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Réalisme/Historique
Eccar : Le grenier
 Publié le 03/01/18  -  11 commentaires  -  17279 caractères  -  101 lectures    Autres textes du même auteur

Le temps n'a rien fait...


Le grenier


Contre le mur de vieille chaux, ficelés à l’extrémité des fils de fer qui servent aussi d’étendoirs à des couvertures usagées, oignons et gousses d’ail sèchent la tête en bas. C’est leur odeur qui empuantit l’atmosphère, s’imposant si fortement au nez juste après l’entrée dans ce grenier car ensuite on s’y habitue et on les oublie. Je dis « on » mais bien souvent je dois être le seul à monter ici pendant la journée. L’accès se fait par un escalier extérieur et bien souvent personne ne me voit m’y planquer.


Durant l’été 73, mon grand frère Jean-Louis y a dormi un temps et je ne peux y venir que l’après-midi. Il s’en fiche bien que je squatte un peu sa « chambre ». Le père lui a fait un lit, d’un vieux sommier en paille de fer qu’il n’a jamais jeté, un de ces objets encombrants de sa collection « ça peut toujours servir », et d’un matelas usagé d’une même collection qu’un collègue de l’usine lui a refourgué. Ma mère, après avoir épousseté du mieux possible, balayé les planches un peu disjointes du sol, a garni ce lit de draps propres, d’une couverture fine, d’un couvre-pied écru en coton tressé. Sous la fenêtre du chien-assis, a été placée une petite table munie d’un tiroir qui sert de bureau avec posée dessus une lampe au pied de porcelaine, à l’abat-jour cartonné rouge. C’est à cette table que je viens m’asseoir et laisse aller mon regard au travers des carreaux sales de la fenêtre. Nous vivons à la campagne à quelques kilomètres d’une petite cité ouvrière et ce spectacle permanent sur le vallon et les collines boisées, sur la nationale qui passe devant la maison, m’attire toujours autant. Deux vieilles chaises de bois, une penderie de toile plastique, complètent cette chambre improvisée, installée à la hâte. Mon frère a démissionné de son travail dans le nord. À cause de cela, il est revenu dans la région et comme il ne savait où loger…

Je me souviens de ces coups de soleil dans son dos, des plaques sanguinolentes qu’ils ont occasionnées, du médecin rouspétant après lui tout en prescrivant des pommades et qui avoue craindre pour ses poumons.


– A-t-on déjà vu des brûlures pareilles ? Tu ne pouvais pas garder ton maillot de corps, non ?


Il est bizarre dans ma mémoire ce docteur qui vient chez nous. À cette époque de ma vie, dans ma tête sans doute je suis petit encore car pour moi il fait comme partie de la famille, pareil à un oncle, un cousin, presque un voisin, c'est-à-dire encore plus proche qu’un oncle ou un cousin qui eux habitent bien plus loin. C’est si étrange dans mon esprit cette intimité supposée. Il est vrai que les enfants ne sont qu’intimité, liés à tout ce qui les entoure par la joie, l’enthousiasme, l’amour, ou même parfois la frayeur, et on peut voir leurs sentiments pêle-mêle sans qu’aucune réflexion jamais ne puisse les canaliser exploser sans discontinuer dans leurs yeux. Et moi, toujours gamin malgré mes quinze ans à peine, je n’échappe pas à la règle, je fais encore partie de cette engeance débile qui s’extasie de tout, qui rêve de tout, qui aime tout, ou presque.


C’est à cette période que je découvre la solitude, cette immensité comme un cadeau.

Je ne sais plus trop pourquoi cette année-là j’ai rompu avec mon autre frère Lucien de presque deux ans mon aîné. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. Nous ne sommes plus à passer nos journées ensemble. Déjà je ne suis pas comme lui à vouloir tout construire, cabane, palissade, jusqu’à un mirador même, à amasser, comme le père, des trucs qui peuvent toujours servir, à reconstituer tous ces attraits d’une maison, d’un endroit bien à nous, comme il dit, mais à lui surtout. Moi je ne bâtis rien, ni projet, ni cabane, et plutôt que sur son solide perchoir de planches clouées et ficelées aux premières branches d’un gros charme, je me plais bien mieux tout en haut des grands sapins à me balancer au gré des vents. Je suis dans mon rêve sur un océan de verdure et je peux voir si loin.

