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Sentimental/Romanesque
embellie : L'ingénue libertine
 Publié le 04/05/17  -  5 commentaires  -  8971 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

Nouvelle imaginée d'après le tableau « La cruche cassée » de Jean-Baptiste Greuze.


L'ingénue libertine


Ma chère amie


Si je vous écris ce matin, ma bien-aimée, c'est pour vous faire part de l'agitation de la nuit dernière au cours de ce bal masqué organisé par le comte de Maurepas. Les boissons et la bonne chère aidant, les esprits se sont rapidement échauffés et vous savez comme sont les gens, ils raffolent de ces histoires grivoises qui finissent par de grands éclats de rire.

On dit notre siècle libertin. Le pensez-vous aussi ? J'étais à deux doigts de le croire hier soir en observant, en ma présence, quelques conduites dépravées, mais vous le savez tout cela n'est pas pour me déplaire. Vivre chaque instant comme s'il était le dernier, rendre la Cour vivante au risque qu'elle ne s'enflamme de rumeurs, c'est ainsi que je conçois la vie ici-bas.

J'étais entouré de très jeunes filles opulentes, rieuses, virevoltantes, dont les masques ne laissaient apprécier que les regards enjôleurs, provocateurs… Mais rassurez-vous, je suis resté sage.

Oh ! Combien ai-je regretté que votre santé chancelante vous tienne hors de cette assemblée ! Car il m'est venu à l'esprit à ce moment une demande expresse que je voulais vous faire. Comme vous êtes souffrante, je ne vous rejoindrai pas dans vos appartements ce soir. Voici donc ma requête.

Votre collection de peintures s'enorgueillit de quatre tableaux très réussis de Jean-Baptiste Greuze, mais je les trouve trop conventionnels. Je souhaite, pour les doux moments que nous passons ensemble, un entourage moins terne, moins sage, plus complice.

Puisque ce Greuze est votre artiste préféré, enclin à peindre surtout les belles jeunesses, il vous sera aisé de lui commander quelques portraits, des œuvres un peu spéciales, légères, inspiratrices…

Vous voyez ce que je veux dire !

Quelques gaietés, jeunesses, frivolités, seront bienvenues sur les murs de votre alcôve.

Je compte sur vos qualités de persuasion, et ce monsieur Greuze ne peut rien vous refuser.

Ma très chère, consacrez-vous à votre prompt rétablissement et à votre remise en beauté.

N'oubliez pas ma demande. Mon cœur bat toujours pour vous.

Votre bon Roi dévoué, Louis.


D'un geste frileux, la comtesse du Barry resserre son châle sur sa poitrine et reste quelques instants pensive, la missive à la main, le cœur serré par la lecture de certaines phrases. Difficile d'accepter le tempérament frivole de son amant, malgré la position hautement privilégiée où il l'a placée.

Mais pas question de se laisser abattre. Faire bonne figure en toute circonstance et garder sa place !

Malgré tout « mon cœur bat toujours pour vous », a-t-il écrit.

Après un profond soupir, elle appelle sa camériste, lui réclame les potions qu'elle doit avaler pour une guérison rapide, s'habille chaudement et crie à son cocher : « Chez monsieur Greuze ! »

Elle connaît bien l'atelier. Une grande pièce ensoleillée où semble se cultiver un négligé savant. Tout est comme toujours : des toiles un peu partout, les palettes, les pinceaux à portée de main sur la table encombrée de couleurs et de flacons ; sur le chevalet, une silhouette à peine ébauchée ; sur le fauteuil à bascule, négligemment jeté, l'immense châle laineux dont s'enveloppent les modèles entre les séances de pose ; sur un guéridon, près d'une fenêtre, le coin café. Les odeurs sont les mêmes : mélange d'arabica, de toile de jute et d'huile de lin. Dans le coin le plus reculé, une table devant laquelle se tient un jeune homme occupé à mélanger des poudres et des produits dans des mortiers.


Un baise-main maladroit et monsieur Greuze, empressé, fait s'asseoir la comtesse dans un fauteuil près du guéridon, lui sert un café, puis attend qu'elle expose ses désirs. Reprenant à son compte les mots exacts employés par le Roi, elle décrète avec assurance : « Voilà. Il vous faut exécuter quelques portraits : des œuvres un peu spéciales, légères, inspiratrices… Vous voyez ce que je veux dire… » Le peintre hoche du chef, de haut en bas, en guise d'acquiescement poli, mais sa mine méditative trahit son angoisse. Il devine qu'en fait la commande vient de son Roi ; à cette idée, son sang se fige. Surtout ne pas le contrarier. Il comprend très bien qu'on attend de lui des représentations de libertinage, or cela ne convient pas à son tempérament. Il préfère peindre des jeunes filles à la candeur virginale. La du Barry tapote le sol du talon, l'accoudoir du fauteuil de la main, soupire et dit enfin : « Eh bien monsieur Greuze, puis-je compter sur vous ? » Et cet artiste, dont l'intention est justement de faire évoluer son art par une esthétique nouvelle en rupture avec l'esthétique classique, pense que le hasard lui apporte peut-être l'occasion d'expérimenter ses idées nouvelles. Sans plus réfléchir, il acquiesce, en précisant qu'un portrait sera d'abord livré, l'exécution des autres étant subordonnée à l'acceptation du premier. Madame du Barry quitte l'atelier satisfaite.


