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Fantastique/Merveilleux
Eccar : Saserzuurshayil
 Publié le 06/02/18  -  4 commentaires  -  35844 caractères  -  63 lectures    Autres textes du même auteur

Une petite fantaisie...


Saserzuurshayil


– Saserzuurshayil, vous ne connaissez vraiment pas ?

– Eh bien non, je vous le dis et vous le répète, non, je ne connais pas cette ville !

– S’il est un endroit à ne pas manquer, c’est bien celui-là.

– Je n’en ai même jamais entendu parler. Je ne suis d’ailleurs pas sûre de pouvoir prononcer son nom. Où cette merveille se situerait-elle exactement ?

– Vous ignorez cela également ? Mais chère madame, de quel trou nous arrivez-vous ?

– Mais je vous en prie ! J’habite une sous-préfecture très agréable pas paumée du tout !

– Le monde entier sait où se trouve Saserzuurshayil. La province du Ruurtmairdigo au plein ouest du Gutrmaiguts, elle en est avant tout la capitale spirituelle. Vous ne pouvez pas ne pas connaître. Je dois bien vous avouer qu’une telle ignorance m’attriste un peu.

– Eh bien merci, c’est délicat. De poser vos gros doigts sur mon soi-disant manque culturel en m’infligeant vos références que je considère plutôt comme fantaisistes, cela frise la… la goujaterie, ne croyez-vous pas ? Désolée de vous décevoir. D’ailleurs je pense que je ne tiens pas trop à discuter davantage avec vous.


Le train ralentissait. Sous la pression de sa masse considérable dans les premières courbes de la rampe les boudins des roues d’acier crissaient contre le rail. Par les fenêtres, vers l’avant, se distinguaient les deux locomotives diesel tournant à plein régime. Après cette traversée de plaines lasses, elles asphyxiaient à présent de leur fumée grise des maisonnettes rosies de soleil, bien alignées au bord d’un plateau, une quinzaine de mètres au-dessus des voies. En contrebas, une rivière faisait gicler des éclairs sur les galets de ses berges. Glissant sur elle, semblant immobiles aux yeux des voyageurs qui pouvaient les apercevoir fugacement au travers des branches, des canoës multicolores en cherchant les étroits passages d’eaux plus profondes venaient s’agglutiner pêle-mêle contre les rochers. L’été resplendissait de toute sa lumière.

Je regardais par-delà la vitre sale. En prenant soudain conscience de l’agacement qu’avait fait naître chez ma jolie voisine notre petit bavardage, révélant ses lacunes, je m’étais tu. Je tenais à la laisser un moment en paix car le voyage était encore long et je ne m’imaginais guère le faire auprès d’une personne qui m’infligerait ostensiblement son mutisme réprobateur. Je ne connaissais pas cette femme mais je la pensais néanmoins bien capable d’une telle attitude. Ma rationalité masculine, sans doute…

Je jetai donc un œil au dehors. Tandis qu’il s’en irait voleter sur le paysage, laissant croire à ma rêverie, mon autre œil, furtivement, poursuivrait une observation attentive de mon interlocutrice et, je dois bien aussi l’avouer, des autres passagers.

Sans doute est-ce pathologique chez moi, mais vraiment, j’adore cela : m’imaginer invisible et vouloir tout saisir des qualités et des défauts de chacun.

Quand je voyage, je réserve systématiquement ma place dans des voitures (voiture, qu’il ne faut pas confondre avec wagon comme on m’a souvent répété au début de ma carrière au chemin de fer, une voiture transporte des gens, un wagon c’est pour les bestiaux). Voitures donc, sans compartiments, avec allée centrale, ayant alors autour de moi le maximum de personnes, j’ai ainsi tout le loisir de m’adonner à ma délicieuse manie du voyeurisme. Je dis « quand je voyage », mais en fait ma principale occupation, et même pour tout dire mon unique, est de voyager. Je suis « le » voyageur. Non pas que je sois richissime, loin de là, j’ai bien quelque épargne d’accord mais je suis surtout un retraité du chemin de fer et je ne paye pour ainsi dire pas le train, rien à l’intérieur du pays, cadeau de la maison pour mes bons et loyaux services, et des réductions substantielles me permettent également des incursions en territoires étrangers limitrophes. Dès la cessation de mon activité, qu’il ait fait bon ou mauvais, hiver comme été, à longueur d’années, j’ai posé mes fesses sur des banquettes de moleskine et j’ai ainsi parcouru, sans fatigue, sourire aux lèvres, des millions de kilomètres. Et cela fera bientôt dix ans.


– Qu’est-ce qui fera bientôt dix ans ?

– Comment ?

– Oh, pardon, vous ne vous adressiez pas à moi !

– Hein… ! Bien… euh… je… je ne sais pas. Je… le… Dix ans… Ah oui… Ah oui, ça y est, cela me revient, j’y suis, c’est un rendez-vous. Ce rendez-vous… un rendez-vous qu’une femme et moi avions pris. Une femme merveilleuse. « Rendez-vous à… Saserzuurshayil », justement. Voilà ! Voilà ce que nous nous étions dits juste avant de nous quitter. Et il y a de cela bientôt dix ans.

– Encore cette ville ! C’est une blague ! Vous voulez plaisanter, c’est ça ? Je vous ai déjà dit n’en avoir jamais entendu parler. Et un rendez-vous maintenant ? Pardonnez ma franchise mais je crois que vous racontez un peu n’importe quoi, là. Vous ne seriez pas un peu… perdu ? Vu votre âge, cela ne m’étonnerait guère.

– Mais je ne vous permets pas ! Mon âge n’a rien à voir, je sais très bien ce que je dis.


Autre trait marquant de mon caractère outre ce déplorable penchant à l’observation malsaine de mes semblables, je suis un incorrigible menteur, ou plutôt un affabulateur. Surtout quand je suis pris en défaut ou quand je ne tiens pas à montrer davantage une facette quelconque de ma personnalité que l’exposition inconsidérée de mes sentiments aurait pu révéler. À chaque fois, je m’en sors par une invention. Et plus la fable est grosse, plus je m’y complais et en rajoute. C’est comme un réflexe de défense, des petites flèches décochées au travers des meurtrières les plus hautes tours de mon esprit. Arrière, envahisseurs de l’âme, je ne laisserai pas votre perspicacité pénétrer ma raison.


