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Sentimental/Romanesque
Gouelan : Bout de trottoir
 Publié le 27/07/20  -  9 commentaires  -  6448 caractères  -  92 lectures    Autres textes du même auteur

Nuit d'insomnie, le regard erre et raconte un bout de trottoir…
Pourquoi pas ?


Bout de trottoir


— Regarde-le tout là-haut, il s’effiloche et pourtant, tout le monde contemple ses prouesses. Alors que moi, le pavé, on me bat !

— Arrête de te plaindre Pavé, la vie n’est pas si moche, renvoie le réverbère.


Un chien vient en passant lever sa patte avec fierté. Derrière lui, il tire sa maîtresse essoufflée et son parapluie têtu. Sur un balcon, une main frêle écarte le rideau d’une fenêtre. Un rideau de dentelle où volètent les oiseaux. La soirée s’éveille.


— Tu disais ?

— Qui ça ? Moi ? bafouille une silhouette poussée dans la rue par la porte du café.


Les éclats de sons emmêlés d’un juke-box, de boules de billard, de voix montantes et de plateaux funambules, sortent avec elle, avant de s’en retourner jouer du côté du bar sitôt la porte refermée. L’homme éméché s’adosse un instant au réverbère. Rabattant sa capuche, il regarde la nuit accrocher une étoile. La pluie tapote son front, glisse jusqu’au menton broussailleux.


— Je disais que les nuages, on les dessine d’un regard absent, on leur invente des vies éphémères, alors que moi le pavé, tout carré, parfait, on me colle des papiers gras, on me piétine, on me jette même.

— Comme les livres…


Le bruit de son briquet craque le silence.


— Hein ? crachote le réverbère.


Le réverbère ne comprend pas trop le langage des hommes. Il les devine juste un peu quand leur souffle laisse filer quelques mots sans filtre.


— J’ai écrit un pavé, il a fini au pilon, marmonne l’homme.


La cigarette, coincée entre ses lèvres, brouillonne son visage à travers la spirale cendrée. Il a remis sa capuche. Sa frange ondulée recouvre presque l’un de ses yeux océan. Un océan sous la tempête.


— Est-ce qu’on rêvait dans ton histoire ? s’intéresse le pavé.

— Non, c’était carré, au cordeau.

— Pas de place pour les mauvaises herbes alors ? s’allume le réverbère.

— Non, non, aucune faute, des idées claires, bien ordonnées.

— Ben voilà !

— Ben voilà quoi ? soupire l’homme.

— Fallait écrire en lambeaux ! martèle le pavé.


L’homme blasé écrase son bout de cigarette sur le pavé, puis s’en va s’éteindre au bout de la rue, encapuchonné de mystère.

Le mégot abandonné « blues » un air de gitane :

J’ai fumé ma vie sur un bout d’trottoir

la nuit inonde mon désespoir

J’aurais aimé être…


— Arrête mégot ! gronde le pavé, tu me fous le goudron.

— On dit le bourdon pas le goudron ! éclaire le réverbère.

— J’ai jamais vu de fleurs ici, alors me parle pas de bourdons, s’il te plaît.


Le nuage soliste accompagne les dernières volutes du mégot. Ses larmes dansent sous le halo jaunâtre. Elles rebondissent, perlent en rideau, puis glissent éphémères jusqu’au bitume estropié. Au pied du réverbère la flaque grandit, elle clapote.


— C’est beau une ville la nuit, résonne le pavé. Regarde les étoiles, Réverbère, elles sont tombées à tes pieds !

— Oh ! étincelle le réverbère en admirant ce petit miroir de ciel. Et demain t’auras peut-être une fleur coincée entre tes graviers.

— Tu rêves Herbert, glissent les mots du pavé.

— Je cherchais pas à te consoler mon pote, je le pensais vraiment tu sais.

— Je sais.


Un vélo passe, dans son sillage le silence s’ébroue et…


— Ça y est, elle est déjà finie l’histoire ? chiffonne un bout de papier délavé.

— Bah ouais ! Il ne faut pas assommer le lecteur, comme dirait Pavé. Mais t’es qui toi d’abord ? clignote le réverbère entre deux gouttes.

— Je m’présente, je m’appelle Ticket d’loto. On m’a d’abord vénéré à faire pâlir le soleil. Une main m’a religieusement glissé dans un portefeuille, près d’un trèfle porte-bonheur desséché, tout près du cœur, puis tout d’un coup, un poing m’a rageusement serré et j’ai fini comme vous, balancé sur le trottoir !

— Hum ! se racle le réverbère un peu enrhumé, faudrait pas confondre, Pavé et moi on a toujours été là.

