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Fantastique/Merveilleux
in-flight : Il pleut des zèbres
 Publié le 20/07/20  -  9 commentaires  -  27411 caractères  -  87 lectures    Autres textes du même auteur

En plein désert de Nazca au Pérou, des zèbres se mettent à tomber du ciel. Doit-on vraiment s’en étonner ?


Il pleut des zèbres


17 heures. Panaméricaine, Sud du Pérou.


Sentant le véhicule à l’arrêt depuis quelque temps, Tykio se renseigna sur la situation auprès de son père. Ce dernier tourna son regard vers la banquette arrière, observa son fils de six ans, puis lança un long soupir face à l’étendue de l’embouteillage. Une file de voitures se dessinait sur la route menant vers Nazca, au milieu de cette région reculée où d’étranges sillons datant de temps immémoriaux ont balafré la plaine rocailleuse, inspirant mille théories et suppositions.


Le père fixa à nouveau l’horizon encombré et posa sa tête sur le volant avec une moue déconfite ; Tykio observa devant lui les kilomètres de bitume envahis par des véhicules à l’arrêt. Les moteurs tournèrent au ralenti pendant un long moment, prêts à vrombir au moindre signal, mais usés par l’attente, ils cessèrent de ronronner un à un. Alors, le silence se répandit le long de la voie, comme un écho silencieux.


Partis de Lima six heures plus tôt, le père et le fils sortirent du véhicule pour se dégourdir et faire quelques étirements. Devant eux, un homme dressé sur la pointe des pieds prenaient appui sur sa vieille Chevrolet Impala ; il tenait sa main en visière et semblait s’étonner de la situation.


– Bonjour, vous avez une idée de ce qu’il se passe ? demanda le père de Tykio en s’approchant.

– J’emprunte cette route fréquemment, je n’ai jamais vu ça, répondit-il aussitôt.

– Moi, je l’emprunte très peu. Nous allons vers Puno.

– Puno ? Ça fait plus de 500 kilomètres, vous n’êtes pas rendus !

– Oui, on a prévu plusieurs haltes.

– Moi, j’en avais bientôt terminé, Je crois que c’est encore plus rageant… Je m’arrête à Nazca pour affaires.

– Vous êtes ?

– Je suis brocanteur. Je passe mon temps sur la route à la recherche d’objets rares.

– Quel genre d’objets ?

– Des pièces ancestrales, des objets archéologiques ou de simples babioles qui trimballent derrière elles une histoire intéressante… Je suis un métis, affirma-t-il en souriant, une partie de moi est tournée vers la tradition indienne, l’autre moitié vers le commerce cher au Vieux Continent.

– Le commerce, je connais un peu, je suis épicier dans le centre de Lima.

– Commerce non ancestral, mais qui doit être florissant, fit le brocanteur en surjouant de gros yeux enthousiastes.


Le père de Tykio hocha la tête avec un sourire modeste, comme pour tempérer la dernière remarque. Il passa la main dans les cheveux de son fils, le brocanteur baissa les yeux sur le garçonnet qui étouffa un petit rire en se blottissant contre la jambe de son père. Le brocanteur mit la main dans la poche de sa veste et en sortit une sucette, le son du papier à friandises mit les oreilles du petit en alerte. Tykio releva la tête sur ce drôle de type qui avait la peau, les cheveux et les vêtements de la même couleur, un beige passé qui renvoyait l’image d’un aïeul en sépia. D’un geste amical, le brocanteur invita le père à partager un maté qu’il conservait dans une gourde.


– Et vous arrivez à vivre de votre commerce de vieux objets ? s’enquit le père.

– Vous savez, je me sens plus animé par une vocation que par l’enrichissement personnel.

– Oui, mais entre nous, il faut bien faire un peu de chiffres ?

– Bien sûr, mais voyez-vous, ce qui me fait me lever le matin, c’est le fait de récupérer des objets à l’abandon, des pièces mises au rebut et de les sauver d’une mort certaine. C’est presque un travail de mémoire.

– Et ensuite ?

– Ensuite, je cherche les meilleurs personnes – les meilleurs clients, si vous préférez – à qui transmettre le bien en question. Des gens qui sauront quoi en faire et qui sauront en prendre soin.

– C’est donc vous qui choisissez vos clients ?

– Exactement. Ce qui compte avant tout, c’est l’objet, pas le bénéfice que je peux en tirer.

– Vous vous prenez pour un conservateur du patrimoine ? rigola le père.


Le brocanteur prit un air grave qui surprit son interlocuteur. Il sembla hésiter à en dire plus puis, dans un élan empreint de passion, il finit par lever le voile sur les raisons profondes de son engagement :


– Nous vivons sous le règne de la marchandise éphémère, une civilisation où des cargos transportant des villes de containers naviguent sur les eaux pour aller se répartir dans une armada de Caddies. Avez-vous songé au devenir de toute cette production ? demanda-t-il sans attendre de réponse. On ne veut pas se l’avouer, mais tous ces standards impersonnels finiront dans la poubelle des souvenirs, car nous sommes plus que jamais des opportunistes. Aujourd’hui, nous regardons naître et mourir des objets alors que, dans toutes les civilisations antérieures, les objets ou monuments survivaient aux générations d'Hommes.

– Vous êtes donc un brocanteur anticapitaliste, interrompit le père. Je ne vois pas d’incohérence jusque-là.

– Mettez-y ce mot « anticapitaliste » si vous voulez faire des catégories ! Je pense simplement qu’éprouver des sentiments pour un objet et se le transmettre de génération en génération constitue le meilleur rempart à la gabegie actuelle. Regardez donc la drôle de situation dans laquelle nous sommes : cette société d'abondance vit dans la frustration, dans la peur de manquer ou de ne pas assez posséder. Il faut se masser dans les centres commerciaux pour s’y nourrir du dernier symbole en vogue, il faut fortifier son statut social, il faut s’épuiser à travailler pour consommer à s’épuiser afin de maintenir une croissance qui semble être le meilleur garant de la paix sociale. Et le Pérou n’est pas épargné par cette doctrine qui a uniformisé toutes les nations sur le même modèle.

