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Aventure/Epopée
Erick : Le Pas d'Chez Nous
 Publié le 16/06/08  -  33 commentaires  -  38919 caractères  -  101 lectures    Autres textes du même auteur

Un jour, un gars est arrivé chez nous...


Le Pas d'Chez Nous


Un jour… un gars est arrivé chez nous.


En fait pour bien raconter ce qui s’est passé on ne peut pas vraiment affirmer qu’il soit arrivé, puisque personne n’a assisté à la chose. Mais celle qui est certaine, de chose, c’est que le soir il n’y était pas. Et puis le matin, quand la Jeanne (qui est toujours la première levée) s’en est allée sortir les chèvres… elle l’a trouvé là, en maillot de corps, affairé à construire sa maison au milieu des nôtres. Le bougre était tellement occupé à tailler et empiler des pierres qu’il ne l’a même pas remarquée. La Jeanne, il faut bien le dire, elle n’est pas du genre à faire une remarque à quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Non. Même si jusque-là on ne pouvait pas en être totalement sûr, puisqu’elle n’en avait jamais rencontré, de quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Comme nous tous, d’ailleurs.


Mais en tout cas, là elle n’a pas eu envie de le déranger le gars, tout grimaçant qu’il était à transporter ses pavés gros comme trois Jeanne à bout de bras. Alors elle s’est plutôt empressée de faire une tournée des maisons pour nous réveiller, et on s’est bientôt tous retrouvés autour de ce qui commençait à ressembler à une bâtisse d’assez fière allure, avec porte, trous pour les fenêtres, cheminée… Et même un petit bout de jardin entouré d’un muret d’une demi-Jeanne de haut.


Au début bien sûr on s’est tous un peu demandé si notre voisine n’avait pas exagéré, et si en fait la seule nouveauté n’était pas cette maison que n’importe lequel d’entre nous aurait bien pu construire, pour peu qu’il soit un peu costaud, rapide et habile de ses mains. Et puis le gars est sorti. Il s’est avancé de trois enjambées devant la maison, s’est retourné pour la contempler, a hoché la tête d’un air satisfait et a sorti sa pipe. Après il est retourné jusqu’à la porte, où il s’est accroupi face à nous pour fumer. Et tout ça, sans la moindre attention pour les trente paires d’yeux qui le dévisageaient. Nous, il faut bien le dire, on était plutôt mal à l’aise. Parce que c’est sûr, on ne le connaissait pas, ce gars-là. Et comme c’était la première fois qu’une chose pareille nous arrivait, on ne savait pas trop comment il fallait réagir.


C’est pour ça qu’on est tous repartis et qu’on est allés tenir conseil dans la grange du Grégoire, celle qu’on utilise pour nos causeries depuis que le vieux a déménagé pour le cimetière sans laisser d’héritier. C’est Mattéo qui a pris la parole en premier. Mattéo, il a toujours été doué pour présenter les situations comme elles se présentent. Il a dit :


- Y a un gars, là, il est en train de s’installer chez nous.


Ça, il faut bien le dire, on pouvait difficilement mieux la présenter, la situation. Tout le monde a hoché la tête. Il y a même eu quelques « hummm » dans l’assistance. Et puis, après juste ce qu’il faut comme temps pour que chacun prenne bien conscience de ce qui était en train de se passer, la discussion a commencé pour essayer de tomber d’accord sur ce qu’il fallait en penser. On est comme ça, chez nous. Comme on vit ensemble, on essaye toujours de faire en sorte que tout le monde soit d’accord sur tout ce qui nous arrive. Alors on discute. Et puis une fois qu’on parvient à avoir tous la même idée dans la tête, s’il y a quelque chose à faire on se met aussi d’accord là-dessus. Et on le fait.


Oh bien sûr on n’y arrive pas toujours, à être tous d’accord. Alors dans ces cas-là on s’est mis d’accord sur le fait qu’il valait mieux ne rien faire du tout. Ou ne plus y penser. Comme ça personne n’est déçu. Ou lésé. C’est d’ailleurs pour ça que certains problèmes scientifiques restent encore sans réponse, même si cela ne nous pose pas de problème puisque nous avons décidé de ne plus nous poser de questions à leur sujet.


L’une de ces grandes énigmes, par exemple, est de savoir si c’est le jour qui vient avant la nuit ou bien l’inverse. Nous avons vite constaté que, non seulement nous n’étions pas tous d’accord sur la réponse, mais qu’en plus chacun de nous n’avait même pas le même avis suivant l’heure à laquelle on lui posait la question. Le débat a occupé une bonne vingtaine de soirées. Des volontaires ont même été désignés pour une observation sur plusieurs jours et plusieurs nuits. Nous avons finalement été forcés d’admettre que le problème posé par l’alternance des jours et des nuits était insoluble, qu’il était terriblement fatigant et qu’il était donc préférable de ne plus l’étudier. La seule conséquence légèrement gênante de cette décision a été de devoir supprimer les mots « hier » et « demain » de notre vocabulaire, parce qu’il était évident qu’ils donnaient raison à l’une ou l’autre des théories, ce qui était inacceptable. Bref…


Pour en revenir à notre problème du moment, tout le monde est tombé assez vite d’accord sur quelques points essentiels. D’abord, le gars qui était en train de s’installer chez nous n’était pas de chez nous, puisque personne ne le connaissait alors qu’on se connaît tous. On pouvait d’ailleurs d’autant plus en être sûr qu’il ne nous ressemblait pas franchement : chez nous on est plutôt petit, il était immense ; on aime tellement la bonne chère que nos ventres font une jolie bosse devant nous quand on marche, alors qu’il était maigre comme un os rongé.


Ensuite, chez nous les décisions se prennent en discutant tous ensemble entre gens de chez nous. Or ce gars qui était en train de s’installer chez nous, il n’était pas de chez nous. Il ne pouvait donc pas décider de s’y installer. Il aurait fallu pour ça qu’il soit de chez nous et en discute avec les autres, ce qui ne pouvait pas arriver avant qu’il ait été décidé qu’il pouvait être de chez nous, donc d’y être installé.


Nous avons très vite compris que ce problème était l’un de ceux auxquels on n’arrivait jamais à trouver de solution. Mais il semblait pourtant impossible d’en rester là et de passer à autre chose. Il était évident que faute de réfléchir il y avait urgence à agir, pour empêcher que l’impossibilité de prendre une décision revienne au même résultat que la décision de ne pas en prendre. En fait on a décidé de le chasser sans attendre. C’était sans doute ce qu’il y avait de plus raisonnable et efficace pour évacuer rapidement le problème et retourner vaquer à nos occupations.


On s’est donc tous à nouveau transportés devant sa maison. Il faut bien dire ce qui est, il n’avait pas chômé, le bonhomme, en notre absence. Au fond du jardin, il y avait maintenant une petite remise en bois d’un arbre de chez nous, qu’il avait débité en planches. Et ça, en moins de temps qu’il nous en aurait fallu pour décider qu’il n’avait pas le droit de le faire. C’est là qu’on l’a trouvé, de dos, en train d’affûter la lame d’une faux de taille impressionnante. Au moins ce qu’on avait à lui dire allait lui éviter du travail inutile. On était au mois de mars et il n’y avait de fait pas grand-chose à faucher par chez nous en cette saison.


C’est moi qui me suis avancé pour lui faire part de notre décision. Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je me demandais si je devais lui résumer nos débats pour qu’il comprenne comment nous en étions arrivés à la décision de le renvoyer d’où il était venu. Mais je me suis dit que finalement ça ne le regardait pas. Il lui suffisait de savoir qu’il lui était impossible de s’installer là.


- Vous devez partir, que j’ai dit, assez fort pour être sûr qu’il m’entendrait bien malgré le crissement de sa lame sur la pierre à affûter. Vous êtes ici chez nous, et vous ne pouvez pas vous y installer sans que nous en ayons discuté avant. Je vous demande donc, au nom de tous les gens de chez nous, de prendre vos affaires et de repartir d’où vous venez ou d’aller ailleurs.


Le crissement s’est interrompu, la faux est tombée par terre et le gars s’est retourné lentement. Il m’a fixé dans les yeux, et il a juste fait :


- Ah ?


