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Réalisme/Historique
Donaldo75 : Des restes de civilisation [Sélection GL]
 Publié le 10/07/18  -  10 commentaires  -  6246 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Oh caresse-toi, mon doux amour,
Car mes mains ont tout fané
Oh habille-toi mon bébé,
Car je les entends dans les escaliers
À cause de tout ce que nous avons vu,
À cause de tout ce que nous avons dit
Nous sommes les morts.

David Bowie


Des restes de civilisation [Sélection GL]


Le soleil commence à descendre. Le ciel se charge de nuages sales. Tom marche sans but dans la grande rue de Marysville ; il ne se souvient pas de ses dernières heures ni d’où il est sorti pour se retrouver en ces lieux. Quelques images éclairent son cerveau comme autant de Polaroid éparpillés sur une table : il se trouve dans une fête, avec des visages inconnus, de l’alcool proposé avec le sourire par de superbes hôtesses habillées d’or, une musique aux accents de fin du monde et au refrain lancinant magnifié par un air de saxophone.


« Boys, boys, it's a sweet thing

Boys, boys, it's a sweet thing, sweet thing

If you want it, boys, get it here, thing

For hope, boys, is a cheap thing, cheap thing »


Les trottoirs sont poussiéreux. Les lampadaires s’allument progressivement, les façades reflètent la lumière des vitrines. Tom s’arrête devant un magasin de confection féminine ; le mannequin exposé lui rappelle quelqu’un, avec ses longues jambes, sa robe rouge, ses cheveux blonds et ses grands yeux tristes. Le jeune homme lui sourit ; il n’attend pas de réponse ou de signe, juste un semblant d’humanité dans un décor vidé de ses habitants. Les yeux bleus de la poupée de plastique le fixent avec un air de poisson mort, comme si la solitude avait depuis trop longtemps envahi l’espace.


Tom reprend sa marche. Il avance mécaniquement un pied devant l’autre. Au bout de la rue se dessine l’horizon encore hanté par un soleil orangé, une sorte de géant fatigué et bientôt débarrassé de ses oripeaux. Après une éternité, il aperçoit l’entrée d’un bar. Le jeune homme tressaille ; une silhouette semble bouger derrière le zinc. Il décide d’entrer pour en avoir le cœur net.


***


— Bonjour mon ami, lui lance le barman. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Nous avons les meilleures bières de Marysville, le nec plus ultra dans le Nevada et au-delà.

— Ça me va.


Le barman démarre son rituel bien huilé. Tom le regarde, trop heureux de constater que la ville n’est pas complètement déserte, qu’il subsiste des traces de civilisation. Il tente d’en savoir plus sur Marysville.


— Je m’appelle Tom. Je viens de Los Angeles.

— Moi, c’est Joe. Je viens de Marysville.

— Vous êtes né ici ?

— Oui. Mes parents aussi, leurs parents également. Avant nous, il n’y avait que les crotales, les cactus et les Indiens.

— C’est toujours aussi désert, à cette heure ?

— Ne vous arrêtez pas à la première impression, Tom. Dans quelques heures, la grande rue va se remplir de monde, les magasins seront bondés et vous pourrez même sentir une bonne odeur de cacahuète grillée.

— Il fera nuit. Marysville vit la nuit ? C’est ça, Joe ? Comme à Las Vegas ?

— Vous connaissez l’histoire du Français, de l’Allemand, de l’Américain et du Mexicain, Tom ?


Tom ne voit pas le rapport avec sa question. Il sent que Joe veut à tout prix lui raconter son histoire, même si visiblement il n’est jamais sorti de son trou perdu.


— Non, Joe, je ne la connais pas.

— Je la tiens de mon grand-père ; elle date du début du siècle dernier. Bon, je vous la raconte. Un avion survole les Montagnes Rocheuses, avec à son bord, en plus de l’équipe de pilotage, quatre personnes : un Français, un Allemand, un Américain et un Mexicain. Soudain, le pilote annonce que le moteur a subi une grave avarie ; il n’y a pas assez de puissance pour arriver à destination. Le seul moyen est d’alléger le chargement. Les quatre passagers décident de délester l’habitacle de leurs bagages. Malheureusement, cet effort ne suffit pas. Le pilote leur demande alors un sacrifice. L’un d’eux doit se jeter dans le vide, et il n’y a pas de parachute de secours.

— Elle est glauque votre histoire, Joe.