– On sent tout de même un niveau de conscience qui monte, il y a une envie de changement et de nombreuses manifestations ont lieu partout dans le monde en ce moment.

– On peut toujours sortir les griffes face à ce modèle, on peut toujours contester l'appareil de production et bâtir des alternatives, le système est armé pour recycler en business les nombreux désaveux qui lui font face. Les révoltes finissent par devenir elles-mêmes des marchandises ! En d’autres termes, si vous contestez la consommation, vous consommerez de la contestation.

– Les choses changeront rapidement, j’en suis persuadé.

– Les choses finissent toujours par changer, les civilisations finissent toujours par s’effondrer, nous en savons quelque chose en Amérique du Sud. Mais, n’oubliez pas que ça se fait toujours dans le sang et les larmes.


Soudain, on entendit au loin le bourdonnement de plusieurs hélicoptères ; les automobilistes braquèrent les yeux vers le ciel et comprirent que la situation n’allait pas s’arranger dans l’immédiat. Le père de Tykio regarda sa montre et commença à envisager de devoir passer la nuit dans la voiture. Il ouvrit le coffre, sortit une glacière et piocha deux sandwiches ainsi qu’une bouteille d’eau fraîche.


À 20 heures, les hélicoptères intervenaient toujours au sud de la route, le père dut se résoudre à sortir deux sacs de couchage du coffre. Tykio brûlait d’impatience de dormir dans la voiture, il songeait déjà aux mystérieuses créatures rôdant la nuit et aux rêves enchanteurs qui pouvaient s’inviter dans l’esprit en dormant en plein milieu du désert. Voyant l’enthousiasme que son fils essayait de dissimuler, le père eut un sourire et se réjouit de voir qu’il tirait parti de cette situation pénible.


Pendant que Tykio lisait dans la voiture, le père et le brocanteur continuaient à discuter sur le capot de la vieille Impala, mais l’attention de tout le monde se porta bientôt sur une nuée sombre qui envahissait le ciel au loin. Un bruit étrange, différent du son des hélicoptères, accompagnait cette nébuleuse, une sorte de vrombissement céleste se rapprochait de l’endroit où ils se trouvaient. Ils distinguèrent alors d’obscures masses informes dégringoler du ciel. Puis, la Terre se mit à trembler ! Pris de panique, de nombreux automobilistes se réfugièrent dans leur véhicule quand d’autres faisaient le choix de s’éloigner dans le désert pour échapper au phénomène. Des gens commencèrent à prier sur le bord de la route, des mères pleuraient en enlaçant leurs enfants, d’autres hurlaient dans leur téléphone et un peu partout on restait pétrifié en observant cette tornade noire qui se profilait.


Après avoir ordonné à son fils de rester dans la voiture, le père de Tykio tenta de raisonner le brocanteur qui fixait le ciel d’un air songeur, comme indifférent à l’agitation autour de lui. Le père saisit le brocanteur par le col et s’adressa à lui droit dans les yeux :


– Rentrez dans votre voiture !

– Non, pas dans les voitures, affirma le brocanteur.

– Faites ce que vous voulez ! Je retourne près de mon fils !

– Sous les voitures !

– Quoi ?

– Il faut s’abriter sous les véhicules… Avec le petit ! Dépêchez-vous ! ordonna-t-il en poussant le père de Tykio.


Le père ouvrit la portière et saisit Tykio par le bras, tous deux se réfugièrent sous le châssis. Peu après, ils entendirent un horrible vacarme se jouer au-dessus d’eux : par-dessus le bourdonnement insupportable, on distinguait des cris de terreur et des bruits de tôle qui se déformait sous l’impact des chocs. Cela ne dura pas plus d’une minute, mais le père et le fils restèrent longtemps prostrés sous leur véhicule, jusqu’à ce que le brocanteur vienne les avertir que tout était redevenu calme et qu’ils pouvaient sortir.


Sortir… et découvrir ce spectacle totalement déconcertant : des zèbres recouvraient le sol ; des zèbres qui, selon toute vraisemblance, venaient de tomber du ciel. Le brocanteur ne dit rien et laissa le soin au père d’évaluer l’incroyable situation dans laquelle ils se trouvaient. Après avoir pris un peu de recul en marchant dans le désert, le père put constater que plusieurs corps humains recouvraient également le sol, des corps qu’on essayait de réanimer et sur lesquels pleuraient déjà des proches. Nombre de véhicules avaient été littéralement broyés par l’impact et l’on s’affairait pour tenter de désincarcérer les personnes coincées dans leur voiture. Pendant que des automobilistes s’éparpillaient pour filmer ces scènes surréalistes, un petit groupe s’était formé non loin de la voiture du brocanteur pour suivre les actualités. Un peu partout dans le monde, des images montraient des averses de zèbres ayant déjà engendré de nombreuses victimes et des dégâts matériels majeurs dans les grandes villes.


L’arrivée prochaine de la nuit causa une nouvelle source d’angoisse, la lumière du jour déclinait franchement et tout le monde guettait les cieux, priait vers le ciel, sursautait au moindre bruit, au moindre cri. Le crépuscule s'installait comme une apocalypse et quand la nuit recouvrit le désert d’une sombre incertitude, on s’affaira à organiser des veillées afin de se prémunir d’une éventuelle seconde averse. Le brocanteur, qui savait qu’il ne trouverait pas le sommeil, proposa d’assurer la vigie la nuit entière, Tykio et son père s’installèrent donc dans leur voiture pour tenter de se reposer un peu. Éreinté par la conduite, le père piqua du nez un long moment, relevant à chaque fois sa tête dans un mouvement de panique. Il parvint à tomber dans un sommeil profond pendant que derrière, sur la banquette, Tykio avait simulé le sommeil tout du long. Le jeune garçon ne comptait pas en rester là de cette histoire de zèbres qui tombent, il comptait mener une enquête afin de connaître les raisons pour lesquelles ces animaux rayés s’échouaient sur le macadam. Il avait l’impression qu’on lui cachait quelque chose, un besoin irrépressible le poussait à l’extérieur, en quête de vérité sur le phénomène surnaturel dont il venait d’être le témoin. Il attendit patiemment le moment opportun pour s’échapper du véhicule, observant à travers le pare-brise la petite ronde qu’effectuait le brocanteur. Au moment le plus favorable, il sortit discrètement de la voiture, s’éloigna par l’arrière en rampant sur quelques mètres, puis, certain qu’on ne l’avait pas remarqué, se mit à courir vers l’horizon du désert de Nazca.

