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Sentimental/Romanesque
Gouelan : Bout de trottoir
 Publié le 27/07/20  -  12 commentaires  -  6448 caractères  -  118 lectures    Autres textes du même auteur

Nuit d'insomnie, le regard erre et raconte un bout de trottoir…
Pourquoi pas ?


Bout de trottoir


— Regarde-le tout là-haut, il s’effiloche et pourtant, tout le monde contemple ses prouesses. Alors que moi, le pavé, on me bat !

— Arrête de te plaindre Pavé, la vie n’est pas si moche, renvoie le réverbère.


Un chien vient en passant lever sa patte avec fierté. Derrière lui, il tire sa maîtresse essoufflée et son parapluie têtu. Sur un balcon, une main frêle écarte le rideau d’une fenêtre. Un rideau de dentelle où volètent les oiseaux. La soirée s’éveille.


— Tu disais ?

— Qui ça ? Moi ? bafouille une silhouette poussée dans la rue par la porte du café.


Les éclats de sons emmêlés d’un juke-box, de boules de billard, de voix montantes et de plateaux funambules, sortent avec elle, avant de s’en retourner jouer du côté du bar sitôt la porte refermée. L’homme éméché s’adosse un instant au réverbère. Rabattant sa capuche, il regarde la nuit accrocher une étoile. La pluie tapote son front, glisse jusqu’au menton broussailleux.


— Je disais que les nuages, on les dessine d’un regard absent, on leur invente des vies éphémères, alors que moi le pavé, tout carré, parfait, on me colle des papiers gras, on me piétine, on me jette même.

— Comme les livres…


Le bruit de son briquet craque le silence.


— Hein ? crachote le réverbère.


Le réverbère ne comprend pas trop le langage des hommes. Il les devine juste un peu quand leur souffle laisse filer quelques mots sans filtre.


— J’ai écrit un pavé, il a fini au pilon, marmonne l’homme.


La cigarette, coincée entre ses lèvres, brouillonne son visage à travers la spirale cendrée. Il a remis sa capuche. Sa frange ondulée recouvre presque l’un de ses yeux océan. Un océan sous la tempête.


— Est-ce qu’on rêvait dans ton histoire ? s’intéresse le pavé.

— Non, c’était carré, au cordeau.

— Pas de place pour les mauvaises herbes alors ? s’allume le réverbère.

— Non, non, aucune faute, des idées claires, bien ordonnées.

— Ben voilà !

— Ben voilà quoi ? soupire l’homme.

— Fallait écrire en lambeaux ! martèle le pavé.


L’homme blasé écrase son bout de cigarette sur le pavé, puis s’en va s’éteindre au bout de la rue, encapuchonné de mystère.

Le mégot abandonné « blues » un air de gitane :

J’ai fumé ma vie sur un bout d’trottoir

la nuit inonde mon désespoir

J’aurais aimé être…


— Arrête mégot ! gronde le pavé, tu me fous le goudron.

— On dit le bourdon pas le goudron ! éclaire le réverbère.

— J’ai jamais vu de fleurs ici, alors me parle pas de bourdons, s’il te plaît.


Le nuage soliste accompagne les dernières volutes du mégot. Ses larmes dansent sous le halo jaunâtre. Elles rebondissent, perlent en rideau, puis glissent éphémères jusqu’au bitume estropié. Au pied du réverbère la flaque grandit, elle clapote.


— C’est beau une ville la nuit, résonne le pavé. Regarde les étoiles, Réverbère, elles sont tombées à tes pieds !

— Oh ! étincelle le réverbère en admirant ce petit miroir de ciel. Et demain t’auras peut-être une fleur coincée entre tes graviers.

— Tu rêves Herbert, glissent les mots du pavé.

— Je cherchais pas à te consoler mon pote, je le pensais vraiment tu sais.

— Je sais.


Un vélo passe, dans son sillage le silence s’ébroue et…


— Ça y est, elle est déjà finie l’histoire ? chiffonne un bout de papier délavé.

— Bah ouais ! Il ne faut pas assommer le lecteur, comme dirait Pavé. Mais t’es qui toi d’abord ? clignote le réverbère entre deux gouttes.

— Je m’présente, je m’appelle Ticket d’loto. On m’a d’abord vénéré à faire pâlir le soleil. Une main m’a religieusement glissé dans un portefeuille, près d’un trèfle porte-bonheur desséché, tout près du cœur, puis tout d’un coup, un poing m’a rageusement serré et j’ai fini comme vous, balancé sur le trottoir !

