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Sentimental/Romanesque
dark_matters : Un fantôme à Saint-Lazare
 Publié le 06/07/19  -  12 commentaires  -  5045 caractères  -  93 lectures    Autres textes du même auteur

Où il est question de fantômes et de la gare Saint-Lazare.


Un fantôme à Saint-Lazare


– Vous avez connu l’amour ?

– Tout le monde a connu l’amour, c’est pas important ça.


Il fit silence. Comme si ce qu’elle avait dit là, sans y penser, en pliant deux fois sa serviette en papier, en la pliant pour masquer les bavures de rouge à lèvres framboise-vermillon qu’elle n’aurait, décidément, jamais dû acheter, comme si ce qu’elle avait dit là était à peindre sur la coque d’un paquebot. Elle fronça les sourcils.


Il promenait sur elle un regard amusé. À croire qu’il partageait avec elle quelque idée entendue.


– Vous avez beaucoup écrit sur les relations humaines, sur les moments où l’étoffe des relations sociales se déchire, d’une certaine manière.


Qu'il était docte.


– Oui ça m’a toujours plu, ça, les coulisses. Vous sortez de scène et vous êtes face à vous-même, dans votre pyjama pourri, avec votre linge sale qui s’entasse et la vie qui fout le camp. Le contraste entre ce que vous donnez à voir et ce que vous êtes.

– Est-ce une dénonciation de la société du spectacle ?

– Seigneur. Non. Je m’en fous.

– Cela évoque tout de même ce désespoir peint par Virginia Woolf, je veux dire l’influence de cette écriture.

– Ah, vous trouvez ? Écoutez c’est gentil, oui, c’est gentil ça.


Le journaliste redemanda un café sur l’air de « je sens que ça va être long ».


– Vous êtes jeune non ? Vingt-cinq, trente ? reprit-elle en le toisant comme à la foire.

– Trente-deux.

– Ouais, trente-deux. Jeune quoi. C’est pas important d’avoir connu l’amour, ce qui est rare, c’est de le savoir. Je veux dire vraiment.


Elle tapota la serviette parce qu’elle avait tendance à se déplier et cette couleur… évidemment elle pourrait aller aux toilettes tenter de l’effacer mais il arrive un âge où l’on sait que le rouge à lèvres fait partie de ces choses qui ne s’en vont pas sans combattre.


– Je vais vous dire, Jean.

– Jérôme.

– Jérôme. Je vais vous dire, Jérôme. Quand je passe à la gare Saint-Lazare. Tous les jours, on parle de quelque chose qui se passe tous les jours. Je le cherche.

– Qui ?

– C’est une question compliquée. Je cherche le jeune homme que j’ai aimé, sauf que bien sûr, il n’est plus jeune du tout, moi non plus. Alors c’est compliqué. Je cherche une odeur, vous voyez ? Je me dis que je la reconnaîtrais, encore aujourd’hui. Alors que vous me direz, c’est con, c’est complètement con. Le type qui ne change pas de parfum en vingt ans c’est un type dangereux, c’est un fou.


Le silence à nouveau. Un SDF hurlait dehors. Le journaliste le chercha des yeux mais la vitre du bistrot était barrée d’immenses autocollants verts et rouges, il n’y voyait que dalle. C’est vite perturbant, un SDF qui hurle. Cela tient sans doute à l’interdit, à la rupture d’équilibre. Personne ne hurle, dans la vraie vie. En tombant, en tombant salement, à la rigueur. Pourquoi pas. Pourquoi pas.


Le journaliste feuilleta ses notes mais il ne trouva pas ce qu’il cherchait et reprit la parole avec une nuance de renoncement.


– Écrirez-vous sur lui ?

– Oh, pourquoi ? Non. Tout a été dit là-dessus, sur le désir, sur la jeunesse enfuie, ils se sont aimés et ils se sont mariés, mais pas ensemble, non ça m’emmerde. J’écrirais quoi ? Mes mains dans ses cheveux, les petits mots chuchotés, les marches dans Paris la nuit, les escaliers de Montmartre au petit matin blanc ? Mais ça a été fait tout ça, tout a été dit sur l’amour, tout.

