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Sentimental/Romanesque
Donaldo75 : La mer du Nord est en feu
 Publié le 20/06/22  -  4 commentaires  -  31281 caractères  -  31 lectures    Autres textes du même auteur

A warm dry wind is all that breaks the silence,
The highways quiet scars across the land.
People lie, eyes closed, no longer dreaming,
The earth dies screaming.
Like scattered pebbles, cars lie silent waiting
Oilless engines seized by dirt and sand
Bodies hanging limp, no longer bleeding
The earth dies screaming

(UB40)


La mer du Nord est en feu


Corentin dormait paisiblement dans le TGV reliant Amsterdam à Paris quand le train décéléra brutalement. Les lumières s’éteignirent et le chauffage s’arrêta, réveillant le jeune homme. Enfin, un message retentit dans la rame : « Par suite d’un incident, nous demandons aux passagers de bien vouloir rester dans les voitures et surtout de ne pas essayer de sortir sur les voies. » Corentin fouilla alors dans ses affaires pour en sortir un magazine, enfila son manteau et commença à lire pour passer le temps. Machinalement, il regarda par la fenêtre ; le ciel était chargé de nuages noirs, annonciateurs de pluies hivernales. Quelques minutes plus tard, une nouvelle annonce interrompit sa lecture : « Par mesure de sécurité, nous déverrouillons les portes. Nous vous demandons de sortir dans le calme, puis de vous diriger vers la route où des bus vous attendent. » Un agent arriva dans la rame à ce moment précis et pilota les passagers vers la sortie indiquée. Corentin tenta de joindre son bureau mais la communication avorta. Arrivé à portée des autocars, il s’aperçut que les moyens déployés n’étaient pas à la hauteur de l’événement ; les trois véhicules présents ne suffisaient pas pour transporter tous les passagers. La foule commença à grogner, d’abord de façon sourde puis de plus en plus bruyamment. Le chef de bord prit la parole et tenta d’organiser le remplissage des cars. Après plusieurs minutes de flottement, le mouvement s’amorça enfin. À peine les autobus partis, le ciel commença à donner des signes d’orage ; des nuages noirs se concentrèrent au-dessus de la campagne belge puis de grosses gouttes tombèrent et finalement la foudre apparut. Le jeune homme tenta de contacter ses proches mais le réseau de téléphonie mobile semblait toujours indisponible. Au-dehors, le temps ne s’améliorait pas ; le climat s’était transformé en tempête avec de gros grains, du vent et des éclairs en pagaille dans un décor de fin du monde. Le ciel s’assombrissait, le soleil disparaissait sous les masses nuageuses et la température continuait à baisser.


Arrivé dans la capitale belge, il se dirigea vers l’hôtel où une chambre l’attendait ; il tenta en vain d’appeler son épouse Marjorie sur son portable puis décida de s’octroyer une pause consacrée au dîner et descendit en direction du restaurant de l’hôtel où il prit une table isolée. Il commanda un apéritif italien afin de se remettre d’une journée bien remplie en surprises.


– Bonjour, est-ce que la place en face de vous est libre ?


Corentin regarda son interlocutrice semblée sortie de nulle part. Il vit une belle et grande jeune femme blonde aux yeux bleus.


– Oui, répondit-il sans réfléchir.

– Merci. Je m’appelle Marjanna.

– Enchanté, Marjanna. Moi, c’est Corentin.


Marjanna attrapa une chaise et se posa délicatement en face de Corentin. Il l’imagina en libellule volant le long des fleurs aquatiques d’une rivière du pays des merveilles. Elle le ramena à la réalité du moment.


– C’est fou, ce qui arrive.

– Carrément.

– Je n’ai jamais vu de ma vie autant de pannes électriques. Mon avion, comme beaucoup d’autres, a été forcé d’atterrir à Zaventem.

– Où allez-vous, si ce n’est pas trop indiscret ?

– Je vais à Munich. Enfin, j’essaie. Tous les vols pour l’Allemagne sont annulés.

– Vous allez devoir rentrer chez vous plus tôt que prévu. Où habitez-vous ?

– Haarlem, aux Pays-Bas.

– Parfait, je vais aussi dans ce coin. On pourrait louer une voiture et faire le voyage à deux.

– D’accord. Vous habitez dans les environs de Haarlem ?

– Non, en réalité je vis à Amsterdam mais je compte passer voir mes parents à Bloemendaal. Je voudrais savoir si tout se passe bien pour eux.