— Hum ! se racle le réverbère un peu enrhumé, faudrait pas confondre, Pavé et moi on a toujours été là.

— On vient tous d’ailleurs, raisonne le pavé, mais passons, Ticket d’ loto, ton malheur vient de ce que tu n’as pas tiré les bons numéros. C’est tout.


Je n’suis pas un num’héro ! grésille le mégot sur un air de Balavoine, avant qu’une goutte mélomane l’étrangle d’une larme.


— Je ne comprends pas, tique-t-il en s’essorant.

— Demande à Charlie Hebdo, il t’expliquera mieux que nous les hommes et les chiffres, conseille le réverbère en jetant un peu de lumière sur Ticket d’loto.

— Il est où Charlie ? se défroisse le bout de papier.

— On peut le trouver dans la poubelle au coin de la rue parmi les épluchures de patates et les feuilles de choux, ou bien tout frais au kiosque à journaux derrière la cathédrale, affirme le pavé de sa voix de granit.


Un volet grince, une volée d’ombres avinées s’échappent alors par les ruelles. Elles laissent traîner derrière elles des relents de solitude et de certitudes effritées. Sur la façade en face, à travers les persiennes muettes, une fenêtre laisse filer les éclairs bleutés d’un écran de télévision.


— On ferme ! claque une voix éraillée.

— Sois pas si pressé Bistro, ironise le pavé.

— Eh ! puisque tu m’appelles Bistro*, je peux t’appeler Pavel ? l’interpelle le café de la rue.


Appelle-moi Pavel

je loge dans la venelle

pas loin d’la citad’aile, entame une cigarette, tout juste éjectée par la vitre baissée. Dans son vol plané elle rougeoie encore alors que la voiture file sans se retourner, ses pneus chuintant un au revoir boueux. Les feux arrière s’estompent jusqu’à disparaître de la vue.


Le refrain de l’orpheline roule dans le caniveau, puis expire imbibé d’une bouffée de nostalgie.

Le nuage passe, la nuit se pique d’étoiles.

De l’autre côté, les persiennes bercées par la pluie ont plongé l’immeuble dans le sommeil.

Titubent les sons emportés par l’écho, étouffent les sirènes dans l’indifférence, furètent les chats errants, miaulent les poubelles, ronronnent les pensées vagabondes sous la clarté nocturne.


Le réverbère bâille à l’aurore ces derniers mots, avant de fermer ses paupières :


— Eh ! Tu crois qu’on est le songe de quelqu’un ?


Le pavé s’en moque. Sous le balcon d’une insomniaque, il imagine des landes jusqu’à demain. Des lendemains fleuris comme les paysages d’antan.


La fenêtre du balcon a tiré son rideau de dentelle où volètent les oiseaux. Dans son fauteuil, la vieille femme s’assoupit.


La rue ronfle ; le camion-poubelle benne la nuit. Le jour s’ébruite.


___________________________________________

* « Bistro ! Bistro ! » signifie « Vite ! Vite ! » en russe.


 
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   ANIMAL   
1/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'aime bien ces histoires loufoques qui personnifient des improbables lorsqu'elles ne sont pas alambiquées. Ce qui est le cas ici.

Le nuage, le pavé, le réverbère, locataires malgré eux de ce petit bout de rue, papotent et philosophent en cette nuit comme les autres. Quelques personnages secondaires défilent, l'écrivain, la cigarette, le ticket de loto...

C'est bien mené, les dialogues sonnent bien, le sujet à l'air léger mais ne l'est pas tant que cela, parsemé de réflexions pleines de bon sens, comme celle sur le bourdon ou le trèfle desséché. Seul le "c'est beau une ville la nuit" vient mettre une note de déjà-vu qui était évitable.

Un très bon moment de lecture.

en EL

   maria   
10/7/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

N'ayant vu des choses bouger, entendre, voir ou parler que dans les bandes dessinées ou les dessins animés, je ne comprends pas la démarche créatrice de l'auteur(e). Est-ce un synopsis pour ce genre d’œuvres ?
Pourquoi n'avoir pas choisi la dame à "la main frêle" ou " l'homme éméché.." comme observateur de cette rue, une nuit ? Je crois qu'ils auraient mieux incarné les remarques pertinentes et drôles que l'auteur(e) a attribué au réverbère et au pavé.