– Et que vous reste-t-il à vous ? De lui ?


Le chant d’une sirène les fit taire. On ne gagne pas contre une sirène, ça aussi c’est perdu d’avance, il faut attendre. Mais la rue était encombrée, cela prit un petit moment.

Le journaliste posa son coude sur la table, le stylo en l’air. Il faisait du genre, avec son stylo. C’est tout le problème de la littérature, on a l’air d’être spécialiste de quelque chose, mais de quoi ?


– Il est entré en moi par un chemin si tortueux, si douloureux, que je ne vois pas comment il aurait pu en sortir. Et de fait, il est toujours là. L’âme est divisée, le cours du temps a été dévié. Quelque chose est toujours là, qui erre sans repos. Je pense avec lui, souvent. Oh, pas tout le temps, il ne faut pas en faire des caisses avec l’amour on n’y pense pas tout le temps c’est pas vrai. Et puis attention, j’ai vécu, faut pas croire. Mais…

– Mais ?

– Mais chaque fois que je passe à la gare Saint-Lazare, vous m’entendez à chaque fois. Je voudrais qu’il soit là quelque part, debout dans son immonde gabardine, avec son béret sur la tête, et qu’il me sourie. Et là sans doute je ferais quelques pas vers lui. Doucement, pour ne pas l’effrayer, pour ne pas qu’il s’enfuie. Oh, je serais émue, très émue, je serais anéantie. Je ne pleurerais pas ça non. Je ne saurais pas quoi dire, je serais dévastée vous comprenez. Et puis je lui sourirais, moi aussi. On se prendrait dans les bras, parce que c’est ce qu’on fait dans ces cas-là.

– Et que lui diriez-vous ?

– Oh, les fantômes il ne faut pas trop leur parler.

– Mais quand même ? Qu’est-ce que vous lui diriez ?

– Je lui dirais que dans mille ans je l’aimais. Peut-être.


 
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   Sylvaine   
22/6/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Texte prenant et assez bien écrit malgré quelques petites négligences. Beaucoup de non-dit, de suggestions à-demi formulées, ce qui convient bien à l'esthétique du genre - la nouvelle est un art de dire le moins pour faire entendre le plus. On sait très peu de choses sur l'écrivaine, on ignore son âge et la nature de ses écrits, mais c'est sans importance. Ce qui compte, c'est l'obsession de l'amour enfui. Tout cela fonctionne plutôt bien, jusqu'à la "chute". Malheureusement, j'avoue n'avoir pas compris la dernière réplique, ce qui ampute le texte de ce qui devrait être son couronnement et le laisse pour moi inachevé.

   Donaldo75   
24/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

Cette courte nouvelle m'a énormément plu.

La narration, d'abord; les phases de transition entre les dialogues et la narration directe sont très bien conduites. De plus, ces phases de narration sont vivantes; au-delà de décrire ce que font les personnages, elles ouvrent à l'ensemble de la scène, en insistant sur ce qui a du sens par rapport au thème. Ainsi, la gare Saint Lazare parait plus réelle avec le SDF qui hurle; la réaction du journaliste ancre la scène dans la réalité et non dans une simple interview. Idem pour les gestes machinaux de l'interviewée.

Le fond, ensuite ; il y a de la poésie dans cette vision de l'amour. Dès la question d'introduction, le lecteur se demande où va aller le texte. La progression du dialogue et de la narration l'emmène sur des chemins tortueux, souvent utilisés en poésie pour parler de l'amour, le vrai, celui dont on sait qu'on l'a vécu et que tout est passé.

Le style enfin ; il souffre de quelques imperfections, surtout au début mais il existe, il possède une réelle tonalité et va dans le sens de la narration. Entrer dans cette histoire est facile pour le lecteur.

La fin est très belle, très poétique.

Merci.
Bravo !

