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Fantastique/Merveilleux
hersen : Le discobole [Sélection GL]
 Publié le 07/09/19  -  18 commentaires  -  6964 caractères  -  92 lectures    Autres textes du même auteur


Le discobole [Sélection GL]


Je me suis usée depuis tant de temps à buriner ce corps. J'étais amoureuse ; de ses moindres replis, ses moindres défauts.


Mon idéal était seulement une ébauche, je n'ai jamais eu aucun talent pour la sculpture. Mais j'ai sorti, de ce rocher sur la plage, ce discobole magnifique.


Celui que j'ai connu, découvert dans les livres quand j'étais jeune, ne m'a plus quittée. Cette eurythmie vivante m'a laissée en attente : quand lancera-t-il son disque, apothéose de son existence, lui, personnage de pierre sorti d'un génie et maintes fois copié ?


Le mien n'atteignait aucune justesse. Il était bancal. Sa peau n'était pas lisse et j'ai raté, entre autres, l'arête de son nez. Le mouvement était gauche. Nul doute que quand il lancera son disque, la trajectoire en sera incertaine.


Mais qu'importe ! J'étais amoureuse, même si de la perfection admirée étant jeune, il ne me restait plus qu'un roc un peu rude, vaguement travaillé. J'en avais les mains endolories d'avoir tant manié mes outils.


J'ai décidé ce matin-là que mon homme était achevé, qu'à partir de maintenant, nous pouvions vivre ensemble. Que je l'admirerais du matin au soir, du soir au matin.


J'ai mis du temps à le convaincre, il ne se décrochait pas de son socle. Mais un soir, je revenais de ramasser des moules, il était assis près des galets disposés en cercle là où je faisais habituellement du feu. J'ai arrangé mes coquillages sur un lit d'algues que j'avais toujours soin de préparer avant d'aller à la pêche.


Je l'ai regardé.


Le soleil couchant le magnifiait. Tous les défauts, mes sales coups de burin intempestifs ou inexpérimentés, avaient disparu. Il était assis à l'endroit même où je m'asseyais chaque soir quand j'allumais un petit feu pour cuire ma récolte. Cela m'a touchée au plus haut point qu'il ait choisi cette place. Sous son regard imperturbable, j'ai frotté une allumette et l'ai approchée des aiguilles de pin. Le feu a dansé immédiatement, se propageant aux pignes. J'ai ajouté quelques bois flottés.


C'était fête, ce soir-là. Alors j'ai ajouté plus de bois pour illuminer la soirée. Nous étions tous les deux silencieux pendant que crépitaient les flammes. Les coquillages, posés délicatement sur les braises, s'ouvraient un à un ; je les mangeai au fur et à mesure.


Rien n'est plus un festin que des moules de rocher mangées avec son amoureux.


Le silence a naturellement fait place à un besoin de me confier. J'ai commencé à parler. À raconter tout et rien, d'abord, puis j'ai insufflé plus de gravité à la conversation ; mon discobole m'écoutait. J'ai tout expliqué. Mon amour pour lui, pour sa grâce, pour la magie de ses mouvements ; pour ce disque, surtout. Je lui ai raconté que la première fois que je l'ai vu, dans un manuel scolaire, après avoir admiré le corps taillé avec tant de talent, je me suis attardée sur le disque. Ce disque qu'il tenait sans le tenir. Déjà prêt à s'envoler. Et de ma vie, je n'ai fait plus beau rêve que cet envol.


Toutes les moules étaient mangées. Je jetai plus de bois dans le feu. La petite crique se colora et il me sembla que mon compagnon en fut heureux, qu'un peu de chaleur et de lumière le pénétrait.


J'avais fini de parler, fini de manger. Mes mains et mes bras me faisaient très mal, je ressentais ce soir la douleur de tout ce travail sur le rocher. À dire vrai, j'étais épuisée d'avoir couru sans fin après mon amour, mais j'avais réussi, il était sorti de sa gangue.


Dans le silence troublé par le ressac, soudain je sentis une main froide sur mon épaule.


Je ne bougeai pas. J'attendais ce moment. Je me tournai vers lui et il se pencha. Nous nous embrassâmes. Je n'avais pas imaginé que sa langue pût être chaude. J'étais entre des bras de pierre, et d'un mouvement d'une infinie douceur, dans ce baiser interminable, nous nous sommes couchés sur le sable. La mer chantait et le feu crépitait doucement. Le vent, léger, s'est levé, prêtant à mon homme une bouffée de vie, intense et brûlante.