S’il délaisse de plus en plus les bosquets et les prés, ces lieux sauvages où s’inventent la plupart de nos jeux, c’est qu’il est, lui, passé à tout autre chose. Il est apprenti maintenant, gagne du fric, et surtout il s’est rapproché de nos deux plus grands frères, toujours le nez dans le moteur des bagnoles, couchés entre les essieux pour admirer quoi… ? Et puis, grâce à sa Flandria, une cinquante centimètres cubes de trail bricolée, il s’est fait des potes « motards », frimeurs, fumeurs de gauloises et buveurs de bières. Il a grandi sans doute, sans doute comme eux déjà à baratiner des filles. Très peu pour moi. Le cambouis, c’est indécollable des doigts et ça pue. Les clopes, je n’en ai pas les moyens, préférant économiser chacun des centimes grappillés de-ci, de-là, trouvés ou chapardés, pour m’acheter tout Jules Verne en poche. J’en ai déjà deux, « Le tour du monde… », « Cinq semaines en ballon », et j’en suis si fier. Quant aux filles…


Je suis maintenant toujours seul à traîner dans la nature, des heures durant à marcher dans les bois, bien caché sous les arbres des lisières à espionner les fermiers qui travaillent en contrebas dans leurs champs, à m’extasier des sons de grelot d’un ruisseau, à rêvasser allongé le dos sur des mousses humides, les yeux perchés sur le ciel bleu, sur les grands nuages, éblouissantes montagnes blanches qui m’emportent loin de tout.

Cet été 73, extraordinaire comme bien peu d’autres le sont ensuite, des jours entiers de grand soleil je m’éloigne de la maison, ou, quand le temps est trop pourri, je me cloître dans ce grenier pour lire tous les bouquins possibles même si parfois je n’y comprends rien. Et puis très vite, pour moi seul, je fais à mon tour de curieuses histoires. Mais pour l’heure, elles n’ont d’existence que dans le fouillis de ma tête, comme le vol mal assuré d’un piaf dans les souffles d’air rosés du matin, oisillon de printemps qui piaille sur son premier été.

Je ne sais pas non plus comment cela arrive mais c’est en cet été 73 que je me désunis du reste de la famille, que je prends avec elle mes distances, physiques, mais aussi spirituelles, psychologiques, qu’importe le qualificatif que de toute manière je ne connais même pas à cet âge. Je me mets à parler… mais seul, juste à moi-même, au beau milieu des près, des champs de blé moissonnés, dans l’enchevêtrement des bosquets. Les mots sortent de mon imaginaire, prennent l’air, voguent dangereusement sur les vaguelettes de la rivière, flottent malmenés un instant dans le vent.

Où sont mes parents ? Où va leur enfant ? Des fugues intermittentes qui passent inaperçues. Je ne parle plus à personne, personne ne me connaît plus.


Il faut dire que je bégaye depuis longtemps déjà et que mes bavardages, déjà peu intéressants vu mon âge, sont sans doute très pénibles pour le commun des mortels. En tous cas, mon père ne se gêne pas pour me le faire sentir à table quand je cherche à dire un truc. Je ne me souviens même pas d’être vexé par cette attitude, c’est normal venant du père, il fait autorité, il est l’autorité. Et les deux plus grands frères, quand ils sont là le week-end, pour une raison ou une autre, fête ou repas du dimanche à l’œil, ne se privent pas non plus pour se foutre de moi. Qu’ai-je donc à rajouter ensuite ? Ils sont plus vieux de pas mal d’années, s’emportent toujours très vite, durs et costauds. Ils ont leur vie à eux, que je ne cherche même pas à connaître, leur nana, leur boulot, leur bagnole. Quels seraient donc les états d’âme, l’importance d’un môme chétif qui traîne dans les bois, qui perd des heures entières à lire, qui n’a qu’un « bigson » (vieux vélo) pour véhicule ? Je comprends leur point de vue même si je ne me pose alors aucune de ces questions. Je crois bien qu’à leurs yeux je n’ai pas d’existence réelle.


Nous sommes une famille nombreuse. Je me souviens avoir lu cela, quand j’étais bien plus petit, sur la carte de réduction que ma mère présentait en achetant les tickets au chauffeur du car qui nous emmène à Nevers. Sans parler de mes trois grandes sœurs qui, elles, vivent déjà sur une autre planète et la petite dernière, nous sommes cinq frères en tout. Jean-Louis est au juste milieu.

