fils !

Que mon fils qui, d'un débit bien trop rapide, chevrotait des explications que je ne saisissais pas, visiblement au bord des larmes. Je me sentais nauséeux et faible. Je fis de mon mieux pour me redonner une contenance devant mon enfant. Sa mère arriva à petits pas sévères, vêtue de son air le plus agacé.


– Christophe ! Tu t'excuseras après t'être expliqué à ton père !


Anne le força à faire sa confession, et, d'une voix entrecoupée de pleurs, le petit me raconta une histoire de batailles de craies, de lignes à copier et d'heures de retenue. Il en ressortait essentiellement que tout ça c'était de la faute des autres, et qu'il était manifestement trop absorbé par ses problèmes pour avoir prêté attention à ma défaillance. Je m'impressionnai en réussissant à le tancer avec une fougue décente, ce qui n'était sans doute qu'une deuxième couche sur un premier sermon maternel. Après l'avoir condamné à sa chambre, la tête me tournait, et je repris à nouveau l'excuse d'une journée épuisante pour rejoindre notre chambre sans même dîner. Je ne devais pas y trouver la photographie malgré mes recherches (ni dans quelque autre pièce lors de mes fouilles le lendemain). Je m'écroulai sur le lit, sincèrement épuisé, et m'endormis en un instant.


Les jours qui suivirent s'écoulèrent dans un mélange de routine et de préoccupations chimériques. La sensation aiguë de danger – un danger personnel et imminent – qui m'avait assailli s'était calmée, mais il subsistait une espèce d'obsession. Sans être angoissante, elle occupait désagréablement un coin de mon esprit, bien installée, le meublant de pensées avortées, qui se brouillaient avant de se formuler, tant elles touchaient du doigt des angoisses absurdes et insupportables.

Il me revint en mémoire, par bribes, des souvenirs de Thomas. Je me souvins de nos escapades du dimanche matin dans la rivière qui coulait en contrebas de notre maison. Je me souvins de la descente à vélo, trop rapide, où l'on s'écorchait immanquablement les genoux en perdant l'équilibre. De la remontée à pied, dont on se promettait invariablement qu'elle serait la dernière quand le soleil nous claquait sur les épaules comme pour rire de sa bonne plaisanterie. Je me souvins de sa voix enjouée, mais surtout de la grotte des Demoiselles. Il me semble qu'on l'appelait ainsi car la réverbération pailletée des puissantes ampoules installées sur ses parois évoquait une myriade de fées jouant autour des stalagmites.

C'était la grotte où Thomas était mort. Nous avions discrètement faussé compagnie au groupe de touristes auxquels nos parents et nous étions mêlés pour jouer une partie de cache-cache dans ce cadre propice. La cachette était géniale. Une petite corniche menait à une concavité dans la paroi que l'on ne pouvait apercevoir que de l'autre côté de la grotte et que Thomas avait dû malicieusement repérer et retenir à l'aller. Mais la petite corniche était glissante. Trop pour le pied d'un petit garçon pressé par le décompte de son camarade. « Neuf, huit, sept… »

Au final, la cachette était meilleure encore. Les cordistes mirent toute la journée pour retrouver le corps de mon ami au fond du précipice.


Le dimanche qui suivit me donna à voir à quel point je m'étais laissé absorber par la douteuse affaire qui m'animait. Attablé avec toute la famille (Matthieu excepté ; il mangeait chez un ami), un lourd silence mangeait tranquillement son gratin dauphinois un peu roussi. Le tic-tac de l'horloge à trois francs que Matthieu avait gagnée dans une kermesse (celui-là même que l'on n'entendait pas pour peu que deux personnes discutent) me sembla si pesant qu'il suffit à me sortir de la semi-rêverie dans laquelle je me plongeais souvent ces derniers temps. Je voulus demander à Christophe des nouvelles de la pièce de théâtre que sa classe était en train de monter pour le spectacle de fin d'année avec un enthousiasme étonnant. Puis, me souvenant de notre dernier échange, et soucieux d'entretenir l'image d'autorité patriarcale, je lui demandai plutôt des nouvelles de sa punition. Il me répondit d'un vague grognement maussade que je pris pour de l'impertinence adolescente précoce. Cela me surprit profondément de la part de cet enfant doux et réservé qui laissait rarement une saute d'humeur affecter son respect des autres.


– Pardon ? demandai-je en haussant le ton. Je crois que j'ai mal compris, jeune homme.


Christophe leva sur moi un regard où j'aurais juré voir du dédain si je ne connaissais pas mon fils. C'était sans doute plutôt l'intense fatigue de celui qui a des préoccupations autrement plus importantes, et qui n'arrive plus à cacher le peu d'attention qu'il arrive à peine à vous accorder.

Il se leva sans un mot et monta vers sa chambre, laissant là son assiette qu'il n'avait pas touchée. Quand j'ouvris une bouche pleine de gratin et de colère paternelle, Anne posa doucement sa main sur la mienne en signe d'apaisement.


– Laisse-le chéri, me souffla-t-elle, il n'est pas en grande forme en ce moment.

– Mais qu'est-ce qui lui arrive ? Ça ne lui ressemble pas.

– Mais tu sais bien, me dit-elle avant de croiser mon regard qui ne savait pas bien.