Et puis il y a eu comme un long moment de silence, pendant lequel tous les gars de chez nous devaient se demander s’il avait compris, s’il fallait que je répète, si quelqu’un d’autre devait ajouter quelque chose…


Mais finalement le gars a commencé à ressortir toutes les affaires qu’il avait déjà stockées dans la remise. Il est allé dans la maison et en est ressorti avec une grande malle à roulettes dans laquelle il a remballé tous ses outils. Après quoi il s’est attelé au démontage des murs de sa bâtisse, avec autant d’entrain qu’il en avait mis à la construire. Nous, bien sûr, on n’allait pas rester là comme ça à le regarder travailler sans rien faire. Alors on est parti, qui à ses chèvres, qui à son four à pain, qui à l’astiquage de ses casseroles en cuivre… Mais quand même le soir on est revenu. Histoire de nous assurer que nos décisions étaient bien suivies d’effets. Ah ça pas de doute, à l’endroit où on l’avait trouvé le matin, il n’y avait plus rien. Bien perspicace celui qui aurait pu dire que quelques heures avant encore, il y avait là une maison, avec porte, trous pour les fenêtres, cheminée, et même un petit jardin nanti d’une remise. Alors nous, satisfaits, on est rentrés se coucher. L’incident était clos, il n’y avait plus qu’à l’oublier.


Au matin, quand la Jeanne a poussé son cri, il ne nous a pas fallu cinq minutes pour être tous réunis à l’autre bout de chez nous, derrière la grange du Grégoire, à la limite de la forêt. Le gars était là, à transpirer dans l’air frais du matin, en train de poser la dernière planche de sa remise au fond du jardin. La maison aussi était là, strictement identique à la première. À l'évidence, elle était faite des mêmes pierres, que cet acharné avait dû transporter à bout de bras sur deux bons kilomètres pendant la nuit.


Sur le coup ça nous a tous laissés sans voix. On s’est regardés de l’air de ceux qui ne comprennent pas mais qui espèrent que quelqu’un d’autre a compris à leur place, et puis on s’est tous précipités dans la grange pour une causerie d’urgence. À peine entrées dans la pièce toutes les bouches se sont employées à alimenter un brouhaha que le Mattéo a calmé d’un coup, en lâchant haut et clair ce que tous on baragouinait dans notre barbe du matin :


- Y a le pas d’chez nous, là, il s’est réinstallé à l’autre bout de chez nous !


Tout le monde a hoché la tête, et puis la discussion a commencé. Il y avait ceux qui pensaient que le pas d’chez nous, comme disait Mattéo, ne parlait pas la langue de chez nous et qu’il n’avait pas compris ce qu’on lui avait dit. Mais si ça avait été le cas il n’aurait même pas bougé. Il y avait ceux qui disaient qu’il se moquait de nous et qu’il faisait ça exprès pour nous énerver. Mais si ça avait été le cas il lui aurait suffi de ne pas bouger pour nous énerver encore plus. Il y avait ceux qui ne disaient rien, parce qu’ils ne pensaient rien, et qui ne pensaient rien parce qu’ils ne comprenaient pas. Ceux-là étaient les plus nombreux. Et puis moi j’ai dit :


- Je me demande si on a été assez clairs. On lui a dit, au pas d’chez nous, qu’ici c’était chez nous. On lui a demandé de repartir d’où il venait ou d’aller ailleurs. Mais on n’a pas été assez précis sur ce que c’est, chez nous. Alors lui il a obéi, et il est bien parti ailleurs. Mais cet ailleurs où il est parti, c’est encore chez nous !


Il y a eu plein de hochements de tête, et je nous voyais déjà partis pour aller expliquer tout ça au pas d’chez nous, quand la Jeanne a demandé de sa voix haut perchée :


- Ben oui, mais comment on le sait ça, justement… que c’est encore chez nous ?


C’est vrai que la question, elle nous a paru bizarre, sur le coup. Pour tout le monde c’était une évidence que là où le pas d’chez nous avait construit sa maison, c’était encore chez nous. Mais d’un autre côté, jusque-là personne ne s’était vraiment posé la question de savoir où c’était, chez nous. On n’avait jamais eu besoin de se la poser, cette question-là. Chez nous c’était chez nous, un point c’était tout. Ça n’en aurait pas gêné beaucoup d’éviter pour quelques années de plus de réfléchir là-dessus. Mais le problème, c’était que le pas d’chez nous pouvait nous la poser, cette question-là, lui aussi. Il n’apprécierait peut-être pas qu’on le force une deuxième fois à détruire sa masure. Et puis il préférerait peut-être avoir des précisions avant de risquer de reconstruire encore chez nous et de se faire déloger une troisième fois. Il était donc préférable d’anticiper, et d’avoir une réponse à lui apporter avant même qu’il pose la question.


Mais c’est qu’au fond, elle n’était pas si facile que ça, celle-là. Il nous a fallu deux bonnes heures pour trouver une réponse qui convienne à tout le monde. En fait chez nous… c’était partout où on était chez nous. C’est à dire partout où l’un d’entre nous vivait, travaillait, ou plus généralement faisait quelque chose. Et puis même on est allé jusqu’à « partout où l’un ou l’une d’entre nous était déjà allé ». Et finalement, en y réfléchissant bien ça n’était pas si grand que ça, chez nous. En gros ça se situait entre la forêt au nord, la friche des chèvres de la Jeanne au sud, la falaise à l’ouest et le cimetière à l’est. De mémoire de chez nous, aucun d’entre nous n’était jamais allé plus loin que ça. Alors franchement, ce n’était pas beaucoup demander au pas d’chez nous que de construire sa maison hors de ces limites-là.


On aurait pu s’arrêter là et aller lui expliquer céans que sa liberté de construire commençait là où s’arrêtait la nôtre d’être chez nous entre nous. Mais la Jeanne a encore fait remarquer que la situation risquait de se reproduire si un autre pas d’chez nous venait à traîner ses godillots du côté de chez nous à l’avenir. Maintenant que nous savions avec précision où nous habitions, autant en profiter pour le faire savoir à quiconque passerait dans les parages et l’inciter à passer son chemin avant qu’il commence à empiler nos pierres. J’ai proposé de planter quelques pancartes, avec l’inscription « chez nous » aux quatre coins de notre territoire. Mais de l’avis général, « quelques » ça n’était pas assez. Un pas d’chez nous distrait pouvait en rater une, ou passer entre-deux. Il a donc été décidé de planter suffisamment de pancartes collées les unes aux autres pour entourer complètement le périmètre de chez nous. On en aurait ainsi une vision vraiment précise, et seul quelqu’un de très malhonnête pourrait prétendre qu’il n’a pas vu une pancarte dans laquelle il s’est cogné.


Du coup le pas d’chez nous a gagné un répit de quelques jours, le temps qu’en s’y mettant tous on fabrique les douze mille huit cent treize pancartes nécessaires et qu’on aille les planter. Le résultat était très satisfaisant, et même plutôt joli. Ça nous faisait comme une longue palissade en bois de chez nous qui encerclait complètement nos maisons et les terrains qui vont avec. Une fois l’installation complètement terminée, nous sommes retournés voir le pas d’chez nous et je lui ai expliqué, au nom de tout le monde, qu’il devait sans délai déménager hors des limites toutes neuves désormais bien visibles de chez nous. Il n’a opposé aucune résistance. Il a simplement fait :


- Ah ?


Et s’est immédiatement attaqué au rangement de ses affaires et au désassemblage des pierres de sa maison.


Cette fois nous sommes restés jusqu’à son départ, et pour lui permettre de s’en aller quelques pancartes ont été provisoirement sorties de terre. Quand il a commencé à transporter les pierres de chez nous qui lui avaient servi à la construction de ses deux premières maisons de l’autre côté de la palissade, certains ont demandé s’il ne serait pas opportun de nous réunir dans la grange pour discuter de son droit à emporter des matériaux de chez nous à l’extérieur. Mais comme notre préoccupation du moment était plutôt de le voir déguerpir, et qu’il y mettait de la bonne volonté, nous l’avons laissé faire et nous sommes contentés de refermer le passage derrière lui.