Lui est différent. Il ne me parle pas non plus mais il ne discute pas davantage avec les parents, les sœurs, Lucien, et même avec les deux plus grands pourtant plus proches en âge. Ou alors brièvement, à propos d’un groupe pop, au sujet des voitures, d’un mec de leur connaissance qui a fait tel ou tel truc. Je le sens à distance, lui aussi, le regard lointain, avec jamais un mot plus haut que l’autre. J’ai en mémoire ce surnom bien débile dont les aînés l’ont affublé quand ils étaient tous les trois ados : « nounouille ». Peut-être parce qu’il porte des lunettes, ou pour une tout autre raison que je ne connais pas, et sûrement pour cela leur garde-t-il quelque rancœur muette ?

Je m’attache à lui sans même m’en rendre vraiment compte, sans le déranger. Je l’observe en douce et je crois qu’il le sait. Il a bien un accrochage un jour avec moi parce que je squatte un peu trop « son » grenier, quelques coups de gueule sans méchanceté, mais en général il est si calme et je ne perçois en lui aucun agacement lié à ma présence, contrairement à tous les autres.


Il y a des après-midi gris, trop frais pour l’été, où tout un ciel me pèse. L’humidité rivalise avec l’ennui et mon refuge sent mauvais. Dehors, dans les carreaux, il ne se passe rien et sur les pages reliées de mon livre les mots imprimés ne mènent plus nulle part. J’aimerais ne plus bouger, ne plus respirer, ne plus ressentir, mais à quinze ans la vie est si vive et ne peut bien longtemps se laisser prendre aux pièges du désœuvrement. Alors je dois sortir, aller n’importe où, arpenter des chemins pour ignorer ce gris qui n’invente rien.


C’est lors d’une de ces grisailles que Jean-Louis me demande si je veux faire un tour de bagnole avec lui. Il possède une Fiat 1 500 bleu fade un peu défraîchie. Je ne sais pas pourquoi il me propose cela mais je ne me fais pas prier.

La voiture ronfle, déroule devant nous le vieux ruban rafistolé de goudron de la nationale. Bientôt, sur les vitres tout autour des traits de pluie obliques nous éloignent de la réalité, c’est un décor figé de champs trempés, d’arbres cloués sur l’horizon bouché qui nous accompagne dans une douceur cotonneuse.

J’aime bien être avec mon frère sur cette banquette, de savoir qu’il est mon frère en ce moment précis, quand il saisit de sa grosse poigne le levier sur la droite du volant, et comme il sait où se situe la bonne vitesse au bon moment, j’admire ses doigts sur le cercle de plastique noir, cette intelligence qu’ils ont de pouvoir contrôler un tel engin.

Nous roulons ainsi longtemps, sans but, presque sans aucune parole. Jean-Louis allume une gauloise, la radio, tourne et retourne le bouton des stations pour un truc qui peut lui plaire. Comme il pense sans doute que je n’ai aucun goût musical à mon âge, il ne se pose pas de question et m’impose son choix. Mais l’instant est magique de toute façon, et Bécaud, les Rolling Stones ou Triangle, tous sont parfaits pour moi.

Il se laisse aller à quelques confidences sur cette fille qu’il connaît à Hirson, loin au nord. Je rougis sûrement mais ses yeux sont posés droit devant sur l’asphalte mouillé et il continue à raconter cette histoire d’un amour que je m’imagine si mal. C’est un monde impensable encore pour moi, des jungles épaisses où m’apparaissent néanmoins des fièvres inavouables. Je suis sûr qu’il n’en a rien dit à personne. Il a vingt-deux ans, personne ne l’a jamais vu avec une fille. Quelle fierté que de partager son secret ! Je n’ose rien répondre à ce qu’il me dit, je crois que ce n’est pas le but recherché, mais j’absorbe tout comme une leçon, une page d’anglais ou de science que je vais devoir restituer dans quelques jours sur un feuillet double.


Je passe bien d’autres jours, seul. Je perds le fil de ma ligne entre les vaguelettes. Au détour des chemins, plus d’embuscade ennemie, je ne tue plus personne avec mon bâton de bois sec, ce n’est plus un fusil de guerre depuis quelque temps déjà, les grosses mains de la réalité serrent peu à peu le cou de mon enfance.


Jean-Louis a retrouvé un travail. Le plus grand de nos frères l’a fait embaucher dans sa boîte. Il fait du traitement de charpente avec un produit qu’il me dit être nocif pour les poumons : le xylophène.