Elle reprit :


– La petite Noémie, tu sais, son amoureuse. Eh bien elle a déménagé, il y a deux jours. Son père qui a été muté, je crois… Bien sûr ce n'est qu'une petite amourette, mais tu sais comme Chris est sensible…


Je réalisai alors que ma fascination morbide pour l'affaire Stéphane… non, pour Thomas plutôt, m'avait complètement fermé à mes proches. Je n'avais pas remarqué l'état de mon fils avant aujourd'hui, et je m'en sentis horriblement coupable, égoïste et puéril.


– D'ailleurs si tu crois que je n'ai pas remarqué que toi aussi tu n'étais pas au mieux de ta forme… ajouta-t-elle. J'attendais que tu m'en parles toi-même, mais tu sais que je n'aime pas te voir comme ça.


Elle eut une petite pause gênée.


– Je m'inquiète pour toi, chéri.

– Tu ne devrais pas. J'ai eu quelques soucis au boulot. Trois fois rien, mais tu sais comme j'aime me faire plaindre. Tu sais quoi, je vais emmener Chris au lac cette aprèm, histoire de lui montrer à quel point je ne sais pas me servir de la canne à pêche de mon père. Ça nous fera du bien à tous les deux.

– C'est une bonne idée. Mais ne vous avisez pas d'attraper un poisson. Ni toi ni moi ne saurions le vider.


Elle sourit et remit derrière son oreille une mèche imaginaire, comme elle le faisait toujours dans ses moments de douceur. Le baiser qu'elle me donna me fit l'effet d'un exorcisme pour mes angoisses d'enfant.


*


On sentait, plus qu'on entendait, craquer sous les roues le petit chemin caillouteux menant à la rivière, comme de vieux os qu'on étire douloureusement avant de faire de l'exercice. Chris était resté assez silencieux pendant la majeure partie du trajet, quoique j'aie senti sa volonté de tempérer son humeur, comme pour s'excuser de son emportement du midi.

Je vis son visage s'adoucir un peu lorsqu'il posa pied à terre, le lac étendu devant lui. Je pensai que lorsque son frère et lui se passeraient en revue leurs souvenirs d'enfance, beaucoup d'entre eux les ramèneraient ici, où ils ont tous deux passé de nombreux moments agréables. Innocente idée, qui se teinte aujourd'hui d'une ironie sordide.

Dans l'air frais de l'après-midi d'automne, un silence absolu régnait autour de cette étendue trop calme pour oser un clapotis. La période n'était pas celle où les pêcheurs sortaient en masse, et nous étions parfaitement seuls au milieu de ce calme limpide. Toute la surface parfaitement lisse de l'onde reprenait en écho les nuages effilés et grisâtres qui parsemaient le ciel.

Je me rappelai terriblement mal ce que mon père m'avait pourtant enseigné avec une patience exemplaire sur l'art d'empaler des bestioles sur un morceau de métal pour mieux pouvoir suffoquer à mort d'autres bestioles. Mon fils me regarda torturer un de ces foutus lombrics d'un œil malicieux.


– Hé, c'est beaucoup moins facile qu'on ne le croit, dis-je, d'un ton faussement indigné.

– Pff, c'est toi qu'on devrait attacher à l'hameçon. Je suis sûr que le ver de terre, il s'en sortirait beaucoup mieux que toi avec les poissons, ajouta-t-il avec un franc sourire qui me remplit de joie paternelle.


Nous parvînmes finalement à mettre le tout à l'eau. Sans doute très maladroitement, puisque deux heures passèrent sans la moindre touche. Mais je m'en souciais peu puisque le jeune garçon semblait soulagé, et habité de nouveau de son enthousiasme habituel. Nous parlâmes longuement de choses d'une importance très variable – et même de la fameuse Noémie.

Au moment où un poisson imbécile commença à rider la surface de l'eau autour de notre hameçon, je ramenai la ligne, bien décidé à ne pas me retrouver avec une de ces bêtes sur les bras. Nous décidâmes de lever le camp et de retrouver la maison.

C'est en rangeant la boîte à appâts, je crois, que Chris la découvrit.


– Oh, papa, qui c'est, ça ?


Je me sentis blêmir. Fraîchement extirpée du sac où elle ne pouvait pas se trouver, une vieille photographie décolorée me fixait avec jovialité entre les doigts de mon fils.


– Un vieil ami à moi, dis-je sur un ton trop rapide, en empochant l'image. Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu. Je ne sais pas ce que ça fait là. Rentrons, Chris.


Il me lança encore ce même bon Dieu de regard. Ce regard interrogeant mon état mental que je ne cessais de recevoir ces derniers temps. À ce détail près qu'il luisait ce jour-là au fond des yeux de mon propre fils.

Je rejoignis la voiture sans décrocher un mot, avec un sentiment d'écœurement que je n'arrivais pas à cerner. Je tournai le contact et le vrombissement du moteur résonna comme une promesse de retour à la normale. S'il avait été plus fort, aurait-il suffi à couvrir la voix ? Je suis à présent convaincu que non. Je doute que quoi que ce soit ait pu y suffire.

Hé, il a l'air sympa lui, me dit Thomas. C'est ton ami ? Tu t'amuses bien avec lui ?

Je m'appliquai à garder un air naturel. Je respirai profondément.

Viens jouer avec moi, gros sac !