J'ai été portée par l'aisance et la finesse de l'écriture mais, et j'en suis désolée, pas par cette histoire". Mais peut-être ne l'ai-je pas comprise.

Merci du partage et à bientôt.
Maria en E.L.

   Donaldo75   
11/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

J'ai trouvé dans cette nouvelle un côté théâtral, décalé, ce qui change pas mal de mes lectures habituelles ici. Les dialogues sont très réussies, travaillés et confèrent à l'ensemble une dimension poétique. L'exergue donnait des indices quant à l'onirisme de ce récit; la promesse est tenue, largement et le format court mais pas trop permet de se plonger dans cet univers sans se prendre la tête avec des questions existentielles. Je savoure ma lecture et mon impression n'en est que meilleure.

Bravo !

   Gouelan   
27/7/2020
Je me permets d'ajouter cette vidéo réalisée par mon fils :
https://youtu.be/nAge89aL5A8

   Corto   
27/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Gouelan,
Cette nouvelle vaut avant tout par son style et l'ambiance créée. Une multitude d'expressions originales lui donnent un ton iconoclaste où les personnages, majoritairement objets, font vivre cette nuit peu ordinaire.

L'histoire prend ainsi des reliefs qu'un œil blasé ne saurait voir.

J'ai beaucoup aimé ce récit imaginaire où la philosophie de trottoir prend le pas sur toutes les prétentions.

Je conserve pour mon anthologie personnelle ces formules savoureuses:
"une silhouette poussée dans la rue par la porte du café/
Le réverbère ne comprend pas trop le langage des hommes. Il les devine juste un peu quand leur souffle laisse filer quelques mots sans filtre./
J’ai écrit un pavé, il a fini au pilon, marmonne l’homme./

Fallait écrire en lambeaux ! martèle le pavé./

Le mégot abandonné « blues » un air de gitane/

Arrête mégot ! gronde le pavé, tu me fous le goudron/

C’est beau une ville la nuit (je note: comme aurait dit Richard Bohringer)/

Appelle-moi Pavel
je loge dans la venelle
pas loin d’la citad’aile... entame une cigarette/

Eh ! Tu crois qu’on est le songe de quelqu’un ?/ (Ouahh: Shakespeare à le rescousse !)

La rue ronfle ; le camion-poubelle benne la nuit. Le jour s’ébruite./

Grand bravo pour ce beau morceau d'évasion gouailleuse.

Corto.

PS: la vidéo est excellente, elle apporte un vrai "plus". Félicitations au réalisateur.

   Annick   
27/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Gouelan,

J'ai lu le texte dans la vidéo car plus facile à lire que sur la page, même s'il est bien présenté.

j'ai trouvé que l'atmosphère correspondait bien à l'idée que je me faisais de cette scène de rue où les personnages sont des êtres inanimés mais par la plume du narrateur deviennent vivants.

J'avais la nette impression de voir un dessin animé. D'ailleurs la vidéo a accentué ce côté surréaliste.

J'ai aimé les dialogues, les jeux de mots, les verbes employés de manière originale, la poésie en général.

Quelques phrases qui valent leur pesant d'or :

"Derrière lui, il tire sa maîtresse essoufflée et son parapluie têtu."
"Le bruit de son briquet craque le silence."
"Pas de place pour les mauvaises herbes alors ? s’allume le réverbère."
"Fallait écrire en lambeaux ! martèle le pavé."
"Le mégot abandonné « blues » un air de gitane :"
"Oh ! étincelle le réverbère en admirant ce petit miroir de ciel. Et demain t’auras peut-être une fleur coincée entre tes graviers."
"Un vélo passe, dans son sillage le silence s’ébroue et…"
"Ça y est, elle est déjà finie l’histoire ? chiffonne un bout de papier délavé."
"Il est où Charlie ? se défroisse le bout de papier. etc...etc..."

Bravo à vous pour cette part de fraîcheur qui se déguste comme un gâteau.
Bravo aussi à l'auteur de la vidéo.

   in-flight   
27/7/2020
Un exercice littéraire d'anthropomorphisme sympathique. Qui n'a jamais songé à donner une âme aux objets qui nous environnent?