Il m’emmène encore parfois traîner avec lui en voiture, il me parle davantage maintenant, essaie gentiment de m’épater, me dit qu’il a pris ce virage à cent trente la semaine dernière, qu’il a même failli percuter un camion. Mais il m’avoue aussi qu’il s’en fout, qu’il a un cancer, ou un truc comme ça, que d’une façon ou d’une autre il va crever bientôt. Il en rigole, je pense qu’il fanfaronne, il est un rien rebelle, en fait, à la famille, à la région, à ce nouveau travail qui ne lui plaît pas plus que cela. Dans le nord, il montait de grands pylônes électriques, c’était beaucoup plus dangereux, certains inconscients qui oubliaient volontairement les consignes de sécurité pour gagner du temps étaient tombés. Il l’avait bien aimé ce boulot mais il avait aussi pris peur. Je ne sais pas s’il me dit tout. Il y a cette fille qui revient quelquefois dans la conversation, toujours affleurant le bord de ses paroles, prête à jaillir. Elle me semble jolie, douce, et patiente surtout, comme si elle attendait quelque chose de lui, une décision importante, un aveu, un retour.

Cadeau suprême, il me propose de l’accompagner à Paris, pour « la fête de l’Huma ». Il va la revoir et me la présenter. C’est un week-end de septembre, le collège a repris, je redouble ma troisième, les cours sont pour moi juste comme des révisions alors je m’en fous totalement. Je n’arrive pas à réaliser que je vais aller à Paris avec lui. C’est la joie absolue et rien d’autre ne compte plus.


Je sens bien Jean-Louis désolé, agacé même.


– « La fête de l’Huma », ce n’est pas de ton âge, m’a gueulé dessus le père.


Les yeux de mon frère en disent gros de ce ressentiment qu’il a vis-à-vis du paternel, qui s’est installé d’ailleurs depuis déjà très longtemps, mais de sa bouche ne sort aucun son. Il regarde un instant notre mère qui ne peut que hausser doucement les épaules en faisant sa moue de résignation habituelle puis il tourne le dos et s’en va. Au dehors, j’entends sa Fiat qui ronfle, les graviers du bas-côté qui giclent contre le portail de l’entrée.


De la fenêtre du grenier, je laisse au loin la campagne se griser de pluie. Je peux y venir autant que je veux maintenant, Jean-Louis a pris une chambre en ville. Au travers des carreaux sales, je scrute attentivement la nationale, le passage des voitures. Grâce à elles, je me suis inventé un énième nouveau jeu, un passe-temps débile. Je les compte et inscris sur une grande feuille de cahier leur marque, leur type. En tête de ma liste arrivent les Peugeot 204 suivies de près par les 4L Renault, les deudeuches, camionnettes ou non. En vrai, je m’emmerde à pleurer.

Dans le tiroir de la petite table où je finis par glisser ma feuille, témoin de mon ennui mortel, je trouve un carnet que Jean-Louis a oublié. Je n’ose l’ouvrir mais je l’ouvre quand même. C’est bien son écriture, maladroite, enfantine encore, parsemée de lettres devenues adultes, d’une vigueur typographique issue sans doute des cours de dessin technique de son apprentissage. Ce sont des poèmes que mon grand frère a écrit, un rien naïfs peut-être mais cela je ne le sais pas encore, semblant sincères en tous cas, et pour moi d’une grande beauté, d’une vraie humanité.

Cette place si importante qu’il a prise dans ma vie malingre d’un coup vient de s’agrandir.


Comme je redouble, ceux qui m’accompagnent depuis la primaire sont partis étudier au lycée à Nevers et, pour les plus cancres, c’est l’apprentissage. Au collège je me retrouve sans véritables potes. Dans le car de ramassage, comme tous les soirs un rien nauséeux, je m’isole à l’avant et regarde les gestes du conducteur.

Il n’y a personne à la maison mais la porte est ouverte. Ce n’est pourtant pas l’habitude. Je me cherche un morceau de pain à grignoter avec un carré de chocolat quand soudain Michel, le second grand frère, entre précipitamment. Comme il fricote depuis quelques mois avec la plus grande des filles des voisins, juste à côté, il a fini par vivre chez eux. Il a dû me voir arriver.


– Les parents sont à Bourges avec Robert, à l’hôpital.