— Je n’ai pas fini, Tom. Les quatre passagers se regardent, puis l’Allemand s’approche de la porte, l’ouvre, crie « vive le Kaiser ! », puis se jette dans le vide. Le silence règne alors dans la pièce, puis le pilote annonce qu’il y a un mieux mais que ce n’est toutefois pas suffisant. Le Français, après le geste grandiloquent de l’Allemand, s’approche à son tour de la porte, regarde les deux autres, crie « vive la République ! » puis saute.

— Je suppose que le pilote leur annonce ensuite qu’il faut encore un sacrifice.

— C’est exactement ça, Tom. Les deux derniers passagers se regardent, puis l’Américain crie « vive Alamo ! » et pousse le Mexicain dans le vide.


Sur ces derniers mots, Joe se met à rire bruyamment, avec des petits cris de cochons. Tom ne trouve pas l’histoire drôle. Elle ressemble aux blagues du président, pour qui tous les étrangers sont des Mexicains. Le jeune homme esquisse un sourire de façade. Il sait désormais qu’il n’obtiendra aucune réponse de Joe, trop occupé à faire briller ses verres tout en le regardant d’un air égrillard.


Tom vide sa bière, paie Joe puis quitte les lieux.


***


Le vent se lève. L’air se réchauffe tandis que le soleil se décharne. Marysville ressemble à une ville fantôme abandonnée par ses habitants partis chercher la fortune dans les casinos de Las Vegas, peut-être pour éviter les blagues de Joe. Tom ne peut les blâmer.


Le jeune homme continue de marcher. L’horizon rougeâtre lui rappelle une légende que lui racontait son grand-père. Dans ses souvenirs, elle parlait d’un village dont la population avait disparu un soir, sans prévenir. On en avait parlé dans les journaux, à la radio, à la télévision, de New York à Los Angeles et même en Europe. Personne n’avait découvert la raison d’une telle disparition. Quand Tom avait demandé à son grand-père ce qu’il en pensait, ce dernier lui avait répondu, d’un air facétieux : « La vengeance des Indiens ou un truc comme ça ». Puis il avait cligné de l’œil, comme il le faisait chaque fois qu’il fallait garder un secret. Depuis, Tom n’en avait jamais parlé à personne.


« Boys, boys, it's a sweet thing

Boys, boys, it's a sweet thing, sweet thing

If you want it, boys, get it here, thing

For hope, boys, is a cheap thing, cheap thing »


Marysville semble loin désormais. Aucune voiture n’a croisé la route de Tom. La route s’étend jusqu’à l’horizon, bordée par le désert du Nevada avec ses crotales et ses cactus. « Putain d’Indiens ! » s’écrie le jeune homme en marchant vers l’infini.


 
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   SQUEEN   
25/6/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
« Il sent que Joe veut à tout prix lui raconter son histoire, même si visiblement il n’est jamais sorti de son trou perdu. »
Ici je ne comprends pas la relation de cause à effet. Souvent dans votre texte j’ai l’impression qu’il manque des explications, des adjectifs qui permettraient au lecteur de rentrer dedans. J’ai eu du mal a visualiser vos personnages qui reste irréels, la temporalité est floue aussi (le soleil n’arrête pas de se coucher), ça peut être un choix littéraire mais pour moi il manque des indications, vous faites apparaître votre personnage dans un désert, il n’a pas de souvenir vous le faites déambuler dans une ville fantôme puis rencontrer le second personnage qui n’a pas plus de consistance. Moi il m’a manqué du corps, du concret, du tangible : le lecteur est un peu trop dans le désert lui aussi. On dirait que la construction de cette nouvelle s’est faites autour de la blague, je pense que c’est un peu léger, il aurait fallu que vous étoffâtes quelque peu. On perçoit le message, mais il mériterait d'être plus affirmé. Merci pour la lecture. SQUEEN

   Jean-Claude   
10/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Tom peut marcher longtemps avant de trouver une autre personne.
Il n'y a pas vraiment d'histoire. Des impressions, de brefs aperçus, un soupçon de doute sur les "disparitions"... Un point de vue sur la situation actuelle des mexicains aux US.
Sympa à lire.

Au plaisir du vous (re)lire
JC

   MonsieurF   
30/6/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C'est étrange, cette nouvelle ne raconte strictement rien d'un point de vue suspens et pourtant elle a des qualités narratives fortes.
Au fil du texte se créée une vraie atmosphère, une ambiance, avec ces lieux perdus, ce barman raciste. J'ai quelque part la sensation de lire un passage de road movie (enfin road book).
C'est là la limite de l'exercice, parce qu'il me manque une suite, un après, quelque chose pour satisfaire ma curiosité. Je me dis "Et donc maintenant, Tom?"
C'est frustrant.
Je n'aime pas trop les phrases du début, un peu hachées, mitraillettes, qui peinent à donner du rythme.