Il a posé sa main sur mon ventre et j'en ai eu le souffle coupé.


Nous nous sommes endormis, seuls au monde. Le matin vint à notre secours pour que notre rencontre prenne réalité. Je me réveillai en sursaut, affolée. Il était là, assis près du feu qu'il arrangeait pour les premiers coquillages du matin. Il souriait. J'en fus soulagée, je craignais tant d'avoir rêvé !


Je remarquai qu'il avait toujours son disque en main. Non pas que j'eusse à m'en plaindre, mais le souvenir me revint de cet espoir insensé qui m'avait taraudée, gamine, de le voir s'envoler dans une trajectoire parfaite. Comme l'apothéose de ce que je pourrais voir de beau dans la vie. Le sentiment grandiose de toucher à la perfection.


Je lui suggérai qu'il pourrait ce matin lancer son disque, que l'endroit pour ce spectacle était idéal. Il secoua la tête, le cachant dans son dos. Se levant, il me proposa sa main, d'un geste qui incite à la danse. Nous dansâmes. Longtemps, doucement, et je me rappelle qu'alors j'ai pleuré, un peu, d'un trop d'émotion. Lui était grave.


Nous nous sommes ensuite reposés. La paix de la plage et la joie de sentir mon ami à mes côtés étaient si intenses que mon désir monta d'un cran. Oh, pourquoi ne me suis-je pas contentée de cet instant, de continuer pour le reste de ma vie à embrasser mon amoureux de pierre, manger les moules des rochers et dormir sur la plage ?


Pourquoi ?


Je lui ai demandé à nouveau de lancer son disque, de m'offrir ce spectacle, pour moi toute seule. Que je me sente si spéciale à ses yeux.


Il s'est levé. La mer s'est tue un instant. Il a pris son élan, a légèrement penché son corps en avant et tendant le bras, a tourné deux fois sur lui-même. Les défauts de mon travail se sont effacés. Son corps parfait, dans un geste ultime d'une grâce infinie, lâcha le disque qui survola un temps la mer, puis disparut à l'horizon.


Mon homme s'est tourné vers moi, m'a tendu cette main devenue libre et nous avons dansé. Il m'entraînait, de sa danse lente, vers la mer. Ses gestes se faisaient pesants, de plus en plus raides, mais nous dansions. Nos corps déjà à moitié dans l'eau, ses bras désespérément m'ont enserrée et il m'a donné un dernier baiser maladroit. Puis une vague a passé sur nous et il a coulé. Mon amoureux a coulé comme une pierre, redevenant ce qu'il n'avait jamais cessé d'être, sauf par la magie de mon rêve. Avant de rejoindre complètement les fonds marins, alors que je ne pouvais déjà plus retenir ma respiration, il a pris appui sur un rocher submergé, a tourné deux fois pour prendre son élan avec moi dans sa main et il m'a lâchée, d'un coup, m'a propulsée à la surface. Son dernier geste.


J'ai crevé les flots et les vagues m'ont échouée sur la plage, non loin du foyer de galets.


Aujourd'hui, je vis dans un studio au milieu d'une mégapole. Je passe mes journées assise sur mon lit, me rappelant sans cesse ce geste sublime du discobole.


J'ai tué mon rêve.

Et je n'ai plus rien.


 
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   cherbiacuespe   
4/8/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Une histoire qui oscille entre ombre et lumière. Ombre puisque la narratrice se convainc d'avoir sacrifié son amour, lumière quand elle découvre un amour irréel romanesque et inattendu.

Une histoire d'amour originale ou une fantastique histoire originale? On ne sait! Une histoire d'amour fantastique sûrement.

Bien relatée, court, le fantastique et le merveilleux n'arrive jamais à s'en extraire et c'est là une bien belle performance de récit. A saluer comme il se doit.

   poldutor   
4/8/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Belle histoire du créateur amoureux de sa créature, et qui par privilège voit son rêve se réaliser à l'instar de Pygmalion,mais sa statue ne perdure pas, et un matin le rêve s'efface...
Beau thème, bien illustré.
Cordialement.
poldutor en E.L

   wancyrs   
5/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut à vous !

