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Sentimental/Romanesque
hersen : Carte postale - La déchirure
 Publié le 31/12/21  -  9 commentaires  -  11446 caractères  -  64 lectures    Autres textes du même auteur


Carte postale - La déchirure


Comme chaque matin, Hino et Mato se rendirent au bord du lagon alors que le soleil se levait tout juste, chacun avec son fusil. L'eau était vitale pour l'un comme pour l'autre et s'y mouvoir un plaisir à chaque fois riche de sensations.


Quand ils eurent harponné suffisamment de poissons pour eux-mêmes et leur famille, ils cessèrent de pêcher et musardèrent comme deux gamins. Ils ne se lassaient jamais de se promener sous l'eau, un monde silencieux dans une débauche de couleurs chatoyantes. Mato jouait avec les crabes, tentant peut-être d'en attraper un. Hino, lui, vit des huîtres et il en ramassa cinq.


Ils remontèrent juste après. Le soleil rasant du matin illuminant le lagon s'était maintenant mué en astre généreux déversant ses rayons sur le turquoise teinté de vert. Ils habitaient la carte postale, se fondaient dans ses couleurs.


Mato et Hino, marchant sur le sable blanc qui leur collait aux pieds, se dirigèrent sous la végétation, à l'endroit de leur rocher préféré. Il y avait là un filet d'eau douce coulant d'une source malingre. Ils laissaient toujours quelques ustensiles pour manger sur la plage au retour de la plongée.


Mato s'occupa du lait de coco. Il fendit la noix, la frappant par à-coups, du côté non tranchant de sa machette. Quand la coque éclata, en deux moitiés parfaites, il s'assit sur un caillou et coinça sous ses fesses la râpe, tête de fer dentelée, plate, fixée sur une planchette. Il prit une première moitié et gratta la chair en imprimant un mouvement de rotation à la coque qu'il tenait à deux mains. La chair tombait dans un bol placé au-dessous. Il travaillait vite, il avait faim. Pendant ce temps, Hino vida un poisson et leva les filets. Puis il découpa des dés de chair qu'il arrosa aussitôt de jus de citron vert. Il en pressa trois à même les doigts au-dessus du bol puis mélangea les morceaux de poisson afin qu'ils s'imprègnent de jus. Mato en était à extraire le lait du coco râpé. Il l'avait mis dans un linge qu'il tordait maintenant au-dessus du récipient de poisson et d'où coulait, blanc et dense, le long de ses doigts, ce jus onctueux de la noix. Quand le filet se tarit, sans rien dire, ils se mirent à manger goulûment avec les doigts, les morceaux de poisson ayant acquis un goût propre aux îles. Le bol se vida rapidement. Mato fit un rot sonore puis demanda à Hino s'il allait manger les huîtres maintenant.


Ah oui, les huîtres ! Il les avait oubliées ! Il sortit son poignard de plongée de son étui et l'inséra entre les deux valves. Une torsion sèche du poignet et voilà l'huître, ouverte, offerte, baignant dans le gris irisé de sa coquille nacrée. Hino la détacha délicatement et la goba. Il s'essuya la bouche d'un revers de main en disant :


– Vraiment, j’ai jamais compris pourquoi t'aimes pas les huîtres.

– Bah, y a rien à manger, là-dedans, il t'en faut un gros sac pour te remplir le ventre ; c'est trop de travail ! Et puis tu sais aussi bien que moi que c'est interdit de les ramasser.

– Me fais pas rire ! Cinq huîtres ne vont pas vider le lagon. Mon lagon, ton lagon, n'est-il pas normal qu'il nous nourrisse, nous ?


Puis il se mit à ouvrir un deuxième coquillage. Mêmes gestes, même rapidité et hop, l'huître est gobée.


Mais Hino recracha aussitôt, recueillant la chair dans ses deux mains jointes. Et il resta figé, les yeux écarquillés devant une perle, la plus magnifique qu'il ait jamais vue. Au creux de sa paume, recouverte partiellement d'un repli du mollusque, Hino pouvait déjà voir qu'elle était d'une beauté extraordinaire. Il la prit entre le pouce et l’index et la leva vers le ciel. Une perle d'un orient incomparable. Et il s'y connaissait, il travaillait quelquefois à la ferme perlière quand ils avaient besoin de saisonniers. À la fois comme plongeur et ouvreur de coquillages. Alors des perles, il en avait vu. Mais celle-ci les dépassait toutes.


