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Réalisme/Historique
Dugenou : Les Copains du Marais
 Publié le 07/05/20  -  12 commentaires  -  5234 caractères  -  65 lectures    Autres textes du même auteur

Une vie à l'écart de la société.


Les Copains du Marais


– Je prends.


Bigdil avança la main et saisit le huit de trèfle. « Atout trèfle ! » ajouta-t-il, comme s'il était besoin de le préciser. Tout le monde avait regardé la carte, dubitatif, sauf Rodney qui s'était mis à faire des signes, sous la table, à son compère. Bigdil avait prétexté un lacet défait, s'était baissé, et, une fois redressé, avait choisi l'atout.


– J'ai une tierce PMU, dit simplement Rodney, à l'issue de la donne.


« Sept, huit, neuf », pensa Lazlo.


– Et moi, une tierce Assedic, répondit Jér. Huit, neuf, dix.


Lazlo était soulagé : « C'est au moins ça. »

Il le savait, Bigdil et Rodney étaient blindés. Ils commencèrent à jouer, mais les tricheurs menaient la partie. D'habitude, Jér jouait avec Greg, mais celui-ci s'était déclaré fatigué du fait que Bigdil gagnait toujours, surtout quand Rodney l'accompagnait.


Ce dernier abattit une carte en annonçant, triomphant : « Belote ! »


Taper le carton, ou regarder la télé, ils n'avaient rien d'autre à faire durant ces soirées. Ceux qui bossaient, comme Jésus, gosse de la DDASS qui avait dégoté une formation d'opérateur PAO, pouvaient traîner dans le jardin à faire on-ne-sait-quoi, comme fumer du shit coupé à la coke, ou jouer de la guitare à l'étage, ce qu'il était en train de faire, justement. Les accords dissonants de la guitare folk parvenaient, du palier, jusqu'à la partie de cartes, jouée au salon. Lazlo reconnut un septième mineur quinte bémol, assourdi par le bruit de la télé, juste à côté, dans la véranda.


La partie se termina, les tricheurs avaient, une fois de plus, gagné. Personne n'osait leur dire quoi que ce soit : ils étaient les caïds du foyer. Du moins, ils se prenaient pour tels. En réalité, ils n'étaient que deux petites frappes, toxicomanes en sevrage, dealers, et voleurs. Une fois, Lazlo les avait pris la main dans le sac en train de forcer les armoires des dortoirs, au deuxième étage. Ils saisissaient les cadenas et tordaient les pattes auxquelles ils étaient accrochés. Leur butin comptait la console de mix de Greg, quelques clopes, ainsi qu'une paire de chaussettes propres. Vraiment, vraiment minable.


Mais Lazlo, l'ancien forain devenu éducateur, les laissait tranquilles. Quand ils fumaient, ils ne foutaient pas le bordel, ou presque : Rodney avait la présence d'esprit de disparaître – pour réapparaître, l'air innocent, dans la véranda – et Bigdil ne faisait qu'écouter son walkman, posté sur le toit de la vieille maison de maître.


Le foyer « Les Copains du Marais », Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, s'adressait à un public de jeunes adultes... un refuge de tox, d'ex-taulards, de Cotorep en attente de trouver un logement, et parfois, de gosses battus. Comme Greg.


Lazlo taxa du tabac à Jér. Du gris. Combien de fois, oubliant son tabac brun chez lui, il lui avait dit : « Tu fumes du bon toubac, toi. » Sa main amputée de quatre doigts, plus la moitié du pouce, souvenir d'un accident en montant un manège d'autos-scooters, ne l'avait pas handicapé autant qu'on pourrait le croire : il sentait toujours ses doigts intacts, et pouvait encore se servir de sa main comme si elle était entière. Il faut dire que le moignon du pouce, arraché au niveau de la phalange, l'aidait grandement.


Rodney battait le paquet de cartes. Jér coupa. Lazlo léchait la feuille à rouler... et l'alarme incendie se déclencha.


Tous se regardèrent. Bigdil demanda à Lazlo :


– Il y a combien de nouveaux, cette semaine ?

– Trois, répondit Lazlo.

– Je parie sur le métalleux ! déclara Jér en posant sur la table une dosette de cappuccino.


Bigdil :


– J'ai qu'un franc.

– Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec un franc ?

– Au tabac, ils vendent des clopes à un franc...

– Ils ont pas le droit, dit Lazlo en se levant. Attendez-moi pour commencer, ajouta-t-il.