La soirée se déroula comme dans un rêve ; Marjanna et Corentin se racontèrent beaucoup de leur vie personnelle et rirent très souvent aux anecdotes hautes en couleurs de l’un ou l’autre. Un observateur extérieur aurait cru que les deux jeunes gens formaient un couple depuis des années tellement leur entente semblait naturelle.


///


Le lendemain matin, Corentin rejoignit Marjanna au restaurant pour le petit déjeuner. Entre eux, la magie continuait d’agir. Entre deux croissants et quelques verres de jus d’orange, ils réglèrent les modalités de leur voyage, le chemin à suivre, les risques éventuels et le meilleur moyen de les éviter. Une fois le repas terminé, ils se donnèrent rendez-vous à la réception pour rendre leurs clés et partir ensemble à l’agence de location. Enfin, ils quittèrent Bruxelles en un temps record, la circulation routière s’avérant anormalement fluide et les rues étrangement désertes. Le ciel demeurait d’un gris blanchâtre propre aux Flandres en hiver ; la folie climatique de la veille ne semblait plus qu’un épisode exotique dans une journée atypique.


Au passage de la frontière néerlandaise, le temps changea brusquement ; des éclairs déchirèrent l’horizon et le tonnerre gronda alentour, tandis que la lumière baissa sous l’invasion d’une sombre masse nuageuse. Marjanna alluma la radio pour s’informer de la météorologie. « Le nord de l’Europe subit une dépression climatique de grande ampleur », commença le journaliste. « De partout, les observateurs nous font part de tempêtes en mer, de rafales de vent en plaine, d’orages sur les reliefs et d’un déluge global. Les autorités ont suspendu le trafic aérien et maritime, limité les transports ferroviaires et déclenché des plans d’alerte. Les habitants sont invités à rester chez eux et à barricader leurs fenêtres. Les automobilistes et les usagers de la route sont conviés à se rendre dans les hôtels les plus proches pour s’abriter. La tendance n’est pas à l’accalmie. Les experts redoutent une aggravation des perturbations atmosphériques. » Le reste du bulletin confirmait la gravité de la situation ; des accidents étaient recensés, essentiellement en mer pour le moment mais avec d’importants dégâts matériels.


– Nous devrions les écouter, fit remarquer Marjanna.

– On est à mi-chemin. Encore deux heures de trajet. Inutile de s’inquiéter pour si peu.


La jeune femme n’osa pas le contredire. Elle avait trop hâte de rentrer chez elle ; en plus Corentin avait été gentil avec elle, serviable même, au lieu de simplement penser à sa petite personne et la laisser se débrouiller seule à Bruxelles, comme l’auraient fait les hommes qu’elle côtoyait d’ordinaire. Elle appréciait le geste et ne se voyait pas ennuyer son chevalier servant avec ses inquiétudes, aussi accepta-t-elle de poursuivre le voyage malgré des conditions atmosphériques peu engageantes.


Les éclairs se rapprochaient dangereusement de la route, la pluie redoublait de vigueur, avec des gouttes de plus en plus épaisses et un vent incessant. Au bout d’une dizaine de kilomètres, la radio cessa de capter le signal des stations locales. Marjanna tenta d’autres fréquences mais n’obtint qu’un bruit de fond grésillant. Ensuite, les instruments de bord s’affolèrent, l’écran afficha des signes cabalistiques et l’éclairage donna des signes de faiblesse avant de s’éteindre. Enfin, le moteur hoqueta et la direction se mit à secouer. Corentin ne s’affola pas. Il décida de stopper la voiture sur le bord de l’autoroute. À peine le véhicule garé, le circuit électrique grilla, sonnant la fin de leurs derniers espoirs. Marjanna regarda s’il y avait encore du trafic sur la route et remarqua qu’ils étaient seuls.


– Je crois que nous allons devoir poursuivre à travers champs, conclut le jeune homme.

– Oui, nous n’avons plus trop le choix.


Corentin récupéra une carte routière dans la boîte à gants ; il proposa de poursuivre vers l’est où se trouvait une zone d’activités. Marjanna accepta. Ils commencèrent à marcher dans la boue, sous une pluie battante et un fort vent aux allures de tempête. Les éclairs illuminaient le ciel obscurci par de gros nuages noirs. Après une longue marche, ils trouvèrent une petite route goudronnée et choisirent de l’emprunter. La campagne semblait déserte, presque hostile dans cette atmosphère aux aspects d’apocalypse. Marjanna aperçut enfin une bâtisse sombre. Arrivés à l’entrée d’une petite ferme, ils sonnèrent puis frappèrent en vain.


