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Sentimental/Romanesque
GinetteFlora : La rue Lavallière
 Publié le 27/05/20  -  2 commentaires  -  14779 caractères  -  31 lectures    Autres textes du même auteur

Un souvenir particulier, un décor ou un objet, est souvent rattaché à nos jeunes années. Ici, c'est une rue.


La rue Lavallière


Quand je remontais la rue Lavallière, je sautillais comme le gamin insoucieux et inconscient que j’étais, tout content de commencer ma journée avec au cœur rien d’autre que la pensée du jour, celle de retrouver les copains de l’école et de rire de la dernière fabuleuse anecdote glanée dans les encoignures des portes de mon logis. Écouter aux portes, c’était aussi une activité propre aux facéties de notre âge. Cela nous aidait à pulvériser la monotonie du quotidien quand nous nous échangions les potins du quartier. Les flamboyants étaient couverts de fleurs rouges, les tamariniers laissaient pendre les grappes de leurs cosses brunes et c’était une drôle d’affaire que de se lancer à l’assaut de ces fruits bien enturbannés. Les cris des mères qui s’époumonaient aux fenêtres marquaient le premier chant de la matinée.


Je vivais dans le Bas Lavallière, là où les marchands de confiseries me souriaient quand je sortais de chez moi. Les pédaleurs des trois-roues, comme nous les nommions ces conducteurs railleurs, prenaient le temps de me saluer et me fournissaient en ragots. C’était un privilège camouflé, un dessous-de-table contre rien d’autre qu’une plaisanterie qui sautillait de pavé en pavé puis allait se perdre dans les poussières de la rue. Les mendiants me souhaitaient une bonne journée, n’hésitaient pas à me conseiller et à me faire des recommandations. Je sortais des prières de prudence de ma mère pour me trouver au cœur des conseils de ces chanteurs de rue. C’était ainsi que nous les appelions aussi car leur répertoire variait selon que le dernier gredin avait couvert les méfaits d’un autre clochard ou pisté le trajet suspicieux d’un détrousseur. C’était à se demander si ces mendigots n’étaient pas en réalité des indicateurs. Le scénario changeait lorsque les rôles se multipliaient et que les palabres devenaient incompréhensibles pour nos oreilles naïves. Mais qui donc s’attachait à écrire ces synopsis donnant à cette rue le décor d’un plateau de tournage ?


Mon pas devenait moins alerte quand j’abordais la partie noble de la rue Lavallière. Je m’y engageais toujours avec une certaine appréhension. J’entrais dans un domaine particulier : le Haut Lavallière. Comme mû par le ressort d’une mécanique qui s’enrayait, je freinais mon allure devant les fenêtres rotondes des belles maisons aux colonnades blanches. Je faisais attention à ne pas claquer mes sandales sur les pavés comme apeuré de m’aventurer sur un champ miné. C’était comme si je traversais la forêt des miracles, l’antre des fées, le château de ces contes qui tapissaient mes lectures classiques. J’étais nourri aux chevaliers et aux sorciers mais jamais je n’eus à me demander si la rue avait son quota de créatures démoniaques. Dans le Haut Lavallière, il y avait une personne qui avait percé mon cœur et cela valait bien tous les contes de Perrault et de Grimm réunis. J’avais déjà eu un mal fou à glaner son nom, il m’avait fallu user de feintes pour y parvenir, de vains subterfuges jusqu’à ce qu’un camarade en parlât non comme d’une beauté mystérieuse mais comme d’un trésor caché ne pouvant être approché par le manant que j’étais. Cela ne doucha pas mon cœur tout entier occupé par ses premiers émois.


Pourquoi le Haut Lavallière et le Bas Lavallière ? C’était pourtant la même rue d’un bout à l’autre de ce quartier résidentiel. Cette interrogation, je me la posais comme une ritournelle quand je traversais la rue Lavallière. Les habitués de cette rue avaient eux-mêmes modelé la rue selon leurs principes et leurs préjugés. Il y avait deux univers à l’image des fantasmes de leurs créateurs. De cette conception, on avait érigé ces divisions issues de dogmes et de pensées s’exprimant dans des inconscients exacerbés. Quoiqu’on fît, quand on venait du Haut Lavallière on portait déjà auréolé autour du crâne un nimbe de sainte suffisance, un vernis de superbe jactance et un soupçon d’arrogance. Le soleil par ici se faisait plus doux, il ne cuisait pas les peaux, brillait autrement, ne faisait pas ruisseler cette transpiration suintante de mauvais goût. Quelque main enchanteresse avait manœuvré les rayons du soleil pour qu’ils dardent leur lumière et leurs chaudes caresses sur le front des belles dames du quartier. Les flamboyants étaient vantés pour leur ombrage généreux quoique leurs charmes fussent semblables avec ceux du Bas Lavallière. La beauté des fleurs se rimait en vers classiques : on savait que les demoiselles alignaient quelques vers de mirliton imbus de leur nonchalance au regard languissant de rêves devant les croisillons de leurs fenêtres.