Lazlo grimpait l'escalier menant à l'étage. Chaque semaine, à chaque nouvelle arrivée, c'était la même histoire : un gars voulait fumer son pétard, tranquille dans son coin, et jetait son dévolu sur l'escalier de secours, à l'extérieur du foyer. Classique. Il ne manquait jamais de déclencher l'alarme en passant la porte qui y menait...


Trois nouveaux cette semaine : le métalleux de Jér (un grand maigre aux cheveux longs portant un tee-shirt « Manowar » crasseux), un petit qui ressemblait à un castor, et une caillera qui avait fait le guet pour une tournante. Le petit et la caillera étant dans la véranda, en train de regarder la télé, Lazlo était d'avis que Jér, l'ancien taulard, allait gagner un franc. S'il en gagnait encore cinq, il pourrait s'acheter une 8.6 qu'il irait boire derrière le supermarché discount, la semaine prochaine. C'était contraire au règlement, mais ici, le règlement, c'était bon sur le papier, en réalité, tout le monde s'en foutait.


Lazlo passa devant Jésus, complètement défoncé, qui continuait de gratter sa sèche, imperturbable. Dans son monde, avait-il seulement remarqué la sirène tonitruante ? Probablement pas. Au détour du couloir, aucune trace du métalleux. La sortie de secours était grande ouverte.


« Un résidant de moins », se dit Lazlo, en frissonnant à l'idée que le pauvre gosse allait passer la nuit dehors. Et peut-être même les suivantes...


 
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   plumette   
24/3/2020
 a aimé ce texte 
Bien
un univers, une ambiance, le tout très bien décrit.

Mais 7 personnages sans compter le métalleux, le petit et la caillera, les trois nouveaux arrivants, c'est beaucoup sur un format si court!

Une petite tranche de vie au foyer, un personnage un peu plus incarné que les autres: Lazlo avec sa main mutilée, son passé de forain et sa tolérance qui tient compte de la réalité.

J'ai bien aimé, mais ça pourrait être un peu plus étoffé avec une vraie histoire et pas simplement la mise en place d'un décor.

Plumette

   maria   
3/4/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Le style simple, naturel du texte convient parfaitement à ce que propose l'auteur(e) : un aperçu de quelques heures, d'un jour ordinaire, dans un CHRS

A la première lecture le passage rapide d'un personnage à l'autre m'a gênée. En relisant, je me suis dit que l'auteur(e) procédait, peut-être, comme les administrateurs du foyer : ils passent d'un cas à l'autre, sans s'attarder sur l'individualité de chacun.

Cependant j'ai eu la désagréable impression que l'auteur(e) était pressé de terminer sa nouvelle.
J'aurais apprécié une description, même sommaire des lieux, car je ne suis pas arrivé à visualiser d'où provenaient les différents bruits.
L'auteur(e), avec ce sujet et son style aurait pu fournir une nouvelle plus étoffée. Le texte est trop court, et c'est dommage.

J'ai relevé une maladresse ;"ce dernier abattit une carte en
annonçant triomphant : belote"
Mais on annonce belote et rebelote qu'en jouant le roi et la reine de la couleur de l'atout, (ici trèfle) pas n'importe quelle carte.

Merci du partage et à bientôt.
Maria en E.L.

   Donaldo75   
7/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Dugenou,

J’ai bien aimé ce court récit ; je l’ai lu comme une tranche de vie dépeinte avec justesse, sans fioriture stylistique ou digression inutile. La peinture sociale n’est ni trop vive ni trop atténuée. La fin va dans ce sens. C’est du réalisme social écrit avec les bons mots. Ce n’est pas aussi simple à réussir.

Merci pour le partage.

Donaldo

   Tiramisu   
7/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Dugenou,

Il y a vraiment une ambiance dans ce texte. Une tranche de vie, des personnages réalistes. Une forme de pudeur. La fin est touchante sur ce que cela dit de la vie précaire. Dans ce sens, c'est une réussite.

Pour moi, il y avait un peu trop de personnages présentés dans un court texte ce qui ne permet pas à chacun d'exister avec davantage d'épaisseur. Je reste un peu sur ma faim sur l'histoire même, j'ai envie d'en connaître davantage, ce qui en soi est une bonne chose.

Merci pour cette lecture, à te relire ...

   ANIMAL   
7/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Ma première réflexion en lisant cette nouvelle est "triste humanité".

