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Réalisme/Historique
Iktomi : La faute à Voltaire ?
 Publié le 24/01/12  -  9 commentaires  -  4389 caractères  -  107 lectures    Autres textes du même auteur

Écrire pour de mauvaises raisons...


La faute à Voltaire ?


Ma vie sur les bords de la Comté, à défaut d’être douce, était paisible. J’avais mon carbet, ma coque alu et ma petite concession. Une fois par mois, je montais à Cayenne vendre quelques grammes d’or. J’en ramenais des provisions, du carburant, des outils. Un jour, lassé d’être en ménage avec la Veuve Poignet, j’en ai ramené Luzantonia. C’était une vraie fille de l’Amapa : trois quarts de sang amérindien, un quart de sang européen, et quelques gouttes de sang africain. Elle ne m’a pas tout de suite inspiré, je veux dire au sens littéraire du terme. Pourtant, avant de venir me dissoudre dans ce grand magma végétal et liquide, Dieu sait avec quelle facilité les idées me venaient. Il faut dire que je n’allais pas les chercher loin : mon divorce, la mort de ma mère, le suicide de mon frère aîné, le déraillement d’une rame de métro, la chute du Mur de Berlin… J’en faisais quatre ou cinq cents pages, et l’éditeur me vendait ça comme des petits pains. C’était presque trop facile. Les critiques fronçaient le nez devant ma production. Production, oui ; je maintiens le mot. À présent, je n’ai plus une assez haute idée de ma valeur pour parler d’œuvre.

J’étais donc sur les bords de la Comté depuis deux ans. Seul mon agent savait où je me trouvais précisément. J’étais censé voyager en Amérique du Sud, avec le projet d’en ramener enfin LE GRAND ROMAN que personne d’ailleurs n’attendait de moi, mon éditeur moins que quiconque : mes aimables hybrides stylistiques de Danielle Steel, de Sagan et de Julien Green le comblaient tels quels et flattaient agréablement son chiffre d’affaires. Au vrai, à part quelques plates descriptions de la forêt et des quartiers chauds de Cayenne et de Saint-Laurent-du-Maroni, je n’avais rien écrit. Même pas une carte postale. C’est quand Luzantonia a commencé à me raconter des bribes de sa vie que le déclic s’est produit. Sobre, elle était peu loquace, mais elle laissait néanmoins échapper de fréquentes allusions à Voltaire : je n’y comprenais goutte. Un soir, je l’ai délibérément laissée abuser de la cachaça et j’ai pu enfin reconstituer une partie de son passé. Voltaire, c’était son ex, Walter en réalité, mais prononcé à la brésilienne ça donne « Voltaire ». Dix ou douze ans auparavant elle l’avait suivi au Paraguay d’où elle fut expulsée après un séjour d’environ deux ans. Walter resta, lui. Il avait pu réunir assez d’argent pour acheter la complaisance des services d’immigration, mais sans doute la somme n’était-elle suffisante que pour permettre à une seule personne d’éviter l’expulsion. Lui travaillait, elle s’occupait de l’enfant qu’il avait eu avec une Guarani. Elle a dû rentrer chez elle, à Macapa, par ses propres moyens, c’est-à-dire en se vendant. Rien que le récit de son périple de Ciudad del Este à Macapa pouvait me donner matière à pondre un ou deux des pavetons dont j’avais l’habitude, mais d’un contenu combien plus dense, plus foisonnant, plus chatoyant, moins convenu enfin. Pris d’une fièvre créatrice que je pensais ne plus connaître, je me ruai sur mon ordinateur portable et martelai le clavier durant près de quarante heures, quasiment sans faire de pause.

Puis vint l’épreuve de la relecture : exaltation, excitation, et pour finir abattement profond. Un accablement dont je ne me voyais pas sortir de sitôt, sauf à prendre une décision radicale.

J’avais très probablement accompli ce que personne n’attendait de moi : un Vrai Grand Roman. Et après ? La critique à genoux, un prix, deux prix littéraires, voire plus ? Des approches hollywoodiennes pour une adaptation des plus juteuses, quand bien même les acteurs (tous ricains bien entendu) seraient mauvais comme des cochons ? Tout cela ne me tentait plus, en définitive. J’avais écrit pour de mauvaises raisons : la malencontreuse expérience « voltairienne » de Luzantonia m’avait fasciné en tant qu’excellente histoire à raconter, pas en tant que drame humain.