Sur une toile, quelques jours plus tard, devant une fontaine à l'antique, se tient debout une jeune fille. Une cruche fêlée pend à son bras. Jean-Baptiste Greuze réfléchit jour et nuit à l'évolution qu'il doit imposer à son travail. Il a conscience de l'importance de la visée morale de son œuvre, ainsi que de la véritable révolution apportée par cette esthétique nouvelle, qui résonnent comme une revendication de sa part. Mais il craint d'aller trop vite, d'être mal compris. Sa position est délicate : il doit révolutionner en douceur. De temps en temps la comtesse fait irruption dans l'atelier de l'artiste, et se permet des avis assez tranchés. Lui, entêté, n'en tient pas compte et poursuit sa recherche artistique, avec obstination. C'est ainsi qu'il dote la jeune fille d'une innocence enfantine aux grands yeux candides, d'un ruban violet et des fleurs dans les cheveux, retenant des deux mains des fleurs éparpillées dans sa robe. Son fichu, dérangé, laisse entrevoir la rondeur de sa gorge, la rose de son corsage s'effeuille et sa belle robe de satin blanc est un peu malmenée, fripée. La fêlure de la cruche est devenue un trou. À ce moment la du Barry reconnaît l'apparition de signes d'ébats amoureux plus ou moins consentis, une certaine violence faite au sujet, mais reproche une impression générale de mièvrerie. Elle est surtout persuadée que ce portrait ne plaira pas au donneur d'ordre. Mais pour monsieur Greuze, la fausse naïveté de cette ravissante personne est bien rendue. Le modèle balance entre la candeur virginale et la provocation. Une sorte d'ingénue libertine. L'artiste a voulu susciter la curiosité. En regardant la cruche cassée, combien vont se demander : « Que nous raconte ce portrait ? Que s'est-il passé ? Quelle rencontre, bonne ou mauvaise, pour cette belle fille ? » Personne ne le saura jamais. À ce tableau, charmant par sa facture, s'ajoute le charme du mystère qui s'en dégage. Cela suffit à combler d'aise son créateur.


Quand le portrait arrive à Versailles, la comtesse le fait aussitôt installer et attend, anxieuse, la réaction de son Roi Bien-Aimé, espérant avoir répondu en tout point à ses désirs.

Louis XV enfin lui rend visite, s'extasie devant la beauté émouvante de cette jeune fille dont il ne sait déterminer si elle vient de perdre sa virginité ou si elle est coutumière de rencontres insolites. Sans doute troublé par cette ambiguïté, il laisse échapper devant sa favorite : « Mais qui donc a posé pour ce portrait ? » Et la du Barry s'empresse d'assurer : « Oh, quelque gourgandine, pour quelques sols… »

Mais le Roi réfute cette réponse, affirmant qu'une certaine noblesse émane de cette personne, le port de tête et l'expression énigmatique du visage ne pouvant appartenir à une personne de basse extraction. Il s'installe face au portrait et se laisse aller à un long moment de contemplation. Il entend vaguement la voix de la comtesse : « D'autres œuvres… assurément, conviendront mieux… Un début… un essai… patienter… » Déçue, inquiète, elle se tait et constate que ce portrait ne produira pas vraiment, pour son couple, l'effet inspirateur escompté. Elle regrette son obéissance précipitée. Le tableau lui appartenant, une idée effleure son esprit : le faire déplacer, dans sa propriété à Louveciennes.


Mais non, il est trop tard, le mal est fait. Elle sent son pouvoir sur son amant lui échapper. Sa hantise : se dire qu'elle ne sera peut-être pas la dernière favorite du Roi, ce qu'elle souhaitait au-delà de tout. Cependant le Roi veut absolument retrouver cette fraîche jeune fille dont il se sent déjà épris. Il envoie un de ses proches questionner le peintre et comme personne ne peut se soustraire à ses ordres, le ravissant modèle de « La cruche cassée » se retrouve bientôt dans son lit.


L'arrogance de madame du Barry qui dans le passé, sûre de son attrait, se permettait d'interpeller le Roi en ces termes : « Hé, la France, ton café fout le camp ! » reçoit là un sacré coup.

La postérité ne sait trop quelle a été sa réaction ; sans doute l'effacement le plus complet.