C'est d'un réalisme affligeant, bien écrit, visuel et vivant. En lisant ce texte, on se demande si ces jeunes gens vont ressortir un jour de ce foyer, et si oui quels fléaux on va relâcher sur le monde. Il apparaît ici une totale abdication de "l'éducateur".

L'histoire est bien contée, on visualise cette partie de cartes et les protagonistes, mais le cynisme qui se dégage de ce texte met un peu mal à l'aise.

J'aurais aimé avoir au moins une lueur d'espoir pour l'un de ces ados dont l'avenir apparaît tout sauf joyeux.

   Luz   
7/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Dugenou,

Je m’attendais à une nouvelle du genre du livre (et du film) "Les enfants du Marais", mais c'est pas du tout ça... Belote, rebelote et dix de der. L'ambiance est bien rendue ; on est effectivement dans un monde à part. Bon, j'espère qu'il existe des foyers un peu plus "tenus" que celui-là...
Merci.

Luz

   hersen   
7/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Dugenou.

La nouvelle est très courte, ne dure pas longtemps dans le temps, et a une fin qui heurte, qui ne concerne aucun des personnages dans l'histoire, mais qui fait entrevoir un prolongement.
Tous les bons ingrédients pour une bonne nouvelle.

Dans le déroulement, j'aime la foison de perso qui jouent, qui parlent, qui suivent le train-train de ceux qui l'ont manqué, le train. Je suis un peu perdue, exactement comme si j'entrais dans un tel centre et que je ne saurais pas à qui m'adresser : c'est un peu comme un monde clos, avec des règles qui n'en sont que pour eux.

Le tout sonne très juste. Et il y a une certaine distanciation offerte au lecteur, ce qui fait qu'il n'y a pas de pathos, et que l'observateur peut observer.

Merci de cette lecture !

   ours   
7/5/2020
Bonjour Dugenou

L'exergue nous invite à observer un instantané de vie hors de la société et cela est particulièrement bien rendu. C'est court, aussi court que le temps qu'il aura fallu à ce jeune pour s'en aller. Alors on pourrait dire s'évader même mais pour trouver quoi ? Et c'est là que ça fait mal, c'est la qu'on se sent con dans nos vies confortables... Pas de pathos, juste du vrai, du dur.

Avec le titre j'imaginais qu'au moins une forme de camaraderie donne une lueur d'espoir à l'ensemble mais je ne l'ai pas ressenti... Est-ce voulu ?

Cela me fait penser à cette émission "striptease" qui offrait ce genre de perspective objective sur notre société par les individus.

Merci du partage

   Stephane   
8/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une bonne histoire, dommage qu'elle ne dure pas plus longtemps, mais bon, comme ça ça nous permet de savourer le peu que nous avons, en le resavourant encore...

Ambiance, atmosphère et personnages on ne peut plus crédibles car tirés d'une réalité quotidienne - pour certains en tout cas - mise en scène avec brio.

On est dans le dur, quoi.

Stéphane

   Dugenou   
13/5/2020

   Eclaircie   
19/5/2020
Bonjour Dugenou,

Ah ! Bigre, désespérément percutant, de l'hyperréalisme dont on voudrait croire que le trait est forcé.
Fond et forme tout à fait en phase.
L'entrée directe du récit sur l'action, sans présentation préalable est habile pour accrocher le lecteur.
On peut regretter le nombre important de personnages mais à bien réfléchir, on arrive dans un milieu plutôt inconnu où gravitent du monde d'un monde pas forcément connu du lecteur. Celui-ci doit faire l'effort de bien observer les lieux pour se repérer.

Après réflexion et relecture, il me semble que la fin est assez abrupte, un peu trop, il me semble. Je me suis imaginée que le "métalleux" s'était jeté dans le vide, mais pas forcément. Seulement la réaction de l'éducateur me semble bien inappropriée.
La" frontière" entre les résidents et l'encadrement est si ténue, dis moi que le trait est forcé.

Les "tierces PMU et Assedic " ont-elles une réalité historique ?
(la Cotorep n'existe plus, la MDPH a pris la suite )

Une lecture qui ne me laisse pas indifférente, loin de là.

Merci du partage.
Éclaircie

   thierry   
26/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Un court récit, percutant, vrai.
Bravo pour cette description sans filtre avec des personnages aussi réels qu'intriguants.
Un monde plein de liquides coupables et de fumées très suspectes, la vie à court terme qui ne permet pas le mensonge, cette dure réalité qui flotte, au-delà des plaintes.
Sans pitié.
Bravo et merci pour cette lecture


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