Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Gouelan : Julien
 Publié le 27/06/20  -  15 commentaires  -  4803 caractères  -  60 lectures    Autres textes du même auteur

Je vous laisse découvrir.


Julien


Je m’appelle Julien, je suis né à l’automne 1912. Laissez-moi vous conter mon histoire.


Tout commence un dimanche de janvier. Le givre recouvre le paysage, laissant comme imprimées les branches d’arbres dans un ciel à peine éclos de soleil. Des griffes blanches et tordues se balancent au vent.


L’araignée a tissé d’éphémères dentelles suspendues aux gouttières du toit de la ferme. Le père, mon frère aîné et moi, une carabine sur l’épaule, marchons en file indienne. Nos joues rougies par le froid, de petits nuages s’échappent de nos bouches. L’herbe cassante fait crisser les pas.


Les buissons chuchotent. Trois fauvettes s’envolent.


Plus loin, la cabane semi-abandonnée abrite quelques fagots de bois. Elle sert de réserve pour une paysanne des environs. François, mon frère, aperçoit la piste d’une fouine.


— Là, regardez, ça mène droit à la cahute.

— La bête a dû se cacher derrière les fagots, répond tout bas le père.


Je passe devant. François se précipite, la carabine brinquebalant, pour être le premier sur les lieux. C’est l’aîné. Dans un pâle rayon de soleil, je le vois trébucher sur une racine du chemin.


Il trébuche et une balle ricoche dans l’air glacé du matin. Une seule pensée m’effleure. Adieu la fouine et les 210 francs.


Les jours passent. C’est le midi, ou le soir, en été, je ne sais plus très bien. Je me sens bizarre. À table, la mère fait une croix sur la grosse miche de pain avant d’en découper des tranches pour tremper dans la soupe avec un morceau de lard. On n’entend que le bruit de l’horloge et le chien qui se gratte près de la porte à deux battants, grande ouverte. Mes pensées tricotent des images sans mots, je n’ai le goût de rien. Alors je me lève sans que personne ne bouge et sors pour me coucher dans la grange près de l'étang. Seul Flocon, le chien, me suit du regard. Il m’accompagne dans la cour, éparpillant au passage les poules qui caquettent dans un flou.


Ferdinand, le cheval, s’ébroue. Il frappe du sabot dans le champ à l’ombre du grand chêne. Sa crinière fait voler la poussière.


Quelque chose ne va pas. Mes gestes pèsent à peine dans ce temps aux aiguilles rouillées. Elles ne se décident pas à avancer. Le petit chat, Écaille, blotti dans la paille, me fixe de ses yeux verts et, sans attendre de caresses, il s’enfuit en miaulant. Dans mon sommeil étrange, je rêve et je m’éveille. Par la lucarne, je vois les étoiles comme des petits cailloux argentés dans une rivière de ciel.


Je pense que je pourrais les toucher. Elles bercent ma nuit.


Les feuilles valsent dans le ballet du vent. Je me laisse emporter. Les sons et les couleurs ont un goût feutré. Leurs vibrations emplissent l’air tout autour de mon être.


Je pourrais être une feuille, un morceau d’écorce. Ou un soupçon de vent.


Des notes étouffées arrivent jusqu’à moi. Un bal d’automne. Je m’approche de la place du village et j’aperçois Florentine. Son bras passé sous celui de Pierre, elle sourit. Dans ses cheveux roux, le ruban lavande offert à la Noël. Ils tournent, ils tournent sur la piste. Les lueurs m’étourdissent.


Un matin se lève. Le toit fume timidement. L’hiver est revenu. J’ai à peine senti la ronde des saisons dans ma tête. Une brume de coton enveloppe mes émotions.

Le père a attelé Ferdinand à la carriole. La mère monte près du père sur le banc de planche. Quelques cheveux blancs dans son chignon un peu défait. Je grimpe à l’arrière sans effort, aux côtés de François. Les ornières du chemin le font tressauter, il s’agrippe aux montants de bois. Son regard vide m’envahit. Le trajet somnole sur ce chemin gonflé de chagrin. S’il avait une ficelle, je pourrais le lâcher. Si je pouvais le saisir je le percerais d’un éclat de vert.