La nuit suivante tout le monde a plutôt bien dormi. Nous étions contents d’avoir rapidement, efficacement et définitivement réglé un problème pourtant complexe et, du même coup, d’en avoir appris un peu plus sur chez nous. Pourtant nous étions nombreux à grelotter sous nos édredons. Cette fin d’hiver était froide et il n’y avait plus l’ombre d’une bûche ou d’une planche de bois à brûler dans nos cheminées. Elles avaient toutes servi à la fabrication des pancartes. Et tous les arbres de chez nous y étaient passés.


Au matin, sans s’être donné rendez-vous, on s’est tous retrouvés à la limite est, par où on avait laissé le pas d’chez nous sortir, histoire de voir s’il se trouvait encore dans les parages. Mais non, aucune trace de lui de l’autre côté de la palissade. Pas plus d’ailleurs que des pierres qu’il avait emportées. Alors nous avons commencé à longer les pancartes. Et c’est en arrivant sur la façade nord, en vue de la forêt, que la Jeanne, qui marchait en tête, a soudain lâché :


- Regardez, la maison, elle est là !


Ça, pour être là, elle était là. Il était même difficile de la rater, avec son étage supplémentaire et son balcon d’où le pas d’chez nous semblait nous observer, la pipe à la bouche, une faux négligemment posée contre un rocking-chair flambant neuf dans lequel il se balançait avec nonchalance. Une trouée dans les premiers arbres de la forêt ne laissait aucun doute sur l’origine du bois qui lui avait servi à améliorer son habitat. Habitat sur lequel nous portions maintenant tous un regard envieux. Non pas pour sa taille, mais à cause de tous ces rondins et ces planches, qui nous avaient fait si cruellement défaut pendant la nuit.


Les semaines suivantes ont été un peu difficiles à vivre, chez nous. L’hiver semblait décidé à s’éterniser, et faute de chauffage tout le monde commençait à voir la goutte au nez, dans le meilleur des cas. C’est ça qui nous a poussés à nous réunir à nouveau dans la grange du Grégoire. On devait discuter des mesures urgentes à prendre pour lutter contre le froid avant que la situation devienne réellement dramatique. Ça, bien sûr, il s’en est trouvé quelques-uns pour proposer de démonter les pancartes et d’en faire du bois de chauffe. Mais nous les avons bien vite ramenés à la raison, en pointant les dangers d’invasion auxquels notre chez nous se trouverait de nouveau exposé.


Le pas d’chez nous était toujours là pour nous le rappeler du haut de son balcon, de l’autre côté de la palissade. Il y passait maintenant le plus clair de son temps à se balancer sur son rocking-chair, emmitouflé dans une grande cape noire, sa faux à portée de main. Et même si la capuche qui lui couvrait la tête ne nous laissait pas voir ses yeux, nous étions tous persuadés qu’il passait ses journées à nous observer, attendant le moment où nous faiblirions pour revenir s’installer au milieu de chez nous. Et puis la délimitation précise à laquelle nous étions parvenus était d’évidence un immense progrès. Allions-nous revenir en arrière, à ce temps d’insouciance où nous vivions chez nous sans même savoir où c’était ? Nous avons donc préféré, comme à notre habitude, poser clairement les données du problème et tenter de lui trouver une solution. Le Mattéo a dit :


- Le bois, là, y en a plus. C’est pour ça qu’on a froid. Et c’est pour ça aussi qu’on ne voit plus rien dans nos maisons. Plus de bois, plus de feu, plus de feu, plus de lumière.


Ça, c’était de la perspicacité bien de chez nous. Alors la discussion a démarré sur cette base-là. Et on en est arrivé à la conclusion que s’il n’y avait plus de bois chez nous, alors il fallait en trouver ailleurs. Ça paraissait simple, dit comme ça. Seulement voilà : maintenant qu’on savait que chez nous c’était à l’intérieur de la palissade, ça voulait dire qu’à l’extérieur… ce n’était pas chez nous ! Pouvions-nous nous permettre d’aller par exemple jusqu’à la forêt pour en rapporter quelques fagots ? La forêt, elle se trouvait maintenant sur le territoire du pas d’chez nous. Et au-delà du fait qu’aucun d’entre nous n’avait jamais eu besoin d’y aller, il ne nous paraissait pas évident que cet énergumène nous laisserait passer chez lui sans faire d’histoire.


Il faut bien le dire, ce gars-là ne nous inspirait pas confiance. Il avait même une fâcheuse tendance à nous inquiéter. Il ne nous a pas fallu longtemps d’ailleurs pour remarquer qu’après tout, si nous étions maintenant dans cette situation, à grelotter derrière notre palissade, c’était quand même bien de sa faute. Ce nuisible avait de toute évidence de bien mauvaises dispositions à notre égard. Après tout, sans lui nous n’aurions jamais été obligés de sacrifier jusqu’au dernier morceau de bois pour affirmer notre droit au respect de notre chez nous à nous. Alors forcément, passer à portée de sa faux, ça n’enchantait personne. Et il y avait assez peu de volontaires pour une expédition jusqu’à la forêt. En fait, il n’y en avait aucun. Ceci dit ce problème-là, on pouvait le résoudre par un tirage au sort.


Seulement voilà : au-delà du simple risque de croiser le pas d’chez nous en chemin, une seconde inquiétude nous taraudait. Les limites de chez nous avaient été clairement établies. Nous savions qu’à l’extérieur de la palissade s’étendait un territoire qu’on pouvait appeler « pas chez nous ». C’était de là qu’était venu le pas d’chez nous, et là que nous l’avions renvoyé. Ce territoire-là, aucun d’entre nous n’y avait jamais mis les pieds, puisque c’était le critère que nous avions retenu pour choisir où planter nos pancartes...


Si on admettait qu’une personne arrivant du « pas chez nous » était un pas d’chez nous, alors qu’en était-il d’une personne de chez nous qui s’y rendrait ? Un gars de chez nous se rendant dans le « pas chez nous » allait-il aussi devenir un pas d’chez nous, ou resterait-il simplement un gars de chez nous pas chez lui ? Et s’il revenait ensuite ? Redeviendrait-il un gars de chez nous sorti de chez lui mais revenu chez nous, du simple fait qu’il avait passé la palissade dans l’autre sens ? Dans ce cas-là, comment expliquer que le pas d’chez nous, lui, ne puisse pas devenir un gars de chez nous en s’installant chez nous ? Combien de temps fallait-il passer dans le « pas chez nous » pour devenir un pas d’chez nous ? Ou chez nous pour devenir un gars de chez nous ? Nous sentions bien que derrière toutes ces questions compliquées se cachait un risque énorme, qu’il aurait été inconsidéré de faire prendre à quelqu’un de chez nous. Et puis c’est la Jeanne, qui a eu l’idée. Celle de l’expérience. Elle a dit :


- Bah moi je veux bien envoyer une chèvre, si vous voulez. Au moins on verra bien ce qui lui arrive.


Ça c’était une sacrément bonne idée. Alors on l’a fait. La Jeanne est allée chercher une de ses chèvres, et on l’a balancée par-dessus la palissade. Et on a observé. Au début il faut croire que ça lui a fait comme un choc, à la bête. Il faut dire que c’était la première fois qu’elle sautait aussi haut. Alors elle est restée immobile quelques minutes à nous regarder d’en bas, du même air qu’ont certains d’entre nous dans la grange du Grégoire quand les problèmes du jour sont un peu trop compliqués. Et puis finalement elle s’est mise à gambader dans le « pas chez nous », et à déguster quelques épineux, de l’air de celle qui n’a pas remarqué qu’elle est le sujet d’une expérience scientifique de la plus haute importance.


Au bout de quelques minutes on s’est tous regardés. Personne n’osait poser la question qui risquait de le faire passer aux yeux de tous pour plus bête qu’il l’était : quand l’expérience se terminait-elle ? Et quel en était précisément le résultat attendu ? Parce que la chèvre n’avait pas l’air d’avoir tellement changé, depuis son passage de l’autre côté. Elle faisait ce que fait toute chèvre de chez nous quand on la laisse en liberté dans une friche : gambader et manger. Et puis le Mattéo, qui était le seul à continuer l’observation pendant que tous on s’incitait mutuellement du regard à parler en premier, a lâché :


- Y a la chèvre, là, elle est en train de s’en aller.