   Malitorne   
6/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
L'amour perdu qu'on n'oubliera jamais, celui qui fait tellement corps qu'il semble indissociable de notre être. Rien de bien nouveau mais traité élégamment, avec des touches réalistes qui donnent vie à l'ensemble. Après je trouve quand même que ça manque de consistance, c'est du romantisme un peu léger. On parle d'un souvenir et puis c'est tout.

   senglar   
6/7/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour dark_matters,


Qui mentionne Virginia Woolf a gagné la partie avec moi. Arriver à sa hauteur d'analyse des sentiments et des rapports humains est une impossibilité psychologique. Mais le texte ci-après est un modèle de finesse et de légèreté. Il a suffi de quelques mots pour que je me prenne d'une sympathie infinie pour l'héroïne, frêle et forte, élégante et fanée (ça n'est pas péjoratif), évaporée et réaliste, femme-femme à chapeau cloche comme il existait quelques-unes à la Belle Epoque (du rouge vermillon ! on n'a pas idée !), typée et intemporelle. Si je n'aimais pas déjà Marie-Josée Nat je me jetterais dans ses bras...

Et puis la Gare Saint-Lazare, quelle chanson aussi !

Merci pour ce voyage dans l'éternité comme en un jardin suspendu !

"A la gare Saint-Lazare
A l'horloge perdue
...
Salle des pas perdus
...
A travers le brouillard
Qui tourne autour de moi
...
Moi je danse avec toi."
Pierre Delanoé/Jean Renard


senglar

   poldutor   
6/7/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour dark_matters,
Personnellement je n'ai pas trop aimé cette courte nouvelle. Je trouve qu'il ne s'y passe pas grand chose.
Un journaliste interrogeant une vieille gloire du roman (?). Un dialogue convenu roulant sur l'amour, des souvenirs de la dame qui souhaiterait retrouver un ancien amant, avec "une immonde gabardine et un béret"
et qui en plus a "une odeur" : de vrais "tue l'amour".
Elle poursuit que si elle le retrouvait, "elle serait émue, très émue"; puis : "anéantie, dévastée". Des sentiment contradictoires...
Enfin une dernière phrase un peu incompréhensible : "Je lui dirais que dans mille ans je l’aimais.", le futur ne conviendrait-il pas mieux : je l'aimerai ; ou "que depuis mille ans je l'aimais."

   Corto   
7/7/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'aborde cette nouvelle avec espoir, nostalgie ou tellement de souvenirs. A cause du titre bien sûr.

Qui parle de la gare Saint-Lazare a tout de suite droit à mon respect. Eh oui chacun a son vécu. Pour moi cette gare c'est l'arrivée par le train, l'entrée dans une immense salle des pas perdus (celle d'avant le monstre-centre commercial) envahie brusquement par la foule qui se déverse rapidement dans les rues alentour.

Ce gigantesque hall aux voûtes vraiment très hautes, où bientôt je me retrouve presque seul face aux stands qui détiennent le secret des hot-dogs/vin-blanc-sec à déguster vite fait avant d'accéder à l'air libre.

Cette gare qui fascina Claude Monet au point de la peindre 12 fois à sa naissance, autant dire envoûté par elle.

Mais revenons à la nouvelle où dans ce tableau fantasmatique les deux personnages jouent à cache cache, chacun dans son rôle, jusqu'à ce que la femme se dévoile: "Quand je passe à la gare Saint-Lazare. Tous les jours, on parle de quelque chose qui se passe tous les jours. Je le cherche".

Elle recrée cette ambiance du passé disparu qui convient si bien à ce décor. Toute cette nouvelle est une sorte de présent immergé dans un passé qui lui est bien plus important. Cette expression donne une profondeur, une perspective gérée par l'imaginaire et le souvenir.

Autant dire que ce style est de haute volée.

Plus loin, à quoi bon évoquer le futur, il n'y a ici place que pour le conditionnel qui apparaît dans la dernière séquence.

C'est peut-être dans ce sens qu'il faut lire la dernière phrase si mystérieusement formulée.