– Que vous me croyez ou non, c’est ainsi ! Et c’est sûrement pour cela que j’ai abordé le sujet de ce lieu mythique tout à l’heure : Saserzuurshayil. Mon subconscient, sans doute, qui a laissé remonter en moi ce souvenir sans en dire vraiment le nom. Et je peux même vous avouer que je suis d’autant plus troublé que cette femme merveilleuse dont je vous ai parlé, eh bien… eh bien…

– Je lui ressemble, c’est ça ?

– Mais… c’est… c’est exact, oui ! Comment avez-vous deviné ?

– Vous faites un bien piètre séducteur. Pour ne pas dire un pauvre vieux dragueur.

– Mais absolument pas, vous vous trompez, je ne cherche pas du tout à vous séduire. Vous avez vu l’âge que j’ai, et puis le vôtre ? « Rendez-vous à Saserzuurshayil », vous auriez bien pu dire cela, il y a dix ans. J’avais tout juste soixante ans alors et vous… attendez… je dirais vingt-cinq, trente. Mais à l’époque déjà, je n’avais aucunement l’intention de vous draguer, vous vous méprenez… Ou… Ou peut-être que non ! En fait, je commence à comprendre, vous ne vous méprenez pas du tout, vous êtes juste en train de me tester. Ah, ça y est, j’y suis. Vous me faites marcher. Vous connaissez très bien Saserzuurshayil et vous essayez de me persuader du contraire pour me détourner de la vérité. Vous m’avez reconnu et vous ne vouliez pas que moi je vous reconnaisse. Avouez, avouez que vous êtes… Eva ! Eva, c’est bien vous, n’est-ce-pas ?

– Vous aimeriez ?

– Eh bien, ce serait pour moi un rêve délicieux qui se réalise, un quasi-miracle pour ainsi dire.

– À ce point ?

– Imaginez, euh… non, souvenez-vous plutôt, souvenez-vous ! Un rendez-vous, un rendez-vous essentiel, nous apportant plus que la fortune, plus que le pouvoir, quelque chose de bien plus noble, comme la fin d’une quête… Rappelez-vous… un soir, dans cette salle communale glacée, nous sommes une poignée, une vingtaine de curieux de tous âges assistant à une causerie traitant du rapport entre physique quantique et spiritualité, écoutant benoîtement un partisan de la théorie des super cordes, de mondes surlumineux, débattant et argumentant tant et si bien qu’il parvient très vite à nous convaincre de l’existence d’un principe divin profondément caché en chacun de nous. Au final, cet intervenant, en véritable guide spirituel, nous invite à nous rendre dès que possible en cet endroit unique, Saserzuurshayil, où nous sera peut-être accordée la chance de vivre la plus époustouflante des illuminations. Souvenez-vous qu’à la sortie de cette conférence nous avons tous les deux longuement discuté de ces exceptionnelles révélations et du comment à notre tour nous pourrions faire ce chemin. Nous étions si enthousiastes, tellement excités. Et rappelez-vous, rappelez-vous, chère Eva, qu’avant de nous quitter nous nous sommes faits la promesse de ne jamais oublier cette conférence extraordinaire. Nous avons pris rendez-vous, un rendez-vous en cette ville mythique dont personne sur la planète, à ce moment-là, n’avait jamais entendu parler. Ce qui d’ailleurs depuis a bien changé…

– Vous aviez le lieu, la personne à retrouver, mais pas de date, aucun repère dans le temps, ce n’était pas un peu étrange comme rendez-vous ?

– Nous avions appris également ce soir-là que le temps nécessaire pour aller d’un point à un autre n’est pas important, que nous pouvons voyager dix ans sans avoir la sensation d’être en voyage, que le véritable voyage est avant tout intérieur.

– Oh la la ! Attendez, attendez ! Qu’est-ce que vous me racontez ? Je dois bien avouer que j’ai un peu de mal à vous suivre, là. Cette conversation dérive vers du grand n’importe quoi.

– Se cacher la vérité, n’est-ce pas se tromper soi-même et n’est-ce pas le pire des mensonges que de faire cela ? Et je sais bien de quoi je parle, je suis un spécialiste.

– Vous me faites trop rire. Mais dites-moi, ne seriez vous pas en train de montrer votre vrai visage ?

– Êtes-vous Eva, alors ?

– Je trouve votre histoire bien mal ficelée. Réfléchissez deux secondes. Si j’étais cette Eva, même après dix ans nous nous reconnaîtrions à coup sûr. Et puis, n’aurions-nous pas devancé notre rendez-vous en nous parlant dans ce train, ce qui en briserait sans doute tout le charme ? Car que je sache, nous ne sommes pas à Saserzou… Saserz… oh et puis zut, une chose est certaine, c’est que je ne me ferai jamais à ce nom débile. De toute manière, je suis persuadée que cette ville n’est que pure idiotie de votre part.

– Mais comment aurais-je pu imaginer cela ? Ce guide, vous, cette ville où la sagesse devient réalité, où la vie cesse d’être une illusion. Serais-je déjà à Saserzuurshayil pour posséder un tel pouvoir ? Être capable d’inventer ce lieu dont l’extraordinaire n’est plus à démontrer, où doute et peur enfin s’effacent, où peut s’entr’apercevoir le divin illuminant la conscience d’une lumière plus puissante que celle émise par des milliards de galaxies ! Aurais-je donc pu créer cette exceptionnelle histoire d’une rencontre avec la plus merveilleuse des jeunes femmes, en cherchant à la séduire, en l’incitant à croire qu’elle est…

– Ah, ah ! Vous voyez bien que vous cherchez à me séduire ! Nous voilà revenus en un de ces endroits que je connais fort bien, trop bien même, la terrasse d’un café, le rayon d’un supermarché…, ou la banquette inconfortable d’un train bondé où je n’ai aucunement le choix d’un autre siège. Pauvre vieux ! Au risque de voyager dans de mauvaises conditions, je pense que je vais plutôt aller m’installer sur la plate-forme près des toilettes, tout en m’assurant bien que vous n’y viendrez pas. J’en ai assez entendu pour aujourd’hui.