C’était vrai. De toute façon le Mattéo, il a toujours eu le sens de l’observation. Alors on a tous commencé à crier, pour faire revenir la chèvre. Ce qui a eu pour effet de l’effrayer et de la faire partir encore plus loin. Sur le coup c’est vrai, ça nous a un peu découragés. Mais comme on n’est pas du genre à se laisser arrêter à la première tentative infructueuse, on a recommencé l’expérience. Vingt-six fois en tout. Pas une de plus. Parce qu’après il n’y avait plus une seule chèvre chez nous. Elles étaient toutes de l’autre côté, en train de s’égayer sur le territoire du pas d’chez nous. Bon, bien sûr c’était un peu embêtant, de voir toutes nos chèvres s’éloigner comme ça hors des limites de chez nous. Mais d’un autre côté, ça nous a quand même permis de constater que sur vingt-six chèvres envoyées en territoire inconnu, pas une ne semblait avoir de comportement inattendu. Toutes paraissaient en tous points semblables à ce qu’elles étaient avant qu’on les jette.


Ce constat nous aurait presque conduits à organiser sur-le-champ le tirage au sort des volontaires pour le ramassage de bois en forêt. Après tout, le second problème – le pas d’chez nous – pouvait être contourné par une sortie de nuit. Mais j’ai tout de même fait remarquer que pour être vraiment certains que les chèvres n’avaient subi aucune modification, il serait préférable de pouvoir les observer de plus près. Les changements pouvaient être subtils, difficiles à remarquer à vingt mètres. Nous laisser convaincre par une observation à distance, et de ce fait imprécise, pouvait se révéler dramatique une fois que ce serait l’un d’entre nous qui serait sorti.


La question était donc de savoir comment nous allions bien pouvoir récupérer les chèvres sans sortir à notre tour. Mais celle-là, elle ne nous a pas semblé très compliquée. Chez nous on est éleveurs depuis des générations. Et on sait comment parler aux bêtes. Au final elles ne sont pas bien différentes des humains. Si on veut les faire venir, il faut les appâter. Alors on a commencé à leur expédier tous les légumes qu’on trouvait, pour essayer de les rapprocher le plus possible de la palissade. Et pendant que certains s’occupaient des envois de choux et de carottes, d’autres essayaient de récupérer les chèvres au lasso. Il faut bien le dire, à ce jeu-là les chèvres étaient beaucoup plus efficaces que nous. On n’en a pas attrapé une. Et il n’y a bientôt plus eu un légume à balancer.


Les chèvres, elles, elles n’en revenaient pas. Jamais elles n’avaient été aussi bien traitées. Mais du coup je ne suis pas sûr que ça leur ait tellement donné envie de revenir. Elles préféraient nettement rester là, sous la palissade, à attendre une nouvelle pluie de gâteries. Et puis de toute façon, elles n’avaient plus tellement faim. Alors on a changé de tactique. Jeanne est allée chercher son bouc, on lui a accroché une corde autour de la taille, et on l’a fait pendre de l’autre côté de la palissade. Et pendant qu’on le balançait au-dessus du nez des chèvres, la Jeanne leur parlait doucement pour attirer leur attention et les inciter à revenir :


- Alors les mignonnes, il est à qui le bouc, hein, il est à qui ? Mais oui ! Il est aux chèvres ce beau bouc-là ! Et il va s’ennuyer tout seul à la maison, si ses chèvres elles ne reviennent pas… Alors alors ? Qui c’est qui va rentrer gentiment à la maison retrouver son gentil bouc ?…


Ma foi il faut croire que ce bouc avait peu d’admiratrices. Ou peut-être les chèvres avaient-elles trop mangé pour s’y intéresser dans l’immédiat… Toujours est-il qu’au bout d’une heure nous avons fini par le rapatrier, au prix d’ailleurs de quelques coups de cornes et de sabots. L’animal n’avait manifestement pas beaucoup apprécié la séance de balançoire. Après cette ultime tentative il se faisait tard et nous étions trop déprimés par ces échecs successifs pour poursuivre nos réflexions concernant les problèmes de chauffage. Il a donc été décidé d’un commun accord de rentrer nous coucher, et de nous retrouver frais et dispos au matin, dans un état plus propice à la mise en œuvre de notre intelligence collective.


Au matin nous n’étions pas dispos, par contre pour sûr nous étions frais. Frigorifiés, même, qu’on était. On a regardé par-dessus la palissade en espérant que les chèvres seraient redevenues raisonnables et se seraient sagement réunies en attendant qu’on leur ouvre le passage. Et un cri unanime est sorti de toutes nos gorges irritées par le froid de la nuit.


Parce que non, nos chèvres ne nous attendaient pas où nous les attendions. Elles étaient parquées dans un enclos tout neuf attenant à la maison du pas d’chez nous, légèrement en retrait de la remise à outils ! Le bougre était même tellement occupé à les traire sous notre nez, qu’il ne s’est même pas retourné quand d’une seule voix nous avons tous hurlé :


- Voleur !!!


C’est à partir de là que nos ennuis ont vraiment commencé. Quand on s’est de nouveau réunis et qu’on a fait le bilan de notre situation. À présent non seulement il n’y avait plus un bout de bois à brûler chez nous, mais il n’y avait plus une seule chèvre non plus, pas plus que de légumes pour mettre dans nos assiettes sans viande de chèvre. Tout ce qu’il restait chez nous, c’était nous… et un bouc. Et ça alors que juste à deux pas de chez nous, un pas d’chez nous ne cessait d’agrandir sa maison et se goinfrait du lait de nos bêtes devenues les siennes par la faute… Par la faute de qui, au fait ? Eh oui ! Voilà la vraie question à laquelle il nous fallait maintenant répondre ! C’est en tout cas la seule que nous nous sommes posée.


Le premier réflexe de tout le monde a été de dire que tout ça, c’était la faute du pas d’chez nous. Et là-dessus on était tous d’accord, au moins pour l’origine du problème. C’était à cause de lui que tout avait commencé. Mais après ? Après, certains disaient que c’était de ma faute si on n’avait plus de bois. Et j’ai dû, pour me défendre, faire remarquer que ce n’était pas moi qui avais proposé de faire autant de pancartes. Alors ceux qui se sentaient visés ont rétorqué que ces pancartes avaient au moins le mérite de fermer le territoire, et que si l’une d’entre nous n’avait pas proposé de balancer ses chèvres par-dessus, elles ne se seraient pas sauvées toutes seules, parce que les chèvres ne savent pas voler.


La Jeanne, elle, elle n’a pas apprécié l’allusion. Elle a rappelé qu’elle n’avait pas proposé d’envoyer toutes les chèvres de chez nous de l’autre côté, qu’elle était juste prête à en sacrifier une pour l’expérience. Après, si d’autres avaient été assez bêtes pour toutes les perdre, ce n’était quand même pas de sa faute. Sans compter, a dit un autre, que ça ne justifiait pas d’avoir gâché tous les légumes qui étaient maintenant en train de pourrir dans le « pas chez nous » sans qu’on puisse les récupérer ! Alors là-dessus la Jeanne elle a dit :


- Oui, eh bien moi en tout cas j’ai encore un bouc, et puisque c’est comme ça je rentre chez moi et je le garde pour moi toute seule !


Et là ça a dégénéré. Tout le monde s’est rué sur le pauvre animal, qui a eu tellement peur qu’il en est tombé raide mort. Le Mattéo, qui observait pensivement la scène en se grattant la tête, a alors lâché d’un air soucieux :


- J’crois que nous, là, on vient de tuer le dernier bouc de chez nous.


Cette remarque-là, elle nous a tous calmés, sur le coup. Mais très vite les discussions ont repris de plus belle. Il y avait ceux qui disaient que tout ça c’était à cause de cette stupide idée de s’enfermer derrière une palissade et qu’il fallait au plus vite la démonter pour se chauffer et aller en force récupérer nos chèvres chez le pas d’chez nous. Et puis il y avait ceux qui disaient que c’était de la folie, qu’une fois la palissade enlevée n’importe quel pas d’chez nous, celui-là ou un autre, pourrait entrer chez nous et nous voler les chèvres qu’on aurait récupérées, ce qui donc ne servirait à rien et aggraverait même sûrement la situation.