Mato ne disait rien, bouche bée devant la découverte de son ami.


Hino se dirigea en bordure de plage et, d'une main, cueillit des feuilles qu'il se mit à tresser, après avoir mis la perle dans sa bouche pour ne pas la perdre. Il confectionna rapidement une petite pochette à laquelle il fixa, elle aussi tressée par ses soins, une lanière pour porter la pochette autour du cou. Puis, avec un petit bout de bois, il fabriqua un fermoir. Il cracha alors délicatement la perle dans sa main, la mit dans la pochette et passa celle-ci autour de son cou.


Puis il revint vers Mato. Sans un mot, ils rincèrent le bol et rangèrent leur matériel. Ils s'assirent à l'ombre d'un cocotier.


Ils restèrent ainsi un bon moment le derrière sur le sable, trop pris par leurs pensées pour, une fois de plus, admirer le lagon qu'ils avaient toujours connu. Nés tous les deux sur l'île, ils ressentaient plus qu'une attache. Ils se sentaient en osmose avec cette terre et cette mer qui les nourrissaient, qui les rendaient joyeux, qui les faisaient évoluer dans une culture qui était la leur, au plus profond de leur être.


Mato brisa enfin le silence :


– T'es dans la merde.

– Pourquoi tu dis ça ? Je viens de trouver une perle d'une grande valeur. Pourquoi je serais dans la merde ? Ah, je vois, tu crois que je vais devenir riche et que je te parlerai plus !


Il riait mais son ami sentait bien qu'il se forçait un peu. Il reprit :


– Cette perle, je vais l'offrir à Maeva.

– Non, je crois que tu ne vas l'offrir à personne. Laisse le trésor où tu l'as trouvé, Hino, et continuons notre vie.


Sans que Hino lui-même comprenne bien ce qui lui arrivait, il s'énerva :


– Oui, je sais ce que tu penses, qu'on n'a pas le droit de ramasser les huîtres à cause de la ferme. On a une chance sur un million d'en trouver une, et une moche, en plus ! Mais ça peut s'arranger, une perle pareille, c'est une merveille.

– Oui, Hino, c'est une merveille. Laisse-la au fond de la mer, c'est sa place. Et ne l'offre pas à Maeva. Tu sais pourquoi ? Parce que quand tu seras obligé de la rendre, cette magnifique perle, parce que légalement elle appartient à la ferme, comment crois-tu que Maeva te la redonnera ? Elle te la redonnera comme on crache à la figure de quelqu'un, tu comprends, Hino, tu ne peux pas lui faire croire des choses.

– Tu es jaloux, c'est tout ce que tu es ! Toi, mon ami d'enfance ! Chaque poisson que j'ai mangé, je l'ai pêché avec toi. Et tu n'es pas capable de te réjouir pour moi, alors que tu sais très bien que je ne t'oublierai pas, une fois la perle vendue.

– Mais tu ne vendras rien, abruti ! Tu sais comme moi qu'on n'a pas le droit. Comment vas-tu vendre cette perle ? À qui ? Tu sais très bien comment se passe la saison de la vente. Les perles sont répertoriées. Tu perds la tête. Et je suis triste, parce qu'on ne pêchera plus ensemble.


Hino était en colère. Il s'apprêtait à répondre vertement à son ami quand celui-ci reprit la parole :


– Hino, combien de fois on s'est disputé ?

– Une fois.


Chacun savait pourquoi : Mato avait triché sur le compte de coprah de son grand-père, quand celui-ci était déjà trop vieux pour ce travail. Il avait voulu maladroitement protéger ce vieil homme qu'il chérissait. Mais le subrécargue du cargo inter-îles n'avait pas marché à ce mensonge grossier et Hino s'était moqué de son ami, comme tout le reste du village. La brouille avait duré une semaine, les rendant si malheureux que, chacun de leur côté, ils n'avaient pas pêché, pas mangé de poisson. Puis ils s'étaient retrouvés au lagon, et les vaguelettes bleues avaient tout effacé.


– Alors, répondit Mato, est-ce que la deuxième fois c'est aujourd'hui ?


Hino sortit la perle de son étui. Mato se rapprocha. Hino la maintint entre son pouce et son index et le soleil la pénétra, révélant une iridescence extraordinaire. Ils l'admirèrent longtemps, la tournant, la retournant, pour en admirer chaque nuance qu'elle pouvait offrir.


Mato enfin regarda son ami. Il lui dit :


– Nous venons de voir un beau spectacle !