– Mais Eva... ?

– Je ne m’appelle pas Eva !

– Ne pars pas, Eva, tu fais une grossière erreur !

– On se tutoie maintenant ? Mais vous êtes un grand malade. Ce n’est pas seulement vieux que vous êtes, c’est taré, oui !

– Demandons au contrôleur alors. Ils sont balaises en géographie les contrôleurs, toutes ces villes qu’ils sont amenés à visiter de par leur métier.

– Mais foutez-moi la paix, à la fin. Vous avez été drôle quelques minutes, mais là, ça y est, votre sketch est définitivement naze, je vous le confirme.


C’est bizarre mais un cheminot doit sans doute garder sa vie entière l’apparence d’un cheminot. Ou bien alors le sens de l’observation et de déduction d’un contrôleur est vraiment extrêmement développé, à moins qu’il n’ait une intuition hors du commun. Car, outre que ce dernier put ressentir mon problème d’un endroit éloigné du train et qu’il rappliqua instantanément aussitôt mon souhait formulé, toujours est-il qu’en s’approchant de moi, il me reconnut sur-le-champ comme un de ses collègues en retraite. Je profitai donc de notre lien professionnel ainsi renoué pour lui faire part de mes difficultés à convaincre ma voisine.


– Saserzuurshayil, tu connais bien sûr ?


Quelle que soit la région du pays, quel que soit l’âge ou le grade, la fonction, un cheminot tutoie toujours un autre cheminot, c’est une règle de base non écrite.


– Je ne peux pas te dire que je connaisse bien bien mais je connais. Je n’ai jamais vu cette ville en réalité mais comme tout le monde j’ai déjà feuilleté quelques prospectus là-dessus.

– Vous vous tutoyez ? Vous vous connaissez alors ! Vous êtes complices donc ! Mais c’est quoi ce guet-apens ? s’emporta vivement Eva.

– Veuillez me parler sur un autre ton, madame, je vous prie. Je ne connais pas ce monsieur, mais il est simplement normal qu’entre anciens collègues nous nous tutoyons. C’est une règle de ba… mais je ne veux pas vous ennuyer avec ça. Mais avant de monter sur vos grands chevaux, vous ne pourriez pas plutôt me montrer votre titre de transport, s’il vous plaît !

– Euh… oh oui, bien sûr. Excusez-moi, je suis désolée mais c’est ce vieu… ce monsieur qui m’a agacée. Et il y a bien de quoi, si vous saviez. Tenez, mon billet.

– Komiaisparta ! Eh bien dites-moi, vous n’êtes pas arrivée !

– Qu’est-ce que vous dites ? Komié… Komiai… quoi… ? Mais je vais à Lyon.

– Un bien bel endroit, Komiaisparta ! Je connais bien un peu également mais c’est loin de mon secteur. Un poil plus à l’est, vers Gruzitraiguia.

– Oui, oui, ajoutai-je hilare, mais moi je dirais plutôt nord-est. C’est très proche de la province du Ruurtmairdigo, la province du Ruurtmairdigo qui a pour capitale spirituelle… Saserzuurshayil !

– Oh ! Les deux débiles, c’est quoi ce délire. D’abord vous, rendez-moi ce billet ! Komiaisparta ! Mais, c’est quoi cette connerie ? Comment vous avez fait ça ? Lequel de vous deux a trafiqué mon billet ? Je vais jusqu’à Lyon, moi !

– Oh, oh ! C’est peut-être bien toi, Eva, qui te moque de nous ! As-tu oublié ce que tu faisais dans ce train ? Sais-tu pourquoi tu l’as pris ce matin, ou bien hier, ou même avant-hier ? Te souviens-tu depuis quand tu fais ce voyage, Eva ?

– Mais arrêtez ! Arrêtez ! Je ne m’appelle pas Eva ! C’est une histoire de fou !

– Oui, ça y est, je me souviens, en gare de Komiaisparta, vous devez prendre l’autocar qui vous mène jusqu’à Saserzuurshayil. Ben oui, c’est normal, il n’y a pas de ligne de chemin de fer, là-bas. Saserzuurshayil, c’est votre véritable destination ?

– Vous n’êtes pas un vrai contrôleur, c’est ça ? Ou alors c’est une farce, organisée par la société de transport pour distraire les voyageurs. Mais vous pourrez dire aux enfoirés de votre direction que ça ne m’amuse absolument pas !

– On peut prendre à témoin les personnes qui nous entourent, si tu veux, Eva. Tu verras bien qui dit la vérité. Mesdames et messieurs, s’il vous plaît, y a-t-il quelqu’un qui connaisse Saserzuurshayil ?

– Veuillez m’excuser, mesdames, messieurs, je suis le contrôleur, et je demande toute votre attention. Quelqu’un parmi vous se rend-il à Komiaisparta, ou même à Saserzuurshayil ? Ce serait pour aider cette dame, elle est un peu perdue et...

– Mais ça ne va pas ! Je ne suis pas perdue du tout !

– Allons Eva, ne fais pas l’enfant. Nous voulons juste…

– Moi… ! Moi, j’connais ben Saserzuurshayil ! lança une grosse dame grise.

– Ah Eva, tu vois bien ! On va pouvoir enfin tirer cette histoire au clair.

– Moi aussi, je connais Saserzuurshayil ! renchérit un homme encore juvénile un rien efféminé.


On ne pouvait décemment pas penser que ces deux personnes, l’une comme l’autre, cherchaient à séduire ma délicieuse voisine.


– Moi aussi ! hurla presque une jeune mère au corsage dégrafé duquel jaillissait un sein que son bébé aspirait goulûment.


Criait-elle sous la douleur de la succion vorace du bambin ou pour mieux imposer sa voix ? On n’aurait su dire.


– Vous faites comme vous voulez, tous, mais moi je me tire. Je ne reste pas une minute de plus dans un endroit pareil avec une bande de dingues.

– Mais où vas-tu Eva ?

– Madame, il faudrait mieux que vous ne quittiez pas cette voiture, ce serait une grave erreur.

– Oh vous, le faux contrôleur, fichez-moi la paix !