– Ah… bon !

– C’est Jean-Louis… Il a eu un accident.

– En voi… voi… tu… ture.

– Non. Au boulot, il est tombé d’un toit, ou d’un échafaudage, on ne sait pas trop.

– Ou… oui… mais… mais… ça… ça va ?

– Il est dans le coma.


C’est déjà octobre au calendrier. Jean-Louis est à Orléans maintenant, le cervelet écrasé on l’y a transféré pour être trépané. Après cette ultime opération, il n’y a plus rien à faire, quelqu’un de haut placé décide de débrancher les machines qui le maintiennent en vie. Le 9 octobre 1973, Jean-Louis, la tête emmitouflée de bandages, meurt dans ce grand hôpital.


 
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   Tadiou   
9/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
(Lu et commenté en EL)

Choses de la vie, tristes souvent, monotones et sans charme, sans bouleversement à part la fin tragique.

L’écriture a fait de cette existence, oh ! combien banale, une peinture qui, elle, m’est pleine de charme ; comme un objet ou une scène sans aucun intérêt que le génie du peintre magnifierait.

J’aime cette intimité que l’auteur(e) installe avec le lecteur que je suis, ces mots simples et savoureux, ce rythme tranquille pour vivre du banal, mais qui confine à la poésie, à la douceur des choses, la solitude pleine de vie intérieure, de complicité avec l’environnement.

Il n’y a pas de plainte, pas de révolte ; il y a des émerveillements pour des bricoles.

Evidemment, le profil du narrateur n’est objectivement vraiment pas positif et on peut nourrir des craintes pour son avenir. Je me dis qu’il a une certaine jouissance de la vie, et que cette jouissance confère à tout ce texte comme une sorte d’étrange saveur.

Merci pour ce charmant moment de lecture et à vous relire.

Tadiou

   Asrya   
11/12/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Récit d'un souvenir ou fiction, difficile de se positionner tant les deux sont probables.
On suit l'enfance de votre personnage, ailleurs dans sa famille, qui cherche sa place et qui ne la trouve sous le regard de personne (au début).
Son père, non, jamais. Sa mère, résignée aux paroles de son mari, sans poids ; on ne remarque l'amour d'aucun de ses parents. Ni tendresse, ni geste bienveillant, pas de marque d'affection, n'y en-a-t-il pas ? Pourquoi pas après tout.
L'objectif de la nouvelle est de cibler la relation entre votre personnage et son frère, qui, peu à peu, devient le seul point de repère de votre personnage au cours de sa croissance.
Un seul point.
Une seule épaule.
Une seule direction vers laquelle regardée.
Et pourtant, ce n'est pas non plus une union véritable. Pas de confession, peu de partage, peu d'expression ; mais un amour fraternel sous-jacent, qui glisse dans des regards, des gestes, des invitations : simples. Sans chichi, sans prétention, sans vouloir en faire des caisses.

Et puis le drame.
Le résumé de la nouvelle "le temps n'a rien fait..." laisse penser que la blessure est toujours ouverte ; que cet événement tragique laisse encore des marques dans les pensées de votre personnage.
C'est en tout cas ainsi que je le prends.

De manière générale, je ne suis pas la cible de ce genre d'écrit.
J'ai l'impression que la perception de l'environnement familial n'est pas suffisamment clair pour se mettre à la place de votre personnage.
La fin est abrupte (comment pourrait-ce être autrement...).
Il m'a manqué quelque chose pour que je réussisse à m'identifier. Un style, une pâte, une magie des mots qui n'a pas opéré.

Merci pour la lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   plumette   
12/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai beaucoup aimé ce texte car je le trouve remarquablement écrit.
Le narrateur replonge dans ses années d'adolescence pour nous faire partager son ressenti de solitude, de contemplation et de " mal être" dans une famille dans laquelle il ne se reconnait pas vraiment.

De cette famille émerge Jean-Louis, ce Jean-louis qui est le fil rouge de cette narration douce et triste. Une belle histoire fraternelle, un narrateur attachant qui ne se lamente pas sur lui-même tout en faisant ressentir au lecteur qu'il est un être très sensible.

Dans le lien à Jean-Louis, il y a les mots, à travers l'écriture des poèmes, ces mots qui ont d'autant plus d'importance pour l'adolescent qu'ils ont du mal à franchir ses lèvres avec fluidité.

