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Réalisme/Historique
Diafus : Le débat
 Publié le 09/07/13  -  10 commentaires  -  7347 caractères  -  80 lectures    Autres textes du même auteur

Un maître d'école, aux habitudes bien précises, règle jusqu'aux habitudes du village, jusqu'au jour où pour trois minutes de retard, il va donner à ses élèves la preuve de son humanisme.


Le débat


Il avait beau s'appeler monsieur Rozo, il n'en avait pas la souplesse.

Dans sa classe, régnait un silence tout empesé, né de cette distance qu'il savait mettre entre lui, et nous, pauvres choses sans savoir.

Né de quelque cul-terreux, riche en fils et trop pauvre en terre, son père avait dû voir dans sa modeste taille, le signe d'une aptitude aux lignes Seyes, plutôt qu'aux sillons et labours.

« Il sera "blouseux" plutôt que bouseux, il sera maître d'école. »



Lucien Rozo nous arriva de l'École Normale, à vingt ans, haut de son humiliant mètre cinquante.

Ce bourreau de rigueur restait enfermé au-dessus de l'école le plus clair de son temps, perdu dans sa routine de célibataire.

Après les maladresses de demoiselles mal conseillées, on craignit fort, au village, qu'il finît vieux garçon. En fait, il ne faisait que suivre, avec zèle, le sévère « Code soleil de 1928 » qui dit : « Le maître d'école évitera les vogues et foires, pour n'y risquer ni l'ivresse, ni la compromission, ni même toute danse ou comportements indécents. »

Aux vacances, n'eussent été ses courses à l'épicerie de la veuve Morin, où il répondait court à la curiosité des commères, ou ses excursions, à la fraîche, vers les sous-bois, on l'eût pu croire mort. Et on jasait, on jasait…

On le disait hautain ? Je l'ai toujours su timide, ne sachant trop que faire parmi nous de ses humanités, les portant un peu comme une honte ; comme d'autres, à force de bras disproportionnés, en deviennent tout gauches.

Il fallut Adrienne Loiseau, pour que sa vie s'égaille, et encore. Les mauvaises langues dirent que Loiseau posa ses pattes sur « notre vert Rozo », et ne voulut plus le lâcher. Mais il m'est avis que sous ce cœur de papier trop seul, se cachait un cœur d'artichaut. Un romantique, vous dis-je ! ce Rozo-là !

En, à peine dix mois d'approche, autant de vertueux échanges pédagogiques et le double de cour honorable, le maître des fins d'études épousa, à la ville, la volatile maîtresse des grandes.

De retour, ils investirent la grande maison sise juste après le pont. Elle était aussi ridiculement cubique, qu'il était, lui, petit et pointu, et sa compagne longue et trapue.

Et la vie passa par là, un enfant leur naquit. Des jaloux, à l'époque, dans leur dos bien sûr, dirent ne pouvoir « imaginer par quel miracle, ces deux-là avaient trouvé à faire un enfant » ; toujours est-il qu'on l'entendait bien vagir, les nuits d'été : vous savez, celles où l'on dort cul nu et fenêtre ouverte. C'était une fille ! Rosine. Rosine Rozo ? Parlez d'un nom !

Sous les exigences pointilleuses des deux lettrés, elle vécut son enfance parmi nos aînés : enfin, le strict nécessaire ! Et elle n'eut, ma foi, pas besoin de plus qu'une autre pour devenir femme, réussir son professorat et se marier au bourg.

Dans l'entre-temps, monsieur Rozo n'avait rien perdu du hussard de la république. Il avait encore, années après années, formé des générations d'honnêtes et secs citoyens.

Raidi de la confiance de l'Académie, il était devenu directeur, et se confisait en manies. Jugez plutôt !

La première fut reconnue d'utilité publique : monsieur Rozo tenait très précise la cloche de l'école au bout de sa chaîne, sonnant à heure pétante. Et été comme hiver, midi et soir, il quittait sa classe, exactement trois minutes après la fin des cours : marchant à allure immuable, de l'école vers le pont. Les ménagères, à son passage, prenaient repère et engageaient, au four, le fricot. Ah ! ça. Il était bien plus régulier qu'un train en gare de Lyon.

Je passerai en un mot sur son tic : cette main leste qu'il passait, sur son entrejambe, à tout moment du jour, comme s'il y remontait quelque mécanisme. Mais jugez de sa dernière habitude, car elle fait encore date au village.

Notre homme initiait les classes de l'après-midi par une lecture à haute voix, et il s'endormait, avec une parfaite régularité, derrière son livre, dès que lisait le premier d'entre nous. Nous poursuivions pourtant à tour de rôle, si bien dressés et si craintifs qu'organisés en rangées, sachant découper seuls nos paragraphes, notre magistral Rozo pouvait, avec une humeur d'oreiller froissé, ne sortir de son sommeil, qu'après le gros Paul, quand arrivait le tour de Charles, avec ses ânonnements pénibles et ses bégaiements de phrases maltraitées.