– Ah bon, ce n’est pas un vrai contrôleur ! gémit la jeune mère, le front perlé de sueur.

– Voilà pourquoi alors il ne nous demandait pas nos billets, ce bel escroc dans son uniforme, rétorqua le blanc bec aux yeux fardés.

– Après tout, tout est p’t-ête faux dans c’train, souffla la grosse dame.

– Saserzuurshayil est une ville fantôme, j’en suis sûr, ajouta un quatrième personnage, un grand homme d’âge mûr à l’air pas commode du tout. Et c’est une vaste source d’emmerdes pour toi, mon gaillard, rugit-il en me dévisageant méchamment.

– Je t’en prie Eva, ne t’en va pas. Ne risque pas ta vie, je t’en supplie !

– Tu vas lui foutre la paix à cette pauvre fille, à la fin, poursuivit le géant en s’approchant dangereusement de moi.


Je ne pus esquiver le coup de poing que cette brute me décocha. Je m’affalai d’un coup dans le fond de mon siège. Je n’eus que le temps d’apercevoir Eva qui saisissait son sac dans le porte-bagages au-dessus de nous et qui s’enfuyait dans l’allée centrale au milieu du brouhaha, cris d’horreurs mêlés de hourras. Puis ce fut…


Ensuite, euh… comment dire ? Tout devint confus.

Il y eut tout d’abord ce sifflet strident et le crissement des freins, cris d’horreurs et ronchonnements, bruits quelque peu excessifs qui me tirèrent de ces vapeurs dans lesquelles l’uppercut de ce grand con m’avait projeté. Sans doute était-ce le signal d’alarme que quelqu’un avait tiré et puis ses conséquences, l’arrêt d’urgence du convoi, les gens debout qui s’affalent les uns sur les autres, les bagages qui tombent sur les sièges et leurs occupants.

Puis, par la suite, à la vue de ce ciel aux nuages noirs et lourds annonçant les tristes pluies d’automne, mon œil que j’avais négligemment laissé au dehors au tout début me fit comprendre que l’été était fini.

Voilà, j’en étais là, à bêtement regarder les uns et les autres aller et venir. Dans les yeux de certains je pus nettement distinguer des relents de haine, les éclats de feu de cette colère qu’ils éprouvaient contre moi. Mais il est vrai que la plupart du temps les gens sont néanmoins civilisés et pas un de ces passagers malmenés n’eut à un seul moment la réelle intention de m’arracher les entrailles.

Quelque temps après, me secouant par l’épaule pour m’extirper définitivement de ma torpeur, le contrôleur qui, par la même occasion, me déclara se prénommer Bertrand, m’apprit qu’Eva avait disparu. Il m’informa également que la grosse dame grise avait pris le parti du géant, qu’ils s’étaient rejoints à la voiture-bar et que, tout en sirotant des canettes de bière, ils fomentaient maintenant contre moi une vengeance idiote. Puis il m’avoua que lui-même était tombé amoureux du bellâtre gay, malgré ses jeunes années, et que, dès que possible, il allait quitter le métier. Il me raconta cela un peu gêné car il était loin d’ignorer que cette nouvelle allait me décevoir au plus haut point, non pas à cause du fait qu’il se soit empêtré dans une histoire de troisième sexe, mais plutôt parce qu’il avait cette intention de changer d’emploi, d’abandonner notre si attachante compagnie de transports ferroviaires. Sans rire le moins du monde, il ajouta que tous deux envisageaient de se lancer dans des carrières de saltimbanques, chanteurs, acteurs, acrobates, jongleurs, ils ne savaient pas trop encore mais pourvu que ce soit bien sûr un top délire « so fashion ». Sans aller jusqu’à me choquer, ce tout nouveau langage dans sa bouche me surprit tout de même beaucoup. Et sans doute fut-ce là la goutte d’eau ?

Je me redressai, m’assis, le buste tendu de trop d’orgueil bafoué. De mon autre œil resté à bord, très désabusé, je fis le tour de la voiture, m’arrêtant un long moment sur ce tableau attendrissant du bébé qui n’en finissait plus de dévorer le sein de sa mère, une scène surréaliste qui me rendit nerveux et d’autant plus que cette jolie brunette tétée semblait s’abandonner à l’attrait de mon regard caressant.

Je me levai tant bien que mal. Chassant Bertrand d’un geste las qui se voulut définitif, je soulevai mon sac du siège sur lequel il avait chuté, à cette place où Eva s’était si nonchalamment installée au tout début de notre voyage. Ah si j’avais su à ce moment-là !

À peine debout, j’éprouvai un curieux malaise. Mais ce ne fut pas les quolibets muets, les javelots invisibles, les pensées méprisantes des autres voyageurs, réprobateurs, malintentionnés, qui me firent me précipiter tant bien que mal vers les portes, cherchant à quitter une atmosphère que j’avais rendue totalement fétide, non, à cet instant je ressentis puissamment en moi une surprenante langueur que je croyais à jamais disparue, un tel gouffre intérieur, un besoin quasi intolérable du sein de cette fille qui m’invitait si bien par ses tendres sourires à prendre ma place à côté du bambin. Il me fallait à tout prix fuir cet endroit devenu… gluant.

Je me jetai littéralement hors de la voiture, meurtrissant le vernis de mes chaussures sur le ballast.

Puis je m’éloignai d’un pas rapide vers l’arrière du train, scrutant loin vers mon passé, essayant de découvrir sur l’horizon bouché la silhouette évanouie d’Eva.

Après quelques longues minutes d’une marche lassante le long de cette voie qui semblait ne pas vouloir changer, il fallut bien me rendre à l’évidence, jamais je ne pourrais retrouver cette fille. Et comme derrière moi, semblant m’attendre depuis déjà un long moment, le train n’était toujours pas reparti, je finis par me sentir d’une profonde stupidité. Au tréfonds de moi, je m’avouai :


– Bon, garçon, te voilà bien avancé, maintenant. Une fois de plus, tu t’es fait des amis. Manquerait plus qu’il pleuve et tu seras dans de beaux draps !