Ici on nous dépeint des assignés à résidence dans une ambiance vespérale bien retranscrite. Je crois surtout avoir apprécié cette simple phrase: "— Eh ! Tu crois qu’on est le songe de quelqu’un ?"

   flore   
28/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte moderne, superbe que la vidéo mets bien en valeur.

Toute la poésie de la rue, des phrases qui résonnent comme des pas sur le pavé.

La poésie de ce texte nous absorbe et nous entendons...ce volet qui grince, le mégot qui chante...C'est superbe, et bravo aussi au caméraman qui nous embarque dans cette rue, un soir, tout y est.

   FlorianP   
30/7/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

j'ai adoré ! Quelque part entre Tati et Beckett.
L'équilibre entre dialogues et descriptions est parfait. On a les images. Le tout servit par un florilège de bonnes trouvailles (il y en a tellement que je ne sais faire un choix).
Merci beaucoup pour ce partage.
Encore bravo !
Florian

   Louis   
3/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Tout parle dans la nuit, quand la « soirée s’éveille ». Tout murmure, tout devise, tout cause, des choses de la nature, les nuages, aux objets artificiels produits par les hommes, pavés et réverbères, cigarettes ou mégots.
La nuit n’est pas le temps du silence, mais d’un bruissement universel. Quand cesse la circulation routière, circule partout la parole, sur la terre comme dans le ciel.

Un anthropomorphisme généralisé donne à toute chose une vie, une sensibilité, une capacité de communiquer, sur le modèle humain.
Ainsi, au début du récit, prend parole « un pavé », sur la route ou le trottoir. Il se plaint de son sort, comparé à celui d’un nuage qui s’effiloche dans le ciel. Il semble doué de la vue, et demande à un réverbère de faire comme lui : « Regarde-le tout là-haut… », cherchant son approbation. Non seulement, il possèderait les capacités de la parole et de la vue, mais éprouverait des sentiments, et pourrait penser et les exprimer : « Tout le monde contemple… » le nuage qui s’effiloche, mais lui, si carré, si solide, on ne le considère bas, on ne baisse pas les yeux sur lui. Lui, on « le bat ».

Sans doute, cette scène très anthropomorphe est l’effet d’une projection sur le monde des pensées d’un narrateur hors-champ, au regard contemplatif qui embrasse à la fois le ciel et le « bout de trottoir ».
Cet anthropomorphisme semble toutefois l’effet d’une intuition plus profonde, celle selon laquelle toutes les choses existantes sont en rapport, en liaison entre elles, de sorte qu’elles ne constituent pas une simple somme ( ou un ‘’tas’’) de choses diverses, mais un ensemble d’éléments en interrelation.
Les choses et les êtres n’ont pas une existence isolée, séparée, par laquelle elles existeraient indépendamment les unes des autres.
La communication, le langage accordé aux choses traduit cette idée fondamentale.
Le langage semble bien constituer le lien entre les choses et les êtres.
Non pas tant en ce que les choses auraient un langage, mais en ce qu’elles sont avant tout langage. Les choses sont des mots qui font signe, vers d’autres choses.
Ainsi dans le monde, tout se tient et s’entretient.

L’être humain semble au centre de ce réseau de communication, et la vision anthropomorphique du monde suppose encore l’existence d’une continuité entre les choses et l’humain, sans altérité radicale, sans radicale séparation de nature. Si bien que le monde est proche de l’humain, lui est familier.
Les ressources du langage humain, au sein de la langue, permettent les glissements de sens, les homophonies et polysémie, métaphore et métonymie, tout un ‘’jeu’’ d’expression. Elles font dire au pavé : « moi, on me bat ». Comme s’il était victime de violence.

Plus intéressant encore, ce qui se joue avec le pavé, dans le rapport entre vive voix et langage écrit.
« J’ai écrit un pavé, il a fini au pilon, marmonne l’homme »
Le pavé est ainsi considéré comme un bloc, à la fois de pierre qui s’exprime oralement, et un bloc de papier support d’un langage écrit.
Les deux se confondent dans le rejet dont ils sont victimes.
« Est-ce qu’on rêvait dans ton histoire ? s’intéresse le pavé
- Non, c’était carré, au cordeau.
- Pas de place pour les mauvaises herbes, alors ? s’allume le réverbère
- Non, non, aucune faute, des idées claires, bien ordonnées.
- Ben voilà.
- Ben voilà quoi ? soupire l’homme.
- Fallait écrire en lambeaux, martèle le pavé. »