– Oui, et je ne crois pas que nous en reverrons un aussi beau de toute notre vie.

– Ah ah ah, ils me font rigoler, maintenant, avec leur perliculture ! À toujours se vanter d’avoir les plus belles perles noires à vendre.

– Des mochetés, oui, tu veux dire !


Hino se leva et courut vers les vagues. Son ami, toujours assis, le vit hésiter, admirer encore la perle et ses fabuleux reflets dans le soleil, puis faire un ample geste pour rendre la perle à la mer. Il revint vers le rocher, écartant les deux mains, langage muet pour dire, voilà, c’est fait ! Ils rangèrent le peu d’ustensiles alentour, se chargèrent des poissons, qu’ils enfilèrent sur un bambou, et de leur fusil. Ils ne parlèrent pas pendant leur retour, sauf au moment de se séparer, chacun rejoignant son faré. Mato se tourna vers son ami :


– Je suis fier de ce que tu as fait. Ton geste sur la plage restera à jamais dans ma mémoire. Je raconterai cette histoire à mes petits-enfants, qui la raconteront eux-mêmes à leurs petits-enfants… Mais pas avant qu’il y ait prescription, dit-il en riant, sinon, les patrons de la perliculture nous tomberont dessus ! Parce qu’on vient de leur faire perdre un paquet de fric !


Le lendemain, Mato attendit en vain Hino pour aller pêcher. Au bout d’un moment, inquiet, il se rendit à son faré, où la mère de Hino lui dit qu’elle pensait qu’ils pêchaient ensemble. Il ne comprenait plus rien ! Il se sentait aussi un peu coupable d’avoir incité son ami à rendre cette perle à la mer, qui ne pouvait être que source d’ennui. Après tout, c’était Hino qui l’avait trouvée, il aurait peut-être pu négocier avec les perliculteurs, trouver un arrangement même si sa découverte tombait sous le coup de la loi.


Il respectait l’absence de son ami, sans doute parti dans la cocoteraie pour changer d’activité, le temps d’oublier. Il entendait même, fondus derrière le bruit des vagues, les coups de hache fendeurs de noix de coco.

Lui-même ne pêcherait pas non plus aujourd’hui, en marque d’amitié indéfectible envers son ami.

Il s’en retournait chez lui lorsqu’il entendit la corne du cargo inter-îles.

Pour la deuxième fois de sa vie, il trouva ce son assourdissant, lui vrillant l’âme. La vérité le frappa comme le ferait une queue de requin fâché. Il comprit que le destin de la perle n’avait pas été de rejoindre son lit sableux sous-marin. Hino en avait décidé autrement. Mato savait qu’il avait le temps de courir jusqu’au port, de discuter avec son ami qui avait choisi de garder la perle dans sa pochette autour du cou et de tenter sa chance à Tahiti. Mais à quoi bon tenter de convaincre une deuxième fois son ami, qui avait fait son choix.


Il se retrouva seul sur le sable. Dans son âme un insidieux message insistait, il pouvait encore aller vers Hino, et lui proposer de l’accompagner. La première couche de son âme savait qu’il serait bienvenu pour le voyage de la perle. Il résista jusqu’au soir, quand le cargo leva l’ancre après avoir déchargé les marchandises et chargé le coprah et les citrons verts. Mais cette couche, lentement, tout au long du jour, avait séché pour laisser à vif la seconde, plus brillante et plus forte.


Il décida de rester sur son île, et décida aussi qu’il continuerait à ne pas aimer les huîtres.


Mais il n’oubliera jamais ; le soir déjà répandait les iridescences aubergine et citron de la perle exceptionnelle dans son ciel, les reflétait sur le lagon.


Il dit mentalement adieu à son ami, lui souhaita bonne chance.

Demain il ira pêcher.


 
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   plumette   
29/11/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Une histoire dépaysante grâce à son contexte.
Le récit de la pêche et du repas partagé par les deux amis est un très bon moment qui m'a fait venir l'eau à la bouche.

Et puis, il y a l'intrigue proprement dite : la trouvaille, la réaction de Mato, celle d'Hino, le débat, l'apparente décision raisonnable de Mato et puis la chute avec le dilemme final d'Hino.

je n'arrive pas vraiment à cerner ma réticence! Peut-être un manque de crédibilité dans la réaction d' Hino trop moralisatrice ?