Le ballast avait une odeur dérangeante, d’ancien Crésyl, et cela m’enfouissait loin dans mes souvenirs. L’enfance devenait ce socle de cailloux instables où je me voyais courir le long de vieux rails tordus et rouillés. Pourquoi ne pas faire demi-tour à cet instant ?

Maintenant à l’extérieur, j’avais pu enfin réassocier mes deux yeux pour que l’un et l’autre s’écarquillent à l’unisson et comprennent ce qui se tramait autour de moi. Tandis que j’avançais vers l’arrière de mon voyage, les couleurs sombres d’automne commencèrent à s’éloigner.

Le ciel devenait bleu d’été, les insectes, les papillons, de petits moineaux, envahissaient les herbes folles au bord de la voie, les ronces s’entortillaient sur les barres d’acier et les traverses. Quelque chose d’étrange pénétrait mon esprit, un souffle chaud me portant vers une nature ouverte et sauvage effaçant les traces de toute civilisation.

Le train au loin laissait toujours perdre dans l’espace ses fumées nocives, ses lanternes rouges picotaient l’horizon vert. Je savais que si je m’en rapprochais, si j’attachais un instant mes pensées à ce convoi en suspens, je verrais les voyageurs assis sur les marchepieds, lassés de nous attendre, Eva et moi, mais sans pour cela se résoudre à le faire repartir. Lequel d’entre eux d’ailleurs aurait été capable de prendre pour tous une telle décision ? Et sûrement pas le conducteur, lui qui n’avait à aucun moment donné signe de vie, qui peut-être n’existait même pas, semblant si indifférent à ce qui se passait derrière ses locomotives ? N’aurait-il pas dû accourir le long de la rame, comme lui imposait ses textes réglementaires, pour connaître la raison de cet arrêt d’urgence ? Ensuite, ne sachant où les chercher et impuissant sans doute à les retrouver, aurait-il pu reprendre décemment sa route en abandonnant sans scrupule les deux voyageurs échappés ? Ne se serait-il pas plutôt rapproché de Bertrand, le contrôleur, malgré ses toutes nouvelles orientations sensuelles et ses projets professionnels, s’accordant avec lui pour aviser quelque autorité supérieure de la situation, régulateur, gendarmerie ? Bien qu’il me fallût soupçonner de la part de ce piètre conducteur une certaine défaillance, ce qui m’apparaissait comme de plus en plus probable eu égard à son absence et son manque de réaction, et bien que, des années plus tard, je m’en sente encore fort capable, je ne voulais guère me mettre à sa place, dans sa peau, en cabine de conduite, et reprendre, même pour un temps très court, ses fonctions et ses responsabilités.


J’entendais chanter les oiseaux, des stridulations de grillons, au lointain des mélodies de ruisseaux clairs. J’avais tant le désir d’oublier ce train.

Je marchais sur une terre sans chemin, au travers d’espaces recouverts d’herbes jaunies, fines et chatouilleuses. Peu à peu, grâce à ces caresses douces, je pris conscience de la nudité de mes pieds, puis du reste de mon corps. Une délicieuse chaleur m’enrobait tout entier, une sensation rarement éprouvée, ou alors juste en ces instants du tout début d’une relation amoureuse, quand on n’ose encore aucun geste, quand les regards, les sourires, ne sont que délicieuses et cruelles prémices. Juste avant que le désir ne naisse et ne s’emploie ensuite aveuglément à son assouvissement. Quelque chose au fond de moi sembla se moquer de ma comparaison incongrue et dirigea mes yeux vers mon entrejambe. Sans réelle surprise, je pris conscience de l’absence de mon sexe.

Je continuai lentement et n’eus bientôt plus la peine de me retourner pour comprendre que le train avait finalement disparu. Je voyais tout sans regarder, sans y penser, les pensées même avaient presque stoppé leur flux incessant.

La terre s’arrondissait vers le bas, vers des endroits plus resserrés entre de jeunes arbres, des vallons, des sillons où naissaient des sources, où s’écoulaient des eaux.

Près du ruisselet vers lequel je m’avançais une fille était assise sur les pierres. Ses cheveux noirs ondulaient sur ses épaules. Elle se tourna vers moi et je vis qu’elle aussi était nue mais sans ces attributs d’une femme, seins et vulve. Elle était d’une époustouflante beauté et me souriait.


– Saserzuurshayil, terminus du voyage ? me dit-elle.

– Ce n’est pas une ville alors ?

– Non, comme tu peux le voir, le ressentir, ou l’apprécier. Ni même un lieu. C’est un état d’être, quand tu finis par te lasser de tout ce méli-mélo de l’esprit analytique, celui qui, au fil du temps, bâtit de peurs et de fantasmes ses plus belles névroses. Aimes-tu cet instant suspendu ?

– Je crois.

– Tu es réellement vivant, comme jamais tu ne l’as été, comme jamais tu ne le seras. Souhaites-tu reprendre ta place parmi tes petits personnages, dans ce train ?

– Que veux-tu dire par « mes » petits personnages ?

– Nous sommes la création, le tout début du monde, et son aboutissement. Nous sommes toujours les auteurs d’une histoire, toi, futile fantôme au cœur de cette boîte noire qu’est la cervelle, l’ego, et moi à l’extérieur de ta prison volontaire, l’être, l’être pur et éternel, qui apparaît enfin quand tu t’oublies et t’effaces.

– Je dois bien t’avouer que je ne comprends pas grand-chose. Tu n’es pas Eva, alors ?

– Eh non. Je ne suis pas Eva même si tu penses que je lui ressemble. D’ailleurs, souviens-toi, son prénom est né d’un de tes mensonges, issu d’un brin de référence, des restes d’une sottise, un conte traditionnel, une base religieuse enfouie en toi dont tu avais sans doute encore besoin.

– Et qu’est-elle devenue ?

– Elle a disparu en quittant ce train, évanouie définitivement. Ce qui arriverait à chacun des occupants s’il leur prenait l’envie de faire comme elle. Mais elle au moins avait les pieds bien sur terre. Elle ne s’est pas laissé engluer dans les mielleux rouages de la séduction.

– Quelle stupidité de ma part !

– Mais non ! Tu cherchais juste la sortie, grâce à elle. Elle était ta plus belle création, ce qui ressemblait le plus à la réalité.