– Visiblement, c’est inoccupé, dit Corentin. Profitons-en.


Ils tentèrent d’ouvrir la porte mais elle était verrouillée ; la jeune femme lui fit signe de l’attendre puis partit en direction de l’arrière du bâtiment. Cinq minutes plus tard, elle réapparut.


– J’en étais sûre. Dans ce type de maison, il existe toujours une seconde entrée qui n’est jamais fermée à clé, dans les cas d’extrême nécessité.


Ils pénétrèrent dans la fermette ; Marjanna appela pour vérifier s’il y avait des occupants mais personne ne lui répondit. Ils posèrent ensuite leurs valises dans la cuisine et visitèrent les lieux. Ce n’était pas le grand luxe, avec un petit salon, deux chambres principales, une salle de bains, des toilettes et une sorte de débarras. L’alimentation électrique ne fonctionnait pas mais il y avait plusieurs lampes de poche et assez de bougies pour pallier d’éventuelles pannes ; de plus, les placards regorgeaient de boîtes de conserve en nombre suffisant pour les nourrir.


Tandis que Marjanna préparait un repas de fortune, Corentin essaya de capter une station de radio à l’aide d’un vieil appareil à piles trouvé dans la cuisine ; à l’instar des tentatives précédentes, il ne parvint qu’à un grésillement stérile. Il n’y avait pas de téléphone fixe et le réseau mobile restait aux abonnés absents. Il fit un nouveau tour du propriétaire et constata qu’ils disposaient de quoi se laver, de draps pour passer la nuit et l’essentiel pour survivre plusieurs jours en cas de besoin. Les fenêtres étaient déjà calfeutrées et la maison n’était pas trop frigorifiée. Corentin activa le chauffage. Marjanna l’appela pour le repas.


– Je crois que nous pouvons abandonner l’idée de rejoindre Haarlem ce soir, avoua Corentin.

– Personne ne m’attend, répondit sobrement la jeune femme.


Cette réponse attrista le jeune homme. Il ne pouvait imaginer qu’une aussi belle femme, intelligente, drôle, sensible mais forte en même temps, n’ait personne dans sa vie. Tandis qu’ils mangeaient, Corentin tenta d’en savoir plus en l’amenant à raconter sa vie. Marjanna venait d’une famille aux moyens limités, vivant dans le centre des Pays-Bas, une région empreinte de calvinisme où il ne faisait pas bon afficher des opinions modernes sur la condition de la femme, ses aspirations, son envie irrépressible de découvrir le monde. Elle s’était débrouillée toute seule pour sortir de son milieu, grâce à des études supérieures brillantes et des stages intelligents. Ensuite, elle avait gravi les échelons du management dans une société de haute technologie basée à Haarlem, oubliant au passage sa vie personnelle et passant la majeure partie de son temps entre réunions, voyages d’affaires et repas commerciaux.


– C’est un miracle que je n’aie pas enflé de quinze kilos, dit-elle en souriant.


Corentin la trouvait magnifique, même en l’imaginant avec des couches supplémentaires. Marjanna représentait l’antithèse de sa propre épouse Marjorie, une jolie petite poupée blonde née comme lui avec une cuillère en argent dans la bouche, habituée des cercles de la grande bourgeoisie française, élevée dans la culture des familles fortunées où tout s’arrangeait par un simple coup de téléphone. Il l’avait choisie par facilité, parce qu’elle lui permettait de rester dans sa zone de confort. Certes, Marjorie était intelligente, douce, aimante, d’une nature généreuse mais comparée à Marjanna la tigresse elle restait un adorable chaton de compagnie avec un petit ruban rose autour du cou. En écoutant son interlocutrice, le jeune homme se rendit compte qu’il s’ennuyait dans sa vie personnelle, qu’il s’était laissé aller à des schémas reproduits de génération en génération où un microcosme socialement aisé se jaugeait à l’aune des écoles de commerce ou d’ingénieurs, des cartes de visite commerciales et des hectares de propriété. La tonalité de Marjanna, sa manière de raconter sa triste histoire tout en restant positive, la lumière dans ses yeux, tout concourrait à fasciner Corentin mais il ne pouvait pas lui dire, rien lui montrer parce que dans son milieu ça n’était pas correct.