Le script était différent : les répliques avaient plus de corps. Les mendiants très dignes rompus à la quête répétaient leurs reparties « s’il vous plaît, des sous » d’une voix larmoyante. Les hauts tamariniers s’épanouissaient sans noyer de feuilles la rue balayée dès les premières lueurs de l’aube par les techniciens du sol, quasiment invisibles. Le long des trottoirs, alignés comme au garde-à-vous, les conducteurs de cyclo-pousse, des trois-roues bien astiqués, ceux-là, attendaient avec leur chapeau conique et leurs sacoches, les yeux rivés sur les lourdes portes cochères. Les marchandes de crêpes de riz garnies de noix de cajou caramélisées avaient posé leur palanche de bambou et s’affairaient à sortir les différents ingrédients de leurs paniers d’osier. Quelques mendiants engoncés dans les plis de leurs hardes somnolaient adossés au tronc des flamboyants s’apprêtant à se lever promptement pour aller quérir une aumône. La production n’avait pas lésiné sur les détails. Avec le recul, je me disais que la scène avait quelque chose de surréaliste. La rue était quadrillée par des éclairages floutés suintant de charme désuet à la manière des photos jaunies où le blanc, le gris et le noir jouaient à exacerber les vendanges du souvenir.


Mes pas ralentissaient aussi, mon cœur battait différemment, mon esprit était aux aguets. On disait beaucoup de choses sur cette portion de rue, ce qu’on avait dit avait pénétré les consciences. C’était peut-être depuis le berceau, toujours est-il que le Haut Lavallière bénéficiait d’une aura qui enflammait nos jeunes années.

J’avais dans mon cœur une seule pensée. Le joli visage penché à la fenêtre était-il toujours là ? Quand je relevais les yeux, vers les blanches maisons, c’était pour tenter de l’apercevoir. J’espérais l’atteindre, cette fille qui avait mon âge mais que je ne pouvais approcher que de loin. Mon cœur avait fait un bond quand je l’avais aperçue pour la première fois entourée de ses amies aux portes de la maison attendant manifestement d’être chaperonnée. Nos regards s’étaient croisés et cela avait suffi pour que je m’invente une romance. La rue Lavallière avait aussi ses coins de poésie.


C’était une rue singulière qui se terminait par un terrain vague où les enfants des deux quartiers se regroupaient pour former des équipes de football. Deux équipes firent parler d’elles quant à leur ténacité et leur bravoure à braver les disparités sociétales pour s’affronter dans de grands matchs arbitrés par les anciens. L’équipe du Haut Lavallière et l’équipe du Bas Lavallière se retrouvaient à la fin des cours pour se jauger et se battre. Parfois les joueurs de pétanque, quelques retraités, nous arbitraient en vérifiant que tout ce manège enjôleur ne se terminât pas en pugilat.