Non ! Non, Thomas, tu es mort bon Dieu !

Le trajet ne fut qu'une longue bousculade de questions et d'angoisses. La voix du petit garçon qui avait été mon ami (Viens jouer) rejaillissait, insistante, au départ de chaque feu rouge (Viens jouer), à l'approche de chaque croisement (Viens jouer).

Viens jouer.

J'arrivai chez nous dans un état de semi-conscience. Je demandai à Christophe d'aller ranger le matériel de pêche. Je restai un moment appuyé contre la voiture, haletant, tandis qu'il s'exécutait de bonne grâce. J'étais tout simplement terrorisé. Mort de peur. Dans un élan d'énergie, et de colère, je courus jusqu'à la cuisine. J'y trouvai le petit chalumeau sur l'étagère la plus haute au-dessus du robinet. Tournant la valve de sécurité, je libérai le chuintement empressé du gaz, précédant la lueur de la flamme.

À mesure que la photo était dévorée par les flammes, je sentais s'éteindre l'horrible voix chantante. Je pris un plaisir presque sadique à voir se gondoler l'objet infâme. Une pustule gluante de cette encre épaisse éclata les yeux de Thomas dans une odeur atroce. Lorsque la chaleur devint insupportable pour mes doigts, je lâchai l'image dans l'évier et la laissai se consumer jusqu'au bout. J'en jetai les restes calcinés par la fenêtre, trouvant insupportable l'idée de laisser cette horreur dans l'enceinte de ma maison. La tête me tournait. J'entendis, venant de l'étage, à travers la porte entrouverte des escaliers, la voix d'Anne qui essayait d'expliquer à Matthieu un problème d'algèbre qu'elle ne maîtrisait visiblement pas beaucoup mieux que lui.

Je fus saisi par l'envie de monter en courant, de la prendre à part et de tout lui dire. De lui expliquer la raison de mon humeur récente, de lui raconter la photographie, de lui raconter Thomas, de lui raconter le gros Stéphane. De lui raconter la voix. Cette horrible voix qui me laissait tétanisé. Mais la simple pensée d'avoir à subir, une fois encore, le regard de pitié inquiète me fit oublier ce projet.

Résolu à abandonner l'aide que pouvaient m'apporter mes proches, il me restait, pour aider la soirée à mourir, un soutien de choix. Je me dirigeai vers le placard du fond de la cuisine où l'on entreposait nos quelques restes d'alcool. Plus rien qu'une bouteille de vin hors de prix. On ne peut plus compter sur personne. Je me dirigeai un peu hagard vers la sortie, pour aller me soûler dans le premier bar du coin.

Je garde très peu de souvenirs de la suite des événements. Peut-être à cause des quantités massives d'alcool que j'avais ingérées, peut-être tout autre chose, je ne sais pas, bon Dieu. Le scotch que j'engloutissais ne suffisait pas à me soûler, ni mes cachets à me soulager. Ils semblaient au contraire ouvrir plus largement des facettes de mon esprit que je refoulais ordinairement. Je pensai à Thomas, et à cette voix qui semblait prolonger le long hurlement qui avait retenti alors qu'il chutait dans l'abîme. Je formulai en moi – et peut-être d'ailleurs dans un marmonnement d'ivrogne – l'idée qui n'était restée jusqu'ici qu'un cauchemar flou : Thomas avait tué Stéphane. Il avait peut-être étranglé son cœur dans ses mains fantomatiques. Pourquoi est-ce qu'il revenait ? Pourquoi maintenant ? D'où sortait cette saloperie de photographie ?

Une nouvelle bouffée de peur profonde m'envahit. De cette peur égoïste, qui martelait cette certitude ; c'était moi qui étais en danger. Toute cette horreur était là pour m'attraper à la gorge. Elle m'était destinée. Elle me visait. Une terreur sourde et sans fondement me tordait le ventre.

Ce fut pourtant un éclair de panique plus rationnelle qui me fit m'étrangler sur ma gorgée de scotch. Nom de Dieu, comment avais-je pu être aussi aveugle ? Comment avais-je pu rester centré sur moi, de quel droit craignais-je pour ma vie ? Stéphane était mort après que Thomas l'avait vu.

Thomas avait vu mon fils.

Le patron hurla lorsque je me dressai d'un coup pour m'enfuir à toute vitesse de son établissement. Il lui aurait pourtant fallu des jambes d'athlète olympique pour me rattraper. Le trajet fut court – je n'avais pas eu à franchir plus de deux rues pour trouver de quoi me soûler – et il commença sous la longue litanie de « pourvu que je me trompe, pourvu que je me trompe, pourvu… ».

Pourtant, à mi-chemin déjà, le long filet de fumée épaisse indiqua à mon intuition que cet espoir était illusoire.

Tout se troubla. Le pavé sous mes pieds sembla défiler de lui-même, sans que j'aie à y penser. Pendant longtemps, si longtemps. Un pompier me ceintura lorsque le sol qui défilait ressembla à celui de mon allée. Je l'entendis hurler :


– Vous êtes fou ! Vous ne pouvez pas entrer, c'est dangereux !


Le brasier qui finissait de faire craquer ses flammes me réchauffa la peau. Sensation douce par ce froid. Le brasier qui finissait de faire craquer ma maison. Je hurlai que je voulais voir mes enfants, que je voulais voir ma femme.