Deux camps se sont vite constitués autour de ces positions, tout le monde étant plutôt d’accord avec l’une ou avec l’autre. Pour ma part j’étais plutôt d’accord avec la seconde opinion, celle qui voulait avant tout protéger notre chez nous. Seulement les autres, ils ont fait mine de se diriger vers la palissade pour déplanter. Alors on les a suivis, en emportant le bouc pour que personne n’en profite pour le voler. Et on a pris des pelles, aussi. Et pendant que certains montaient la garde le long des pancartes, d’autres ont commencé à creuser une tranchée pour empêcher les partisans de la démolition de s’approcher des planches. Du coup les autres ont déclaré qu’ils refusaient de continuer à vivre avec des inconscients de notre espèce, et à leur tour ils ont creusé une tranchée, mais en plein milieu de chez nous, celle-là. Avec nous d’un côté, et eux de l’autre.


Pour leur montrer qu’on n’était pas en reste on en a creusé une autre juste en face, histoire de leur faire comprendre que nous non plus, on ne comptait pas cohabiter avec des gens de leur espèce. Entre les deux tranchées, il y avait le bouc, que tout le monde avait oublié pendant les travaux. Et le Mattéo, qui n’avait pas eu le temps de choisir son camp, trop occupé qu’il était à observer du côté de la palissade nord, de l’air de celui qui lâcherait bien quelque chose, mais qui n’a pas encore trouvé quoi.


Des deux côtés la réaction a été la même : une réunion improvisée a été organisée à quelques pas de nos tranchées respectives. Non pas pour réfléchir au moyen de porter assistance au Mattéo, mais pour trouver un moyen de récupérer le bouc au nez et à la barbe du camp adverse. Le problème, c’est qu’en l’absence de planches, la seule solution envisagée de chaque côté était de reboucher une des deux tranchées qui nous séparaient de la viande. Ce qui s’avérait totalement impossible car à chaque fois que l’un d’entre nous s’y essayait, de l’autre côté on lui envoyait des cailloux pour la forcer à battre en retraite.


Nous avons passé dix-huit jours et dix-huit nuits à ce jeu sans gagnants. Dix-huit jours et dix-huit nuits sans aucun changement dans la situation. Enfin sans changement chez nous. Parce qu’au nord de chez nous, le pas d’chez nous a finalement repris ses travaux. Pierre à pierre, planche après planche, il a démonté sa maison pour venir la reconstruire là, tout près de la palissade, pile dans l’alignement de nos deux tranchées. Il a bientôt été là, tout près, de nouveau sur son balcon, dans son rocking-chair, à tirer sur sa pipe d’un air distrait.


Au matin du dix-neuvième jour, peut-être sous l’effet de la faim ou de l’épuisement, j’ai senti la colère m’envahir. Tous les autres dormaient, dans leur cas la fatigue avait eu le dessus. J’ai relâché quelques instants ma surveillance et je me suis tourné vers le pas d’chez nous pour lui lancer, avec le peu d’énergie dont je disposais encore :


- De toute façon tout ça c’est de votre faute ! Rien que de votre faute !


Il s’est alors immobilisé dans son rocking-chair, il a insensiblement redressé la tête, et j’ai cru le voir sourire sous sa capuche quand il m’a simplement répondu :


- Ah ?


Moi, ça m’a un peu déstabilisé, cette réponse – question calme à mon affirmation énervée. Alors je me suis d’abord tu un instant, ne sachant pas trop quoi dire, et puis finalement, essayant de maîtriser mes tremblements, j’ai bafouillé :


- Bah oui… Bah enfin je crois… Bah parce qu’enfin sinon… Enfin je ne sais pas… Enfin…


Alors il s’est levé. Il est entré dans sa maison et a disparu quelques instants. Puis j’ai vu, entre la maison et moi, quelques pancartes se soulever de terre et tomber en travers du fossé. Ça faisait comme une sorte de pont sur la frontière. Un pont de l’autre côté duquel le pas d’chez nous se tenait, impassible, son regard vissé au mien et un doigt tendu vers la forêt dans un geste qui de toute évidence m’invitait à – ou plutôt m’enjoignait de – partir tant qu’il en était temps. Je n’étais plus en état de résister. J’ai obéi au doigt. J’ai obéi à l’œil. Quelques instants plus tard, j’étais parti.


Sorti de chez nous j’ai marché droit devant moi. Je ne saurais pas vraiment dire combien de temps. Des jours ? Des semaines ? Des mois peut-être ? En chemin j’en ai profité pour me refaire une santé, en rognant des racines et en attrapant quelques maigres lapins imprudents. J’ai couché sous les étoiles, je me suis rafraîchi dans les ruisseaux.


Souvent encore j’ai eu froid, malgré la grande cape noire que le pas d’chez nous m’a mise dans les bras au moment de me congédier, et qui depuis ne me quitte plus. Sans que je comprenne trop pourquoi, il m’a d’ailleurs aussi donné une grande malle à roulettes pleine d’outils, que j’ai emportée sans me poser de questions, ainsi qu’une pipe et un paquet de tabac. J’ai veillé sur la malle tout au long de mon périple, car sans m’être d’aucune utilité immédiate elle n’en était pas moins le seul bien qu’il me restait, maintenant que je n’avais plus rien d’autre à moi. Je l’ai surveillée, je l’ai nettoyée, je l’ai entretenue, bien qu’elle ait souvent ralenti ma marche qui, de toute façon, n’avait pas plus à être rapide qu’elle n’avait de but. À produire tant d’efforts j’ai beaucoup maigri, mais j’ai par ailleurs aussi beaucoup gagné en force à tracter mon matériel. De tassé et courbé que j’étais auparavant, je me suis redressé et ai maintenant l’air bien plus grand.


Ce matin j’ai aperçu de la fumée au-dessus d’un petit bois vers lequel j’ai du coup dirigé mes pas. Fatigué d’errer, je voyais là un espoir de trouver enfin un endroit où poser mes quelques affaires, d’oublier cet épisode dramatique qui m’avait conduit à quitter mon chez moi, et surtout de retrouver ce qui peut-être me manquait le plus : un peu de chaleur humaine. Oh, bien sûr, à avoir passé tant de temps seul et sans aucun contact avec mes congénères, j’ai perdu l’habitude de la conversation, et il me faudra sûrement du temps avant d’être capable d’articuler autre chose que quelques onomatopées. Mais qu’à cela ne tienne, un pas après l’autre…


Le bois était bien plus étendu que je l’avais d’abord pensé. Il m’a fallu la journée pour le traverser. C’est à la nuit tombée que je suis entré dans ce qui avait l’allure d’un petit village coquet et bien entretenu. Pas âme qui vive dans les rues, les habitants devaient déjà être tous couchés. J’ai finalement trouvé un espace bien dégagé au milieu des habitations, je m’y suis installé, assis sur ma malle à me bourrer une pipe. Cela fait une heure que je suis là, pensif. Devant moi quelques arbres, dont le bois ne fera sûrement défaut à personne. Il y a si longtemps que je n’ai pas goûté le plaisir d’un vrai repos, dans un vrai lit, d’une vraie maison à moi…


 
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   Andre-L   
16/6/2008
Quand j’ai lu ce texte, j’étais partagé entre deux envies : celle de rire devant la situation ubuesque créée par cette communauté de gens qui sont nés quelque part. Et d’autre part, le profond désespoir que m’inspirent ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Peut-être que l’auteur voulait lui faire passer un autre message, celui de la fin du texte, mais moi j’en suis resté à ces deux-là, distillés avec une facilité bluffante.
Félicitations à toi, Érick, pour ce nouveau texte après les deux premiers qui nous ont mis en appétit, et d’avance pour les prochains que j’attends avec impatience.

   xuanvincent   
17/6/2008
 a trouvé ce texte 
Bien +
Je suis assez d'accord avec les commentaires d'Erick.

J'ai également bien aimé cette histoire. Le thème, celui de la méfiance face à la venue d'un étranger m'a intéressée. La manière, cocasse, dont le sujet est traité, m'a de même plu.