Les deux équipes se différenciaient jusque dans leurs chaussures, des baskets blanches qui devenaient noires à la fin du match. Leur tenue, du beau linge, ternissait tout autant mais les logos des marques signaient les insignes de leur territoire. Eux pouvaient se permettre ce que mon équipe et moi-même ne pouvions pas obtenir de nos parents toujours très près de leurs sous et qui n’achetaient que des produits premier prix à notre grande confusion quand on devait les arborer devant un parterre de gens nantis. Mais dans la frénésie du jeu, toute entrave à notre désir de bien jouer jetait aux orties ces considérations. Nous étions aiguillonnés par l’espoir de chapeauter autrement cette équipe de mannequins, je faisais de mon mieux pour mener le match. C’était déjà la première pierre que je posais dans mes rêves fous de remonter les marches de la vie. Et je shootais, j’étais un gardien de but tenace, véloce et coriace. Je ne voulais pas que les Haut eussent à se prévaloir d’une autre sorte de performance. Les gars du Bas Lavallière vivaient dans les jambes le feu de l’ambition, la force aveugle de la victoire, le sentiment vertigineux de la gloire et du surpassement. Car des mots intrigants comme « puissance » ou comme « trophée » imbibés d’un inestimable relent de convoitise, nous savions que si les Haut en portaient l’apanage, nous pouvions les conquérir de haute lutte avec notre infatigable détermination. Des mots que je haïssais mais c’étaient comme des dragées qui nous tentaient et qu’on languissait de pouvoir se les offrir. Et je décidai de me les offrir par d’autres moyens. Quand les deux équipes se jaugeaient, genoux pliés et mollets raidis, je devais convenir que leurs maillots avaient meilleure allure que nos vieilles frusques. Cette fraction sociale avait un dénominateur commun, le ballon, un vieux ballon trouvé sur le terrain vague. Personne n’avait voulu apporter un ballon. Il fallait un ballon qui ne fût ni du Haut ni du Bas, donc un ballon qui vînt de nulle part. Ce fut tout trouvé avec ce ballon du terrain vague. Il fut le trait d’union de notre vie, le lien que nous avions trouvé pour continuer à nous côtoyer sans nous préoccuper de ce que la rue pouvait nous dire.


Ce sentiment tout neuf réfractaire à toute intrusion souffrit d’être sabordé par de grotesques plans matrimoniaux que les mères du bas quartier s’échinaient à échafauder. Pour elles, le seul souci c’était de s’élever dans l’échelle sociale et cela les taraudait. Quand les mères de cette rue se mêlèrent à nos rêves, les drames s’amoncelèrent avec fracas et je compris qu’un rêve brisé, cela ne fait pas de bruit mais cela résonne longtemps. Le point de rencontre des deux quartiers se situait auprès du lieu-dit « La corde au cou ». Ce nom, il semblerait qu’un homme au destin funeste l’eût naguère attribué à ce rond-point où parfois se mêlaient les deux peuples. Le nom était resté, les attroupements aussi pour des raisons d’une importance calculée à l’aune des priorités de la rue. Les femmes en firent leur point de rendez-vous pour discuter de leur sujet favori et faire fructifier leur job d’entremetteuses. J’eus vraiment un sentiment de honte quand ma mère eut l’idée saugrenue d’aborder la mère de Judith, la belle châtelaine entrevue à la fenêtre au crépi blanc.


– Mon aîné vient d’avoir un bon travail et cherche femme. L’une de vos filles pourrait convenir, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous ? Vous cherchez bien une touche pour l’une de vos filles ?

– Mais non, vous n’y pensez pas ! On attend que la troisième soit mariée !

– Allons bon ! Vous en avez cinq à marier ! Vous voudriez bien en laisser une pour mon garçon !


La mère de Judith leva les sourcils pour marquer sa désapprobation. Judith commençait à accompagner sa mère pour les sorties dominicales. Le dessein inavoué mais probant c’était que les jeunes du bas quartier cherchaient à se caser chez les gens du Haut Lavallière. Quand il se passait quelque chose dans l’autre sens, qu’une fille du Haut avait des vues sur un garçon du Bas, les parents étaient toujours là pour décourager une passion qui causerait des mésalliances ou irait à l’encontre de leurs projets. L’envie était toujours flagrante d’espérer se rencontrer et imposer un choix, au cours des fêtes fastueuses quand l’allée s’illuminait de banderoles et de lampions colorés. C’était comme le Bal des débutantes, un festival de luxueuses toilettes et de pierreries, un moment sacré pour exhiber ses atouts. Toute la rue était en fête, l’instant béni pour oublier d’où l’on venait et où la rue ne faisait plus qu’une seule rue exubérante, animée de réverbères et de guirlandes. Le tournoi prenait corps quand le héraut d’armes annonçait les armoiries des chevaliers. Nous savions que cela cancanait grandement quand les champions, les gars les plus zélés des deux équipes, marquaient leur arrivée en grande pompe en riant et en psalmodiant des slogans tirés de leur piteuse littérature. Les gloussements de rire qu’on entendait alors achevaient de noyer tout ce charivari dans les ruelles des amants d’un jour. Le Bas Lavallière pouvait rivaliser ainsi avec le Haut en décorant la rue et les maisons. C’était le moment où l’on cherchait le regard de celle qui nous envoûtait sans autre raison que de sentir la flèche de Cupidon nous perforer le cœur. Et les fêtes rayonnaient dans les confettis lancés en fin de soirée quand la lune déversait sa tendre lumière blanche. Les musiques battaient la mesure tandis que je remontais toute la rue fièrement d’un même pas comme faisant partie intégrante d’un univers qui enfin arrivait à se rassembler et à s’unir.