— On vient tous d’ailleurs, raisonne le pavé, mais passons, Ticket d’ loto, ton malheur vient de ce que tu n’as pas tiré les bons numéros. C’est tout.


Je n’suis pas un num’héro ! grésille le mégot sur un air de Balavoine, avant qu’une goutte mélomane l’étrangle d’une larme.


— Je ne comprends pas, tique-t-il en s’essorant.

— Demande à Charlie Hebdo, il t’expliquera mieux que nous les hommes et les chiffres, conseille le réverbère en jetant un peu de lumière sur Ticket d’loto.

— Il est où Charlie ? se défroisse le bout de papier.

— On peut le trouver dans la poubelle au coin de la rue parmi les épluchures de patates et les feuilles de choux, ou bien tout frais au kiosque à journaux derrière la cathédrale, affirme le pavé de sa voix de granit.


Un volet grince, une volée d’ombres avinées s’échappent alors par les ruelles. Elles laissent traîner derrière elles des relents de solitude et de certitudes effritées. Sur la façade en face, à travers les persiennes muettes, une fenêtre laisse filer les éclairs bleutés d’un écran de télévision.


— On ferme ! claque une voix éraillée.

— Sois pas si pressé Bistro, ironise le pavé.

— Eh ! puisque tu m’appelles Bistro*, je peux t’appeler Pavel ? l’interpelle le café de la rue.


Appelle-moi Pavel

je loge dans la venelle

pas loin d’la citad’aile, entame une cigarette, tout juste éjectée par la vitre baissée. Dans son vol plané elle rougeoie encore alors que la voiture file sans se retourner, ses pneus chuintant un au revoir boueux. Les feux arrière s’estompent jusqu’à disparaître de la vue.


Le refrain de l’orpheline roule dans le caniveau, puis expire imbibé d’une bouffée de nostalgie.

Le nuage passe, la nuit se pique d’étoiles.

De l’autre côté, les persiennes bercées par la pluie ont plongé l’immeuble dans le sommeil.

Titubent les sons emportés par l’écho, étouffent les sirènes dans l’indifférence, furètent les chats errants, miaulent les poubelles, ronronnent les pensées vagabondes sous la clarté nocturne.


Le réverbère bâille à l’aurore ces derniers mots, avant de fermer ses paupières :


— Eh ! Tu crois qu’on est le songe de quelqu’un ?


Le pavé s’en moque. Sous le balcon d’une insomniaque, il imagine des landes jusqu’à demain. Des lendemains fleuris comme les paysages d’antan.


La fenêtre du balcon a tiré son rideau de dentelle où volètent les oiseaux. Dans son fauteuil, la vieille femme s’assoupit.


La rue ronfle ; le camion-poubelle benne la nuit. Le jour s’ébruite.


___________________________________________

* « Bistro ! Bistro ! » signifie « Vite ! Vite ! » en russe.


 
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   ANIMAL   
1/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'aime bien ces histoires loufoques qui personnifient des improbables lorsqu'elles ne sont pas alambiquées. Ce qui est le cas ici.

Le nuage, le pavé, le réverbère, locataires malgré eux de ce petit bout de rue, papotent et philosophent en cette nuit comme les autres. Quelques personnages secondaires défilent, l'écrivain, la cigarette, le ticket de loto...

C'est bien mené, les dialogues sonnent bien, le sujet à l'air léger mais ne l'est pas tant que cela, parsemé de réflexions pleines de bon sens, comme celle sur le bourdon ou le trèfle desséché. Seul le "c'est beau une ville la nuit" vient mettre une note de déjà-vu qui était évitable.

Un très bon moment de lecture.

en EL

   maria   
10/7/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

N'ayant vu des choses bouger, entendre, voir ou parler que dans les bandes dessinées ou les dessins animés, je ne comprends pas la démarche créatrice de l'auteur(e). Est-ce un synopsis pour ce genre d’œuvres ?
Pourquoi n'avoir pas choisi la dame à "la main frêle" ou " l'homme éméché.." comme observateur de cette rue, une nuit ? Je crois qu'ils auraient mieux incarné les remarques pertinentes et drôles que l'auteur(e) a attribué au réverbère et au pavé.

J'ai été portée par l'aisance et la finesse de l'écriture mais, et j'en suis désolée, pas par cette histoire". Mais peut-être ne l'ai-je pas comprise.

Merci du partage et à bientôt.
Maria en E.L.