– Tu serais quand même Marjanna, l’unique, répondit-il bien malgré les convenances.

– C’est gentil, ça. Merci.

– De rien, je le pense vraiment.


Tout semblait dit, sans mots, juste à travers des attitudes, des silences, des regards sous couvert. Marjanna savait qu’elle allait rejoindre son univers de solitude tandis que Corentin reviendrait profiter des fastes de sa condition. Elle n’avait pas besoin d’en savoir plus sur sa vie familiale, son épouse, ses amis, ses vacances dans les Alpes du Sud. Cette seule pensée la rendait étrangement triste, comme si ce jeune homme propre sur lui commençait à prendre de la place, à déranger sa routine sentimentale composée de vides et de creux.


Une fois le repas terminé, le duo s’attela à la vaisselle puis Corentin partit se coucher, prétextant un coup de fatigue lié aux désagréments des dernières heures. Pour sa part, Marjanna s’assit au salon et ouvrit un livre de la bibliothèque. Elle attaqua le premier chapitre puis s’endormit doucement dans le vieux fauteuil élimé où des générations de grands-mères hollandaises avaient probablement déjà piqué du nez en tricotant des chaussettes.


La jeune femme se réveilla subitement. Elle regarda machinalement sa montre et remarqua qu’elle s’était arrêtée à midi. Un rapide coup d’œil à la pendule murale lui indiqua que la nuit était bien avancée. Elle décida d’aller dehors pour voir l’état de la météo. À peine eut-elle franchi la porte de derrière qu’elle aperçut la silhouette de Corentin au milieu du champ de boue. Elle l’appela mais ne reçut pas de réponse. Le vent était tombé, le ciel restait rempli de nuages noirs que la Lune ne parvenait pas à percer de sa lumière diffuse. Marjanna regarda l’horizon au loin. La ligne séparant la voûte céleste du sol aurait dû être sombre avec le coucher du soleil ; au lieu de ce paysage grisâtre, elle assistait à un incendie lointain, comme si la surface de la planète était devenue un brasier à perte de vue. Elle se rapprocha de Corentin et lui posa la main sur l’épaule.


– C’est magnifique, dit-elle.

– Oui mais je ne crois pas que ce soit bon signe.

– On dirait que la température est montée, je me trompe ?

– Non, tu as raison. Je pense que la mer est en flammes.

– On est mal barrés.

– Tu l’as dit.

– Attendre la fin du monde ou je ne sais quoi d’autre, ici, dans ce trou perdu au milieu de nulle part, ça me déprime d’avance.

– Moi aussi. Restons-en au plan initial. Je suis allé voir dans la remise. J’ai trouvé des vélos. Nous pouvons rallier Haarlem par les petites routes, en espérant que les habitants du coin nous hébergent chaque nuit.

– D’accord. Demain matin, avant de partir, je préparerai de quoi manger.


///


Le lendemain matin, Corentin et Marjanna quittèrent leur refuge improvisé. Le ciel s’affichait sombre et le soleil arrivait à peine à percer de ses maigres rayons la masse nuageuse. Il n’y avait ni vent ni pluie. La température conservait une douceur inhabituelle pour l’hiver batave. Au loin, l’horizon s’illuminait de teintes rouges et jaunes, signes incontestables d’un incendie continu. La terre semblait noire. Le contraste avec le brasier lointain ajoutait un aspect infernal au paysage désertique de la plaine néerlandaise. Le duo entama silencieusement son périple à vélo, comme si l’environnement ambiant avait cousu leurs bouches, fermé leurs esprits et amplifié leur instinct de survie à l’instar des dinosaures lors de la pluie de météorites du Crétacé. Pourtant, le cerveau de Corentin tournait à plein régime et ne se cantonnait pas à la situation en cours ; il pensait à Marjanna plus qu’il ne l’aurait souhaité. Il sentait encore la main de la Néerlandaise sur son épaule quand la nuit précédente ils avaient contemplé ensemble le spectacle surréaliste du crépuscule brûlant. Il avait aimé cette sensation d’intimité duale, de ne faire plus qu’un avec sa compagne de fortune, une femme admirable dont il ne connaissait pas grand-chose mais qui lui semblait si proche, plus que ne l’avait jamais été sa propre épouse Marjorie.