L'écriture est simple et sobre, mais efficace. À la fin de la lecture on se demande si on a été dans un rêve ou bien ce fût réalité. J'ai appris un nouveau mot, Discobole. Je connaissais le monument, mais sans savoir le nom. Il est vrai qu'avec ce corps si bien sculpté on soit porté à rêver ; le coup de force que ce texte à réussi c'est de me faire rêver avec la narratrice. Merci pour le partage !

Wancyrs en EL

   FANTIN   
8/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un très beau texte, envoûtant, qui ressemble à une allégorie de la création et qu'on termine à regret. Cette recherche de perfection et d'idéal qui peut hanter une vie entière, avec tous les efforts que cela comporte, vous les mettez en scène avec talent et poésie dans un décor intemporel qui fonctionne à merveille. Cette sculpture qui s'anime, cet amour partagé, c'est bien la rencontre d'un artiste et de son rêve; et même si ce rêve doit prendre fin et si le récit s'achève sur une note plus que triste, c'est l'envol du disque qui demeure et l'emporte sur tout le reste.

   jaimme   
7/9/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Hersen,
Pas de surprise: je savais que la sculpture prendrait vie. Je savais qu'une fois le disque lancé l'athlète disparaitrait. Pourtant la magie a opéré: j'ai lu avec grâce jusqu'au bout. Et j'y ai crû. Les copains vont encore dire que je suis fleur-bleue. J'assume.
Je regrette un peu les deux dernières phrases, elle ne me semblent pas indispensables.
Et j'adore les moules!
Merci pour ce moment de rêve.
Ah oui, encore une chose: tout est basé sur la perfection du corps. Un peu léger pour un amour-fou: à mon avis elle méritait donc de le perdre (avis très personnel).

   Donaldo75   
7/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen,

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle. C’est un texte très bien écrit, émouvant parfois, dont la catégorie fantastique n'est qu'une excuse pour faire passer de la poésie dans la narration. Et la poésie, je sais que c’est une des nombreuses facettes de ton talent d’écriture.

Bravo !

Donaldo
« gli uccelli splendono e il sole canta ancora »

   maria   
7/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen,

Une douce et belle réponse à la question de, je ne sais plus qui :

" Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et nous force d'aimer ? "

De la délicatesse dans le fond comme dans la forme.
De la poésie en prose, j'aime.

Merci pour le partage et à bientôt

   papipoete   
8/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
bonjour hersen
il était de pierre mon homme, et malgré quelques petits accrocs de burin, il semblait si réel ! Alors, quand un soir sur la plage, vers moi il se baissa pour m'embrasser... mais le merveilleux s'est enfui pour toujours, quand je me suis réveillée...
NB une belle histoire dont on a tous un jour ( une nuit plutôt ) rêvé ! Et quelle déception quand la vie réelle nous replongea dans le banal, la réalité !
L'héroïne resta à jamais prostrée, espérant que ce rêve viendrait à nouveau lui sourire ; mais cela n'arrive jamais pour le conte de fée, alors qu'un cauchemar empli de sang, de fureur s'invitera nuit après nuit comme collé à l'âme...
ce poème me fait aussi songer à ces merveilles de sable, que l'on trouve sculptées sur la plage.

   senglar   
8/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour hersen,

Excuse-moi d'avoir personnalisé mais l'occasion était trop belle. J'assume :))) Alors je confonds l'auteure et l'héroïne...


Ben oui le problème c'est que tous les hommes voudraient être ton discobole... hersen, mais que.. le disc... lancé il ne reste plus qu'...obole. Heureusement le rêve survit là pour faire accroire que le rêve de pierre peut être plus qu'un rêve d'embruns, un rêve d'emprunt leur suffit néanmoins. Quand coule de pierre le disque lourd dont ils savent qu'il n'est pas un galet qui rebondira sur les flots de la marée descendante, ils savent que de l'amour ils ne peuvent apporter que le reflux et préfèrent s'éteindre sous la vague... Ainsi en est-il de ton discobole qui préfère s'éteindre au soleil levé avant que de te décevoir. N'en est-il pas moins parfait qui survit dans tes rêves de mer inachevée pour avoir voulu, de pierre, aimer une mortelle, d'iode, de chair et de sang mêlés... et qui aime, à marée haute, les moules sur un lit d'algues cramées...

LA QUADRATURE DU SIECLE !