Éclairé par une lune pleine, il put constater l’étendue de la catastrophe : il y avait bel et bien des corps de zèbres étalés partout sur le sol. Tykio essaya d’emprunter le chemin le moins encombré, tout en évitant de regarder le charnier auquel il était confronté. À mesure qu’il s’éloignait de la route, les cadavres se faisaient plus rares et, peu à peu, un autre univers s’offrit à Tykio. Dans la plaine désertique, le calme et la fraîcheur du désert vinrent saisir les sens de Tykio, il ne s’était jamais senti aussi libre et ne s’inquiétait à aucun moment de la transgression qu’il avait commise en échappant à la surveillance de son père. Il entendit soudain l’écho lointain d’un jeu de percussions : un son perçant de cymbales et un bruit mat de fûts résonnaient au milieu de ce paysage aride. Il repéra une forme obscure d’où semblait provenir la musique et alla à sa rencontre. Arrivé à bonne distance de l’origine du tapage nocturne, il aperçut un varan lancé dans un solo de batterie.


Rebuté par l’aspect physique du gros lézard, Tykio s’approcha à petits pas jusqu’à se retrouver dans le champ de vision du reptile. Son œil monté sur rotule le remarqua et il sortit sa langue fourchue. Tykio eut un mouvement de recul ; le varan continua de battre la mesure avec moins d’intensité pour s’adresser au garçonnet :


– Tu es surpris pas ma tête ou parce que je fais de la musique ?

– Heu… Les deux, dit timidement le garçon. Mais surtout la tête.

– Ouais, avec la gueule que je trimballe, c’est la merde pour moi.

– On ne dit pas « ouais » et on ne dit pas « merde », affirma moins timidement Tykio.

– Soit, dans ce cas, je vais t’énoncer autrement la problématique à laquelle je suis confronté : comment veux-tu nouer une relation amicale avec le faciès qu’on m’a légué ?

– Peut-être qu’il faudrait arrêter de jouer de la batterie et sortir un peu, lança Tykio qui ne savait pas qu’il répondait à la question.

– Impossible, si j’arrête de battre le rythme, mon cœur s’arrête également. Et si mon cœur s’arrête, je meurs.

– Vous avez vu les zèbres, c’est bizarre qu'il en pleuve !

– Étrange affaire, il est vrai. Il faut être vigilant car recevoir un zèbre sur la tronche n'a jamais amélioré la condition physique de quiconque.

– À part vous, il y a qui d’autre ici ? lâcha Tykio sans transition.

– Ça y est, tu te lasses déjà de moi ?

– Non, mais je veux dire, il y a quoi à faire ici ?

– « À faire » ? Tu n’es pas dans un parc d’attractions !

– Si on peut voir un gros lézard jouer de la batterie, tout doit être possible.

– Tu aimes les ballons ?

– Oui.

– Il y a un vendeur de ballons dans cette direction, affirma le varan en donnant un coup de menton vers l’ouest.

– J’y vais alors.

– Dis-moi, avant de partir, c’est vrai que je suis moche ?

– Bah… hésita le garçon. On va pas dire que t’as une tête de porte-bonheur.

– C’est bien, tu n’as pas menti. Ciao !

– Au revoir, monsieur.


Marchant plus loin vers l’ouest, Tykio vit un essaim de ballons fluo. Le varan n’avait pas menti. Il se dirigea vers cette curieuse direction jusqu’à ce qu’il tombe sur le vendeur de ces sphères multicolores : un renard en cravate noire qui semblait tirer fort sur les ficelles de ses ballons.


– Aide-moi donc, tu ne vois pas que je vais m’envoler !

– Oui, bien sûr, s’affaira Tykio.

– Quelle génération d’empotés ! grommela le renard.

– Mais pourquoi tu ne lâches pas les ballons ? demanda le garçonnet, tout en tirant sur les ficelles.

– Parce que je ne veux pas qu’ils s’envolent !

– Mais tu en fais quoi de ces ballons ?

– Je les vends, pardi !

– Mais ils n’y a personne dans le désert ! s’étonna Tykio.

– Il y a toi pour commencer.

– Bon… Et c’est combien un ballon ?

– Gratuit pour toi, car tu m’as aidé.

– Oui mais si tu demandes de l’aide à chaque fois, tu n’en vendras jamais aucun !

– Mais, tu as raison !


Frappé par la logique du propos, le renard lâcha subitement les ficelles pour se frotter le menton d’un air contrarié. Il perçut un lointain « au secours ! » et observa Tykio s’envoler dans le ciel ; il était déjà trop tard pour que le renard puisse le rattraper. Ce dernier s’excusa et salua de sa main le petit bonhomme qui s’envolait toujours plus haut dans les airs.


Cramponné à son bouquet de ballons, la peur faisait cogner le cœur de Tykio dans de terribles soubresauts, il se remémora les paroles du varan batteur qui disait qu’il ne fallait pas que le cœur s’arrête. Cela l’effraya davantage, ses mains se cramponnèrent plus fort sur les ficelles jusqu’à ce qu’une drôle d’apparition vienne à nouveau se mettre sur son chemin. Se dressant en plein milieu des airs, il pouvait désormais observer un arc-en-ciel ! Il en avait déjà vu, mais jamais en pleine nuit, jamais en étant accroché à des ballons et jamais en noir et blanc. Le convoi de ballons semblait aller de lui-même vers le demi-cercle zébré et bientôt il pourrait sans doute poser les pieds sur cette étrange passerelle. Au plus près, il lâcha les ballons et atterrit sur l’arc-en-ciel.