Ainsi tout parle… de l’écriture.
L’écriture façon « pavé », carrée, « au cordeau », est-il appris des choses elles-mêmes, ne convient pas. Trop nette, trop propre, elle ne laisse pas place « aux mauvaises herbes », aux imperfections qui donnent vie et charme à l’écriture, qui la rendent plus vivante ; pas de place non plus en elle pour « le rêve » et l’imaginaire, lorsqu’elle est faite d’«idées claires, bien ordonnées », écriture trop construite en une mise en ordre rationnelle des idées.
Il faut écrire autrement, pour être apprécié, non à partir des idées, mais à partir de la vie foisonnante, en suivant les voies où… poussent les mauvaises herbes.
Le pavé du trottoir en tire la leçon : Il « fallait écrire en lambeaux », adopter une écriture-nuage, et non faire usage d’une écriture-pavé. Nuages de mots, aériens, légers, et non un bloc serré et compact sur lequel la lecture se brise.

Un « mégot abandonné » par l’homme à l’écriture-pavé chante « le blues » de l’écrivain raté : « J’ai fumé ma vie sur un bout d’trottoir». Ce constat réunit le trottoir pavé et la fumée comme un nuage. Un mégot s’éteint sur le pavé, qui a laissé s’échapper la vie dans les nuages où tout s’écrit en volutes, par de légères circonvolutions : «Le nuage soliste accompagne les dernières volutes du mégot. Ses larmes dansent sous le halo jaunâtre »
Un peu de ciel, où la vie s’est exilée, est tombé sur le sol pavé avec les larmes de la nuée.
Peut-être permettra -t-il l’éclosion d’une fleur.
Peut-être un peu de l’art d’écrire céleste, en nuages, descendra-t-il sur terre, matérialisé dans une fleur ?

Un petit bout de papier sur le pavé relance pourtant l’histoire :
« elle est déjà finie l’histoire ? chiffonne un bout de papier délavé »
Et donne l’occasion d’une règle supplémentaire de l’art d’écrire, ainsi qu’une réflexion sur l’édition :
« Bah ouais ! Il ne faut pas assommer le lecteur, comme dirait Pavé.»
Ce papier délavé s’avère être un ticket de loto. Porteur d’un numéro de chance perdant. Porteur d’un hasard malheureux.
Sur le pavé traîne des papiers, sans écriture et malchanceux. C’est qu’il faudrait de la chance pour gagner le gros lot de l’écriture et de l’édition, qui se fait en tenant compte de la quantité d’exemplaires qui peuvent être vendus, du chiffre qu’ils peuvent ‘’faire’’, et non du contenu de ‘’rêves, d’émotions, de désirs’’.
Une allusion est faite à Charlie Hebdo, probablement à cet article écrit par Riss le 8 avril 2020 :
« Car les pires microbes sur terre ne sont pas ceux des épidémies, mais les chiffres. La vérole, ce sont les chiffres ; la peste, ce sont les statistiques ; le cancer, ce sont les courbes. Tout peut être traduit en chiffres, nous avait expliqué, triomphant, notre professeur de mathématiques au lycée, car lui les maîtrisait, alors que ses élèves, pas du tout. Dominer les autres par les chiffres, ce vice existe donc… toute votre existence peut se résumer en chiffres. Sauf la pensée. On n’a pas encore réussi à convertir en chiffres nos émotions, nos rêves, nos désirs. Par conséquent, ils n’existent pas.»

Et le papier délavé reste vide sur le trottoir, tout « chiffonné ».
Bout de papier trop vide ou pavé trop lourd et ‘’assommant’’ : difficile d’écrire et d’être publié.

Ainsi, dans cette jolie nouvelle, un écrivain médite son écriture dans la contemplation d’un « bout de trottoir », et y trouve un enseignement.

Merci Gouelan

   Gouelan   
4/9/2020

   clarix   
24/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime beaucoup cette nouvelle. Je ne sais pas s'il faut évoquer l'animisme ou l'anthropomorphisme. Dans ce texte toute réalité est semblable à la réalité humaine. Tous parlent, du réverbère au ticketd'loto, du mégot au trottoir et tout me parle; la nuit s'anime, je plonge dans le rêve en m'amusant car le texte est drôle, l'auteur joue sur les mots qu'il prend parfois au pied de la lettre, j'aime bien le trottoir qui se fait battre. Merci


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