A l'Age de pierre déjà les hommes ne comprenaient pas les femmes, cette nouvelle en est la preuve filée où pourtant la femme se veut prométhéefemenhyménéenne :)))

Ainsi donc, tel qu'il était, brut de ciseau, cet homme de pierre ne te plaisait pas suffisamment... il devait aussi te le prouver.

Fallait consulter les Mânes de Mistinguette ("Mon homme") et d'Arletty ("Tel qu'il est il me plaît...")... Remarque, son faune à elle-aussi est mort noyé. Faut pas tomber amoureuse d'un mythe ! Ni Siegfried ni Maréchal du logis. Après tout un studio dans une mégapole c'est peut-être pas si mal. Suis sûr que l'homme-araignée doit pas être loin. Cherche peut-être une tisseuse...

Vais revoir la statue du discobole moi...


senglar

Vais lui piquer son disque :)

   hersen   
8/9/2019

   Cristale   
9/9/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour Hersen,

Diantre, qui serais-je pour donner des conseils à la reine novelliste moi, dont les essais n'ont jamais passé le seuil de l'E.L., je n'aurais pas cette outrecuidance :)

De plus il me plairait d'apprendre à façonner un discobole aussi fascinant avec autant d'amour, de sensualité, de charnalité…

En vrai, ma lecture m'a plongée dans un monde onirique où, d'un rocher est sorti à coup de burins délicats et de caresses à l'émeri, la sculpture athlétique d'un homme aux appas attirants.

Une belle histoire comme un rêve dont on ne voudrait qu'il s'achève...d'ailleurs je m'attendais à ce que ton réveil sonne juste là :

"Il s'est levé. La mer s'est tue un instant. Il a pris son élan, a légèrement penché son corps en avant et tendant le bras, a tourné deux fois sur lui-même. Les défauts de mon travail se sont effacés. Son corps parfait, dans un geste ultime d'une grâce infinie, lâcha le disque qui survola un temps la mer, puis disparut à l'horizon."

La romantique en face de toi n'a pu qu'aimer ce passage (entre autres) :

"Dans le silence troublé par le ressac, soudain je sentis une main froide sur mon épaule.
Je ne bougeai pas. J'attendais ce moment. Je me tournai vers lui et il se pencha. Nous nous embrassâmes. Je n'avais pas imaginé que sa langue pût être chaude. J'étais entre des bras de pierre, et d'un mouvement d'une infinie douceur, dans ce baiser interminable, nous nous sommes couchés sur le sable. La mer chantait et le feu crépitait doucement. Le vent, léger, s'est levé, prêtant à mon homme une bouffée de vie, intense et brûlante.
Il a posé sa main sur mon ventre et j'en ai eu le souffle coupé."


Soupir….(de moi…)

Elle est où cette plage ? Je me ferais volontiers sirène pour explorer les fonds marins à la recherche de ce discobole...sans son disque, tu penses bien, pour le ramener sur le sable chaud :) Tu peux rester tranquillement assise sur ton lit dans ton studio, je t'enverrai des photos.

C'est vrai que la poésie habite cette histoire fantastique et c'est l'un des éléments qui m'a plongée dans la fascination de ce rêve merveilleusement conté.

"J'ai tué mon rêve.
Et je n'ai plus rien."

La fin est tristounette mais rien n'est perdu, il y a d'autres rochers sur d'autres plages...viens en Bretagne :)

J'ai adoré !

Merci pour ce plaisir de lecture,
Cristale
sur smartphone mais pour un discobole comme celui-ci, le sacrifice en vaut la peine :)

   ours   
9/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Hersen

Je connais peu la sculpture et la première fois que je suis resté émerveillé devant un chef d'oeuvre fût à Rome devant l'Enlèvement de Proserpine par Le Bernin. Je suis resté scotché devant tant d'expressions sculptées dans le marbre, une impression de vie dans le modelé des plis et replis de l'emprise d'Hadès sur Proserpine. Je dois avouer que le discobole de l'antiquité illustré dans nos manuels scolaires de latin au format vignette ne m'avait pas laissé la même impression.

Heureusement tu es là pour nous rappeler cette figure, ce modèle aux proportions éminemment parfaites de l'athlète, ce mouvement puissamment figé par l'artiste, tout cela servi par une histoire d'amour dans un climat de songe aux limites du fantastique.

J'ai aimé l'écriture ciselée, modelée et l'impression de mouvement laissée par ton texte.