– Comment ?

– Veux-tu que nous discutions de tout cela en marchant ? Il y a un endroit où nous devons aller.

– Nous ne retournons pas au train ?

– Crois-tu que cela soit nécessaire ? Si tu t’en es enfui, c’est qu’il n’avait plus de réel intérêt pour toi. Je suis avec toi, en ce présent, cet été magnifique qui nous enveloppe, et ensemble nous sommes en ce qui nous crée. Voilà les seuls refuges que nous avons. Tu as fait un pas en dehors de toi, un pas au cœur de moi, nous sommes liés par quelque chose de très puissant, tu le comprendras en cheminant près de moi.

– C’est étrange comme les rôles se sont inversés.

– Rien ne s’est inversé, c’est juste que tu ne voyais pas les choses d’un bon œil. Pendant que nous en sommes au chapitre des révélations, y a-t-il d’autres choses qui te chagrinent ?

– Euh oui… Et tu le sais très bien.

– C’est pour cela que je te pose la question. Alors ?

– Eh bien nous sommes… nus, toi et moi, et…

– Et nous n’avons pas d’organe sexuel. Et mes seins sont aussi raplaplas que les tiens. Cela t’étonne juste, ou tu es contrarié, atterré, dépité d’une telle situation ?

– On se croirait redevenus enfants.

– Oui, un peu, mais contrairement à nous les enfants ont une sexualité en devenir et qui va très vite les transformer, crois-moi.

– Ce qui est bizarre surtout, c’est que je suis dingue de toi, chaque instant davantage. Tu es si…

– Sache que l’absence de sexe n’annihile pas le désir, il en empêche seulement la satisfaction. C’est sa satisfaction qui annihile le désir. Et juste pour un temps, car bien sûr il renaît. Par ce manège incessant de la montée du désir et de sa satisfaction un doute finit toujours par s’installer avec son lot de questionnements, de fantasmes, de peurs : « Le désir sera-t-il toujours, et autant satisfait ? » Une tension naît qui à la longue devient souffrance.

– La non-satisfaction du désir sexuel est intolérable.

– Quand on possède un organe pour le satisfaire, oui. Mais dans notre cas, le désir reste intact et se sublime. La moindre attirance devient amour, un amour sans peur ni doute, ainsi sans tension ni souffrance, un lien puissant et indéfectible. C’est le mouvement éternel de l’un vers l’autre. La seule création immuable, le ressort de tout univers, le principe de vie, l’être en une perpétuelle vibration de lui-même.

– C’est une sensation absolument… Je n’ai pas de mots…

– Nous sommes l’un en l’autre, et nos consciences s’harmonisent, l’amour que tu éprouves pour moi est également pour toi. Ce que nous ressentons se multiplie sans cesse.

– Dois-je m’évanouir maintenant ou bien... ?


La surface d’herbes séchées, mordorées, sous le ciel pur s’était démesurément agrandie. Mais nous approchions de la fin de ce monde. Je savais cela en constatant peu à peu l’évanescence de nos corps. Nous pouvions néanmoins nous toucher, et bien davantage encore, nous étions comme mêlés, un seul être avec nos deux consciences s’interpénétrant sans cesse mais sans que pour cela nous perdions notre individualité. Nous étions l’un et l’autre, l’un en l’autre, comme un tout, et même ce ciel limpide, cet espace doré, était nous.

Devant s’ouvrit un bleu très sombre, l’à-pic d’une gigantesque falaise donnait sur un vaste océan. Mes yeux, nos yeux, s’y perdirent infiniment. Rien de ce qui nous apparaissait, la lumière, les éclats entre les vagues, les signaux électriques invisibles, la gravité, toute espèce d’énergie, n’étaient capables de créer ce qui émergeait de notre contemplation. Tout naissait de notre conscience, tout n’était que conscience. Les sensations, les merveilleuses couleurs n’étaient qu’en nous, à nous la douceur de l’air, les caresses intérieures.


– Le bonheur se suffit à lui-même, n’est-ce-pas, cette plénitude, cette joie. Pas de passé, pas d’avenir, le juste instant sans pensée, rien qui ne peut plus s’échafauder sous cette dictature de nos cogitations.

– Quand on sait ce que peut être un échafaud…

– Et plus aucune question…

– Oui d’accord, mais une toute petite dernière alors. Lui… c’est qui ?


Au travers des friches farouches qui dévoraient ce bord de falaise, un vent gris s’était soudain levé soufflant devant lui un cavalier aux habits noirs.


– N’est-il pas un peu ridicule sur son cheval, celui-là ?

– Chut ! Il pourrait bien se formaliser.

– Tu crois qu’il nous a vus ?

– Bien sûr, il vient même pour nous mais n’aie aucune inquiétude, je suis certaine qu’il ne peut plus rien dorénavant.

– Mais je le reconnais, c’est le… c’est le conducteur ! C’est moi !


Le cheval se cabra. Je pouvais sentir sa chaleur, l’odeur acre de sa sueur, son essoufflement au travers des mouvements de sa poitrine. Il se remit à galoper mais sembla ne plus se mouvoir, temps et espace le gardant à distance. Juchés sur le pauvre animal se succédèrent les uns après les autres tous les voyageurs du train, ces corps anonymes aux visages entraperçus et aussitôt oubliés, et puis les plus proches, ceux qui avaient influé sur mes choix derniers, la grosse dame et le molosse brutal, tous les deux maintenant bien avinés, bêtise et colère définitivement associées et toujours pour le pire, Bertrand et son nouvel amour, le jeune bellâtre efféminé, l’apparente source du savoir unie à l’anticonformisme bon teint du moment. Et je prenais les traits de chacun de ces personnages au moindre instant de cette course poursuite avec mon être imperturbable, mais surtout inaccessible. Quand les yeux du bébé s’agrandirent, prenant soudain conscience de ce qu’il faisait, de cette peau chaude et soyeuse sur laquelle il se tenait allongé, de cette excroissance de chair tendre qu’il aspirait goulûment de ses lèvres émerveillées, je crus défaillir et me rapprochai dangereusement des sabots au galop. Les regards et le sourire de la jeune mère me pénétrèrent profondément, m’attirant sans ambiguïté vers son abîme délicieux.