Excusez-moi à nouveau, vous qui me lisez, si je ne puis raconter l'événement dans le détail. Ce n'est pas que la mémoire me fasse défaut, loin de là. Je me souviens de tout. Les paroles précises qui furent prononcées pour m'annoncer que l'on avait retrouvé deux corps suffoqués à l'étage supérieur. Chacune des émotions qui m'ont traversé en voyant passer le brancard qui emmenait le corps de ma femme recouvert à la hâte d'une bâche que le vent hérissait. Le temps qu'il me fallut pour comprendre que c'était Matthieu qu'on avait retrouvé, serré dans ses bras. Je me souviens de tout. Mais conjurer ces souvenirs douloureux et récents encore est au-dessus de mes forces pour l'heure, et donc probablement à jamais.


Ce fut mon obsession, je crois, qui me permit de ne pas me décomposer en cet instant. À Hollywood, le père de famille dévasté se serait effondré en larmes, hagard. Mais j'ai déjà déploré le manque de sens théâtral de mes réactions. Le désespoir céda devant une angoisse d'une rationalité maniaque. Ce n'était pas normal. C'était Chris qui aurait dû mourir. C'était Chris qui était visé. C'était Chris qui était en danger. Je devais trouver Chris. Tout simplement.

Et je savais où le trouver. C'était un gosse sensible (trop, me disait-on souvent. Je n'étais pas d'accord) qui recherchait la solitude et l'isolement quand il faisait face à une situation trop dure. Il y avait cette vieille cabane abandonnée, en bordure de la falaise, à dix minutes à pied de chez nous. C'est déjà là qu'il s'était rendu lorsque l'on avait dû euthanasier notre chiot malade. Là encore, lorsqu'on avait appris le cancer de sa grand-mère. C'est là-bas qu'il était.

Je repris une course désespérée sous les yeux médusés du pompier qui tentait encore de me sortir de mon état de choc. Je manquai de me faire renverser plusieurs fois, courant sans ralentir sur la route pentue et sinueuse qui devait me mener à mon fils. Je trouvai vite le petit chemin entre les broussailles qui menait à la petite cabane. Ni les branches souples qui me fouettaient les bras et le visage ni les ronces aiguës qui me mordaient les pieds ne ralentirent ma course. Je perdis l'équilibre sur un caillou roulant et m'effondrai. Je voyais à présent la cabane.

J'eus l'impression qu'un bond me suffit à la rejoindre. Je m'empressai de scruter sa pénombre par le carreau ébréché qui jouxtait la porte. La pièce était suffisamment étroite pour que je puisse voir qu'elle était vide sans doute possible. Un éclair de panique impuissante me traversa. Je m'étais trompé. Je n'avais aucune idée d'où se trouvait mon fils. L'horreur de la situation manqua de me rattraper, de me submerger comme elle aurait dû le faire quelques instants plus tôt. La tête vide je titubai, les doigts frôlant les planches de bois de la maisonnette, comme pour garder ce contact au moins avec la réalité. J'eus l'impression de dériver le long de cette stupide boîte en bois, de perdre pied.

Mais une vision me ramena à moi, comme un drogué parti trop loin est soudain rappelé par le hurlement de l'aiguille d'adrénaline qui lui plonge dans la poitrine. À quelques pas de la cabane, assis à contempler le panorama qu'offrait notre hauteur, Christophe sanglotait. Un soupir de soulagement me remonta du ventre avec une telle force que j'eus l'impression que l'on avait appuyé dessus à la manière d'un soufflet. Christophe se retourna à ce son. Ses yeux ronds, noyés de larmes, me fixèrent. Je lui adressai un sourire mort, sans joie en m'avançant vers lui.

Sa réaction me frappa. Mais je crois que j'avais déjà commencé à comprendre. Je vis ses yeux s'écarquiller, ses sanglots se figer en un hoquet d'horreur. Il recula, lentement, sans me quitter des yeux, ouvrant une bouche muette. Une atroce terreur s'emparait de lui alors qu'il me dévisageait.

Il reculait ! Dos au précipice, il reculait ! Je me jetai sur lui pour le rattraper. Je vous jure que je sautai pour le rattraper, je le jure. C'était ma seule intention.

Je vois encore sa face terrifiée, son sursaut de panique en me voyant venir à lui. Et il tomba.

Non ! Non. Il ne tomba pas, non. Je le poussai. De mes deux mains à plat sur sa poitrine, je le poussai violemment.

Et c'est le cri de Thomas que j'entendis lorsqu'il plongea au fond du ravin. Le cri de Thomas. Long. Infini. Le cri infini de Thomas.


J'écris ces dernières lignes depuis la grotte. La grotte des Demoiselles, je crois. Je n'en jurerais pas ; je ne suis pas passé devant le panneau de l'entrée principale. Je me suis engouffré par une ouverture naturelle qui troue le toit de la caverne. J'ai dû découper à coups de canif méticuleux le filet qui en condamnait l'accès. Je crois que je me suis cassé la cheville en sautant à l'intérieur. J'écris sur une espèce de table naturelle façonnée par les ans qui fait face au gouffre qui a jadis englouti Thomas.

J'ai recouvré la compréhension des événements au moment où je tuais mon fils. Mon esprit a alors daigné lever le voile complaisant qui me maintenait entier. Des éclairs de mémoire me sont revenus.