Or un jour fameux de 1969, le magister arriva, lui, homme de rigueur horlogère et de rituel pédestre, au volant d'une voiture ! Tout échauffé, confus.

En retard de plusieurs incroyables minutes ! Les maîtres, déjà l'excusaient : Rozo était depuis le matin, grand-père. Entre midi et deux, à la maternité de la ville, il était allé visiter l'accouchée et son premier petit-fils.

Ah, mais ! Nous, ses élèves, ne nous en laisserions pas compter. Par ce retard, il avait rompu son contrat de vertu ! Nous étions, en somme, nous aussi libérés de nos devoirs, tout droits conduits à l'audace. Nos imaginations s'étaient enflammées. En l'attendant, nous avions organisé le tour qu'enfin nous oserions lui jouer.

Oh ! comme nous guettâmes ses paupières ! Et dès qu'elles tombèrent, nous lui fîmes une lecture de notre cru : sur le ton traînant et appliqué des élèves dociles, bien sûr.

Chacun, sagement, dans l'ordre habituel, et dans une improvisation appliquée.


– Moi, commença Bernard, mon Papé, il est en pâte à sel. Quand je mets mes doigts sur ses joues molles, elles s'enfoncent comme dans un pain à modeler.

– Le mien est plutôt une vieille pomme. Maman dit qu'il est vieux, mais c'est faux, car quand il est en colère après moi, il gagne toujours.

– Moi, mon Papou, on dirait qu'il a caché un coussin sous son pull. Un de ces jours, il accouchera, lui aussi, c'est sûr !

– Mon Papy à moi, il me sourit tout le temps et il sort ses fausses dents : on dirait qu'il aime quand je ris, mais j'n'ai pas que ça à faire.

– L'autre jour, il y avait un clown au parc. Mais mon Papinet, il est plus fort que lui : quand il a forcé sur la chopine, il me fait même rire sans nez rouge.

– Le mien, quand passent les belles dames, l'été, il rentre son ventre. Et quand elles sont passées. Il souffle et respire à nouveau. Maman lui dit en riant : « Soyez sage, papa, n'ayez pas les yeux plus gros que le ventre ! » Alors il s'en va, tête basse, en grognant.


Ainsi allions-nous tous de nos tirades, puis vint Paul.


– Le mien aussi rentre bien sa bedaine. Et quand je le lui fais remarquer. Il répond : « T'as raison. Petit ! T'as l'œil ! » Et moi, ça me fait tout chaud quand il me dit ça !


Arriva le tour de Charles. Soudain, se leva monsieur Rozo, terrible, et tonnant :


– Et toi Charles, que fait-il donc ton papy ?


Depuis quand nous écoutait-il ?

Nous avons tremblé, je vous le jure, ensemble, tout l'après-midi, attendant une sanction qui ne pouvait être que grandiose. Mais minute après minute, son front grave se détendit et à sa lippe, fleurit bientôt d'un sourire magnifique.

L'avions-nous touché par nos propos ? Entendait-il déjà dans nos voix celle de son petit-fils ?

Nous ne le sûmes jamais, mais le mur avait pris une lézarde, car à compter de là, chaque après-midi, un « débat » fut institué, et c'est lui-même qui en donna le thème.

Oui. Il était fait de la même pâte d'amour et de misère que nous autres, monsieur Rozo, car jusqu'à sa retraite, il eut beau faire et lutter, il s'endormit toujours.


 
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   socque   
16/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une jolie histoire, je trouve. Je ne crains pas d'avouer qu'une larmichette m'est montée à l'œil... Allez, aux deux. J'adore absolument la dernière phrase !

Dans le ton, la naïveté de l'ensemble (les improvisations des bambins étant des plus innocentes), j'ai pensé au petit Nicolas, en un poil plus acerbe peut-être dans la description du personnage (les commérages qu'on sent plutôt méchants envers cet instituteur distant). Bref, un fort bon moment de lecture pour moi.

"Par ce retard, il avait rompu son contrat de vertu !" : j'aime bien cette observation que je trouve juste, d'un contrat tacite entre deux parties habituées l'une à l'autre.

   alvinabec   
21/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,
Malgré ses défauts stylistiques, j'ai bien aimé votre texte, il a un réel goût d'authenticité.
On démarre sur une description un peu lourde qui n'est pas sans rappeler le ton des contes naturalistes, ça mollit qqe peu au cœur du récit pour finir par un petit bijou d'inventivité enfantine, charmant, touchant et drôle.

   Anonyme   
9/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Diafus

Les instituteurs semblent inspirer les auteurs en ce début de grandes vacances.
Le début est un peu difficile, le centre est amusant, la fin est touchante. Vue la musique de la ponctuation, je dirais que cette histoire se déroule quelque part dans le sud de la France ?
Un détail cependant au sujet de madame Loiseau "Longue et trapue". Ou c'est long ou c'est trapu mais les deux ?
L'auteur s'est amusé avec le choix des noms qui s'incrustent dans le texte et colorent des personnages attachants. L'ambiance générale est bien agréable et la causticité sous-jacente bon enfant.
Merci

   in-flight   
9/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Merci pour cette lecture toute sympathique. Je rejoins les commentaires précédents.