Le jour commençait à tomber. Les derniers rayons solaires s’effaçaient pour laisser place à une véritable pénombre. La lumière lunaire ne suffisait pas à transpercer l’obscurité nuageuse. Corentin décida de s’arrêter à la première maison visible pour demander le gîte à ses occupants. Ces derniers firent preuve d’une grande hospitalité, étonnés de constater qu’il existait encore des individus suffisamment courageux ou alors inconscients du danger pour se lancer dans un tel périple à bicyclette. Les deux jeunes gens s’installèrent dans une chambre d’ami et dînèrent avec la famille d’accueil qui leur fournit les rares informations disponibles et circulant de bouche-à-oreille. Apparemment, le gouvernement prenait des mesures pour préserver le reste du pays d’une éventuelle panique malgré des moyens de communication limités et une incompréhension totale quant à la raison de ces phénomènes surnaturels. Les secours de fortune s’organisaient sur la base du volontariat, avec des véhicules datant de la préhistoire et du matériel dénué d’électronique. Les hôpitaux fonctionnaient sur la base de générateurs à essence, le téléphone se cantonnait aux anciennes lignes souterraines réactivées pour l’occasion et les ondes hertziennes subissaient un brouillage magnétique probablement causé par l’orage précédent et l’atmosphère très dense qui s’était instaurée dans le ciel européen.


Le jour suivant, Marjanna et Corentin, après un bref petit déjeuner, se lancèrent dans leur dernière ligne droite. Le climat restait inchangé, avec des nuages noirs, une température élevée, un air dense chargé d’électricité statique et le spectacle lointain d’un brasier permanent. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de leur destination, ils rencontraient du monde sur la route. La majorité circulait à vélo mais il y avait aussi des attelages de chevaux et de vieilles automobiles sorties d’un passé révolu. Les autorités étaient simplement représentées par les pompiers, les ambulances, la police et l’armée. La luminosité s’amplifiait par l’horizon rougeoyant dans une sorte de clair-obscur qui conférait au paysage un aspect insolite, tranchant avec l’habituel ciel bas de la plaine hollandaise.


Aux abords d’Haarlem, Marjanna indiqua à Corentin le chemin amenant à son domicile. Ils bifurquèrent le long d’un canal pour rejoindre la rue où elle habitait. Enfin, le quartier résidentiel s’afficha. La jeune femme se sentit rassurée à la vue de cet environnement familier. Elle se dirigea vers un ensemble de maisons en brique brune puis s’arrêta devant un portail bleu. Elle sortit une clé de sa poche et ouvrit le passage, invitant Corentin à la suivre. Elle appuya sur l’interphone. Une fois rentrée chez elle, Marjanna se précipita sur son téléphone mural fixe et constata qu’il n’y avait aucune tonalité. Elle tenta en vain d’actionner la lampe du vestibule puis se dirigea vers un placard dont elle sortit des lampes de poche, des allumettes et des grandes bougies suédoises qu’elle disposa dans le salon après les avoir allumées. L’ambiance prenait des allures de veillée funèbre ; au-dehors la lumière rouge de l’horizon et à l’intérieur les flammes vacillantes faisaient penser à un funérarium. Corentin sentit que leurs chemins devaient se séparer.


– Tu es parvenue chez toi saine et sauve.

– Merci de m’avoir accompagnée jusqu’au bout.


La jeune femme s’approcha de lui, le serra dans ses bras puis le regarda droit dans les yeux sans rien ajouter. Corentin laissa son propre regard s’immiscer dans la mer intérieure de Marjanna ; il ressentit toute une panoplie d’émotions qu’il pensait ne plus jamais connaître. Sa gorge se noua, il hésita entre l’embrasser, pleurer, l’inonder de mots gigantesques ou simplement se taire à jamais. Après un temps interminable pour les deux enlacés, il se dégagea lentement, lui caressa la joue tendrement, hocha la tête d’un signe fataliste puis quitta les lieux en silence. Marjanna le regarda s’éloigner dans la pénombre, restant figée malgré elle dans une presque obscurité qui ne présageait rien de bon, juste la fin d’un monde dont elle n’avait jamais attendu beaucoup jusqu’à sa rencontre trop tardive avec ce Français. Ses yeux s’embuèrent de larmes trop longtemps retenues, son cœur résonna avec force dans sa poitrine puis accéléra la cadence comme s’il enjoignait le reste du corps de prendre la bonne décision, celle de courir vers Corentin, de lui hurler ses sentiments.