   Donaldo75   
11/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

J'ai trouvé dans cette nouvelle un côté théâtral, décalé, ce qui change pas mal de mes lectures habituelles ici. Les dialogues sont très réussies, travaillés et confèrent à l'ensemble une dimension poétique. L'exergue donnait des indices quant à l'onirisme de ce récit; la promesse est tenue, largement et le format court mais pas trop permet de se plonger dans cet univers sans se prendre la tête avec des questions existentielles. Je savoure ma lecture et mon impression n'en est que meilleure.

Bravo !

   Gouelan   
27/7/2020
Je me permets d'ajouter cette vidéo réalisée par mon fils :
https://youtu.be/nAge89aL5A8

   Corto   
27/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Gouelan,
Cette nouvelle vaut avant tout par son style et l'ambiance créée. Une multitude d'expressions originales lui donnent un ton iconoclaste où les personnages, majoritairement objets, font vivre cette nuit peu ordinaire.

L'histoire prend ainsi des reliefs qu'un œil blasé ne saurait voir.

J'ai beaucoup aimé ce récit imaginaire où la philosophie de trottoir prend le pas sur toutes les prétentions.

Je conserve pour mon anthologie personnelle ces formules savoureuses:
"une silhouette poussée dans la rue par la porte du café/
Le réverbère ne comprend pas trop le langage des hommes. Il les devine juste un peu quand leur souffle laisse filer quelques mots sans filtre./
J’ai écrit un pavé, il a fini au pilon, marmonne l’homme./

Fallait écrire en lambeaux ! martèle le pavé./

Le mégot abandonné « blues » un air de gitane/

Arrête mégot ! gronde le pavé, tu me fous le goudron/

C’est beau une ville la nuit (je note: comme aurait dit Richard Bohringer)/

Appelle-moi Pavel
je loge dans la venelle
pas loin d’la citad’aile... entame une cigarette/

Eh ! Tu crois qu’on est le songe de quelqu’un ?/ (Ouahh: Shakespeare à le rescousse !)

La rue ronfle ; le camion-poubelle benne la nuit. Le jour s’ébruite./

Grand bravo pour ce beau morceau d'évasion gouailleuse.

Corto.

PS: la vidéo est excellente, elle apporte un vrai "plus". Félicitations au réalisateur.

   Annick   
27/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Gouelan,

J'ai lu le texte dans la vidéo car plus facile à lire que sur la page, même s'il est bien présenté.

j'ai trouvé que l'atmosphère correspondait bien à l'idée que je me faisais de cette scène de rue où les personnages sont des êtres inanimés mais par la plume du narrateur deviennent vivants.

J'avais la nette impression de voir un dessin animé. D'ailleurs la vidéo a accentué ce côté surréaliste.

J'ai aimé les dialogues, les jeux de mots, les verbes employés de manière originale, la poésie en général.

Quelques phrases qui valent leur pesant d'or :

"Derrière lui, il tire sa maîtresse essoufflée et son parapluie têtu."
"Le bruit de son briquet craque le silence."
"Pas de place pour les mauvaises herbes alors ? s’allume le réverbère."
"Fallait écrire en lambeaux ! martèle le pavé."
"Le mégot abandonné « blues » un air de gitane :"
"Oh ! étincelle le réverbère en admirant ce petit miroir de ciel. Et demain t’auras peut-être une fleur coincée entre tes graviers."
"Un vélo passe, dans son sillage le silence s’ébroue et…"
"Ça y est, elle est déjà finie l’histoire ? chiffonne un bout de papier délavé."
"Il est où Charlie ? se défroisse le bout de papier. etc...etc..."

Bravo à vous pour cette part de fraîcheur qui se déguste comme un gâteau.
Bravo aussi à l'auteur de la vidéo.

   in-flight   
27/7/2020
Un exercice littéraire d'anthropomorphisme sympathique. Qui n'a jamais songé à donner une âme aux objets qui nous environnent?

Ici on nous dépeint des assignés à résidence dans une ambiance vespérale bien retranscrite. Je crois surtout avoir apprécié cette simple phrase: "— Eh ! Tu crois qu’on est le songe de quelqu’un ?"

   flore   
28/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte moderne, superbe que la vidéo mets bien en valeur.

Toute la poésie de la rue, des phrases qui résonnent comme des pas sur le pavé.

La poésie de ce texte nous absorbe et nous entendons...ce volet qui grince, le mégot qui chante...C'est superbe, et bravo aussi au caméraman qui nous embarque dans cette rue, un soir, tout y est.

   FlorianP   
30/7/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

j'ai adoré ! Quelque part entre Tati et Beckett.
L'équilibre entre dialogues et descriptions est parfait. On a les images. Le tout servit par un florilège de bonnes trouvailles (il y en a tellement que je ne sais faire un choix).
Merci beaucoup pour ce partage.
Encore bravo !
Florian


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