"Arriva le tour de Charles. Soudain, se leva monsieur Rozo, terrible, et tonnant :
– Et toi Charles, que fait-il donc ton papy ?":

=> Personnellement, c'est ce passage qui m'a touché. Il illustre à lui tout seul la relation maître -élève.

"Dans sa classe, régnait un silence tout empesé, né de cette distance qu'il savait mettre entre lui, et nous, pauvres choses sans savoir":

=> j'aurais enlevé la première et la troisième virgule.

"Les ménagères, à son passage, prenaient repère et engageaient, au four, le fricot. ":

=> ici les deux dernières.

Bref... pas grand chose à redire sur ce texte d'une fraîcheur toute nostalgique.

   Marite   
10/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bien apprécié cette histoire d'école d'autrefois. La relation entre le maître et ses élèves y est bien décrite et franchement je ne vois pas en quoi, cette "distance" voulue entre les deux parties peut traumatiser les enfants. Chaque partie est à sa juste place et c'est ainsi que les enfants peuvent percevoir, inconsciemment, l'ordre des choses de la Vie. Ils savaient jouer, rire, se moquer, être malicieux : j'ai bien aimé la séance de lecture à haute voix pendant laquelle ils pensaient que le maître dormait mais ... oh ! surprise ! Il reprend la main de façon magistrale et ceci n'a fait que renforcer le respect de ces enfants.

   Robot   
10/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Ce qui est parfois heureux, c'est qu'à la lecture d'un titre vous vous faites une idée du contenu et alors, quelle bonne surprise: l'auteur vous conduit sur une toute autre piste. Une bien belle histoire d'instituteur et d'élèves. Et d'école - d'autrefois - dont on peut douter qu'il en existe d'identiques aujourd'hui dans nos campagnes françaises où on les ferme hélas les unes après les autres.
Sur la notion de longue et trapue, je pense voir votre image ainsi: Une personne plutôt grande mais dont la tête rentre dans les épaules.

   brabant   
10/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Diafus,


J'ai bien aimé le ton léger, très plaisant de ce texte, avec ses plaisanteries, ses jeux sur les mots - bienveillants - qui font sourire sous cape ; et qui se conclut sur une touche d'humanisme. Le tout du côté de chez Pagnol ; certaines répliques ne déparant pas, ni certains personnages. Voilà à mon avis une nouvelle qui réconcilie... avec le temps qui passe - car ici il ne trépasse pas - et avec le genre humain. Aussi me contenté-je de sucer les pinces de l'écrevisse sans la décortiquer et me léché-je, gourmand, les doigts luisant de mayonnaise.

Merci pour cette nouvelle !

Ah si... je ne peux résister à l'envie de mettre en exergue le passage du "Code soleil de 1928" : "Le maître d'école évitera les vogues et foires, pour ni risquer ni l'ivresse, ni la compromission, ni même toute danse ou comportement indécents.", hautement savoureux :)))

   marogne   
10/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le jeu de mot du début m'a presque conduit à arrêter la lecture. Puis ce fut Baudelaire - pas touche!. Mais j'ai persisté en écoutant les gymnopédies (quel rapport? Peut être aucun!), et elles sont longues - j'ai donc lu jusqu'à la fin.

Oui, in fine un bon texte, quelques défauts d'ici de là, mais il évite très bien la mièvrerie, et devient touchant. De l'humanité! Je ne sais pas si elle fait boiter notre auteur, mais il a réussit à en farcir ce texte du début à la fin.

Merci.

MArogne

   JeanLapin   
14/7/2013
Superbe d'humanité, cette histoire de "débat", surtout quand on songe à la rareté des débats dans l'école d'autrefois ! Et tout ce qui est rare est précieux... Et ce regard bienveillant des enfants sur leur maître, "hussard de la République", est très émouvant. Moins plaisant mais bien vu, le détail de la manie à la Michael Jackson, chez l'enseignant épié par les enfants.

   David   
4/8/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Diafus,

Une histoire pleine de simplicité, ça serait exagéré de dire que le style est à l'image de ce professeur, mais il y a un peu de ça quand même j'ai eu l'impression, et ça a rendu le récit plus captivant le temps de la lecture.

J'ai relevé ce passage qui m'a fait rire, entre autres :

"En fait, il ne faisait que suivre, avec zèle, le sévère « Code soleil de 1928 » qui dit : « Le maître d'école évitera les vogues et foires, pour n'y risquer ni l'ivresse, ni la compromission, ni même toute danse ou comportements indécents. »"

L'interdiction de danser fait penser aux plus sévères morales religieuse sur les pratiques artistiques, et on retrouve un peu dans le récit la séparation arbitraire entre travail intellectuel et manuel, comme un rejet du corps pour parvenir a une éducation générale.


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