Le sol était meuble et Tykio fut pris d’une sensation de déséquilibre quand il voulut mettre un pied devant l’autre. Il s’aperçut qu’il ne pouvait tout simplement pas marcher sur l’arc-en-ciel au risque de tomber dans le vide. Il réalisait là un rêve de gosse et éprouvait en même temps la frustration de ne pouvoir être libre de ses mouvements. Paralysé à cette altitude, il prit le temps d’admirer les fameux géoglyphes qui creusaient le sol. Les motifs cryptés luisaient sous l’effet de la pleine lune, il voyait là un singe-spirale, un reptile-couteau, des oiseaux-comètes et un bébé astronaute…


Tykio fut sorti de ses contemplations en recevant un léger coup derrière la tête, il se tourna et constata qu’une corde était tombée du ciel. Une invitation à laquelle il ne put résister : il s’agrippa à la corde et entama une montée vers les nuages. Sa céleste ascension s’arrêta sur le moelleux d’un cumulus où un groupe de petits êtres tenaient réunion.


– Des dieux ! s’exclama Tykio.

– Quoi ? répondit l'un d’eux surpris par cette voix étrangère.


Il y a avait là un colibri, un macaque, un condor et un iguane. Ils étaient assis en cercle, tous habillés d’une toge blanche.


– Vous êtes des dieux ? demanda le jeune garçon.

– Non, affirma le macaque. Ou alors toi aussi tu en es, car tu as réussi à grimper.

– Mais pourquoi vous êtes ici ?

– Et pourquoi es-tu là, toi ? renvoya l’iguane. Il me semble qu’on a eu la même idée.

– Ici, c’est une sorte de cave cosmique, confia le colibri d’une petite voix. Admire la vue que l’on a sur le carrelage ! signifia-t-il en montrant les géoglyphes.

– Mon père ne croira jamais toute cette histoire, se désola le garçon.

– Même s’il y croyait, il passerait rapidement à autre chose. Les adultes sont des êtres trop rationnels et trop occupés à leur petite besogne.

– Veux-tu un lait fraise ? demanda le condor.


Tykio accepta la proposition, tout en se demandant comment l’oiseau connaissait sa boisson préférée.


– À la tienne mon garçon ! s’exclamèrent tous en chœur les animaux à l’attention de Tykio, qui n’avait jamais vu des laits fraise se préparer aussi vite.

– Concernant les zèbres, dit le singe, nous on pense que Dieu a ouvert les robinets, car ça déconne trop en bas.

– On ne dit pas « car ça déconne… », lança Tykio.

– Bien sûr qu’on ne dit pas ces mots, vilipenda le condor envers le macaque.

– On dit quoi alors ? s’énerva le singe.

– On dit « car il y a quelques problèmes », répliqua l’iguane.

– On dit plutôt « il y aura toujours des problèmes », rectifia le colibri dans un battement d’ailes pessimiste.


Du haut du nuage qui se déplaçait, un vent léger chatouillait les bras nus de Tykio dans un vertige de sensations inconnues, il y avait dans l’air un parfum de magie et le garçonnet inspirait à grandes bouffées cette brise enchantée, sans se rendre compte que les animaux avaient cessé de parler et le contemplaient lui, ce petit être issu du monde où « il y aura toujours des problèmes ». Il se tourna vers eux :


– Vous en pensez quoi des humains ?

– Ils passent leur vie à chercher la vérité et n'arrivent nulle part, affirma le macaque.

– Et pourquoi tu dis que Dieu a ouvert les robinets ?

– Nous abordons là des choses trop profondes, annonça le condor d’un air tourmenté. On sait ce que tu as vu ce soir Tykio, on sait que tu as été courageux et bienveillant, mais on sait aussi qu’il est temps que tu rentres…

– Mais je ne veux pas rentrer !

– On va te préparer un escalier mon petit bonhomme, insista le condor.

– Garde ce précieux instant au fond de toi, déclara le colibri.


Le condor claqua son bec, le singe siffla très fort entre ses deux doigts et Tykio vit des nuages s’organiser pour former des marches qui devaient le ramener au niveau du sol. Tykio obéit doctement à l’étrange bestiaire et salua chacun des animaux. Il entama une longue descente enchantée, sautant de nuage en nuage comme s’il eût gambadé sur de gros trampolines ; il riait à gorge déployée en effectuant des bonds de géant et des acrobaties défiant les lois de la physique. Il voyait la surface du sol se rapprocher et se retrouva bientôt devant la voiture de son père, beaucoup trop rapidement à son goût. Il regarda à l’intérieur : papa dormait à la place du conducteur, dans une position défiant elle aussi les lois de la physique. Tout était calme alentour, Tykio se tourna une dernière fois vers le désert, il les savait déjà loin les drôles de créatures qu’il avait croisées. Pourtant, il ressentait une présence agissante au plus profond de lui.


* * *


Quand Tykio se réveilla au petit matin, son père ainsi que d’autres automobilistes s’étaient rassemblés autour de la voiture du brocanteur et discutaient de vive façon sur les évènements de la veille. Tykio saisit une tranche de brioche dans le paquet qui traînait sur le tableau de bord et alla en direction des adultes.


Son père le serra dans ses bras et l’embrassa un peu plus fort qu’à l’accoutumée. L’enfant voulut tout de suite raconter la chevauchée féerique vécue cette nuit, mais il se ravisa, réalisant soudain qu’il allait révéler s’être échappé de la voiture pour aller traîner dans le désert en pleine nuit. Il trouva un compromis dans le mensonge en affirmant qu’il n’y avait pas que les zèbres qui étaient curieux : il déclara que d’étranges animaux étaient venus visiter la voiture, qu’il avait vu des varans musiciens, des renards commerçants et même des condors buvant du lait fraise. On écouta vaguement les propos du gamin, avant de mettre ça sur le compte des légendes et des fables qui entouraient la région. Face à l’incrédulité des grandes personnes, il insista encore, mais fut confronté au dilemme de rentrer dans les détails et ainsi d’en dire trop ; alors son père le somma de stopper ses balivernes au prétexte qu’il se déroulait à travers le monde un phénomène surnaturel très sérieux, un phénomène qui avait, selon les dernières informations, tué plusieurs centaines de milliers de personnes.