Que faire d'autre ?


 
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   PierrickBatello   
8/4/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très élégant, dans tous les sens du terme. Le sujet, le style. Certes guère moderne mais de belle facture! Les 3 dernières phrases ne me semblent pas nécessaires à vrai dire. Du coup, j'ai jeté un oeil au tableau. Et là je dis bravo car il faut du talent pour partir de cette oeuvre (que je n'apprécie pas beaucoup) et écrire cette nouvelle.

   Tadiou   
4/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
(Lu et commenté en EL)

Texte tout à fait charmant s’appuyant sur des faits historiques en partie réels.

L’écriture est délicieusement surannée, élégante, restant délicate. En particulier la lettre du roi (l’auteur n’étant indiqué qu’à la fin de celle-ci sans indiquer le n° de ce Louis) est un modèle de langage châtié d’une autre époque.

Donc le tableau a existé, et existe toujours au Louvre. Sa description et l’effet produit correspondent à ce qu’on peut lire par ailleurs.

L’histoire de ce tableau est bien imaginée. La fin est intéressante et prend une tournure à la fois sentimentale et passionnelle (la favorite éconduite) et sociétale (« droit de cuissage »).

J’apprécie d’autant plus cette chute inventée que certains critiques ont suggéré que cette jeune personne était la propre épouse de Greuze.

Tout cela fait, certes, un peu passéiste (Louis XV, les temps des Favorites…) ; mais le texte est séduisant.

Et on peut y trouver des réflexions sur l’Art qui correspondent à ce qu’on peut lire concernant ce tableau : cela est toujours d’actualité dans l’histoire de l’évolution de la Peinture.

Merci pour ce bon moment et pour les informations contenues dans ce récit (je ne connaissais pas ce tableau : la prochaine fois que j’irai au Louvre…)

   plumette   
11/4/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
je suggère à l'auteur de mettre un lien avec le tableau qui a inspiré cette nouvelle.

L'auteur s'est-il documenté pour connaître l'histoire du tableau, sa ou son commanditaire, ou est-ce pure imagination?
voilà les questions que je me pose et je trouve cela un peu dommage finalement d'être détournée du texte par ce questionnement. mais peut-être serais-je la seule à réagir ainsi!

Je n'ai pas un instant réussi à croire la lettre du roi à sa favorite.

Le passage qui a emporté mon adhésion est celui où l'artiste cherche quelle forme donner à sa représentation de cette jeune fille à la cruche cassée.

l'écriture est en rapport avec l'époque dont il est question et la lecture est agréable. Pour moi, La nouvelle pourrait s'interrompre à la phrase " le ravissant modèle de la cruche cassée se retrouve bientôt dans son lit"
En effet, inutile me semble-t-il de surligner la déchéance de la Dubarry et surtout de rappeler cette expression au sujet du café qui fout le camp, qui éloigne le lecteur du tableau et de l'ingénue libertine.

Plumette

   Anonyme   
4/5/2017
Le roi Louis faisant part à sa maîtresse d'états d'âme en ces termes à la suite d'un bal masqué "organisé" (sic) par Maurepas...voilà qui laisse songeur ! La suite de la nouvelle est à l'avenant de cette malheureuse introduction épistolaire où l'idée même d'imaginer le Bien-Aimé écrivant Vous voyez ce que je veux dire ! est pour le moins risible dans ce contexte.
Même la populaire série télévisée Nicolas Le Floch nous a habitué à des textes mieux travaillés, c'est dire l'indigence du propos !

Une façon bien peu convaincante - pour ne pas dire maladroite - de nous guider vers les royales alcôves qui deviennent prétexte - on ne sait trop pourquoi - à nous asséner un cours d'histoire de l'art bien ennuyeux.

Il me semble bien vain de conjuguer - comme c'est le cas dans ce texte - le libertinage sur le mode de l'ennui.

Dans un élan charitable je vous épargne ma notation.

   hersen   
5/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Ce que j'aime dans ce texte, c'est la réflexion du peintre qui cherche à suggérer ce que la commanditaire souhaite cru.

Ce qui, d'ailleurs, marchera au-delà de ses espérances puisque le modèle sera, finalement "réquisitionné" par le roi. Peut-être même qu'il trouvera que son tableau a trop bien suggéré, que ce n'était pas son souhait et que l'art, décidément, n'est peut-être pas toujours une bonne chose.

Je ne suis par contre guère convaincue par la missive car des expressions comme " à deux doigts" "quelque chose de spécial" par exemple ne me semblent pas cadrer avec le registre.

La nouvelle aurait pu se terminer avant de dire explicitement la déconvenue de la du Barry. Car quelque chose qui est fort est encore plus fort lorsqu'il est non dit, si le contexte nous amène forcément à le comprendre, ce qui est le cas ici.

Merci de cette lecture,

hersen


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