En ce qui concernait les unions, je voulais ma princesse, il y avait un point qui pouvait confondre les réticences les plus irréductibles : c’étaient les études, le mot magique. Faire des études les plus hautes et les plus longues permettait de sauter quelques marches de l’escalier social. On pouvait se trouver au sommet dès lors qu’on engrangeait les diplômes. Alors je m’accrochais et je carburais aux meilleures notes. Je voulais entrer dans le Saint des saints. En sport comme en études, il fallait damer le pion à tout ce clan de nantis qui ne daignait jamais nous accorder un regard.


Je grandis ainsi à la merci de ces préjugés, à l’ombre des arbres qui eux, bienveillants, restaient immuables, impartis de leur fonction à couler la fraîcheur de leur épais feuillage sur les trottoirs brûlants de chaleur tropicale.


Les années passèrent. Je devins le beau-frère de celui qui me narguait sur le terrain de foot car j’épousai la sœur de celui qui m’évitait comme si je portais une indigne bactérie. Quant à celui qui ne m’avait jamais apprécié, il se trouva qu’il en vint à épouser ma petite sœur, la dernière de la famille, celle qui grandit dans une autre rue lorsque nous déménageâmes pour nous installer dans un autre quartier. Ce déménagement fut considéré comme une promotion sociale. Ma famille en connut les retombées économiques et matrimoniales. Au hasard d’une fête familiale, je retrouvai mes coéquipiers qui avaient eux aussi diversement évolué. La roue du destin avait tourné.


Quand je retournai me promener sur la rue Lavallière comme un pèlerinage aux sources, je revis les arbres, le lieu-dit de « La corde au cou » puis le terrain vague. Un ballon aussi avachi que le nôtre était coincé entre les filets du but.


 
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   plumette   
9/5/2020
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Ma lecture de ce texte a été un peu poussive alors que le thème m'a intéressée.

Le narrateur est du Bas lavallière, il porte un regard lucide sur ce qui sépare le haut du bas, il ne dissimule pas son désir d'aller vers le haut et se donne les moyens d'y parvenir.

Je crois que j'ai eu du mal avec l' écriture soutenue. Pour moi, ce texte est "trop" écrit et fait perdre de la spontanéité au propos. Il y a, certes, une richesse de vocabulaire, des tournures construites, un travail d'écriture mais cela a eu pour moi un effet d'alourdissement.

J'en suis désolée, parce que ce texte est aussi plein de sensibilité.

Plumette

   Donaldo75   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Le style n’est pas d’une modernité excessive mais il va bien avec le côté nostalgique de la narration. Je trouve que le paragraphe de démarrage amène bien le contexte, le décor de l’histoire à venir. Le lecteur rentre bien dans le récit.

« Pourquoi le Haut Lavallière et le Bas Lavallière ? »
Ce passage est bien placé, explique de manière réellement littéraire le contexte social. En tant que lecteur, je sens que ce hiatus social va devenir important dans l’histoire.

« Les deux équipes se différenciaient jusques dans leurs chaussures, des baskets blancs qui devenaient noirs à la fin du match. Leur tenue, du beau linge, ternissait tout autant mais les logos des marques signaient les insignes de leur territoire. »
Il y a un petit côté « Outsiders » le film de Francis Ford Coppola dans ce distinguo. Bien entendu, c’est la version française, moins directe et clinquante que celle des littérateurs américains mais elle tient la route car elle ne déroge pas au style utilisé jusqu’à présent. On accroche ou pas. Ce n’est pas ce que je préfère mais l’essentiel est que ce style colle bien avec la narration.

Et justement, la narration est homogène, même si le dernier passage avec la mère de Judith semble un peu de trop mais je ne vois pas comment faire autrement pour continuer à raconter une histoire afin de faire passer le message social sans pour autant ressembler à un tract.

« Les années passèrent. Je devins le beau-frère de celui qui me narguait sur le terrain de foot car j’épousai la sœur de celui qui m’évitait comme si je portais une indigne bactérie. »
La fin est un peu abrupte ; du coup, elle ressemble plus à un cliché qu’à une chute bien construite, porteuse d’un message social. C’est dommage de gâcher une aussi belle occasion de conclure en beauté.


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