J'ai commencé par me rappeler ce bar miteux, et le gros Stéphane parti aux toilettes. Je me suis vu glisser un nombre effrayant de cachets dans ce verre de bière abandonné.

Puis je me suis rappelé autre chose, plus tard. Je me suis vu condamner la porte de l'escalier, qui séparait l'étage du reste de ma maison, à l'aide d'une lourde commode. Je me suis souvenu de ce liquide que je répandais à mes pieds, et de l'odeur d'essence agressive, et de l'allumette que je jetai derrière moi.

Enfin je me suis souvenu, avant tout le reste, d'une après-midi dans la grotte des Demoiselles, où tout cela avait réellement commencé. Souvenu de Thomas qui s'aventurait sur une corniche glissante. J'avais triché pour voir où il allait, mes yeux l'épiant entre mes doigts. Haha ! J'avais triché, honte sur moi !

Quand je m'approchai de lui, comme je me suis approché de Christophe aujourd'hui même, c'était pour le ramener à moi, de peur qu'il ne tombe. Je te le jure, toi qui me lis, je te promets que je venais le secourir. Pourtant ce n'était pas un accident. Je ne sais pas ce qui m'a fait changer d'avis, alors que j'empoignais son T-shirt pour le tirer à l'abri. Qui pourrait le dire ? Je n'étais qu'un gosse. C'est une idée qui m'est passée par la tête. Une lubie, un caprice d'enfant, tu comprends ? Quel juge me poursuivrait aujourd'hui encore pour cela, quel jury me condamnerait ?

Je l'ai poussé sans savoir vraiment pourquoi. Je ne le sais toujours pas. Incroyable, les ressources de l'esprit. C'est lui qui m'a condamné en poussant cette simple envie jusqu'au bout de mes doigts. Lui aussi qui m'a sauvé en refoulant ce souvenir. Lorsque j'allai chercher de l'aide en hurlant quelques secondes plus tard, je crois que j'étais déjà convaincu de n'avoir rien à voir avec la mort de mon ami. Tu imagines, toi, vivre avec ça dans la tête ? Moi non. Alors j'ai vécu sans, tout simplement.

Mais le repentir est illusoire, et le pardon n'existe pas, hein ? Il a suffi d'un rappel pour que son souvenir revienne me hanter. Je comprends à présent cette peur pour ma propre vie que je ressentais. Ce n'était pas Stéphane, ni ma famille que ma conscience torturée me poussait à attaquer. Ce n'était que moi. C'était ma faute, le meurtre d'Abel, qui me poursuivait. Punition, autodestruction, simple folie, je ne sais plus. Je ne veux plus y réfléchir. Maintenant que je n'ai plus à me cacher à moi-même, ce que j'ai à faire est d'une clarté sans tache.


ADDENDUM : Le point précédent était destiné à être final. Mais en me penchant au-dessus de la fosse qui devait être mon tombeau, j'ai entendu de nouveau la voix. Allez viens gros sac, on va jouer ensemble. Viens.

Je ne suis plus certain de ce que je dois croire. De ce que je dois faire.

Au fond de l'abîme, le lointain scintillement qui me parvenait n'était pas celui de fées luisantes. C'était celui d'une paire d'yeux vifs et joueurs. C'était un regard magnifique ; captivant et incroyablement vivant. Les yeux de Thomas étaient dans le gouffre et regardaient mon âme.

Les yeux de Thomas…


 
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   socque   
29/1/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai vraiment aimé l'histoire, surtout la fin quand les choses s'accélèrent, mais en suis "sortie" plusieurs fois au cours de ma lecture à cause de diverses phrases qui m'ont paru maladroites, notamment celles qui introduisaient une distanciation malvenue (à mon avis) dans un récit que j'attendais haletant. Exemples :
Décidément, j'ai des sentiments peu hollywoodiens.
Les deux yeux méfiants de Stéphane en face de moi semblaient prêts à me traîner à l'hôpital le plus proche, à eux deux. (peu clair pour moi)
Que le lecteur m'excuse (...) Que le lecteur m'excuse.
Attablé avec toute la famille (Matthieu excepté; il mangeait chez un ami), un lourd silence mangeait tranquillement son gratin dauphinois (peu clair pour moi)
une bouche pleine de gratin et de colère paternelle
A Hollywood, le père de famille dévasté se serait effondré en larmes, hagard. Mais j'ai déjà déploré le manque de sens théâtral de mes réactions. (là, ça devient lourd pour moi, ces "piqûres de rappel" de recul ; encore Hollywood...)

En revanche, j'ai particulièrement aimé certains moments :
un vacarme effrayant, comme une pièce de monnaie oubliée dans une machine à laver lancée à pleine vitesse (bien vu)
Innocente idée, qui se teinte aujourd'hui d'une ironie sordide. (bonne relance de la tension, je trouve)
la surface parfaitement lisse de l'onde reprenait en écho les nuages (j'aime bien l'expression, mais trouve le reste de la phrase à pau près superflu ; il me paraît dommage d'enfouir ainsi une jolie gemme dans une gangue de mots)
Une pustule gluante de cette encre épaisse éclata les yeux de Thomas dans une odeur atroce. (le détail est bien dans l'ambiance !)