Ma vie est comme en apesanteur depuis ce jour de chasse. Tout m’échappe.


François a trébuché et la balle a ricoché. C’était hier ou peut-être un autre jour. Je ne sais plus très bien. Je suis un nuage qui passe, un papillon couleur flocon qui plane dans un souffle d’air.

Tout me traverse.


Les sabots résonnent sur les pavés. On descend de la carriole. On longe un haut mur de pierre. La grille en fer forgé grince. Grise ou verte. Ou bien rouille. Un corbeau blesse le silence. J’avance, à la fois loin d’eux, à la fois tout près. Je flotte en pensée, mon corps n’est qu’une ombre.


La mère s’agenouille et dépose un bouquet de bruyère. Une larme glisse sur la joue du père. Il s’empresse de la chasser avec sa main qui se perd discrètement dans un geste vers sa casquette. Un papillon couleur flocon se pose sur l’épaule de François. Il frissonne. Le souvenir d’une chasse aux papillons lui dessine un sourire. Il se penche et caresse de ses doigts quelques mots gravés :


Julien Lebreton 1912-1929


J’avais 16 ans. François a trébuché et la balle a ricoché.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   ANIMAL   
4/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très jolie histoire finement contée. De très belles descriptions de la ferme, des animaux, de cette ambiance étrange.

Dommage que la répétition de "la balle a ricoché" laisse très tôt deviner qu'il y a eu une victime. Cela n'enlève cependant rien à l'originalité de ce court texte qui offre la vision du trépassé sur les événements.

Je l'ai lu avec intérêt et je relirai cet auteur avec plaisir.

en EL

   Corto   
8/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voici une nouvelle courte mais fort bien construite.
Le lecteur est emmené dans un monde du temps passé, dans des scènes très crédibles.

On sent que l'épisode de la chasse dissimule un non-dit mais on ne le comprendra qu'au fil du récit.
L'adolescent décédé par accident continue à 'vivre' dans son milieu, tel un fantôme (mot jamais prononcé), tel un esprit né pour durer le jour de l'accident.

Les éléments se mettent en place progressivement, notamment avec
"Ma vie est comme en apesanteur depuis ce jour de chasse. Tout m’échappe".

L'histoire de Julien méritait ce souvenir mis en forme avec simplicité et beau style.

Bravo à l'auteur.

   Donaldo75   
11/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

J'ai trouvé ce texte subtil, finement ciselé.

La narration laisse entièrement planer le mystère dont on ne s'aperçoit qu'en toute fin de nouvelle, ce qui représente un sacré challenge à l'écriture et une vraie surprise pour le lecteur. Le style est très maîtrisé, presque aérien parfois, et agrémente la lecture d'une finesse dont j'ai apprécié chaque instant.

Bref, inutile de recourir à Hercule Poirot pour comprendre que j'ai beaucoup aimé ma lecture.

Bravo !

   socque   
27/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je n'ai rien vu venir avant "Je suis un nuage qui passe" ! Je me demandais pourquoi Julien était si mélancolique... Vous m'avez donc joliment embobinée.

J'ai trouvé le style et le rythme bien adaptés à ce récit simple, intemporel malgré l'époque clairement définies. En un mot : universel. Pas follement original, mais du beau boulot à mon avis.

   maria   
27/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Gouelan,

je dirai tout simplement que j'ai beaucoup aimé le style et la construction de ta courte nouvelle.
Merci pour ce savoureux moment de lecture.

   Dugenou   
27/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Gouelan,

J'ai adoré le style de votre texte et sa concision. L'ambiance est particulière, mélancolique, et la chute m'a surpris. A vous relire !

Dugenou.

   sympa   
27/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Gouelan,

Une nouvelle courte, ça ne me dérange pas puisque l'essentiel est dit et bien conté par le défunt protagoniste ( c'est pour ma part ce qui fait la force de ce récit).