Au final, voilà un homme au coeur de pierre dont le sacrifice est des plus émouvants.

Merci pour le partage

   Jean-Claude   
9/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Hersen,
Au moins un disque qui n'est pas rayé.
J'ai peu à dire, hormis que j'ai aimé.
Si le discobole rechigne à lancer son disque c'est qu'il semble savoir ce qui l'attend. Du moins, c'est l'impression qu'on peut avoir. Mais, après tout, cette réticence pourrait n'être due qu'au sentiment de perte d'intégrité qu'il craignait de ressentir. Ce n'est pas tranché.
Si le disque n'avait pas été lancé ? Le rêve ne serait-il pas tombé quand même ?
Je suis donc dubitatif sur les deux petites phrase de fin. De plus, je préfère en ce cas la suggestion, que le lecteur finisse l'histoire, mais c'est personnel.
Eu plaisir de te relire.
JC

   Vincente   
10/9/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai trouvé "l'idée", que développe cette nouvelle, excellente. J'ai trouvé la chute non moins intéressante. L'écriture, au sens du style, m'est apparue belle, enfin disons plutôt bonne dans la mesure où je veux évoquer l'adéquation du phrasé au propos ; un parti pris de vivacité, direct, franc, une volonté d'être dans le réel comme pour compenser l'improbabilité du sujet qui tient d'abord du rêve ou du conte.

Tous ces plans maîtrisés et réussis sont importants pour tenir le récit et emporter le lecteur ; sans ces qualités, l'histoire serait banale et ennuyeuse.

Rien de banal ni d'ennuyeux ici. On prend plaisir à suivre, à imaginer, à espérer telle ou telle suite, à découvrir telle trouvaille fruit d'insolites conjonctions, car on se trouve là dans une aventure fantasmatique fantastique, il y a de quoi élucubrer avec l'auteur. C'est très sympathique.

Cependant, le développement ne m'a pas vraiment plus. Je crois que le cheminement manque de "réalisme" (si cette voie voulait être requise), ou de poésie (si celle-ci était préférée pour ses errances magiques). La charnière narrative au moment de la transmutation du discobole est abrupte, il y aurait avantage à mon sens à procéder à une fusion des deux états plus fluide ; par exemple en avançant plus progressivement et surtout, surtout, implicitement ; la chute finale, un vrai plongeon qui coulera de son retour à la source réaliste, venant plus ardemment encore produire son aboutissement. Il y a une proposition forte, à la charge psycho-philosophique indéniablement intéressante et une chute qui bascule dans un absurde réalisme bien amusant : ce corps qui, oubliant qu'il était de pierre, coule à pic emportant son amoureuse, mais la délivrant en la lançant de son meilleur geste de discobole. C'est vraiment savoureux.

La narration en elle-même ne sonne pas vrai (je sais c'est du faux, oui mais il faudrait qu'on arrive à y croire un peu mieux). J'ai eu du mal à plusieurs reprises. Par exemple quand la narratrice dit :"ce discobole magnifique". Dans les deux paragraphes suivants, elle évoque toutes ses imperfections ? Même repassées au filtre lissant de son état amoureux, je trouve que la transition bute sensiblement. Si la volonté de placer ce "magnifique" était de montrer de l'ironie, elle me paraîtrait trop tôt dans le récit. (Petite remarque grammaticale, sauf erreur, mais pour éviter la double négation, il n'aurait pas été préférable d'écrire : "je n'ai jamais eu le moindre talent pour la sculpture"). Je pourrais reprendre d'autres exemples, mais je ne veux pas être fastidieux et de nombreux paragraphes fonctionnent par ailleurs très bien, comme par exemple celui commençant par "Le silence a naturellement fait place…".

Pour terminer, je voudrais te faire part d'un effet "collatéral" notable à ta trouvaille conceptuelle, c'est que sa richesse peut donner des idées, des envies de développement autres, etc… Si bien que l'on peut se trouver piégé (tu auras deviné, ça a été mon cas), comme réorienté pour la faire évoluer in situ (à ta place donc) dans d'autres dévers. J'aurais eu envie que les différentes occurrences soient plus souplement enchaînées, et puis que la magie soient plus discrètement fondue dans le figuratif ; c'est subjectif, bien sûr et ténu ce genre de notions, mais je les ai senties ainsi. Mais c'est toi l'auteur, tu gardes la main sur ta plume, je la devine ferme et c'est tant mieux. Moi en l'état, je reste un peu déçu, ton projet m'est apparu très "joli", mais peut-être n'en ai-je pas été assez amoureux pour que ces petits défauts m'apparaissent "charmants".