PS : L'accumulation des "on" m'avait au départ un peu agacée. Mais en poursuivant la lecture, j'ai vu que l'on passait au "nous", pour finir au "je". J'ai donc vu un glissement dans la narration, qui m'a intéressée.

   widjet   
16/6/2008
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Le détritugoulu n'était pas un accident.
Erick est un auteur à suivre de très près. Pour ma part, je suis tout simplement impressionné.

Le Pas d'Chez Nous est une petite merveille d'intelligence. Derrière son aspect innofensif, l'affection amusante portée aux personnages et cette drolerie réjouissante, il ne faut pas s'y tromper, cette fable est aussi une charge féroce contre la bêtise humaine.
C'est une histoire sur la peur. La peur de l'inconnu, la peur de l'étranger. La peur de l'autre.
C'est justement ces différents niveaux de lectures qui témoignent de la pertinence et de la subtilité du propos. On peut y voir un conte humaniste, à la tournure joviale et tendrement moqueuse (ce qu'il est)...ou autre chose de plus profond encore.

Le style, totalement approprié et d'une grande fluidité, colle parfaitement aux protagonistes (comme c'était le cas avec la petite fille de la nouvelle précédente).

Alors, quoi, "exceptionnelle" cette nouvelle ? Non. L'adjectif est encore trop fort.

Mais ce texte d'une grande maitrîse, épatant sur la forme comme sur le fond, n'est ni plus ni moins et tous genres confondus, le meilleur que j'ai lu à ce jour sur Oniris et comme je ne mets pas de + ou de - autre que sur les textes "Moyen".... alors me suis laissé tenté...

Comme ça c'est dit.

Widjet

   colette   
16/6/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Pattie nous avait prévenus! Je ne suis pas déçue.
C'est construit, ça coule tout seul...
La descente de cette communauté est très bien décrite. C'est un texte qui pourrait servir de base de réflexion avec des enfants ou des ados.

   Marian   
17/6/2008
 a trouvé ce texte 
Bien +
Alors alors alors... J'ai ete vraiment absorbe par l'histoire des le debut. Puis, j'ai commence a moins apprecier au fil du texte. J'ai trouve que la betise des protagonistes avait quelque chose de lassant que meme le ton de la fable n'a pas suffi a faire passer.

Pour le style, c'est un peu comme le Detritugoulu : c'est constant, fluide, et bien uniforme tout au long du texte. Ce qui est une performance en soi. Mais, comme au sujet du texte precedent, j'ai trouve le ton un peu trop naif (Les personnages, pas l'auteur !).

L'espece de mystere autour de l'etranger (avec ses attributs : cape, faux, pipe) est vraiment ce que je prefere dans cette nouvelle. Je trouve dommage que l'histoire se focalise sur les turpitudes de la communaute plutot que sur ce personnage, dont on ne comprend finalement qu'a la fin sa veritable valeur dans l'histoire.

   Anonyme   
16/8/2008
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Un petit régal !
J' ai pensé tour à tour à une histoire se deroulant dans le village d' Asrerix le gaulois, pour ce qui est du fond un rien moraliste mais tellemnt plein d' humour ; puis à Raymond Devos, lorsque la reflexion mène à l' absurde.
Il y aurait bien d' autres choses à dire sans doute, mais là, j' ai encore le sourire au coin de la lèvre, dont je refuse de me départir pour me mettre à penser sérieusement.

   Anonyme   
10/8/2008
Dès le début du récit, des tournures assez lourdes et maladroites ce qui n'encourage pas trop le lecteur..

Et puis...

Et puis, l'ennui.
Ce n'est que mon humble avis mais je ne crois pas que le factuel (nombreux faits et rebondissements..) remplacent la qualité et la profondeur du récit.

Je pense à certaines nouvelles (pas lues ici) où il ne se passe presque rien. Mais pourtant..Quels sommets de la littérature !

Je ne comprends pas pourquoi certains auteurs de nouvelles (ici ou ailleurs) s'acharnent à mettre des intrigues, des faits tordus et compliqués...comme si tout passait pas l'imagination abondante, comme si cela était une preuve...

Il n'arrive d'en suivre (très peu ici - pour rassurer l'auteur), bien sûr, dans les méandres de leur imagination..mais il faut alors une maîtrise absolue..un vrai talent


Je veux comprendre...

   charlemont   
17/6/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien
Oui très bien. Avec un style un peu plus affiné, un peu de rythme sur la fin, ce serait exceptionnel. L'idée de base est
parfaite....

   Cyberalx   
18/6/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Un régal de construction et d'intelligence,
vraiment, quelle belle plume, ça pourrait être niais, ça ne l'est pas du tout, bravo !

   aldenor   
18/6/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien
Un conte original et amusant. Mais je trouve que ca traine un peu en longueur sur la fin. Deux longs paragraphes commençant par « Seulement voila… » ne font que répéter des idées précédemment évoquées. La conclusion est un peu escamotée avec le départ du héros; j’aurais préféré qu’elle se situe « chez nous ».

   Maëlle   
18/6/2008
 a trouvé ce texte 
Bien +
Qu'est-ce qui se passe si on pousse l'absurde jusqu'au bout? Ca. Le narrateur à l'air bien brave, ce qui donne au texte un ton de bonhommie... qui tranche avec le contenu.

Un bon texte.

   Anonyme   
19/6/2008
Magnifique parabole que ce texte, petit concentré de la mesquinerie humaine.

Ce mélange de férocité et d'indulgence m'a beaucoup plus, et la forme du récit, cette liberté totale laissée au lecteur de ressentir à sa manière toute la sève de ce conte dénote une belle maîtrise en même temps qu'une belle ouverture d'esprit.
Bravo.

   Anonyme   
19/6/2008
Au delà de l'écriture que j'ai vraiment savourée (notamment, mais pas que, pour son côté faussement bon enfant), j'ai également apprécié la réflexion philosophique accompagnant cette fable ô combien révélatrice de nos réflexes imbéciles !

Sur un plan plus technique, t'as l'air un peu fâché avec les virgules, mais bon, possible aussi qu'elles soient hors de prix dans ton coin ! ;-)

N’étant pas d’accord avec le fait de juger un texte, je préfère exprimer mon ressenti en mettant « j’ai adoré ».

   Marsupilmi   
19/6/2008
 a trouvé ce texte 
Bien
Sur le fond : un peu gnan-gnan, bonne parabole pour l'édification des ados. Manque tout de même d'un peu d'épaisseur pour les plus agés.
Sur la forme : excellente, étonnante même, elle rachète la minceur de l'argument.

   Leo   
15/8/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien
Lorsqu'un auteur est capable d'adapter le style de narration au contexte de son histoire, on se rapproche de l'excellence. Le thème est classique, le traitement l'est beaucoup moins, et de cette originalité nait un récit vif, agréable, qu'on commence par parcourir avant d'en dévorer chaque miette.
Quand aux questions qu'il soulève, il y a de quoi alimenter le débat des sept ou huit prochaines élections...
Voire plus.

   Pat   
19/6/2008
Pour lire les réactions de l'auteur aux commentaires et les réponses c'est ici

   calouet   
19/6/2008
Le fond ne me semble pour ma part ni à resrver aux ados ou un peu gnangnan, mais cela n'engage que moi. J'y vois bien plus de choses, une reflexion globale sur la société humaine, qui tout accaprée par ce qu'elle a acquis, se ronge de l'intérieur, se divise, se sclérose... La mort, ou plus généralement le mal (que j'ai cru reconnaitre dans le personnage du pas de chez nous) se propage ainsi, profitant simplement de la mesquinerie de chacun. C'est plutôt pas mal.

Beaucoup de tournures très sympa, comme ce "j'ai obéi au doigt. J'ai obéi à l'oeil"...

Un bémol : d'emblée tu nous présente les "de chez nous" comme des gens aux connaissances finalement archaiques, très limités, et au potentiel de reflexion pour le moins selectif... Et derrière ça, cerains passages me semblent bien trop chiadés, du niveau de la syntaxe, du vocabulaire (comme "Nous avons très vite compris que ce problème était l’un de ceux auxquels on n’arrivait jamais à trouver de solution. Mais il semblait pourtant impossible d’en rester là et de passer à autre chose. Il était évident que faute de réfléchir il y avait urgence à agir, pour empêcher que l’impossibilité de prendre une décision revienne au même résultat que la décision de ne pas en prendre. En fait on a décidé de le chasser sans attendre. C’était sans doute ce qu’il y avait de plus raisonnable et efficace pour évacuer rapidement le problème et retourner vaquer à nos occupations.")