Dans tous les cas, vous avez su maintenir un suspens jusqu'à la fin.

j'ai simplement été dérangée par l'explication de la première dispute entre les garçons car je ne l'ai pas comprise! Par ignorance de ce qu'est un " compte coprah"! Ce n'est pas fondamental pour l'histoire mais cela a interrompu pour moi la fluidité de la lecture.

La nouvelle aurait pu s'arrêter à " il décida de rester sur son île" avec simplement " mais n'oubliera jamais".

   Donaldo75   
9/12/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai bien aimé cette nouvelle; elle a un petit air de conte ce qui m'a permis de rentrer dans l'histoire sans me poser des questions du type "réalisme" et j'en passe. Du coup, même si j'ai trouvé le récit gentil quelque part dans la naïveté, j'ai mis cette tonalité sur le compte du genre précité, un peu comme dans les légendes japonaises. Peut-être que ma lecture a été influencée par cette perception mais j'attendais un peu plus de souffle justement dans la narration, un format plus ramassé pour donner de l'impact à l'ensemble et dépasser la gentille histoire gentiment racontée.

   Lariviere   
9/12/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

"Mato s'occupa du lait de coco. Il fendit la noix, la frappant par à-coups, du côté non tranchant de sa machette. Quand la coque éclata, en deux moitiés parfaites, il s'assit sur un caillou et coinça sous ses fesses la râpe, tête de fer dentelée, plate, fixée sur une planchette. Il prit une première moitié et et gratta la chair en imprimant un mouvement de rotation à la coque qu'il tenait à deux mains.La chair tombait dans un bol placé au-dessous.Il travaillait vite, il avait faim. Pendant ce temps, Hino vida un poisson et leva les filets. Puis il découpa des dés de chair qu'il arrosa aussitôt de jus de citron vert. Il en pressa trois à même les doigts au-dessus du bol puis mélangea les morceaux de poisson afin qu'ils s'imprègnent de jus. Mato en était à extraire le lait du coco râpé. Il l'avait mis dans un linge qu'il tordait maintenant au-dessus du récipient de poisson et d'où coulait, blanc et dense, le long de ses doigts, ce jus onctueux de la noix. Quand le filet se tarit, sans rien dire, ils se mirent à manger goulûment avec les doigts, les morceaux de poisson ayant acquis un goût propre aux îles. Le bol se vida rapidement. Mato fit un rot sonore puis demanda à Hino s'il allait manger les huîtres maintenant."

Rien que pour cette scène qui m'a mit l'eau à la bouche, j'ai aimé cette nouvelle...

Sérieusement, en dehors de ça, j'ai aimé ce petit conte bien écrit et ses deux personnages de Hino et Mato ; il y a du naïf dans le style de ce récit et j'aime bien ça...

L'intrigue déroule sa morale, tranquillement...

Merci pour ce bon moment de lecture et bonne continuation

   cherbiacuespe   
31/12/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Je ne suis en général pas très sensible à ce type d'histoire, avec une fin ouverte qui plus est.

Sur la forme, je note une petite lourdeur au moment d'aborder le premier dialogue : "Il s'essuya la bouche d'un revers de main en disant". "en disant" est en trop, et je suis catégorique. Et à part ça... Rien, quoi. C'est bien narré, on est bien dans l'histoire, l'ambiance d'une île paradisiaque est parfaitement rendue. Millimétré !

Ensuite, cette histoire d'amitié elle-même est bien traitée. On comprend bien les arguments et les ressentis des deux acteurs, jusqu'à leur retour à leur faré. Comme souvent, l'amitié va se heurter à l'amour (peut-on considérer l'amitié comme une histoire d'amour? Auquel cas ce sont deux histoires d'amour qui se heurtent) et à la tentation matérielle. Peut-être manque-il le point de vue de Hino. Au lecteur de se faire une idée, j'imagine. J'ai dans l'idée que Hino n'a pas résisté à l'appel de ses sentiments envers Maeva, malgré les risques encourus.

Seul bémol, peut-être, de ton récit, Hersen, les îlien ne bénéficiant pas de tout (il faut ravitailler), on a du mal à imaginer l'importance du commerce des perles à sa juste valeur.

   Pouet   
31/12/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut,

ou comment le fait d'apprécier gober des mollusques marins bivalves encore vivants ou non peut changer une déstinée...

J'ai beaucoup goûté au "dépaysement" comme on dit, je trouve que l'auteure a l'art et la manière de "l'immersion tranquille", de créer des ambiances, des sensations d'exotisme avec peu d'artifices finalement.