Devant l’attroupement anxieux qui ne cessait de s’agiter en criant à la fin des temps, le brocanteur se redressa et assura qu’il n’y avait pas à s’inquiéter, que passé l’étonnement et après ce choc enduré par l’humanité, une organisation serait mise en place pour parer à ce bouleversement. Une partie de l’assemblée acquiesça, mais par la suite, il proclama un discours qui semblait banaliser cette situation exceptionnelle, affirmant que le quotidien allait reprendre ses droits, que l’on finirait par s’habituer à ces averses d’équidés et que les piétons se feraient à l’idée de devoir déambuler au gré des cadavres jalonnant le pavé. Les plus jeunes en feraient des trampolines, les plus vils du business de pelage, les plus affamés des barbecues. Pris par nos considérations matérielles au milieu des zèbres éventrés, il affirma qu’une majorité d’entre nous allait tout de suite demander des indemnisations financières pour les dégâts occasionnés et que les assureurs ne couvrant pas ce type de phénomènes se tourneraient alors vers les banques qui elles-mêmes demanderaient l’aide de l’État. En parallèle, scientifiques, technocrates et détenteurs du capital œuvreraient main dans la main à l’élaboration d’une solution technique pour protéger des populations ciblées. Par la suite, le droit essaierait alors de poser ses garde-fous et des lois seraient adoptées pour nous prémunir du danger. Avec cette législation, l’extraordinaire serait finalement rationaliser et on finirait par mettre en place des moyens de prévention sanitaire. La vie poursuivrait son cours avec des automobiles continuant de dévaler des cravates de bitume pour se rendre dans des bureaux surchauffés, des touristes tentant de faire rentrer l'éternité dans leurs valises pour aller capturer des images à l’autre bout du monde, des ouvriers poursuivant la construction d’immeubles pendant que les zèbres chuteraient dans le vacarme des disqueuses et des bétonnières, des couples continuant de tourner les pages d’un catalogue afin de choisir les caractéristiques physiques et morales de leur enfant, levant parfois la tête pour y voir un animal passer devant la fenêtre et enfin des malades agonisant dans la solitude des hôpitaux, animés par le vague sentiment que la vie est une arnaque qui se déroule en trois actes. Il poursuivit en assurant que la rationalité technique avait rendu l’Homme démiurge et que la complexité des situations risquait d’aller crescendo en citant l’exemple de cette jeune femme qui s'enthousiasmait sur le fait qu'on pourrait bientôt cloner ses propres cellules pour se les implanter et finalement accoucher de soi-même. Il s’agirait ensuite d’expliquer à cet enfant : « Je suis ton père et ta mère à la fois. Je suis toi-même et tu es moi-même. » Un clonage perpétuel permettant de se « régénérer » à l'infini. Alors finalement, conclut-il dans un mouvement de colère, pourquoi devrait-on s’étonner qu’il pleuve des zèbres ?


Le brocanteur s’arrêta là, encerclé par une foule de visages troublés. Plusieurs personnes quittèrent le groupe, stupéfaites ou consternées face à de tels propos. Le brocanteur se pencha dans sa voiture pour en sortir sa gourde et un vieux châle, puis déclara qu’il finirait à pied son voyage jusqu’à Nazca. Il regarda les derniers automobilistes du groupe d’un air absent, puis se dirigea vers Tykio et son père. Il passa doucement la main dans la chevelure de l’enfant et jeta un œil tragique sur le père.


– Dommage qu'un petit garçon si mignon évolue dans une époque aussi pourrie… À nos mémoires défaillantes ! lança-t-il avant de disparaître aux yeux de tous.


Tykio observa son père avec des questions plein les yeux.


– Il a dit quoi le monsieur ?


Le père s’assit sur le capot de la voiture dans un geste lourd. Désemparé, il contempla les cadavres de zèbres qui jonchaient le sol, se demandant dans quel genre de monde son fils allait grandir.


– On fait quoi papa ?

– Regarde ! s’exclama le père d’un air faussement enthousiaste. Des tractopelles arrivent pour enlever les carcasses de zèbres et les véhicules accidentés qui bloquent la route. D’ailleurs, on a eu de la chance, notre voiture n’a rien.

– Papa, ça existe des renards en cravate qui vendent des ballons fluo ?

– Ne raconte pas n’importe quoi, voyons !

– Mais, il pleut bien des zèbres.

– Ce n’est pas pareil.


 
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   ANIMAL   
1/7/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Voilà une histoire bien singulière, mélange de conte philosophique et d’aventure farfelue. Les personnages sont bien campés et le lieu choisi ajoute une petite touche de dépaysement bienvenue.

Lorsqu’un embouteillage géant se crée, il rapproche les automobilistes qui échangent commentaires et interrogations. C’est le cas ici avec le brocanteur et le père de Tykio.

J’aime beaucoup le passage sur le règne de la marchandise éphémère, et celui sur l’adaptabilité des humains, qui auraient vite fait de trouver comment exploiter ces zèbres tombés du ciel. Il se passe des choses folles, et la conclusion à en tirer est : il pleut des zèbres ? Et alors ? On a vu des choses plus étranges et on verra bien d’autres encore. Typiquement humain.

Au milieu des considérations sociétales soulevées par le narrateur, je me demande un peu ce que le voyage onirique de Tykio vient faire. Peut-être juste amener l’idée que les dieux en ont assez des humains et vont tenter de les faire changer de voie ? Ce n’est pas gagné. Après les zèbres, ce sont peut-être des éléphants ou des baleines qui vont pleuvoir…

Au final, sous couvert de fantastique, ce texte évoque plusieurs sujets qui donnent à réfléchir sur le monde tel qu’il se transforme.

Ce fut une lecture exigeante, car il y a de la matière, mais je ne regrette pas.

en EL

   maria   
7/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Rien n'étonne donc plus les hommes ?
Un embouteillage monstre, des averses de zèbres...
Pas d'affolement, sortons plutôt les glacières !
Dans quelques heures les tractopelles auront tout déblayé, dans quelques jours on aura trouvé une explication rationnelle à ce phénomène, on envisagera des mesures préventives, les compagnies d'assurances lanceront les procédures d'indemnisation de leurs automobilistes..
Et on passera à autre chose. On aura consommé cet évènement extraordinaire comme "une marchandise éphémère".

J'ai trouvé le message fort et j'ai adhéré au discours du brocanteur.
Mais j'ai surtout aimé "la chevauchée féérique" de Tykio. A six ans, on ne poireaute pas !
Et j'espère qu'il arrivera à convaincre que "ça déconne trop en bas".