J'espère vous relire

Merci pour ce partage.

Plumette

   hersen   
3/1/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Eccar,

La vie de cet enfant, à la campagne et dans une famille nombreuse, ne déborde pas de tendresse. Et pourtant, un trésor, un carnet laissé par le frère aimé.

Si j'ai aimé la narration, j'ai regretté que parfois certaines joies n'aient pas pris de relief. Le narrateur nous en parle sur le même ton que le reste de l'histoire. Sans doute parce que cet enfant n'osait la montrer ?

ce genre de famille peu aimante (le bégaiement de l'enfant source de moquerie de la part du père) naturellement existe. Il reste à l'enfant de se construire avec ce que la vie lui a donné et ce qu'elle lui a pris (ici le seul frère qui lui montrait une certaine considération)

Un texte qui laisse une saveurs fade indéfinissable dans la bouche, comme du gâchis qu'il faut s'efforcer de ne pas perpétué.

Une très bonne écriture pour ce texte, qui sait donner des détails ou se rétracter, selon ce que l'auteur cherche à transmettre.

Une perte de l'enfance difficile :les grosses mains de la réalité serrent peu à peu le cou de mon enfance;

Merci de cette lecture !

   Bidis   
4/1/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Je ne m'attendais pas à une fin aussi triste pour cette nouvelle que j'ai lue avec intérêt tout du long, avec un rien d'agacement parfois (il y a quelquefois un manque cruel de ponctuation et j'ai trouvé l'évocation de la multitude de frères un peu embrouillée).
Ce texte ne m'a pas laissée indifférente, pas du tout. Il aurait mérité à mon estime de plus de précision et d'attention dans l'écriture, qui autrement est plaisante.
La phrase "Je crois bien qu'à leurs yeux, je n'ai pas d'existence réelle" m'a interpellée. C'est toute la problématique de l'adolescence et de la place qu'il faut conquérir dans la vie qui est posée dans cette réflexion toute simple.
Petites remarques :
- "Je dis « on » mais bien souvent je dois être le seul à monter ici pendant la journée. L’accès se fait par un escalier extérieur et bien souvent personne ne me voit m’y planquer." : répétition de "bien souvent" et je ne pense pas que ce soit voulu.
- "dans ma mémoire", "dans ma tête", "dans mon esprit", cette précision revient dans chaque phrase de ce paragraphe. Au moins, pour la première, j'aurais préféré "Je le trouvais bizarre, ce docteur etc"
- "Sans parler de mes trois grandes sœurs qui, elles, vivent déjà sur une autre planète et la petite dernière, nous sommes cinq frères en tout." : je trouve que cette phrase ne va pas du tout. Après réflexion, je crois qu'il faudrait écrire "ni de la petite dernière".

   Vincendix   
6/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Eccar
Fiction ou réalité, peu importe, cette nouvelle est une fresque en noir et blanc qui illustre parfaitement une époque et une situation, les deux étant profondément liées.
Une écriture simple et limpide qui permet de suivre le récit sans être obligé de revenir en arrière.
Le décor est planté, une famille nombreuse et modeste composée de membres aux caractères différents, un ado qui cherche l’évasion en se réfugiant dans la mansarde de son frère. De la fenêtre il voit les voitures sur la route, une ouverture sur le monde extérieur, en opposition avec le cercle fermé où il vit. Jules Verne complète son désir de voyager. Son bégaiement vient certainement de sa timidité et son besoin de solitude est un échappatoire aux sarcasmes de son entourage.
Une fin tragique pour l’un des membres de la saga, mais dans une aussi grande famille, cela arrive malheureusement, la probabilité étant multipliée.
J’ai beaucoup aimé ce texte pour son authenticité et je fais abstraction des petites maladresses qui, finalement renforcent cette authenticité.
Vincent

   Louis   
8/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le grenier est ce lieu particulier où le narrateur, alors jeune adolescent, trouve un refuge.
Dans ce lieu de solitude, on ne vient pas se mêler de ses « oignons », oignons suspendus en propre au côté de gousses d’ail, la tête en bas ; « en bas » : lieu de vie de sa famille nombreuse, là où l’on se « mêle », alors que lui se cherche, tente de se démêler de l’environnement familial qui ne lui donne pas de place, cherche à exister, se cherche une identité.