   Alcirion   
12/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Hersen,

j'ai bien aimé ce texte au ton mélancolique. Il y a à réfléchir, j'y ai vu quelque chose de nostalgique, de regretté mais je pense que d'autres interprétations sont possibles (j'écris sans avoir lu les coms précédents ni le forum).

C'est une réussite en soi de parvenir à cela. Le style est très épuré, la mise en pages aérée ajoute au sentiment de légèreté emprunté par le style pour parler d'un sujet profond, la forme étant celle d'un conte merveilleux.

J'ai lu quelque part que le regret est une vue de l'esprit : quoi qu'on en pense après coup, notre cerveau nous fait toujours prendre la meilleure décision en fonction des circonstances...

Au plaisir d'un autre texte.

   Louis   
11/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
La narratrice vit sous le charme d’une statue, celle du discobole, qu’elle a découvert « dans les livres » en sa période de jeunesse.
À ses yeux, l’athlète sculpté paraît un chef d’œuvre d’équilibre, d’harmonie dans les formes, un chef d’œuvre d’« eurythmie » et de perfection.
L’œuvre sculpturale semble répondre, en effet, à l’une des définitions traditionnelles du « beau ». Si la beauté est vue dans l’harmonie (des formes, des sons, des couleurs) et les bonnes proportions, elle est aussi conçue dans l’ « excellence » ou la « perfection ».
Mais que faut-il entendre par « perfection » ou « excellence » ?

On dit "parfaite" ou "excellente" une chose qui répond totalement et adéquatement à une fin déterminée. Serait donc parfaite une chose qui est tout ce qu'elle doit être pour réaliser une fonction. La perfection n'est pas alors un absolu, ni même l'absolu, elle est toujours relative à une fin, c'est-à-dire qu'elle est toujours liée à une fonction. La perfection est donc l'adaptation totale des éléments d'un être à l'accomplissement d’une fin.
L’excellence du discobole réside alors dans les formes, les lignes, la position de l’athlète représenté ; toutes tendues vers l’accomplissement d’une même fin, elles n’ont d’être et de sens que pour et par cet idéal : permettre l’envol du disque selon la meilleure des trajectoires souhaitées.
C’est cet idéal, l’envol, qui donne ainsi sa beauté au discobole.

« De ma vie, déclare la narratrice avec enthousiasme, je n’ai fait plus beau rêve que cet envol »
Le rêve est beau parce qu’il a pour contenu une belle chose, l’envol, mais aussi parce qu’il est lui-même tendu vers un envol, parce qu’il est désir (comme la plupart des rêves), désir fantasmé en l’occurrence d’un envol. La narratrice aspire ainsi à cet élan. Son être semble tendu vers un envol désiré. Elle est un double féminin du discobole. Elle ne peut qu’aimer celui qui serait capable de réaliser son aspiration, non assurée d’être elle-même dans la capacité de produire l’élan et l’impulsion nécessaires à sa réalisation.

Ce qui peut prendre envol, c’est le disque tenu par le discobole. Ce disque la fascine : « après avoir admiré le corps taillé avec tant de talent, je me suis attardée sur le disque » ; « Mon amour… pour sa grâce, pour la magie de ses mouvements ; pour le disque surtout »
Le palet circulaire semble tout un monde, tout un univers. Par son désir d’envol, la narratrice aspire à vivre dans ce monde, dans cet univers, à se mettre à la place du disque, à rayonner enfin de joie, de gloire peut-être, de réussite, de bonheur.

Elle paraît vivre dans la solitude, cette femme narratrice, hors du «monde », hors de la vie sociale. Aucun maître à sculpter près d’elle, aucun proche, aucune famille, aucune amie, aucun amant, personne avec qui partager sa passion soudaine pour la sculpture. Elle semble vivre surtout dans la nature, au bord de la mer.