– Voilà, nous sommes exactement au point le plus crucial. Si tu perçois maintenant ce que représente ce tableau d’une irrésistible efficacité, tu seras parvenu au plus bel endroit, le meilleur qui soit pour…

– La mère… la chair… le plaisir… l’extase… La mère… l’origine… La faim, la soif, le désir, l’amour… Mais… l’attirance… empêchée… le retrait, le sevrage… Répulsion, isolement, froid, souffrance… La mère… l’amer… la chair… la déchirure… putréfaction, puanteur… les ténébreuses horreurs, la fin, l’enfer… Cycle irréversible des jours et des nuits… de la vie et de la mort… Le bien et le mal entremêlés, les multiples facettes d’un même personnage qui s’ignore…

– Ah ! Ah ! Regarde-moi la magnificence de ce cheval, cette spectaculaire ruade, et tout ce joli monde qui se fait jeter de sa croupe comme un seul homme. Le bleu nuit de l’océan étendu devant nous est idéal pour recevoir tout ce fatras de l’inconscient. Et même « Saserzuurshayil, Ruurtmairdigo, Gutrmaiguts, Komiaisparta, Gruzitraiguia, Lyon… », ces noms grotesques donnés aux lieux, et ces vocables inventés pour tout désigner depuis la nuit des temps, pour mieux noyer les petits poissons, ou poisons, qui s’y agitent. Allez, zou ! Ce joli monde, ces alléchantes illusions, adieu donc…

– Attends, attends, tu ne vas pas t’en tirer comme ça, ma belle. Après ça, ne m’as-tu pas dit que je parviendrais au plus bel endroit, au meilleur qui soit pour… mais pour quoi ?

– Ceci, très cher, mon très cher… moi-même, est une toute autre histoire.


 
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   Jean-Claude   
10/1/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Eh bien... Fantaisie réussie.
Je me suis bien amusé et j'ai aimé la fin.
J'ai juste trouvé que certains dialogues avaient besoin d'être affinés, surtout au début, et qu'alléger un peu améliorerait cette nouvelle.
Par exemple, la digression relative à l'idylle de Bertrand n'apporte pas grand-chose, et d'autres menus détails dans le genre.
mais je boude pas mon plaisir.
Au plaisir de vous (re)lire
JC

   hersen   
7/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Eccar,

voilà une nouvelle originale sur notre propre multiplicité.

J'ai beaucoup aimé la narration; Il n'y a aucune étape en trop, mais peut-être certaines auraient pu être un peu plus courtes afin que l'histoire ne se perde pas dans trop de considérations; (ou que le lecteur ne se perde pas dans trop de considérations !)

Pour ma part, et tu peux ne pas être d'accord, je pense que la nouvelle devrait se finir à "vers son abîme délicieux"
Après, c'est de la sur-explication, presque de la justification et j'ai trouvé ça dommage.

petit détail : à deux endroits, il aurait fallu un subj. -que vous me croyiez ou non, et non pas croyez, et aussi- il est normal que nous nous tutoyions, et non pas tutoyons;

Un très bon moment de lecture,

hersen

Edit : j'ai oublié de parler du titre : il me semble peu attirant. D'abord parce que comme il est imprononçable, on ne se l'approprie pas. Ensuite, dans mon propre cas, j'avais zappé la nouvelle en EL à cause
de ça, je crois.

   Vincendix   
12/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Eccar,
Un récit parfaitement à sa place dans la catégorie « fantastique » et il faut prendre son temps pour le lire afin de s’imprégner de son ambiance « décalée ».
Quelle imagination, déjà pour trouver des noms de lieux imprononçables… quoique la réalité dépasse parfois la fiction, je pense à un certain volcan Islandais qui avait fait des misères aux compagnies aériennes et aux voyageurs!
J’ai l’impression que la trame de ce récit n’a pas été préparée à l’avance, que l’histoire s’est déroulée au fur et à mesure de l’écriture, une trajectoire fantaisiste au gré de l’humeur de l’auteur.
Les images décrites sont intéressantes, les dialogues intriguent parfois, en définitive un texte que j’ai lu avec un réel plaisir.
Vincent

   Louis   
16/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Au cours d’un voyage, on assiste à une sorte de jeu de dupes, entre le narrateur et une passagère, sa voisine dans la « voiture » (et non « le wagon ») du train où ils ont pris place.
Qui affabule ? Qui dit vrai ?

Le lecteur ne sait d’abord, en effet, qui croire.
Le narrateur, non seulement ne convainc pas son interlocutrice, mais laisse entendre au lecteur, qu’il est, lui, l’affabulateur, et déclare sans ambages : « Je suis un incorrigible menteur, ou plutôt un affabulateur ». D’un point de vue logique, l’affirmation est indécidable quant à sa vérité, puisqu’elle relève du paradoxe du menteur d’Épiménide.
Le personnage féminin semble nier l’évidence, lorsque survient le contrôleur, et que les indications de son billet de train démentent ses propos. Malgré la véhémence de ses dénégations, il ne semble pas non plus crédible.

La vérité semble miroiter, insaisissable, d’un interlocuteur à l’autre, dans un train où règne surtout le domaine de l’illusion.

Ce jeu entre le véridique et la tromperie semble se poursuivre tout au long du texte, même si le récit cherche à lever le voile de l’illusion.

Le voyage s’avère, si on lève l’un de ses pans, un singulier voyage. Mais, de même qu’un train peut en cacher un autre, une illusion n’en dissimulerait-elle pas une autre ? Or le train de ce récit en cache bien un autre : un train de vie intérieure, un itinéraire spirituel vécu. « Le véritable voyage est avant tout intérieur » : déclare le narrateur.
Le voyage auquel on assiste ne se réalise pas dans l’espace. Il ne consiste pas à joindre deux lieux distants. Mais des états d’âme distincts, deux « états d’être ».
Le train n’a ni point de départ ni point d’arrivée. Dès le début du récit, on est en cours de route, on est en train de… Et pas non plus de destination finale, sinon le mythique Saserzuurshayil, qui s’avèrera ne pas être un lieu.