A la limite de l'indigestion parfos, les longues phrases, les tournages autour du pot, qui sont évidemment voulus. Mais la limite n'a pas été dépassée en ce qui me concerne.

Je mets des notes, "à l'ancienne" : 17.

Et merci pour cette lecture.

   Tchollos   
20/6/2008
La curiosité alléchée par la lecture d’un long débat sur le forum, je me suis lancé, malgré l’heure tardive, dans la lecture de ma première œuvre « Erickienne »… Sincèrement, le commentaire d’Emrys m’horripile (et je suis plutôt cool d’habitude) et me fait de la peine… Pourtant, je dois aussi l’avouer, je ne suis pas super fan du texte et je ne me joins pas forcément à l’allégresse ambiante, même si j’ai apprécié, je vous rassure. Mes sentiments, en cette minute, sont donc très particuliers et je me dois de faire un commentaire très sérieux (ils le sont toujours ehm, ehm). Toutes mes remarques sont hautement subjectives, bien entendu.

. Utilisé un style naïf pour mettre en scène des naïfs, je n’accroche pas. A petite dose, d’accord, mais pas sur tout le texte. Une telle fusion entre le sujet et l’objet, ça devient du non-style, je trouve. Pour moi, c’est sombrer dans une certaine facilité ou dans l'exercice, peut-être même faire preuve d’un peu de timidité, comme si l’auteur (très habile) se cachait derrière une astuce…

. Le texte est trop long. L’histoire est simple mais bien vue, très ingénieuse, futée, malicieuse, et…j’arrête les synonymes. Je trouve l'idée sympa. J’admire le talent d’Erick à nous pondre une fable moderne, à la fois tendre, cynique et drôle. Mais justement, d’une fable on attend plus de punch. Certaines « scènes » sont superflues, les répétitions deviennent lourdes à la longue et le message global (la morale de l’histoire) perd de sa force sur la longueur. Inutile de taper sur un clou déjà enfonçé. Parfois, j’ai le sentiment que l’existence de l’une ou l’autre scène est uniquement motivée par l’envie de faire un bon mot ou d’insérer une « blague ». Ce n’est pas un mal en soi, mais sur ce texte en particulier (qui n’est pas un sketch, quoique j’ai un peu pensé au sketch du "douanier" de Fernand Raynaud), je crois que ça amoindri la force du propos et l’impact sur le lecteur (en tout cas, sur moi, qui suis euh…un lecteur).

Alors, oui j’ai bien aimé, c'est bien écrit, maîtrisé, drôle et je remercie Erick de m’avoir fait passer un bon moment mais je trouve que :
Sur le style : ça manque de « risque » et d’originalité.
Sur le fond : L’idée délicate (à peine une métaphore en fait) perd en subtilité au fur et à mesure.

Merci, et bonne continuation ;)

   belaid63   
21/6/2008
 a trouvé ce texte 
Moyen +
contrairement à l'euphorie générale, le texte ne m'a pas vraiment emballé. j'ai eu du mal à le lire et l'ecriture est assez lourde par moment. l'idée est intéressante mais manque de poésie.
désolé

   minna   
19/7/2008
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
J'adore cette ironie tendre. Très surréaliste...Et moi non plus, je n'ai pas envie de réfléchir sérieusement, là, ...parce que finalement, on voit où ça mène, toutes les réflexions...

Bon, sans rire, ce texte est une merveille d'intelligence, d'humour, de poésie. Chapeau!

   Adraboz   
7/8/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Au sortir de cette nouvelle, je suis estomaquée ! Quelle maîtrise du récit vous avez, quand je me suis laissé balloter presque jusqu'au vertige par le questionnement faussement ingénu de votre narrateur et de ses concitoyens. Je n'ai jamais lu un récit de la sorte, vous avez bien de l'imagination à revendre !!

   Bidis   
10/8/2008
 a trouvé ce texte 
Bien +
J'ai trouvé beaucoup de choses dans l'écriture qui m'ont gênée :
- « … personne n’a assisté à la chose. Mais celle qui est certaine, de chose, c’est que… » : je trouve que « ce qui est certain » serait plus simple et plus léger
- « qu’il ne l’a même pas remarquée. La Jeanne, il faut bien le dire, elle n’est pas du genre à faire une remarque… » : répétition de « remarque » dans deux sens différents
- « Même si jusque-là on ne pouvait pas en être totalement sûr, été décidé qu’il pouvait être de chez nous, donc d’y être installé. » Ici, il faut relire car il n’y a pas seulement répétitions, mais tout devient carrément confus.
« Nous avons très vite compris que ce problème était l’un de ceux auxquels on n’arrivait jamais à trouver de solution. » Bien, il est donc question d’un cercle vicieux. Ne serait-il pas plus simple de présenter ainsi le problème : « Chez nous les décisions se prennent en commun. Pour s’installer chez nous, ce gars aurait dû en discuter avec nous ; mais il ne pouvait discuter avec nous que s’il était déjà installé chez nous.» ?
Car ce n’est vraiment pas un problème assez palpitant pour que le lecteur se prenne la tête longtemps là-dessus…

« Nous avons très vite compris que ce problème était l’un de ceux auxquels on n’arrivait jamais à trouver de solution. Mais il semblait pourtant impossible d’en rester là et de passer à autre chose. Il était évident que faute de réfléchir il y avait urgence à agir, pour empêcher que l’impossibilité de prendre une décision revienne au même résultat que la décision de ne pas en prendre. En fait on a décidé de le chasser sans attendre. C’était sans doute ce qu’il y avait de plus raisonnable et efficace pour évacuer rapidement le problème et retourner vaquer à nos occupations. » Voilà qui est simplement dit, clair, sans répétitions et en plus, cela ramène à l’indifférence existentielle qui anime généralement la plupart des gens vis-à-vis de tout problème qui ne le concerne pas directement, c’est-à-dire que l’anecdote intéresse par ce rappel de quelque chose que chacun vit tout les jours à divers niveaux et qui le gêne plus ou moins consciemment.

A partir du moment où l’inconnu remballe toutes ses affaires, la nouvelle prend une autre dimension et devient, ma foi, fort intéressante. On ressent le vide déjà que ce départ inflige au village… et le lecteur a bien envie de s’en aller avec cet inconnu intéressant, mystérieux, industrieux et travailleur.

Prise par cet intérêt subit pour l’histoire, j’en oublie presque de relever la répétition malvenue qui suit :
« ll y avait ceux qui disaient qu’il se moquait de nous et qu’il faisait ça exprès pour nous énerver. Mais si ça avait été le cas il lui aurait suffi de ne pas bouger pour nous énerver encore plus. » Il doit quand même y avoir pas mal de synonyme du mot « énerver »…

« Mais c’est qu’au fond, elle n’était pas si facile que ça, celle-là. » : on comprend que « celle-là » est mis pour « question » et répéter le mot « question » eût été malvenu. Mais « celle-là », ce n’est pas joli du tout. Pourquoi pas : « au fond, ce n’était pas si facile que ça » ?

La lecture devient peu à peu passionnante et je ne relève plus rien de gênant. Est-ce bien normal ? En tout cas, c’est un fait.

« Si on admettait qu’une personne arrivant du « pas chez nous » était un pas d’chez nous, alors qu’en était-il d’une personne de chez nous qui s’y rendrait ? Un gars de chez nous se rendant dans le « pas chez nous » allait-il aussi devenir un pas d’chez nous, ou resterait-il simplement un gars de chez nous pas chez lui ? Et s’il revenait ensuite ? Redeviendrait-il un gars de chez nous sorti de chez lui mais revenu chez nous, du simple fait qu’il avait passé la palissade dans l’autre sens ? Dans ce cas-là, comment expliquer que le pas d’chez nous, lui, ne puisse pas devenir un gars de chez nous en s’installant chez nous ? Combien de temps fallait-il passer dans le « pas chez nous » pour devenir un pas d’chez nous ? Ou chez nous pour devenir un gars de chez nous ? » Tout ce paragraphe se comprend plus intuitivement qu’à la lecture. Peut-être est-ce bien écrit et clair, peut-être pas. Peu importe : le lecteur entre en symbiose avec le texte. Comme un passage musical où l’auditeur anticipe en quelque sorte le mouvement et de ce fait, vibre exactement en même temps que les instruments…

Plus de répétition mais voici que le sens de l’histoire m’échappe. Pourquoi les chèvres auraient-elles été modifiées par l’expérience ? J’aurais trouvé normal que les habitants du village observent l’attitude du « Pas d’chez nous », et non le comportement et l’apparence des chèvres.