Merci pour ce moment de poésie, d'amusement et de réflexion.

Maria en E.L.

   IsaD   
20/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une histoire où je me suis demandée s'il s'agissait d'un conte merveilleux (par certains passages) ou d'un conte philosophique (par d'autres). Certainement les deux.

J'ai le même avis qu'Animal concernant la partie où Tykio se retrouve face aux animaux étranges. Il y a là une histoire parallèle à celle des zèbres, mais aucune ne se croise vraiment.

Au final, on comprend qu'une chose bizarre perçue par un adulte en devient presque normale alors qu'une autre perçue par un enfant devient absurde. Cela reflète notre société (occidentale en tout cas) qui accorde encore si peu d'importance à la parole d'un enfant et qui se prend tellement au sérieux dès lors que les mots viennent de l'adulte. J'ai beaucoup aimé ce message.

Merci donc pour ce joli conte, très bien écrit, il y a du petit prince là-dedans, c'est la partie que j'ai préférée, même si l'autre, plus sombre, tournée autour du matérialisme et de l'avoir, est également intéressante.

Votre conte décrit au fond la dualité de l'obscur et de la lumière. Un monde d'ombres qui côtoie un monde lumineux...

Je ne sais pas si telle était votre intention, c'est en tout cas ainsi que je l'ai vu

   placebo   
20/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonsoir,
Le commentaire sera un peu décousu, je fatigue :

J'ai trouvé beaucoup d'adjectifs au début, puis je n'ai plus remarqué.
La lecture est fluide.
"mais ils n'y a personne" il

La virée dans le désert m'a également rappelé le petit prince.
"Pourtant, il ressentait une présence agissante au plus profond de lui." On ne ressent pas trop les effets dans la dernière partie du texte

Un texte très contemporain, sur le rapport de l'homme au monde, donc finalement un texte universel :)
Le brocanteur se fait prophète.

J'ai essayé de creuser un peu du côté de Nazca, mais je ne vois pas les références qu'il pourrait y avoir.
Vraiment, j'ai bien aimé, et j'aurais aimé y trouver encore plus de quelque chose.

Bonne continuation,
placebo

   plumette   
21/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour In Flight,

Est-ce la pandémie qui t'a emporté sur le chemin de cette histoire philosophico-fantastique ? Et peut-être aussi la fréquentation assidue d'enfants dont le regard est encore "vierge" mais pas si crédule.

je me suis demandée pourquoi le Pérou, mais ça participe au dépaysement que procure cette histoire à tiroirs.

Avant d'adhérer à cette fantaisie pas si fantaisiste, je me suis posée la question de la crédibilité d'un tel dialogue entre "le père" et " le brocanteur" mais j'ai vite admis que nous étions dans une sorte de conte avec des archétypes.

cette histoire est du 2 en 1 avec le monde des adultes d'un côté et celui de l'enfance de l'autre dont les perceptions sont bien différentes. A aucun moment Tykio ne semble avoir peur de ce qui se passe, c'est avant tout sa curiosité qui le motive pour accomplir cette "transgression" qui lui ouvrira sur un monde merveilleux. c'est Tykio qui m'a le plus touchée avec son côté éduqué, sérieux et courageux.

j'ai vraiment aimé son voyage dans le désert et sa rencontre avec tout ce petit peuple du ciel.

Mais tu nous fait brutalement redescendre sur terre avec cette diatribe du brocanteur/prophète!

A te relire !

   hersen   
22/7/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je trouve tout à fait intéressant de donner au propos le cadre des géoglyphes de Nazca, mystère parmi les mystères du monde.
Et aussi la résonnance du rêve, de l'imagination de l'enfant, balayée par l'adulte... lui-même face à un mystère dont on allait s'accommoder, s'habituer, puisque qu'il faut donner une raison à tout, qu'il faut "combattre" à n'importe quel prix, ce que nous ne comprenons pas.

l'enfant, par sa question, donne une grande leçon. Mais elle est ignorée, bien sûr.

Si je suis très fan du propos, je le suis moins par la narration, que je trouve un peu plombante, un peu insistante. peut-être as-tu voulu trop renforcer, pour être sûr que ton propos serait compris.
Je ne dirais pas que ce sont des longueurs, mais un manque de tonus dans l'écriture qui fait "bien", certes, mais pas assez folichon, surtout pour une histoire pareille.
Le début est un peu trop long.

merci de cette lecture !

   Louis   
24/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Dans le roman de Murakami ‘’Kafka sur le rivage’’, il pleut des poissons, maquereaux et sardines, et parfois des sangsues ; dans cette nouvelle dont l’action se situe au Pérou, des zèbres font la pluie et le mauvais temps, des animaux qui vivent pourtant sur le seul continent africain.

L’histoire se déroule dans un lieu particulier de ce pays d’Amérique du sud, dans la région de Nazca, une étendue quasi désertique dans laquelle se dessinent sur le sol les célèbres et étranges géoglyphes.

Le récit débute par une situation étonnante : un embouteillage improbable sur une route qui traverse un désert, une longue file de voitures à l’arrêt sur le ruban d’asphalte tracé par les hommes modernes, des véhicules immobilisés sur ce géoglyphe contemporain fait de bitume : « une file de voitures se dessinait sur la route menant vers Nazca »

Une situation assez semblable à celle qui constitue le point de départ du film de Luigi Comencini, ‘’Le grand embouteillage’’ et à la nouvelle de Julio Cortázar, ‘’L’autoroute du sud’’, qui a inspiré le film, mais la suite s’écartera de cette même veine de départ.

L’embouteillage ou le ‘’bouchon’’ évoque un monde, le nôtre, bloqué, bouché. Le trafic ne se fait plus, la course en avant des autos solitaires est interrompue, les moteurs ne « ronronnent » plus.
L’occasion est donnée aux individus de ne pas rester isolés dans leurs « bagnoles », de sortir de leur « caisse » et de se parler, d’échanger, de communiquer vraiment ; occasion aussi, alors que
le silence règne au bord du désert, d’une introspection, d’un retour sur soi, d’un examen de la condition humaine dans le monde contemporain.