La nuit commençait à tomber. Les nuages sombres dominaient toujours le ciel, tandis que l’horizon se consumait de mille feux. La Lune ne parvenait pas à éclairer la ville de ses maigres reflets. La température ne baissait pas malgré un petit vent venu de la mer. L’atmosphère restait chargée d’électricité statique. L’ultime montée, la longue pente le séparant de la maison de ses parents, dura des siècles. Corentin voyait s’agrandir le spectacle rassurant de l’endroit où il avait passé tant d’étés pendant sa jeunesse quand ses parents s’étaient retirés dans ce havre de paix aux saveurs balnéaires. Enfin, il descendit de son vélo, ouvrit le portail puis se rua le long de l’allée en laissant derrière lui ses bagages et son véhicule de fortune. Il sonna puis frappa à la porte. L’attente lui sembla interminable. Il perdit patience, décidant d’aller voir par une des fenêtres si sa famille avait entendu ses coups de boutoir. La totalité des issues était calfeutrée et la porte de la cave s’avérait inaccessible. Il revint à l’entrée et appela à s’en éclater les cordes vocales. Cinq minutes plus tard, la serrure couina d’un bruit qu’il ne connaissait que trop bien. Son père apparut.


– Est-ce mon fils que je vois là ?


Le jeune homme se jeta dans ses bras. Il n’avait jamais été aussi heureux d’embrasser son père. Les deux hommes rentrèrent dans la maison où une grande femme aux cheveux blancs préparait un repas chaud. À la vue de son fils, elle poussa un cri de joie puis l’embrassa à son tour.


///


Corentin s’attabla avec ses parents. Le repas démarra dans la bonne humeur ; le chef de famille commença à raconter leurs mésaventures depuis le début des événements. Les pannes électriques avaient perturbé l’intégralité du territoire national dès le lundi matin, puis le climat avait changé à partir du lendemain pour tourner à l’orage. La population locale était cependant restée très calme et la solidarité avait joué dans tous les quartiers de la ville. Les autorités avaient organisé les mesures préventives dans les établissements de soins et les centres nerveux de distribution de l’énergie. Le gouvernement avait également fait passer la consigne de limiter les déplacements au strict minimum jusqu’à la fin de l’alerte. Le mardi soir, l’inexplicable s’était produit : la mer du Nord avait pris feu dans un gigantesque incendie venu des profondeurs. L’atmosphère s’était progressivement chargée d’électricité statique tandis que les nuages noirs et les orages magnétiques avaient envahi le ciel. Les réseaux téléphoniques et hertziens étaient définitivement tombés, ainsi que tous les dispositifs électroniques. L’accès au littoral était désormais fermé au public. La température à proximité de la mer dépassait les quarante degrés centigrades. Selon la rumeur, la situation touchait le continent entier. Le père arrêta là son exposé. Il demanda à son fils comment il était arrivé jusqu’à eux. Corentin raconta son périple, ne mentionnant pas Marjanna pour ne pas s’exposer à des questions gênantes. Il s’en voulut après-coup, détesta son manque de courage, la mainmise de ses vieux réflexes de garçon coincé dans ses certitudes sociales sur ses émotions profondes, sur les beaux moments intangibles qu’il avait vécus depuis sa rencontre à Bruxelles.


Le lendemain matin, il se réveilla avec le souvenir confus de rêves incompréhensibles mettant en scène Marjanna, son père, sa mère et des inconnus sans visage. Il chassa ces pensées et décida de se lever. Il s’habilla en vitesse et descendit dans le salon où l’attendait sa mère. À sa mine défaite, il comprit immédiatement que la situation ne s’améliorait pas dehors.


– Bonjour, maman. Tu tires une drôle de tête. Les nouvelles ne sont pas bonnes, c’est ça ?

– Bonjour, mon enfant, répondit sa mère affectueusement. Oui, en effet. Je crois que nous allons rester longtemps enfermés dans cette maison.

– Pour quelle raison ?

– Un officiel de la protection civile est passé voir ton père ce matin. Il l’a informé des derniers développements climatiques. En résumé, cela ne s’arrange pas. Je n’en sais pas plus, je ne lui ai pas parlé directement.


Corentin savait qu’il n’aurait pas plus de détails. Tandis qu’il déjeunait, son père fit irruption dans la salle à manger. Il ne semblait pas serein.