Merci à l'auteur.

   hersen   
7/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Est-il question de ce qu'il reste d'un amour ?

Non.

Il est question de ce qu'il reste de nous après un amour. Ceux qu'on a oubliés étaient de passage.
Ceux, ou celui dont on se rappelle est celui qui accompagne, pour avant mille ans et après mille ans. Dans des faits anodins. Tout est souvenir et cependant tout reste espoir, car l'entendement ne fait pas partie de ces choses-là.

Ce texte est très beau, il y a la simplicité des belles plumes, de celles qui ne cachent rien par des artifices. Et pourtant, c'est un texte si construit. Si intimiste, mais relié au quotidien de la rue (sirène, sdf qui hurle).
Merci de la lecture.

   Castelmore   
9/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je l’aimais... je l’aime... je l’aimerai ...
À tous les temps, l’amour est !

A trente ans le journaliste ne le sais pas encore ... et peut-être que certains d’entre nous , quelque soit leur âge ne le saurons jamais ... dommage pour eux !

Après un début me semble-t-il hésitant , le décor s’installe, les personnages prennent corps, le dialogue prend vie.

Une courte mais très belle nouvelle qui nous livre son secret, comme un sonnet, dans une ultime phrase magnifique.

   thierry   
12/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
- Vous avez connu l’amour ?
– Tout le monde a connu l’amour, c’est pas important ça.

Là ça claque, le ton est donné, la clef aussi.

On s'en fout de l'amour, ce qui est important c'est Paris. Cette femme vieillie, c'est Paris. Et Paris c'est Saint Lazare, Saint Lazare c'est un clodo et c'est la promesse de trains qui partent vers la mer. Beaucoup d'entre nous s'arrêtent à la banlieue de Paris, au moins on aura essayé. Paris c'est une terrasse de café où on parle des amours enfuis, c'est une sirène qui vous appelle, en hurlant.


Les journalistes ne comprennent rien, on ne sait même pas comment ils s'appellent d'ailleurs.

Pétard, c'était cool de passer ce moment ensoleillé à une terrasse de café !

Enfin, j'aime bien "Il est entré en moi par un chemin si tortueux, si douloureux" : whaouh !

   Jocelyn   
14/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Joli texte, assez sobre. La fin je n'ai pas vraiment compris. L'ennui c'est que je ne sais pas si je devrais. J'aime les détails dans le récit. Ça fait respirer. C'est toujours bien de changer d'air, détourner son attention...

Il y a beaucoup d'interrogations et si peu de réponses. Juste des idées diffuses, incomplètes...

Finalement je crois que je vais faire pareil que le texte. Pourquoi pas faire un commentaire pareil au texte ? Après tout c'est du texte le commentaire...

J'ai bien aimé le récit mais la fin...

   maria   
19/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour dark_matters,

L'histoire na m'a pas vraiment interpellée.
Mais j'ai été saisie par deux passages, d'où j'ai tiré deux phrases :
- " Personne ne hurle dans la vraie vie"
- " On ne gagne pas contre une sirène "

Je n'ai pas non plus compris la dernière réplique, peu importe.
Quel style ! quelle voie !

dark_mattrs sait écrire !
-

   aldenor   
30/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J’aime le contraste entre les deux personnages. Le journaliste en quête de matière concrète à publier. Elle en quête de l’impalpable. Lui qui a de la vie une abstraite connaissance. Elle qui en a l’expérience. Ils vont à contresens. Lui de l’abstrait au concret. Elle du vécu au rêve.
Le dialogue est heureusement aéré de petits incidents extérieurs ; une ambiance se dégage. Mais l’essentiel est dans les répliques de l’actrice, profondes, poétiques. Celles du journaliste sont un peu trop raides peut-être.
Je retiens : « C’est tout le problème de la littérature, on a l’air d’être spécialiste de quelque chose, mais de quoi ? ».
Il me semble inutile d’ajouter « c’est pas important ça. » après « Tout le monde a connu l’amour »…


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