Et ce petit bout de phrase qui me gêne : « … une fois que ce serait l’un d’entre nous qui serait sorti ». Ce n’est pas incorrect, mais j’ai trouvé cela lourd. Peut-être serait-ce plus léger d’écrire : « une fois sorti l’un d’entre nous » ?
Et puis la phrase suivante : « La question était donc de savoir comment nous allions bien pouvoir récupérer les chèvres sans sortir ». Lourde aussi, la répétition du mot « sortir »…

- « Mais celle-là, elle ne nous a pas semblé très compliquée » : il faut réfléchir pour comprendre que « celle-là » se rapporte à « la question ». De plus, cette petite phrase est tout à fait dispensable, le texte s’en passerait très bien.

Jusqu’à la fin du texte, je ne relève plus rien qui me gêne. Mais non plus, plus rien qui me passionne. La chute s’est vue venir trop tôt et, en définitive, je ne trouve pas cette fable très convaincante.
Mais cette lecture ne m’a pas ennuyée, elle a su éveiller en moi de l’intérêt et quelquefois un certain plaisir. Il y a de l’idée et une qualité d’écriture qui sait rendre vivants des scènes et des personnages.

   Anonyme   
15/8/2008
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Plus de 40 000 signes au service du cyber espace. Erick offre une nouvelle à l'écriture champêtre, plus que réaliste, il prend le risque de bousculer les ennuyeux sujet verbe complément des écritures habituelles et linéaires. C'est une vraie nouvelle, traditionnelle dans sa construction, solide, bien pensée, bien menée.

"Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne", Colette.

Ce qui est prouvé ici.

Je vais ajouter cette citation à ma signature, d'ailleurs.

Le Pas d'Chez Nous est un texte cadeau. Alors il faut savoir dire merci.

   victhis0   
11/9/2008
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Vu que tout le monde (ou presque) a dit des trucs que je voulais dire...ben me voilà un peu sec si je veux éviter le bégaiement...
J'ai ADORE cette petite merveille, Nouvelle par excellence, parfaitement maîtrisée et très finaude. Merci infiniment, c'est la meilleure nouvelle que j'ai lue sur Oniris!

   ANCELLY   
11/9/2008
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Très d'accord avec la quasi totalité du commentaire de Widget pour une fois.
Je trouve qu'il y a du génie dans ce texte.
Seule me gène réellement la contraction du temps, trop exagérée, et qui nuit à l'"intelligence" de la nouvelle.
Belle analyse de la connerie, en tout cas.
Ancelly

   Menvussa   
14/1/2009
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Devons-nous nous réunir pour savoir si le grand maigre est à l'origine de cette histoire ou si celle-ci n'étant qu'un éternel recommencement, il n'est qu'un maillon décharné. Avec ses allures de faucheuse...

Mais là est peut-être l'idée maîtresse, la faucheuse sème la zizanie attisant la bêtise humaine, laisse s'échapper l'un d'entre nous, histoire que tout ne s'arrête pas d'un coup, histoire de se ménager une bonne poire pour la soif et s'apprête à se repaître de ceux qui vont s'entretuer.

Ça ou autre chose...

Toujours est-il que cette histoire qui se moque des hommes cupides au point de se rendre esclaves de leurs possessions.
Une sorte d'illustration ironique du "proverbe" : Mieux vaut un petit chez soi qu'un grand chez les autres.

Jubilatoire.

   FredericBruls   
21/4/2009
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel +
Me voici dans la délicate position de commenter un texte sur lequel tout, ou presque, a été dit. Pour moi, cette nouvelle est une pure merveille de poésie tendre et désespérée, un conte moral cruel et néanmoins indulgent sur les travers de l'âme humaine, et les réflexes grégaires qui menacent notre société. Sans jamais sombrer dans la lourdeur du jugement péremptoire, Erick nous emmène chez nous, dans notre for intérieur, là où, souvent, il faut bien l'admettre, les autres, ces étrangers, n'ont pas droit de cité. c'est tout simplement merveilleux d'intelligence. Un pessimisme souriant traverse tout le texte, éclairant de ses sourires navrés chaque phrase, chaque paragraphe. Bon, j'arrête là, le panégyrique. Bravo, monsieur Erick.

   nico84   
21/4/2009
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Cette nouvelle parle d'une belle façon de l'identit", de la tolérance et revele bien des bétises humaines, celles de l'inconnu qui engendre la peur, qui engendre la haine.

Humoristique mais le message passe extrement bien, l'écriture est raffinée, le vocabulaire bien choisi. Bravo.

   colibam   
23/4/2009
 a trouvé ce texte 
Très bien
Quand la méfiance congénitale confine à la bêtise et à l'absurdité pour finalement se retourner contre ses auteurs...

J'ai adoré le détachement serein du pas d'chez nous face à l'aigreur et la mesquinerie collégiale des villageois. En lisant, j'avais un peu l'impression d'entendre mes voisins, les "planet of monkey" comme je les nomme, des culterreux arrêtés au stade néandertalien de la pensée.

Le ton narratif des personnages est admirablement retranscrit.

Une belle parabole moralisatrice.

   Marquisard   
29/9/2009
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Chapeau. Le genre d'histoire qu'on pourrait retranscrire dans toutes les langues sans qu'elle perde de sa valeur.

J'ai eu quelques breves baisses d'intéret sur certains passages (le coup de la tranchée par exemple, j'ai repensé aux schtroumph me suis dit nooon.. ah ben si.) mais ça tient de l'anecdote, j'ai été scotché.

   jaimme   
29/9/2009
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Une parabole, un conte d'ogre, un récit à lire et à pleurer.
J'ai pensé tout du long à" la ferme des animaux" d'Orwell. Pour le côté politique. Pour la bêtise de tous.
C'est de la science-fiction, au risque de choquer ceux qui pensent toujours à Star Wars. Oui, ces fables ont déjà été expérimentées par nos cinglés de l'écriture dès les années 70. Car il y a une forme de pensée proche et lointaine en même temps. Tout part de postulats très stricts (façon de penser, de réagir, etc.) et l'essai est mené à un terme. C'est bien le propre de la SF. J'ai même retrouvé parfois le style d'Orson Scott Card dans "Alvin le Faiseur", c'est peu dire.
Du meilleur genre.
C'est splendide!

   wancyrs   
26/12/2009
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Une écriture sans pareil!!!

Sujet tournant autour de la sottise humaine à vouloir mettre des barrières partout...

Une très belle chute cependant, comme le dis un proverbe Africain, c'est la main que tu rejettes aujourd'hui qui pourra te donner à manger demain...

Que fait-on, xénophobe de notre état, lorsque notre propre pays nous devient hostile, et qu'on doive vivre en exil ?

Belle leçon que ce récit.

Merci Erick


Wan

   Selenim   
14/1/2010
 a trouvé ce texte 
Bien
Un conte amusant sur l'ostracisme et ses déviances sur la xénophobie.
Le récit vaut surtout pour cette logique implacable dont est capable l'être humain lorsqu'il est poussé par ses pulsions autodestructrices.

La bêtise humaine est infinie. L'auteur a méthodiquement construis une histoire presque enfantine mais qui démontre bien l'imbécilité qui nait d'une dynamique de groupe.

L'histoire est longue, très ; on note beaucoup de redondance dans le style, la lecture est parfois rendue difficile par des périphrases fatigantes.

Mais on se laisse prendre au jeu, et on jubile d'avance de savoir jusqu'où la dérisoire intervention du pas d'chez nous va conduire le troupeau de moutons... blancs bien sûr.


Selenim

 

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