– La mer du Nord est toujours en train de brûler. J’ai appris que l’intérieur des terres européennes serait touché à son tour par des phénomènes inexpliqués. De la Russie jusqu’à l’est des Pays-Bas, de violents orages électromagnétiques ont déclenché des catastrophes industrielles dans des zones d’activité importantes pour l’économie mondiale. Les experts en tous genres annoncent le retour à l’âge de pierre.


D’ordinaire, son père n’était pas du genre à extrapoler des plans sur la comète, à habiller la réalité de noir. Il privilégiait l’approche scientifique, ne s’affolait pas et voyait le verre à moitié plein. Corentin lui faisait confiance sur ce point ; s’il pensait que l’humanité allait connaître une ère de recul, la fin d’une civilisation aisée où le progrès technologique et la consommation de masse avaient pris le pas sur la spiritualité, alors le futur ne sentait définitivement pas bon.


– Ne me dis pas que c’est partout pareil sur la planète.


La réponse du chef de famille confirma ses craintes. Quelques régions échappaient au désastre mais elles restaient rares et leur situation s’avérait précaire. Les territoires équatoriaux paraissaient épargnés, ainsi que les pôles Nord et Sud, ce qui préservait pour l’instant le reste du globe d’une autre catastrophe, la montée rapide du niveau des océans. À l’intérieur des deux cercles polaires, il n’y avait pas d’incendie. La banquise résistait par un curieux miracle physique apparemment lié au champ magnétique de la Terre. Les simulations des scientifiques étaient contrastées. Certaines prévoyaient des incidents sismiques et le réveil des principaux volcans, d’autres modélisaient une densification de l’atmosphère par ionisation des atomes contenus dans l’air, ce qui aurait pour effet principal d’éradiquer la vie en surface. Dans tous les cas, il s’avérait dangereux de sortir de chez soi. Des plans d’urgence étaient en cours de réalisation dans tous les pays. Il s’agissait de regrouper les populations dans des bâtiments protégés en commençant par les habitants des zones rurales. Eux n’étaient pas encore concernés parce que les bordures littorales échappaient à la foudre, pour une raison qu’on ignorait encore. Dans leur cas, la maison demeurait le meilleur endroit pour survivre, avec sa cave profonde et son abri souterrain.


– Qu’en est-il des villes comme Haarlem ?

– Elles sont prises en main par l’armée. Proches de la côte, elles bénéficient des mêmes conditions atmosphériques que nous. La seule difficulté réside dans le nombre de personnes à gérer pour éviter une panique générale. Jusque-là, la situation reste sous contrôle.


Corentin hocha de la tête et se leva de table pour aider son père dans la consolidation de leurs futurs appartements de fortune. Les deux hommes travaillèrent d’arrache-pied pour sécuriser leurs zones de survie. Pendant ce temps, sa mère regroupait les dernières denrées pour les stocker. Elle s’occupa également des vêtements et du linge nécessaires à une longue période d’isolement souterrain.


///


Le dernier jour de la vie tranquille de Corentin commença dans un fracas assourdissant ; le tonnerre se déchaîna subitement et sa colère déchira les airs alentour. Son père sonna l’alerte dans la maison familiale et tout le monde se précipita au sous-sol. La situation s’était aggravée pendant la nuit ; la mer du Nord brûlait de plus belle. L’incendie s’était propagé aux étendues d’eau marine de l’hémisphère nord ; les océans Atlantique et Pacifique avaient pris feu à leur tour. Le monde semblait atteindre la fin d’un cycle, amorçant une inexorable mutation. Corentin décida de ne plus mentir ; sa famille disposait d’un répit dans l’abri érigé par son père. Il pensait désormais à Marjanna, seule dans son appartement de Haarlem. Le jeune homme prit son père à part et lui raconta la vérité au sujet de son voyage, de la jeune femme avec qui il avait traversé ces épreuves et de ce qu’il ressentait pour elle sans jamais lui avoir vraiment dit. Son père l’écouta en silence, posa son bras sur l’épaule de son fils puis l’assura de son soutien indéfectible. Corentin quitta la maison rassuré.