Le train intérieur, s’il ne franchit pas des distances spatiales, se déplace néanmoins dans le temps. Il parcourt les saisons de la vie.
Dans la voiture où se joue l’illusion, une lucidité du narrateur lorsqu’il jette un coup d’œil par la fenêtre le révèle : un premier regard établit ce constat : « L’été resplendissait de toute sa lumière » ; un autre regard, un peu plus tard, quand le train s’arrête en urgence : « à la vue de ce ciel aux nuages noirs et lourds, annonçant les tristes pluies d’automne, mon œil que j’avais négligemment laissé au dehors au tout début me fit comprendre que l’été était fini ».

Le train de l’illusion, lancé dans le temps, mène ainsi de l’été à l’automne de la vie. Sans autre but que la perpétuation de l’illusion.

La destination se révèle en quittant le train, dans une sortie hors de l’illusion.

Hors du train, dans la réalité, le narrateur retrouve l’été, comme s’il reprenait le chemin parcouru à l’envers dans un « demi-tour », comme s’il remontait le temps : « Tandis que j’avançais vers l’arrière de mon voyage, les couleurs sombres d’automne commencèrent à s’éloigner ».
Mais il s’agit d’un été perpétuel.
Hors du train, de ses illusions, de ses gares, de ses étapes, de ses horaires, le narrateur se retrouve dans une réalité hors du temps et du passage des saisons.
Hors du train, des rails qui tracent un chemin, un dur chemin, de fer, il se retrouve dans une nature sans voies toutes tracées : « Je marchais sur une terre sans chemin », une nature ouverte donc à tous les possibles, sans orientation préétablie ; une « nature » éloignée de la « civilisation », idée renforcée par un état de nudité, délivré de tout habit de signification éminemment sociale.

Dans cette nature ensoleillée, dans ce paradis, le narrateur, dans la tenue d’Adam, le narrateur, nouvel Adam, bien sûr rencontre Ève.
Mais il ne s’agit pas vraiment d’un renouvellement du mythe biblique.
Ève n’est pas tout à fait Eva.
Comme par magie, elle se trouve, comme lui-même, dans un état asexué.
Ce qui faisait obstacle à la rencontre avec Eva, c’était le soupçon d’être l’objet d’une « drague », d’une « séduction », d’une tromperie déterminée par le désir sexuel. Eva savait par expérience que ce désir avance masqué, sous des apparences trompeuses, illusoires. Le soupçon, évacué par l’état asexué, ne fait plus obstacle à une pure rencontre dans laquelle un être se lie et s’unit à un autre. L’amour né de cette rencontre est délivré du cycle de la mort et de la renaissance du désir, du cycle de la vie, de la mort et des renaissances multiples.
La nature ensoleillée n’est pas un paradis au sens biblique, mais plutôt un « nirvana », tant l’influence bouddhiste est prégnante dans ce texte.

Mais le récit peut être lu autrement que l’illustration d’une croyance de type orientale bouddhiste, lu plutôt comme une rêverie, expression d’un désir profond.
La signification de ce lieu qui n’en est pas un semble le point crucial de cette rêverie, de cette « fantaisie », point qui lui donne son sens.
Ce lieu est une « nature » à laquelle le rêve fait retour. Et cette nature est commencement, origine, génération (l’étymologie latine du mot, « natura », confirme ce sens, puisqu’elle signifie la naissance, ce qui fait naître). Un retour aux sources de la vie. Une des premières choses aperçues hors du train, dans la nature, se trouve être précisément des sources : « des vallons, des sillons où naissaient des sources, où coulaient des eaux ». Ce point, c’est là où il fallait aboutir, il est l’alpha et l’oméga : « Nous sommes la création, le tout début du monde, et son aboutissement », mais surtout l’alpha.
Comme le mythe, la rêverie remonte au commencement du temps ; comme disent certains mythes dans un « temps d’avant le temps » ; comme dit le récit : dans un « temps suspendu ».

Le texte semble donc exprimer le désir d’un recommencement, d’une vie recommencée, d’une vie nouvelle autre que celle qui a été vécue, meilleure. Une vie qui ne suive pas, comme fait le train, des voies toutes tracées ; une enfance qui ne consiste pas à « courir le long de vieux rails tordus et rouillés » ; une vie dans laquelle on s’invente des chemins.

Rêve encore d’une vie sans solitude, non pas l’isolement, mais cette solitude par laquelle chacun est prisonnier de soi, ne pouvant vivre, aimer, souffrir, mourir, que solitaire, puisque nul ne peut se mettre à « ma » place, malgré les tentatives d’empathie, et que nul ne peut « se mettre dans ma peau ».
L’union avec la femme hors du train rompt cette solitude, « Nous étions comme mêlés, un seul être avec nos deux consciences s’interpénétrant sans cesse mais sans que pour cela nous perdions notre individualité ». Un union-fusion, dans laquelle deux ne font qu’un, et pourtant restent deux.

Une tension, chez le narrateur, se produit pourtant dans son désir de recommencement, soit revivre une vie semblable à celle que l’on connaît, mais moins douloureuse, soit reprendre une vie très différente.
La première se manifeste dans la tentation qu’exerce le personnage de la mère qui donne le sein à son enfant : « un besoin quasi intolérable du sein de cette fille qui m’invitait si bien par ses tendres sourires à prendre ma place à côté du bambin » ; « les regards et le sourire de la jeune mère me pénétrèrent profondément, m’attirant sans ambiguïté vers son abîme délicieux ». Renaissance au désir, à la sexualité, au plaisir, mais avec les souffrances inévitables qu’engendre la logique du désir.

La seconde se tient dans la tentation de demeurer avec la nouvelle Ève, de reprendre une vie hors du train, hors de l’Ego hyperbolique, loin de toutes illusions, dans un état d’Éveil, une vie libérée du désir.
Cette seconde tentation se situe au plus proche de l’idéal bouddhiste d’une vie contemplative.
Mais que reste-t-il vraiment de la vie, sans le désir ?
La fin du texte, embarrassée, ne peut le dire… Tant il est vrai que le désir est l’essence de l’homme.

Merci Eccar, pour ce texte intéressant, moins « fantaisiste » qu’il ne paraît.


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