Sinon, je n'ai rien compris à la fin : puisque le narrateur est revenu dans la grotte des Demoiselles bien décidé à se jeter dans l'abîme (je ne vois pas quelle autre issue il pourrait imaginer), qu'est-ce que ça change, que le fantôme de son camarade l'appelle du fond du trou ?
Je ne suis plus certain de ce que je dois croire. De ce que je dois faire.
Je ne vois pas pourquoi cette apparition le ferait douter à ce moment...

   Tadiou   
16/3/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
(Lu et commenté en EL)

Bonjour Cox.

Je remets ci-dessous mon commentaire écrit à l'aveugle en EL.

Je suis très ému par cette très triste histoire racontée avec une superbe maîtrise, que j’ai lue d’une traite, tant elle est captivante, malgré sa longueur pour un texte en ligne.

La montée de l'angoisse est très bien menée, lentement, avec les détails choisis de la vie quotidienne et banale qui donnent de la crédibilité et du corps à l'ensemble.

L'écriture est alerte, vive, aérée, élégante, avec un ton juste qui rendent l’ensemble bien vivant, cohérent et crédible.

J'apprécie les quelques adresses du narrateur glissées ici et là pour faire part au lecteur de son état d'esprit, lui rappeler qu'il est en train de lui parler, à lui lecteur, lui raconter quelque chose (ce qui va peu à peu se révéler être la confession d’un serial killer), le prendre à témoin.

La toute-fin, avec les yeux de Thomas au fond de la fosse (dans laquelle ne va pas se jeter le narrateur-meurtrier puisqu’il nous raconte. A moins que son suicide suive sa confessions) est vraiment très bien trouvée et très poignante."Je ne suis plus certain de ce que je dois croire. De ce que je dois faire."

Je regrette que la femme du narrateur soit presque comme un peu gommée, malgré ce qu'il nous dit de son amour pour elle.

J'ai apprécié les quelques phrases glissées ici et là pour entretenir le suspense et développer l'angoisse :
**La 1ère phrase "J'aimerais dire à celui qui découvrira ces lignes que l'histoire que je vais raconter est au-delà de ce qu'un homme équilibré peut admettre"
**"ironie sordide" pour le rappel de bons moments au bord du lac. Etc..

A contrario je suis étonné de trouver des images ou expressions qui me semblent maladroites et inappropriées.
Par exemple :
**un sourire qui engloutit une pinte de Grimbergen
**"vêtue de son air le plus agacé"
**"sincèrement épuisé"
**"un lourd silence mangeait tranquillement son gratin dauphinois
J’ai apprécié des phrases ou images telles que :
**le soupir de plastique et de nostalgie du lourd album photos
** « Mais le ventre à bière rebondi qui déformait la hideuse chemise jaune de mon ami trahissait le point faible de la bête. »

J’ai surtout bien apprécié la lenteur et la difficulté avec lesquelles le narrateur s’approche de sa vérité de meurtrier, en parvenant à surmonter les obstacles qu’il dresse pour se masquer la vérité.
Ainsi au début il écrit "Thomas, l'imbécile qui avait cru judicieux de se tuer en courant trop près de je ne sais plus quelle falaise."

Et peu à peu apparaît l’horreur des crimes. A laquelle je ne m’attendais pas. Signe que c’est bien concocté.

Passer du statut de victime (à coup de surnaturel) à celui de serial killer : Chapeau l’artiste !!!

Et merci pour cet excellent moment de lecture.

Tadiou

   silvieta   
18/2/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Les trois lignes d'introduction servent d'accroche efficace. j'ai un peu tiqué sur l'expression "mystères ...enfler..." mais l'ensemble est plutôt pro.

Ensuite j'ai poursuivi tant bien que mal, ne calant jamais et cependant n'étant pas non plus poussée à lire la suite par la force irrépressible qui anime les "page-turners".

Un style fait beaucoup pour soutenir un récit. Celui-ci qui préside à cette nouvelle me semble acceptable mais la multiplicité des adjectifs, en particulier dans toute la première partie, alourdit l'ensemble et fait trébucher la lecture. Je ne suis pas non plus tellement convaincue par les changements de registres, c'est à dire par le passage au cours de la narration d'un style qui se veut très soutenu avec sa cohorte d'adjectifs à des phrases familières telles que "ça gueulait sévère".

Le style des dialogues, lui, est approprié aux personnages, dans l'ensemble ( à quelques exceptions près, donc).

La jalousie apparente du petit fantôme Thomas est rendue de manière talentueuse et c'est l'élément qui m'a aidée à passer outre les freins du style narratif.

Le récit est bien construit, progressant dans l'horreur tandis que le rythme s'accélère et que survient finalement, la terrible révélation.
Je ne dirai pas que j'ai été surprise par la chute ( au sens propre ) car je l'attendais, ayant eu très vite l'intuition que le narrateur avait agi autrefois de manière pas très sympa envers son ancien camarade mais cette fragilité de suspense que j'ai ressentie est peut-être surtout due à l'incipit très révélateur, qui nous annonce d'emblée que le narrateur dans son enfance a agi de façon pas très, oups, catholique. J'ignore si d'autres lecteurs auront le même pressentiment. Si tel est le cas il suffira probablement pour proposer le texte comme thriller à une maison d'édition ou à un concours de se dispenser d'incipit...( fastoche! )

Quitte à me répéter c'est tout de même au style trop chargé de la première partie du texte, plus qu'au suspense avorté, que je trouverai à redire. A noter que plus le rythme de l'histoire se précipite plus les phrases raccourcissent enfin, ce qui est une bonne chose à mon sens. Les deux avant dernières lignes sont même très poétiques et réussies. Je n'aurais pas rajouté en dernière ligne "les yeux de Thomas..." puisque c'était déjà précisé juste avant , mais cet ajout n'est pas rédhibitoire à mon sens.