Aujourd’hui le manuscrit flotte sur les eaux brunes de la Comté, à l’heure qu’il est il doit même peut-être dériver au large de Cayenne, voire plus loin. Et qui sait ? En admettant qu’il ait coulé à pic devant les îles du Salut, ça ne fait pas deux sous de différence pour moi. Luzantonia ? Je l’ai foutue à la porte : elle buvait trop décidément. Et puis elle n’avait pas de papiers. Je ne veux pas d’histoires avec la maréchaussée : le bleu marine n’est pas ma couleur préférée.


 
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   socque   
18/1/2012
 a trouvé ce texte 
Faible +
C'est assez bien vu, de rendre le narrateur aussi antipathique : quand il affirme être sûr d'avoir pondu (en quarante heures !) le vrai grand roman qui va cartonner auprès de la critique et du public, le personnage me paraît assez prétentieux pour qu'on le croie convaincu.
Bon, mais sinon le texte en soi ne me convient pas pour deux raisons :
- je n'aime guère que le sujet d'un texte soit la production d'un texte, je ne vois que moyennement l'intérêt ;
- tel quel, pour moi le texte est un synopsis, rien de plus. Les événement y sont esquissés, non racontés, les personnages existent à peine ; je n'ai pas voyagé, ni dans des lieux ni dans des êtres différents.

Au final, l'idée me paraît rebattue, même si le renoncement immédiat du narrateur et son rejet de sa muse apportent du neuf, et son traitement beaucoup trop rapide pour m'intéresser.

   alvinabec   
24/1/2012
Bonjour,
Votre ponte est décidément bien courte pour que l'on puisse y entrer et adhérer à l'histoire.
Il y a un réel travail stylistique, on ne s'ennuie pas, le rythme varié donne à votre lecteur l'envie de poursuivre la lecture.
Ce pourrait être une proposition pour une nouvelle bcp plus longue, ce qui conférerait de l'épaisseur aux personnages.
A vous lire...

   brabant   
24/1/2012
 a trouvé ce texte 
Bien
Bonjour Iktomi,


J'ai trouvé très original, décalé, amusant et tout à fait crédible ce jeu sur les sonorités et les noms, "Walter/Voltaire" (à coup sûr ça l'eût fait sourire), qui démontre astucieusement comment deux êtres peuvent se rencontrer et plus avant vivre ensemble sans se comprendre ni se connaître. En réalité ils ne font que se croiser. Et le fait que le "héros" de l'histoire répudie Luzantonia s'explique donc très bien, est prévisible et même inévitable.


Des oeuvres de génie écrites dans la fièvre d'une nuit, d'une semaine ou bien d'un mois, la littérature en abonde. Ce livre foisonnant dont un romancier foisonnant accouche se justifie très bien dans la nature exubérante et moite où il a voulu s'enfoncer. Cette nature mimétique est ainsi à l'image de son univers/décor intérieur. Peut-être y vit-il sa littérature revivifiée, vampire et prêtre vaudou, et peut-être cela lui suffit-il, peut-être est-ce pour cela qu'il n'hésite pas à sacrifier son livre. Sacrifier son oeuvre c'est continuer à vivre. S'il a consenti à donner en connaissance de cause, c'est-à-dire en toute lucidité, ses reliefs d'écriture, il ne veut pas donner son âme.


L'épaisseur ramassée de ce texte est riche de pistes et de thématiques. Je m'arrêterai à ces deux-là.


Bonne continuation à vous, Auteur de textes percutants...

   Alexandre   
31/1/2012
 a trouvé ce texte 
Très bien
Bonjour Iktomi ! J'ai bien aimé cette courte nouvelle où le fil d'Ariane, Guyanne oblige, est l'idée fixe d'un pseudo écrivain aiguillonné par le désir d'écrire et d'être reconnu avant de comprendre que la vie c'est aussi autre chose...
Bravo pour la veuve Poignet que très peu de lecteurs identifieront, mais je n'en dirai pas plus.
Quant au Voltaire/ Walter, il fallait y songer tout comme au titre qui prête à confusion.
Il semble que l'auteur connaisse parfaitement cette partie du monde tant les détails sonnent justes.
Très bonne histoire très bien écrite... Bravo !

   widjet   
24/1/2012
 a trouvé ce texte 
Moyen +
Un texte court certes, mais qui se suffit à lui-même et rempli son objectif, celui de montrer une tranche de vie (avec ce qu'il faut de saupoudrage exotique) assez cruelle, presque jubilatoire par moment.