Elle décide de sculpter elle-même, de ses propres mains, une copie du discobole antique découvert dans les livres et maintes fois rêvé. Il ne sera pas sans « défauts », elle n’est pas un sculpteur de talent, mais la lumière du soleil suffira à l’embellir et à gommer toutes les imperfections : « le soleil couchant le magnifiait. Tous les défauts, mes sales coups de burin intempestifs ou inexpérimentés, avaient disparu ». La statue ne manquera pas de perfection, elle représentera un homme qui n’existera que dans la tension vers le lancer du disque.

La statue sera faite avec la matière qui constitue son environnement immédiat : « un rocher sur la plage ». Il rassemble en lui et autour de lui tous les éléments qui font un monde : la terre ( le minéral, le rocher), le feu allumé sur la plage, la présence de l’eau, celle de la mer, et le disque de pierre prêt à s’élancer dans l’air. Le discobole naît de la nature solitaire dans laquelle se trouve la narratrice. Il en est la personnification. Mais sera un tremplin vers le "monde".
La sculpture prendra vie, magiquement, par le désir même de la narratrice.

Une relation amoureuse s’instaure entre la statue vivante et la narratrice.
Mais l’amour de la narratrice se porte sur l’envol, dont le discobole est la condition parfaite.
L’homme de pierre ne peut que consentir aux vœux de la narratrice, il lancera le palet, il réalisera l’envol, tout en s’anéantissant dans la mer, puisqu’il est tout entier tension vers un idéal, et que cette tension disparaît dans le lancement du disque.
Ce qui importe pourtant, c’est que la narratrice prend la place du disque, c’est elle qui est lancée par le discobole au moment de son engloutissement dans la mer, en cet envol auquel elle avait tant rêvé, cet envol qu’elle a tant aimé.

La narratrice fait ainsi de son envol dans le monde son œuvre propre à partir de sa vie dans la nature, par l’intermédiaire de la statue qu’elle a créée. Statue qui occupe sa place, statue qui est son double : « Il était assis à l’endroit même où je m’asseyais chaque soir…Cela m’a touchée au plus haut point qu’il ait choisi cette place ».
La narratrice sera ainsi sa propre créatrice, l’artiste créatrice de sa vie, de son « envol » dans le monde, qui n’est pas solitaire, mais englobe la relation à autrui.

Pourtant, elle affirme au final, alors qu’elle vit désormais dans une «mégapole », et non plus dans la nature, mais vidée de son rêve qui s’est accompli, avoir l’impression de « n’être plus rien ».

La narratrice a perdu son idéal, et se sent donc comme « rien », rien d’humain ; inexistante. J.P. Sartre pensait qu’un humain est essentiellement une conscience, or une conscience, disait-il, est ce qu’elle n’est pas et n’est pas ce qu’elle est. Elle ex-iste, se tient toujours en avant d’elle-même, vers un pro-jet, vers un idéal, vers ce qu’elle n’est pas. Si elle pouvait être une fois pour toutes ce qu’elle est, elle serait alors réduite à l’état de chose : chosifiée, statufiée.
Son idéal perdu, la narratrice craint donc de n’être que cette statue de pierre, détruite, sans vie humaine, et non plus un discobole vivant, élancé avec toute la vie et ce qui en fait sa beauté et sa perfection, vers une fin, vers un idéal.

Merci hersen pour ce texte, à la forme d’un joli conte, et fort intéressant.

   Sylvaine   
12/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour, Hersen,

Voilà un beau texte, écrit dans une langue limpide et pure comme le geste du discobole ( un seul tout petit reproche : j'aurais préféré "excès d'émotion" à "trop d'émotion") Le fantastique, ici, se colore de poésie, une poésie qu'appelle le thème même de la nouvelle : peut-on sculpter son rêve et lui donner vie ? Le dénouement, marqué par le contraste entre le décor de la plage et le petit studio, distille une âpre nostalgie.

   Pepito   
13/9/2019
Hello Hersen !

J'ai voulu laisser deux ou trois "annotations", histoire de laisser un passage, mais le systus était en panne. ^^

Sinon, du court et du bon, comme j'aime. Pourquoi en mettre des tartines quand on peut soulever et envoyer au tapis un belle histoire d'amour. Un belle parabole pour un jet de disque. Oups !

Le bord de mer et la statue me rappelle un bouquin de SF mais lequel... ? Pas grave, nous étions loin du sujet.

Merci pour la lecture !

Au fait, depuis une lointaine histoire de "filasse" mal employée, t'ai je déjà dit que tu as fait beaucoup de progrès ?

Mouhahahhahahahahaha !

Pepito


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