Nul besoin de détails supplémentaires, , c'est assez, de mon point de vue.
Une autre partie de chasse, mais, dans ce récit, elle vire au drame.
Il trébuche et tout s'effondre en une fraction de seconde.
Que dire de plus ? Un accident de chasse parmis tant d'autres, malheureusement...

   Harvester   
27/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Gouélan,

Un très beau texte poétique et bien mené..

Bravo en tout cas pour la qualité de votre écriture. Vos descriptions sont tout à la fois poétiques et vraisemblables et surtout donnent un ton crédible à l'histoire ce qui n'est pas peu !

Bravo

Merci de ce partage

Edit : après échange avec l'autrice j'ai ôté mes remarques sur le montant évoqué en francs de l'époque.

   Sylvaine   
28/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une bonne nouvelle "à chute", car la narration est prenante et la"chute", justement, parvient à surprendre le lecteur alors que quantité d'indices sont semés au cours du texte, au fil de cette atmosphère cotonneuse et insolite. L'écriture est inégale : certaines images, très bien venues, sont d'une réelle poésie : "ce temps aux aiguillés rouillées " "un corbeau blesse le silence." J'aime beaucoup moins "ciel à peine éclos de soleil" et je n'ai pas compris "s'il avait une ficelle, je pourrais le lâcher" ni la suite de la phrase. Reste que le texte fait ressentir avec sensibilité la condition de fantôme du narrateur.

   plumette   
29/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
une jolie lecture pour moi mais pas de surprise à la chute.

où sont-ils les absents trop tôt partis , dont la mort vient inverser le cours " normal" de l'existence pour des parents qui, devant l'insupportable, ne les laissent pas partir justement.

Votre texte m'évoque ce questionnement.

votre texte rend vraiment compte par des mots choisis du flottement de cet être qui est encore là près des siens, sous cette forme impalpable : "Je suis un nuage qui passe, un papillon couleur flocon qui plane dans un souffle d’air.Tout me traverse"

   in-flight   
29/6/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
"Une seul pensée m'effleure" --> par association avec le contexte, j'ai quasiment lu que c'était la balle qui avait effleuré Julien. Puis le terme "Adieu" venant juste après, le doute s'est tout de suite installé. Doute qui se confirmait au gré de ma lecture avec ce narrateur qui devenait de plus en plus cotonneux et fantomatique.

Bref, pas tout à fait convaincu par l'exercice, ni par le sujet: un banal accident de chasse. Certes, tragique à l'échelle d'une famille, mais il manque à ce texte une portée plus large.

   Gouelan   
30/6/2020

   Babefaon   
30/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien
De belles images pour ce texte empreint de nostalgie et de poésie. On sent sourdre un drame qui se précise au fil de la lecture et ne laisse plus beaucoup de doute au lecteur, de par la temporalité, ces saisons qui se succèdent trop vite, les impressions de Julien entre rêve et réalité.
Un sujet qui soulève une réflexion. L'âme de Julien continue-t-elle de rôder auprès de ses parents parce que ceux-ci n'ont toujours pas accepté l'indicible ?
Au plaisir de vous relire...

   Alfin   
2/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Gouelan,
Merci pour cette première nouvelle publiée sur Oniris !

Honnêtement, c'est très réussi. Un drame de chasse qui n'est finalement que le prétexte à l'exploration de la vie après la vie. Je trouve le tout très finement emmené.

Le temps qui se déchire, des périodes d'absences, l'absence d’interaction qui prolonge le doute et le refrain qui ricoche par-ci par-là tout au long du texte pour faire comprendre que l’on n’en a pas fini avec la chute égocentrique du grand frère.

Le texte est évidemment poétique (votre force sur Oniris) et c’est très agréable à lire.
Comme quoi, une mise en danger est souvent très positive ! Il faut sortir de ses sentiers battus pour se dépasser.

J’ai hâte de lire une autre nouvelle de Gouelan!

   Zebulon   
4/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bel écrit, tout en douceur et en retenue.


Oniris Copyright © 2007-2020