Mis à part, ce dénouement « trop gentil » et ce retour à une certaine moralité pour redorer (un peu )le blason du parfait salaud (comme si l’auteur regrettait le cynisme du début… j’aurai pour ma part nettement préféré que l’écrivain s’enrichisse du malheur de sa muse et qu’une fois celle-ci exploitée, il la foute dehors ensuite !), j’ai plutôt aimé ces quelques lignes qui se lisent bien.

Sans conteste, le plus réussi – et efficace - des trois opus de l’auteur.

W

   nafa   
24/1/2012
Commentaire modéré

   souchys   
31/1/2012
Commentaire modéré

   Anaymone   
3/2/2012
 a trouvé ce texte 
Bien
Mon premier commentaire sur le site...
Le style m'est agréable, recherché tout en étant par moment familier.
J'ai relevé l'utilisation du passé simple et du passé composé dans le récit. Il me semble qu'il faut utiliser l'un ou l'autre.

La fin me laisse un peu sur ma faim, et la dernière phrase ne percute pas trop, une conclusion sans beaucoup de rapport avec le thème.

   Charivari   
3/2/2012
 a trouvé ce texte 
Moyen
Bonjour.
J'ai beaucoup aimé le début, -le détail de "Walter" prononcé "Voltaire" m'a beaucoup plu, ainsi que l'atmosfère tropicale et le style. Et puis, finalement, je trouve que ça finit en queue de poisson, ou alors je n'ai pas très bien compris ce que vous avez cherché à faire. Je m'explique : d'un côté on a cet auteur qui jette ses écrits parce qu'il manque une dimension humaine à son roman, et de l'autre, ça finit sur un manque total de scrupules... Alors je demeure un peu perplexe....

Je pense que cette réflexion sur les écrits dépourvus d'humanité est vraiment trop courte, du coup on ne saisit pas très bien l'idée principale du texte, ce "écrire pour de mauvaise raisons". Dommage...

   MonsieurF   
5/2/2012
 a trouvé ce texte 
Très faible
J'ai trouvé ça mauvais, très mauvais.
Il y a la le potentiel pour une vraie histoire, de bonne qualité, avec des personnages de bonne qualité, et vous n'en tirez qu'un texte très court, totalement expédié et survolé. C'est réellement un gros gâchis !

Le héros, aussi antipathique soit-il, est de bonne qualité, mais vous devez lui donner corps, ampleur, par exemple en développant avec des dialogues ses relations avec son éditeur, ou avec les critiques. Cherchez aussi pourquoi il vit en Guyane et pas ailleurs en Amérique du Sud par exemple.

Il faut développer l'histoire de sa compagne aussi: comment a-t'il fait pour la convaincre de vivre dans son carbet, comment elle raconte son histoire, comment il la congédie.

Il faut des dialogues entre les deux, du rythme, des descriptions des lieux, des personnages, de la vie.

C'est le défaut majeur de votre récit, il ne vit pas, il ne donne, il ne me donne, pas envie de m'y impliquer, de l'aimer, de le ressentir.

Je crois que vous devez aller au-delà du simple synopsis, de l'esquisse, et donner forme à une histoire qui ne demande qu'à naître.

   jeanmarcel   
13/2/2012
 a trouvé ce texte 
Moyen -
J'ai aimé le début, cet écrivain isolé en Guyane pour des raisons que l'on ignore mais qui ne demandent qu'à se dévoiler plus loin dans le développement du récit. Puis le petit côté "Papillon" avec de l'exotisme , du sexe et de l'aventure. Mais le récit s'arrête, trop court, pourtant bien lancé, sur de bonnes bases, avec tout le ravitaillement nécessaire pour une nouvelle charpentée et passionnante. Les aventures de Luzantonia, on ne les connaitra pas ?. Pourquoi le narrateur est en éxil, on ne le saura jamais ?. C'est à la fois luxuriant et frustrant, c'est bon, plein d'idées mais c'est un peu,je le dis sans méchanceté, la montagne qui accouche d'une souris.


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