Le spectacle s’affichait de manière impressionnante ; le jeune homme regarda le ciel illuminé par les éclairs et rougi par les flammes reflétées dans la mer du Nord. Il ne pleuvait pas et la température battait des records. Le jeune homme enfourcha son vélo et roula en direction de la ville. Il retrouva sans peine le chemin jusqu’au quartier résidentiel où habitait Marjanna. Une fois arrivé à destination, il sonna à l’interphone ; aucun son n’en sortit, comme la dernière fois. Il décida d'entrer à l’intérieur sans plus attendre, monta à l’appartement, frappa à plusieurs reprises et cria le prénom de la Néerlandaise. Il attendit environ dix minutes avant que la porte ne s’ouvre, découvrant une silhouette féminine dans la pénombre du vestibule. « Corentin ? »


En reconnaissant son sauveur, le visage de Marjanna s’éclaira ; vu de l’extérieur, il faisait penser à un halo surnaturel venu du plus profond de son être. Le jeune homme ne put se retenir plus longtemps. Il l’enlaça de toutes ses forces. Le couple resta silencieux dans l’obscurité. Un éclair plus fort que les autres frappa tout à coup l’immeuble. L’onde de choc brisa les vitres du bâtiment.


– Il va falloir trouver un refuge. Et vite, déclara Corentin.

– C’est déjà prévu. Mes voisins sont tous partis dans les abris souterrains.

– Dans ce cas, pourquoi es-tu encore là ?


À cette dernière question, elle s’abstint de répondre, se contentant d’une moue enfantine.


– Nous devons partir immédiatement. Rassemble des affaires et mets-les dans un sac à dos.

– Tout est déjà prêt dans ma chambre. Nous pouvons rejoindre les autres réfugiés dans les sous-sols du centre culturel situé à quatre blocs d’ici.


Sur ces précisions, la jeune femme disparut dans la pénombre. Corentin n’eut pas le temps de la suivre. Un nouvel éclair coupa la maison en deux, détruisant le salon et une partie du vestibule. Il cria le nom de Marjanna. Le ciel rugit une dernière fois, dans un délire de son et de lumière aveuglante, puis effaça à jamais la ville de Haarlem de la surface du globe.


 
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   Vilmon   
27/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Bien raconté, l’intrigue se construit et s’explique en poursuivant la lecture. Il n’explique pas pourquoi la mer brûle, mais puisque aucun personnage ne se questionne à ce sujet, le lecteur accepte ce fait avec eux. Surprenant qu’il n’y a d’émeute ou de saccage. Il y a un détachement froid face aux catastrophes et incidents fâcheux, une sorte d’indifférence, contrastant avec l’amour naissant entre les deux personnages. Tout le monde semble stoïque et accepte la situation. Un peu trop de sang froid. J’ai aimé lire ce récit malgré sa fin tragique.

   Perle-Hingaud   
1/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↓
L'écriture est bonne et il y a une vraie ambiance de dégénérescence, de fin du monde au ralenti. J'aime l'idée non expliquée de la mer en feu. Mais l'histoire d'amour est très cucul-la-praline et je n'ai pas pu adhérer: pas d'empathie envers ces gens, donc, le tout ne fonctionne pas vraiment pour moi.
L'absence de rythme colle à l'ambiance générale de déliquescence, c'est réussi de ce point de vue là. Un avis mitigé, donc.

   hersen   
1/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Je suis très partagée sur le traitement de cette histoire.
S'il y a bien ce côté flippant de la mer qui brûle et du manque d'information des habitants, ce qui crée une ambiance de malaise, ce flip est un peu anéanti par une histoire romanesque. on perd beaucoup de temps dans la description de l'épouse, et cela nous fait retomber un peu dans des considérations assez habituelles dans le genre romanesque.
je pense qu'alléger le romanesque et en remettre une couche sur le côté flippant m'auraient fait considérer l'histoire plus aboutie.
Il y a un peu un rattrapage à la fin (du côté flippant) et j'aime assez que Marjana attendait corentin. Ce sera trop tard, comme dans beaucoup d'histoire d'apocalypse.

J'ai tout de même apprécié ma lecture, même si je pinaille...

   Ingles   
21/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Don,
un récit surréaliste, j'aime beaucoup la mer du nord qui brûle, une catastrophe improbable et inattendue. Le parcours amoureux est plus classique, même si l'interrogation sur les choix imposés par le milieu social est bien vue et intéressante. L'action est souvent dans un espace de confort, on prépare beaucoup à manger, on prévoit des vêtements pour se changer, on passe par la case des parents.
La métaphore de l'incendie catastrophique aurait peut-être gagné à être approfondie en ayant des conséquences sur l'état de Corentin. Le personnage de Marjanna est très réussi, elle est mystérieuse, libre, imprévue et surgie de nulle part, n'est-ce pas elle l'étincelle qui a mis le feu ?

Au plaisir de te lire,
Inglès


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