   Ludi   
27/2/2017
Bonjour Cox,

Dès le deuxième paragraphe vous écrivez :

« C'est sur un gros bout de mon passé, rugueux, collant, poussiéreux que les germes de l'atroce ont commencé à pulluler. Ce soir-là – un soir froid et sec de septembre – je ne sais plus comment nous en étions arrivés à ouvrir le lourd classeur où Anne range soigneusement les innombrables photos que la vie laisse dans son sillage. »

Pour moi c’est stop.
« Gros - rugueux, collant, poussiéreux – atroce – froid et sec – lourd – innombrables ».
Neuf épithètes à peu près tous dispensables, en trois lignes. Stop.
Désolé, je choisis mes romans comme ça, je compte les épithètes des cinq premières lignes.

Je mérite peut-être d’être modéré puisque je n’ai pas lu votre texte, mais il dit quand même ce qui d’emblée peut arrêter un lecteur. Je sais que par ailleurs vous êtes bardé de plumes, ce qui devrait vous rassurer quand à l’intérêt de mes commentaires.

Très cordialement

Ludi
allergies diverses et variées

   Tadiou   
27/2/2017
Bug informatique.
Voir "PASSIONNÉMENT" ci-dessus.

   vendularge   
27/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonsoir Cox,

J'avais lu ce texte en EL et j'étais partagée, je l'ai donc relu. Je retiens une écriture qui après les deux premières parties, devient plus aérienne. Elle est bien sûr maitrisée et on suit facilement le cheminement de l'histoire jusqu'à son dénouement tragique auquel on ne s'attend pas

Le genre est un peu risqué et l'adresse directe au lecteur "Vous qui lirez ceci..comprendrez.." n'est pas pour moi une accroche séduisante (c'est tout à fait personnel). C'est donc plus l'histoire qui ne m'emballe pas que la manière de l'écrire ou la construction elle-même.

Ceci dit, je serais bien incapable de m'inscrire dans le genre..

A vous relire avec plaisir
vendularge

   plumette   
27/2/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Cox,

j'ai lu ce texte en EL sans le commenter car il m'avait laissé une curieuse impression de " ce n'est pas tout à fait ça"
je viens de le relire, tranquillement, avec un oeil un peu différent puisque j'en connaissais les péripéties et la chute.

plutôt que la catègorie horreur, j'aurai choisi la catégorie policier/noir/ thriller.

La première fois, j'avais bien aimé que le narrateur avertisse son lecteur par un premier paragraphe un peu énigmatique et annonce un témoignage.

Mais avec le recul, je me dit que la bizarerie que j'ai éprouvée vient peut-être de là. C'est donc un récit rétrospectif, à un moment où le narrateur a levé le déni. Or le récit est fait de telle sorte que lecteur pense que le narrateur est encore tout du long dans le déni de ses actes. Est-ce que je me fais comprendre?

Plus tard, j'ai trouvé inutile, voire un peu lourd que le narrateur s'adresse à nouveau à 2 reprises à son lecteur.

il y a une progression dramatique bien menée, avec la photo de Thomas qui apparait, puis la voix, et la photo qui réapparait, la mort du gros Stéphane, à nouveau la voix, tout cela suscitant un trouble grandissant chez le narrateur qui semble terrorisé.

Ces éléments sont mélangés à des petites séquences du quotidien, ce qui apporte un contraste et de la douceur à ce personnage dont on sent surtout l'angoisse monter.

le retournement qui arrive dans le regard de Christophe est assez fort mais me laisse une drôle d'impression car vous ne donnez aucune piste pour comprendre comment Christophe sait que son père est un meurtrier. De même que je ne trouve aucune justification dans l'histoire pour la mort d'Anne et de Matthieu.

En conclusion, un récit plutôt bien mené mais auquel je n'adhère que partiellement;

Plumette

   Anonyme   
27/2/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Vous attrapez votre lecteur dès le démarrage et vous ne le lâchez qu'au point final. C'est magique. Une écriture d'ambiance très prenante qui sait faire haleter au moment voulu.
J'ai relevé pour vous deux points qui peuvent vous intéresser :
-"il mangeait chez un ami, un lourd silence mangeait tranquillement son gratin dauphinois": 1) je ne suis pas d'accord avec l'image, ce n'est pas réussi. 2) deux fois manger. Et oui, quand ça veut pas, ça veut pas !
-"comment avais-je pu être si aveugle....Après que Thomas l'ai vu." Je changerai aveugle pour un autre mot impliquant la conscience parce que aveugle et vu c'est paresseux et mal ajusté à la richesse et à la précision de votre style. Vous écrivez divinement bien et c'est un véritable bonheur de vous lire tant votre fond et votre forme sont assortis. L'histoire est glaçante. Un très beau travail sur la skisophrènie. Vous n'avez rien d'un amateur et cela jusqu'au bout des ongles. Félicitation et merci pour cette lecture forte. J'ai passé un superbe moment. Bonne continuation.