Mais l'ensemble m'a intéressé.
A continuer donc.

   hersen   
10/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle très déstabilisante dans un premier temps.
Je pense naturellement à un sujet d'actualité (les Mexicains) avec un filigrane qui se densifie en se transférant sur les Indiens.

Je crois que cette nouvelle me donne une vision de ce que je ne peux appréhender de mon regard d'Européenne; je la prends pour intrinsèquement US. Et c'est en cela qu'elle a sa valeur; Quelque part, elle me fait penser à Steinbeck; la vision des petites gens. Et puis aussi cet appât du gain, tout le monde fuit vers Las Vegas tandis que Marysville, qu'on voit très bien en trou du cul du monde, se dépeuple, se vide inexorablement.

A ce titre, quel culot faut-il pour un auteur de remanier une histoire bien beauf pour l'actualiser, au milieu d'une nouvelle bien courte, pour la faire coller à son propos.
Don se permet tout. Et ça marche.

Une nouvelle inattendue, une nouvelle originale qui n'est pas du pré-mâché. Faut aller la chercher, quand même ! mais qui vaut qu'on s'y arrête et qu'on la relise;

Merci pour cette lecture.

   plumette   
10/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Dans cette nouvelle, il y a une ambiance, une errance.
elle a comme une parenté avec "je suis le fils de la brume" mais évidemment transposé dans un tout autre décor.
fin du monde? fin d'un monde?Le flottement gagne le lecteur. on se raccroche au réel avec la blague raciste mais je la trouve un peu posée là, sans trop de rapport avec le reste.
je ne connais pas les Etats-Unis , peut-être que cela me manque un peu pour appréhender certaines dimensions de ce texte.

Et les paroles de la chanson? Pourquoi pas nous proposer une petite traduction note de bas de page?

Une nouvelle d'athmosphère donc, et j'aime assez ce genre!

Plumette

   Vilmon   
11/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour, j'ai assez aimé, mais je reste sur mon appétit... Tout est trop vague pour que je puisse me faire une idée de l'histoire. Il n'y a peut-être pas d'histoire, simplement une description d'une soirée perdue dans Marysville. J'ai eu l'impression que le personnage sort d'un casino dans la 1ere partie, déboussolé par le jeu après plusieurs heures enfermé dans un monde de faste virtuel. Et Tom continue d'avancer vers nul part sur la route, au travers le désert...

   vb   
11/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Donaldo,

Ce que j'aime bien dans votre nouvelle, c'est cette impression de vide, de désert, de fin du monde. Je me suis ressenti un peu comme dans un film de Jim Jarmush ou de David Lynch.

Mais au-delà de cette ambiance je n'ai malheureusement rien trouvé d'autre. Mais peut-être ai-je mal cherché. Je n'ai par exemple pas compris le sens de la remarque "putains d'Indiens".

Au niveau du style je n'ai pas trouvé le dialogue très fluide. La phrase "Dans quelques heures, la grande rue va se remplir de monde, les magasins seront bondés et vous pourrez même sentir une bonne odeur de cacahuète grillée" m'a semblé trop bourrée d'adjectifs pour être réaliste dans un dialogue.

   Eccar   
11/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
J'aime cette sensation d'être loin du monde, dans ces grands déserts, ces lieux oubliés qui n'attendent plus personne. Vous représentez si bien cette sensation dans cette courte nouvelle. Il est vrai qu'il ne s'y passe pas grand chose mais c'est juste cette sensation qui importe, la beauté de sa tristesse douce, l'irréversibilité du chemin de poussière de la fin.
Merci pour cette revanche des indiens.

   jaimme   
11/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Quand je vois du Bowie, je lis. Peux pas faire autrement.
Et puis je découvre une métaphore des Etats-Unis actuels/ou pas:
la vacuité, le Grand Vide. Dans la tête des gens (le barman, la mannequin, la veille au soir, Las Vegas), dans son histoire et son actualité sanglantes toutes autant.
Indiens et Mexicains même combat?
Oui, riche en peu de lignes. J'aime.

   in-flight   
11/7/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je rejoins l'avis de squeen tout en ajoutant que l'ambiance fantomatique ne m'a pas gênée, c'est même l'intérêt de la nouvelle. Pour le reste, j'ai le vague sentiment que ce texte a été bâti à partir de la vanne de Joe et que l'essence du récit est un hommage aux Amérindiens (Thème très abordé sur le site en ce moment, c'est juste un constat).

Une nouvelle avec un petit message politique dont je retiens l'ambiance fantomatique assez plaisante.

   Polpol   
23/10/2018
Commentaire modéré


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