Ne pouvant trouver sa place en bas, et « dedans », le jeune adolescent adopte une position au-dessus, au-dessus de la mêlée familiale, au-dessus du monde terrestre : dans le grenier, ou sur les arbres : « je me plais bien mieux tout en haut des grands sapins à me balancer au gré des vents », ou suspendu sur les ballons imaginaires de sa lecture des « Cinq semaines en ballon » de Jules Verne.
Bien sûr, la position n’est pas de supériorité, mais d’extranéité.
Dans sa famille, on l’humilie, on le rabaisse, alors il se décolle, se détache, s’élève, se place au-dessus, met une distance entre lui et le monde.

Ses frères ont trouvé une « existence » en quittant l’enfance, par l’entrée au plus vite dans le monde adulte, celui du "boulot", de l’indépendance et du prestige que donnent les motos et les «bagnoles » dans ce coin de campagne et de cités ouvrières où se situe l’action, celui de la fréquentation des « filles » aussi, mais le jeune solitaire ne rêve pas et n’aspire pas à cette vie d’adulte, il reste un enfant, or l’enfant n’a pas d’existence dans sa famille : « je crois bien qu’à leurs yeux je n’ai pas d’existence réelle ».
Le narrateur adolescent ne se projette pas dans un futur, et s’il prend plaisir « à voir loin », en s’élevant haut, ce lointain n’est pas dans un avenir, mais dans un ailleurs, en d’autres lieux, d’autres espaces par-delà ceux connus, un ailleurs dans le monde, comme l’indique encore le choix de ses lectures de Jules Verne : « Le tour du monde… », et ses moments de rêverie dans la nature : « Grands nuages, éblouissantes montagnes blanches qui m’emportent loin de tout ».
De caractère contemplatif, il n’agit pas, ne se bat pas pour gagner une position d’adulte, dans la famille et dans le monde social : «Moi je ne bâtis rien, ni projet, ni cabane ».

Il partage un temps sa solitude dans le grenier avec l’un de ses frères, Jean-Louis. Leur « différence » avec les autres membres de la famille les rapproche. Comme lui, Jean-Louis est taciturne, ses liens avec la fratrie sont distants.
Comme lui encore, il se tient dans les hauteurs, en dehors du monde, au-dessus du monde, dans le grenier, et là où il travaille : « Dans le nord, il montait de grands pylônes électriques… », dans l’entreprise de son grand frère, il escalade des échafaudages, des toits, des charpentes.
Mais cette position « au-dessus », n’est pas un refuge pour Jean-Louis, pas un abri, mais une position dangereuse dans laquelle la vie est en danger. Il en mourra.
Lui n’a pas choisi de monter « là-haut », il s’y trouve contraint, par son travail, par sa famille.
De n’avoir pas trouvé sa place, dans la famille et dans le monde, s’avère comme une condamnation à mort, et depuis longtemps déjà, il se sent perdu.
Jean-Louis se dit atteint d’une grave maladie, réelle ou imaginaire, il a ce sentiment qu’il ne vivra pas longtemps, que la mort est proche : « il m’avoue (…) qu’il a un cancer, ou un truc comme ça, que d’une façon ou d’une autre il va crever bientôt ».
La vie le brûle, au propre comme au figuré : « Je me souviens de ses coups de soleil dans son dos, des plaques sanguinolentes qu’ils ont occasionnées ». Quand il cherche à sortir du labyrinthe familial, s’élevant vers le haut, nouvel Icare, le soleil lui brûle les ailes.

Se croyant condamné, Jean-Louis met sa vie en péril : « … me dit qu’il a pris ce virage à cent trente la semaine dernière, qu’il a même failli percuter un camion ».
Il fraye avec la mort, sur les chantiers où il travaille, ou sur les routes, ne tient pas à la vie dans un monde qui ne tient pas à lui, répète en écho le scénario de sa vie compromise, comme se répète un cauchemar, comme se répètent les évènements d’un traumatisme.
Il se sent poussé hors de la vie par sa famille elle-même. Alors que le médecin a déclaré « craindre pour ses poumons », son grand frère l’embauche pour traiter des charpentes avec un produit qu’il croit nocif pour les poumons, le xylophène.
Alors qu’il a pris peur sur les hauteurs des pylônes, il doit grimper, dans l’entreprise où l’embauche son frère, sur des échafaudages.