Je trouve aussi que le texte pose, comme souvent avec l'auteure, pas mal de questions avec un thème (élargi) qui revient me semble-t-il assez régulièrement sous différentes déclinaisons dans ses nouvelles, un large thème dans lequel on peut mettre entre autre le rapport de l'humain à l'environnement, les modes de vie traditionnels vs tourisme de masse et consumérisme, la relation de soi à soi et de soi au monde; l'ambivalence, la dichotomie.

En tout cas, moi ça me parle bien, cet humanisme semblant sourdre à chaque détour de virgule, ces mots empreints de sérénité dont on peut tout même percevoir la froide colère qu'ils couvent.

Enfin, c'est mon ressenti hein.

   Ombhre   
2/1/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Hersen,

Je ne suis d'ordinaire pas fan de ce genre de nouvelles, mais le titre m'a donné envie de la lire. Et première bonne surprise, aucun sentimental mièvre, mais une (et même des) tranche de vie, racontée avec simplicité, justesse, humanité.
Seconde bonne surprise, j'ai grâce à toi fait un très beau voyage en Polynésie, et j'ai savouré le lagon comme le goût des poissons au lait de coco. Descriptions imagées, écriture presque dénudée, allant à l'essentiel... Un très bon moment.
Et troisième bonne surprise, malgré mon à priori (totalement subjectif et injustifié je l'avoue) sur ce type de nouvelle, je suis arrivé au bout à toute vitesse, car je voulais voir où tu voulais emporter tes lecteurs.

Deux petits bémols dus à ma sensibilité:
- le ton un peu trop moralisateur de Mato qui m'a semblé peu réaliste. Si ces îles sont merveilleuses, cela n'oblitère pas pour autant la misère qui peut y régner, et le système "D" qui se met naturellement en place pour palier cette misère. Et donc un moyen de profiter de leur trouvaille. Mais c'est une réserve très mineure, car le refus de Mato de profiter de cette trouvaille n'a comme utilité, selon moi, que de mettre en valeur cette amitié et cette séparation, le vrai thème du texte. Et là, mission accomplie.
- Je n'ai pas accroché à la réaction de Mato qui laisse partir son ami sans rien faire. Ma crédibilité a un peu toussé à ce moment là, car des amis de longue date ne se perdent pas avec autant de simplicité. Mais cette réaction est très personnelle.

J'ai par contre beaucoup aimé le final tout en sobriété, avec ces très belles phrases qui disent tout en peu de mots: "La première couche de son âme savait qu’il serait bienvenu pour le voyage de la perle. Il résista jusqu’au soir, quand le cargo leva l’ancre après avoir déchargé les marchandises et chargé le coprah et les citrons verts. Mais cette couche, lentement, tout au long du jour, avait séché pour laisser à vif la seconde, plus brillante et plus forte."

De même, bravo pour "Il décida de rester sur son île, et décida aussi qu’il continuerait à ne pas aimer les huîtres... Demain il ira pêcher".

Merci pour ce bon moment de lecture

Ombhre

   Pepito   
3/1/2022
Salut Hersen,

Pas grand-chose à dire sur l'écriture, tout cela se tient bien.

Un détail technique, les noix de coco de Tahiti doivent être vachement différentes de celles du Brésil. Elles ne sont pas remplies d’eau de coco là-bas ? Dommage, c’est très désaltérant. ;-)

Sinon, "carte postale" porte bien son nom. Obéit à la loi, sinon tu vas laisser ton amoureuse sur la plage. Voilà une recommandation des plus politiquement correcte (sponsorisée par la pêcherie locale ?). ^^

   hersen   
4/1/2022

   Louis   
4/1/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Hino et Mato vivent dans un décor de carte postale, au bord d’un lagon, dans cet environnement des îles du Pacifique, que l’on qualifie de paradisiaque.
Ces deux polynésiens ne pratiquent pas la surpêche, ils ne prélèvent dans le lagon pas plus de poissons que le nécessitent leurs besoins personnels et ceux de leur famille : « Quand ils eurent harponné suffisamment de poissons pour eux-mêmes et leur famille, ils cessèrent de pêcher et musardèrent comme deux gamins ». Leurs désirs ne surpassent pas leurs besoins vitaux. Ils vivent ainsi dans un rapport harmonieux avec leur environnement naturel. L’harmonie règne aussi dans les rapports humains, puisque le relation entre les deux compères polynésiens est celle, de tous les rapports à autrui, la plus heureuse : l’amitié.