   Velias   
27/2/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
bonjour Cox,
J'ai apprécié ce thème original, assez bien mené mais j'avoue avoir décroché à plusieurs reprises au cours de ma lecture.
Trop de descriptions tuent la description à mon avis. Du coup des phrases longues et il en découle une certaine longueur, un peu d'ennui à la lecture.
"Attablé avec toute la famille (excepté...), un lourd silence mangeait silencieusement son gratin dauphinois un peu roussi." j'avoue ne pas comprendre "mangeait" dans cette phrase.

   Cox   
28/2/2017

   Leverbal   
28/2/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Merci Cox pour cette nouvelle "horlesque" particulièrement soignée.
Contrairement aux autres commentateurs, j'ai beaucoup aimé le silence qui mange du gratin, si je devais retenir une figure de style ce serait celle-là.
En revanche, je pense que la chute est à revoir de fond en comble.
Je partage les remarques de Plumette sur les contradictions internes au sujet de l'accident de Thomas, mais j'irai plus loin.
Le narrateur n'est pas confortablement installé à son bureau pour écrire sur son clavier d'ordinateur un texte qui prend plusieurs jours à écrire, même sans pause. Il est censé écrire (sur un bloc note de journaliste ?) dans un état émotionnel très spécial (même s'il est sociopathe) sur une grosse pierre et assis dans une grotte. Je n'y crois pas une seconde.
Par ailleurs, si c'est une "confession", le luxe de détail de tout le texte ne cadre pas du tout avec l'objectif du narrateur qui est de libérer sa conscience et non de faire passer un moment agréable à ses potentiels lecteurs (déformation professionnelle inclue).
Enfin, l'explication non surnaturelle des événements n'explique pas le comportement bizarre de la photo. Si c'est le narrateur qui s' est lui-même piégé avec, alors il a au moins trois personnalité (le meurtrier, la victime et le "corbeau"), et cela n'est mentionné nulle part.

Pour le style et l'originalité, j'ai envie de mettre Beaucoup, mais pour la construction c'est un Vraiment pas, donc on va faire une moyenne ;-)

   hersen   
1/3/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Cox.

Cette nouvelle a un bon fond (ahah) mais se perd un peu trop.

La remarque la plus évidente pour moi est l'adresse au lecteur : elle devrait être plus évidente et le lecteur devrait comprendre que le narrateur écrivant son histoire est dans la grotte. Nous devrions être entouré de cette atmosphère minérale puisque c'est le "puits" de l'histoire, c'en est le théâtre. Et la tension devrait monter tout en s'accompagnant d'un champ lexical correspondant à l'origine du drame.

Je trouve qu'au fil du texte, il y a en quelque sorte des sur-descriptions qui écrasent de très bonnes choses. Me vient à l'esprit la plus évidente : le coup du gratin. Franchement, c'est excellent mais il est tué dans l'oeuf par la parenthèse qui précède (Matthieu mangeait chez un ami) Je ne vois pas d'une part ce que ça apporte au propos et surtout, surtout, ça répète le verbe manger. Donc le coup du gratin perd de son impact.
J'ai lu aussi, à un moment "rassurant" tout à côté de "assurant" et ça, c'est rédhibitoire dans un texte où déjà ce ne sera pas facile pour le lecteur de tirer les ficelles de l'intrigue. Cela apporte une lourdeur malvenue.
Collant, rugueux etc, je ne comprends pas, à ce stade du texte, pourquoi le lecteur doit être averti. Sans parler que ça fait un peu chapelet.

Faire vivre le narrateur au sein de sa famille est une bonne idée, mais c'est peut-être trop insistant. Et pour ma part, l'épisode avec Stéphane ne colle pas, même si je comprends votre intention de commencer à nous "prévenir" de l'étendue de la folie du narrateur.

Pour ma part, cela m'a fait cerner la fin sauf que Stéphane n'est pas à proprement parlé dans l'histoire. Cela crée donc une sorte de porte-à-faux mais je ne pense pas que cela enrichisse la montée vers cette folie. Perso, je trouve que c'est déjà assez lourd.

Par contre, j'ai vraiment bien aimé la scène où le narrateur est parti se saouler au bar du quartier et que pendant ce temps, sa maison brûle surtout par la façon dont ensuite le narrateur y fait allusion. Là, on est bien dans l'horreur.

Bon, voilà en gros ce qui me vient à l'esprit sur un texte qui aurait pu être plus court peut-être pour mieux servir l'intrigue, sauf à davantage intercaler de la gentille famille et du franchement horreur.


Merci pour cette lecture,

hersen

   Thimul   
7/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Folie pure ou vengeance d'outre tombe ?
J'aime assez cette ambiguïté finale.
Le climat angoissant qui enveloppe le narrateur est bien rendu et le ton choisi est juste.
Ce que j'ai particulièrement aimé c'est le style un peu XIXème, presque romantique qui convient particulièrement à l'histoire.
J'ai juste un petit problème avec la toute fin de cette nouvelle (ADDENDUM...). Plutôt qu'écrite au passé, je l'aurai préféré au présent, sans y mettre "Le point précédent était destiné à être final".
Mais ce n'est que mon avis.


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