Il est remarquable que les deux personnages qui, dans cette famille peu aimante, éprouvent des difficultés avec le langage oral, l’un est particulièrement taciturne, l’autre bégaie, soient aussi les seuls à cultiver un rapport avec l’écriture. Le jeune narrateur est un lecteur, en particulier des romans de Jules Verne, Jean-Louis écrit des poésies. La difficulté avec les mots ne détourne pas du langage. Ce qui se dit difficilement à l’oral, ou ce qui ne peut se dire, trouve son expression dans l’écrit. L’écrit, comme les hauteurs, semble une conduite d’exil, hors de l’échange vivant des paroles orales. L’écrit n’est pas tout à fait une conversation, il permet de se dégager partiellement de l’interactivité de l’échange social, pour se retrouver un peu plus avec soi-même, dans la recherche et la construction de soi, par un rapport à autrui moins oppressant.

Le jeune narrateur, qui cherche la vie dans la lecture, trouve un carnet de poésie, dans lequel il trouve une vie, celle de son frère. Une vie qui s’éteint, mais qui dure, dans la lecture et l’écriture. Jean-Louis revit dans toute écriture. « L’écriture ou la vie » titrait Jorge Semprun l’un de ses plus beaux livres, oui mais dans la condition que le « ou » ne soit pas exclusif.

Merci Eccar, pour ce beau texte émouvant, ce récit aux détails bien choisis, très signifiants.

   Rincedalle   
15/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je dois sûrement me tromper mais je ne peux m'ôter de la tête que votre héros est une putain de graine de psychopathe qui se regarde lui-même depuis le cabanon d'un hôpital pénitentiaire de haute sécurité.
Tout est parfaitement relaté dans les moindres détails, de façon chirurgicale, mécaniquement pourrait-on dire. Le refuge du grenier et la coupure progressive avec les autres me conforte dans ma première impression.La linéarité de la narration est renforcée par une utilisation très parcimonieuse de la ponctuation. Cet homme est adulte manifestement puisqu'il souligne que l'adolescent ne maîtrise pas encore son environnement sociétal, culturel et psychologique. La narration de la mort du frère me fait froid dans le dos.
Nul doute que si votre nouvelle devait se prolonger, l'horreur finirait par pointer son nez pour nous arracher brutalement à cette torpeur trompeuse. Le miroir sans tain éclaterait enfin. Bravo et à vous relire. Sûrement.

   SQUEEN   
19/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
"C’est à cette période que je découvre la solitude, cette immensité comme un cadeau." Voilà qui me semble contenir la substance de votre talent. J’ai beaucoup aimé. L’ambiance surtout, cet ennui, et puis cette tristesse lourde et collante que vous arriver à faire ressentir au lecteur, par une écriture qui évite les lourdeurs justement, simplement. Vous arrivez je pense à mettre le lecteur dans un état de compassion, je me suis légèrement écorchée à votre histoire et ça, ça fait du bien. Merci.

   Jano   
9/2/2018
 a aimé ce texte 
Bien
J'avais commencé à lire votre dernière nouvelle (Saserzuurshayil) mais j'ai vite décroché, le sujet ne m'intéressant guère, laborieux, et j'ai trouvé les dialogues peu naturels. J'ai préféré ce récit plutôt émouvant, porté par une belle écriture, qui retranscrit l'existence d'un garçon isolé desservi par son handicap. Alors peut-être que vous en faites trop dans son portrait de doux rêveur à contre-courant des autres, à force de vouloir le distinguer vous êtes à la limite d'un personnage caricatural. Mais le déroulé des évènements parvient à lui redonner consistance, lui enlève ce trop-plein d'attributs purement littéraires pour l'ancrer dans une réalité, un quotidien ici morose. Pas de tempête dans cette histoire, un rythme linéaire, mais beaucoup de délicatesse et c'est ce que j'ai apprécié.

   in-flight   
7/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un récit d'une grande sincérité (authenticité?) sans pathos excessif et dont certaines situations font écho en moi (le grand frère tuteur et référent, le redoublement, le grenier...)
Ici, le narrateur est traversé par une grande solitude alors même qu'il est issu d'une famille nombreuse: c'est donc de la solitude élevé au carré, qui plus est durant l'adolescence. Ajoutons à cela l'inflexibilité du père, le bégaiement qui ruine la communication...
J'ai vu la mort de Jean-Louis comme un rite de passage, une fatalité qui oblige le narrateur à faire un choix simple: se battre ou se résigner.
Sortir du grenier ou s'y enfermer à jamais.


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