Apparemment une sociabilité nouvelle ne se crée pas vraiment sur la ‘’cosmoroute’’, mais une rencontre se produit, celle d’un père et son fils, avec un étonnant personnage, un « brocanteur ». Une réflexion sur notre présent en ressortira, et surtout une expérience fantastique, comme seule issue véritable à une situation ‘’bouchée’’.

Ce brocanteur est une figure du passé : il « renvoyait l’image d’un aïeul en sepia », d’un passé qui mêle « la tradition indienne » et « le commerce cher au vieux continent », l’antiquaire se déclarant «métis ».

Il se veut un sauveur : le sauveur des objets du passé : « ce qui me fait me lever le matin, c’est le fait de récupérer des objets à l’abandon, des pièces mises au rebut, et de les sauver d’une mort certaine. C’est presque un travail de mémoire »
Une fonction plus proche de l’archéologie que de la brocante.
Il porte un regard critique sur notre monde consumériste, oppose le monde des objets marchands éphémères à l’obsolescence programmée de la consommation contemporaine aux objets d’autrefois :
« Aujourd’hui, nous regardons des objets naître et mourir alors que, dans toutes les civilisations antérieures, les objets ou monuments survivaient aux générations d’Hommes »
Il s’agit donc pour lui de sauver des objets anciens, condamnés par notre présent à une mort certaine, alors qu’ils étaient, paradoxalement, destinés à ne pas mourir.


Dans ce temps suspendu, généré par l’embouteillage, une réflexion critique portée par la voix du brocanteur se fait jour, une comparaison entre passé et présent jette une lumière crue sur le présent. L’antiquaire se lance dans un discours de condamnation de la société de consommation qui, explique-t-il, se trouve dans une impasse : une impasse de la contestation et de la révolte contre cette société, par la "récupération" : « on peut toujours contester l’appareil de production et bâtir des alternatives, le système est armé pour recycler en business les nombreux désaveux qui lui font face. Les révoltes finissent par devenir elles-mêmes des marchandises. En d’autres termes, si vous contestez la consommation, vous consommerez de la contestation ».
Son discours n’est pas une simple critique du consumérisme de notre civilisation, mais une critique de l’impossible critique de notre monde, devenu, comme l’écrivait Marcuse, « unidimensionnel ».

Notre monde se trouve donc dans une impasse, un bouchon, par l’impossible contestation qu’il a engendré. Un bouchon comme celui qui met à l’arrêt les voitures sur la route de Nazca.
Des zèbres tombés du ciel vont s’avérer à l’origine de l’embouteillage routier.
On compare souvent les rayures de ces animaux à des codes-barres ( Ne dit-on pas, sur le ton de la plaisanterie, que « Les caissières de supermarché font un rêve récurrent : elles courent nues dans la brousse derrière des zèbres affolés, scanner en main. )
Ainsi les codes-barres du monde marchand s’étalent partout, tombés en pluie ; la domination de la marchandise est totale, et aucune issue n’est en vue dans un monde à l’horizon bloqué et brouillé (l’une des hypothèses explicatives de la présence des zébrures chez cet ‘’equus’’, c’est qu’elle perturberait la vison de ses principaux prédateurs, comme le lion; elle provoquerait un malaise optique qui permet de dérouter certains ennemis, constituant ainsi un avantage évolutif.)

Une civilisation peut bien s’effondrer, concède quand même le brocanteur, mais « ça se fait toujours dans le sang et les larmes ».

Dans la suite du discours énoncé par l'antiquaire se produit l’évènement tout à fait inattendu : la pluie de zèbres.
Le zèbre ne se réduit pas à un code-barre, et c’est bien l’animal zèbre qui chute du ciel.
Cette pluie semble répondre au discours du brocanteur : il peut donc arriver des choses que l’on croit impossible, semble-t-il dire, ce que l’on croit improbable, irréalisable, illogique peut pourtant se produire.


La perspective de la nouvelle change alors de focale. Le personnage central sera désormais un enfant. Il sera le principal protagoniste du récit, et lui seul portera un nom : Tykio, alors que les autres personnages ne sont désignés que par leur fonction : « le père » ; «le brocanteur ».

De nuit, l’enfant commet une « transgression », il brave l’interdit de sortir de voiture, il s’écarte de la voie tracée dans le désert par le macadam, il s’éloigne du "cosmoroute" bouché, embouteillé, pour rejoindre un autre espace, un autre temps à travers le désert.

Il veut comprendre, répondre au pourquoi de ce qui arrive, quand les adultes, prudents, cherchent seulement le comment : comment se protéger, comment poursuivre sa route au plus vite : « Il comptait mener une enquête afin de connaître les raisons pour lesquelles ces animaux rayés s’échouaient sur le macadam »
Il entre alors dans un monde fantastique, fait de rencontres surprenantes.

Il croise ainsi un « varan » qui, au milieu du désert, joue en solo sur les percussions d’une batterie.
Le saurien ( dont aucune espèce ne vit en Amérique, pas plus que celle des zèbres, ce qui montre bien la distorsion de l’espace et du temps dans laquelle on se situe) ce gros lézard qui semble appartenir à un autre âge de la terre se trouve lui aussi dans une impasse qui l’empêche de sortir de sa solitude, comme il l’explique : « si j’arrête de battre le rythme, mon cœur s’arrête également. Et si mon cœur s’arrête, je meurs ». Il lui est donc difficile de délaisser sa batterie pour tenter de « nouer des relations amicales ». Le varan a un problème de cœur, un dilemme : ou bien il choisit la survie dans un monde désert, sans amis et sans amour, en poursuivant son rythme de vie, ou bien, il tente de faire accepter sa « tronche », et nouer des relations aux autres, et risquer ainsi la mort.

Le varan n’est pas la solution, mais constitue une étape vers d’autres rencontres plus fructueuses. Il guide l’enfant vers les ballons.