Mais aussi, la pratique de la pêche qui les nourrit n’est pas associée aux contraintes et aux efforts pénibles d’un "travail", mais au plaisir et au jeu : « L’eau était vitale pour l’un comme pour l’autre, et s’y mouvoir un plaisir à chaque fois riche de sensations ».
Leur savoir-faire, leurs gestes maîtrisés sont au service de la préparation de mets savoureux, comme le montre le long passage du « lait de coco ». L’activité humaine se trouve au service d’un monde des délices.

Tout paraît ainsi conforme à l’image paradisiaque de la carte postale : « Ils habitaient la carte postale » ; ils vivent dans un paradis du pacifique. Ils résident dans ce "locus amoenus" exotique baigné des couleurs idylliques, faites de « turquoise teinté de vert », sans zones d’ombre, en apparence sans noirceur.
Ils résident dans un décor naturel digne de celui de Bernardin de Saint-Pierre, à la manière de « Paul et Virginie »

Pourtant la belle carte postale finit par se déchirer, et bien sûr, le paradis par se perdre.
La pomme édénique, qui d’ailleurs n’en était pas une, prend l’apparence paradoxale d’une « perle ».
Ce bijou est le summum du beau dans le lagon : « Hino pouvait voir qu’elle était d’une beauté extraordinaire (…) une perle d’un orient incomparable ( … ) un trésor ( …) une merveille », il est la cerise sur le gâteau du monde des îles. Et c’est par lui pourtant que tout se renverse, que la belle couleur dans laquelle baigne l’atmosphère sereine d’une vie simple, mais heureuse, se déteint et que la représentation paradisiaque se brise.

Comme la pomme de l’imaginaire populaire croquée par Adam, la perle est l’objet d’un interdit : « Il est interdit de les ( les huîtres) ramasser »
Il ne s’agit pas d’un interdit divin, mais humain, très humain.
Hino-Adam trouve la perle en "gobant" une huître.
L’interdit est lié à une appropriation privative des richesses du lagon, par une « ferme perlière ».
La nouvelle semble alors faire écho à l’idée de J.J. Rousseau, dans le fameux Discours sur l’inégalité.
Le philosophe, en effet, après avoir décrit un « état de nature » des hommes, très semblable à un paradis, mais un paradis laïcisé, s’interroge sur l’origine du mal chez les hommes, dont l’inégalité est une des figures principales. Le début de la deuxième partie du Discours est célèbre, quand Rousseau pointe la propriété privée à l’origine du mal :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »
La propriété privée, expliquera Rousseau, engendre l’envie, le désir d’en avoir toujours plus, et des conflits naissent alors entre les hommes, les forts exploitant les plus faibles, etc.

La perle trouvée par Hino suscite en lui, en effet, une "envie", un désir d’appropriation.
La perle est jugée d’une grande valeur, non seulement esthétique, mais financière.
Pourtant, elle n’a que peu de "valeur d’usage", et beaucoup de "valeur d’échange", pour reprendre les concepts de K. Marx.
Elle n’est pas l’objet d’un besoin naturel, mais celle d’un désir, désir de superflu.
C’est donc un désir d’enrichissement chez Hino, au-delà de la simplicité naturelle du besoin, qui rompt l’amitié et la vie simple paradisiaque qui régnait sur l’île.
Hino feint de vouloir offrir la perle à son amie ou épouse, Maeva ; feint de rendre la perle à la mer.
Le mensonge est né, et la fourberie. Hino quitte l’île, seul, pour chercher fortune, asservi à un désir de toujours plus, qu’il ne réussit pas à maîtriser.
Il en est fini alors de l’amitié, de la simplicité et de la sérénité sur l’île paradisiaque, désormais déchirée dans sa représentation.
Mato restera seul sur l’île, proche de la nature, mais sans "philia", condition d’une vie pleinement heureuse.

La nouvelle se présente ainsi comme une fiction adressée aux hommes contemporains, pour leur dire : le malheur des hommes naît de leurs désirs avides de richesses par l’appropriation des beautés de la nature, quand ils ne savent plus se contenter de ce qu’elle leur donne généreusement pour satisfaire leurs besoins ; quand les désirs deviennent illimités et que les hommes en viennent à piller la nature pour assouvir leur cupidité sans frein.
Elle est un appel au respect de la nature, toujours généreuse, quand on sait modérer ses désirs effrénés de consommation.


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