Une deuxième rencontre sera, en effet, celle d'un vendeur de ballons, « un renard en cravate noire ».
Le renard, animal pourtant réputé rusé, semble manquer de logique, ou plutôt pris dans une logique particulière. Il semble tout droit sorti de l’univers de Lewis Carroll, et Tykio prend l’allure d’une Alice au masculin.
Le renard ne veut pas s’envoler avec ses ballons, il veut les conserver pour les vendre. Leur « valeur d’usage » ( comme dirait Marx), ne l’intéresse pas ; seul importe leur « valeur d’échange », autrement dit leur valeur marchande. Dans le désert, il n’y a personne pourtant avec qui échanger ses ballons, à qui les vendre.
Dans le désert de la consommation, les ballons restent de pures marchandises. Situation absurde. Logique pervertie par la rationalité économique du monde de la marchandise. L’enfant, avec ses yeux naïfs, et son bon sens, perçoit cette logique absurde.

La situation marchande se défait pourtant, aux mains du renard dans le désert. Il y aura échange entre le renard et l’enfant, mais un échange de dons. L’enfant donne son aide, le renard offre le ballon.
Et la pure marchandise s’envole, pour devenir le moyen d’une envolée. D’une prise de hauteur.
Le renard, pas plus que le varan, ne sont des solutions, mais les constats portés sur le plan de l’imaginaire et du fantastique de la situation absurde dans laquelle nous vivons.

Une troisième rencontre aura lieu, elle aura pour intermédiaire un arc-en-ciel en parenté avec les zèbres. Un arc-en-ciel extravagant «en noir et blanc », un « demi-cercle zébré », une « passerelle » entre le réel et un ailleurs.
Plus haut, grâce à une corde, se fait la rencontre avec un groupe d’animaux : colibri, macaque, condor, iguane.
Ce qui est remarquable, c’est que ces animaux sont précisément ceux qui, le plus souvent, sont reproduits dans les géoglyphes, comme leurs ombres démesurément agrandies portées sur terre.
L’enfant voit les animaux comme le peuple Nazca les a vus.
L’enfant est monté, et en même temps descendu ( rapprochant plus encore Tykio d’Alice) : « Ici, c’est une sorte de cave cosmique, confia le colibri d’une petite voix »

Il ne se passera rien avec ces animaux. Mais le voyage jusqu’à leur domaine sera pour Tykio le moyen de réaliser ses « rêves » : « il réalisait là un rêve de gosse » ; un moyen de satisfaire ses désirs «boire un lait fraise », respirer une « brise enchantée »

De retour sur terre, le brocanteur reprend son discours lucide : «l’extraordinaire serait finalement rationalisé », tout rentrerait dans l’ordre de la « rationalité technique », l’anormal dans la norme, le dérèglement dans le règlement et la règlementation.
L’enfant n’a pas eu de réponse à sa question du pourquoi ( « Dieu a ouvert le robinet » n’en est pas vraiment une), mais son voyage fantastique a un sens, et indique une solution.

Il y a d’autres voies dans le désert, semble dire cette nouvelle, que celles tracées avec du bitume, d’autres voies que celles qui mènent au commerce et aux affaires, à la production et à la consommation d’objets éphémères et sans valeur.
Des voies qui mènent au ‘’ciel’’, des voies qui mènent de la "cosmoroute" à un cosmos multidimensionnel ; des voies qui mènent à des êtres qui ne sont pas réduits à la seule dimension de producteurs- consommateurs.

Un autre regard porté sur le monde, un regard d’enfant, peut permettre de réenchanter le monde, de satisfaire véritablement les rêves et les désirs, alors que le monde de la consommation est celui de la frustration malgré l’abondance, celui du manque et du désenchantement.
.
Tykio ne s’est pas, pour quelques instants « évadé » du monde, la solution n’est pas dans une évasion, dans un détournement du regard, de la réalité vers la pure fiction. Tykio est de retour sur terre. Bien sûr, il déclare « je ne veux pas rentrer », mais le colibri lui recommande : « Garde ce précieux instant au fond de toi » et, déjà loin des « créatures » fantastiques, alors qu’il lui faudra de nouveau vivre dans la réalité de notre monde, il ressent pourtant : «une présence agissante au plus profond de lui ».

Le fantastique, auquel on a affaire ici, n’est pas, comme le merveilleux, un genre d’évasion ; il est au contraire un genre d’investigation. Il ne nous propose pas de quitter notre monde, mais de le mettre en perspective, en question, à partir d’un événement qui transgresse ses lois établies. Il possède donc, à l’égard d’un certain ordre des choses, une force de critique et de contestation considérable, qui lui permet de prendre en charge, à travers la portée symbolique et critique de ses figures, des discours et des expériences de pensée parfois inenvisageables autrement.
L’intérêt principal du genre fantastique ne réside pas dans la seule jouissance de l’imaginaire qu’il procure, mais bien dans la façon dont il se sert de l’irrationnel pour nous ramener au « réel », c'est-à-dire à notre monde.

Le fantastique ne se présente pas non plus comme une nouvelle superstition, il ne cherche pas à prouver l’existence de phénomènes surnaturels, ni même à la suggérer ; bien plutôt, il se fonde sur un jeu avec la fiction, une opération de confrontation entre la raison et ce qu’elle refuse habituellement.

Dans cette nouvelle, le fantastique répond, de façon symbolique, et par des voies poétiques, à une situation ‘’bouchée’’ dans laquelle se trouve notre présent, et pour laquelle une solution rationnelle s’avère difficile à trouver.

Merci in-flight

   in-flight   
25/7/2020

   Blitz   
25/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci In-Flight, j'ai beaucoup aimé cette nouvelle. Le style est très fluide et agréable à lire. On est facilement transporté dans un univers loufoque et fantastique. Référence et clin d'œil au Petit Prince bien trouvé. Cette histoire m'a aussi rappelé "Manana" de Ray Bradbury, pourtant beaucoup plus sombre et tragique..
Peut-être raccourcir un peu le texte ou amputer d'une rencontre ou d'un chapitre, pour maintenir le suspens et éviter de se perdre.
La partie sur les marchandises éphémères me semble également un peu lourde et "téléphoné", mais peut-être suis-je trop cynique de nature.
J'aurais également aimé en savoir un peu plus sur l'arc-en-ciel en noir et blanc... sans doute parce que le mien est "un peu trop coloré"...
La phrase de fin "ce n'est pas pareil" est excellente!


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