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Fantastique/Merveilleux
in-flight : Mon parapluie
 Publié le 02/03/18  -  16 commentaires  -  11081 caractères  -  115 lectures    Autres textes du même auteur

Mon parapluie se tourna crânement de côté et s’adossa au mur d’un air snob. Sa canne recourbée le faisait maintenant ressembler à un grand « J » fier de sa personne.


Mon parapluie


Le temps était pluvieux et maussade, un classique de novembre. Une météo où d’ordinaire chacun reste chez soi, mais je sentais monter en moi cette fièvre de l’achat qui nous tient lorsqu’on on a le sentiment qu’une journée va s’écouler inutilement. Dans un élan de consommateur coupable, je décidai de sortir acheter quelques objets dont je n’avais nul besoin.


J’allais quitter mon domicile mais on sonna. J’ouvris la porte, c’était mon parapluie. Il se tenait droit comme un « I » à l’entrée.


– Tiens donc ! Que veux-tu là ? lui demandai-je.

– Observe donc le temps qu’il fait ! Tu as besoin de moi, c’est évident.

– Non mon cher, j’aime à sentir les éléments de la Nature, la pluie sur mon visage ne me dérange pas.


Mon parapluie se tourna crânement de côté et s’adossa au mur d’un air snob. Sa canne recourbée le faisait maintenant ressembler à un grand « J » fier de sa personne. Il s'avança un peu pour entrer. Je me demandais quel intérêt j’avais à introduire pareil énergumène sous mon toit. Mais après tout, il était un peu chez lui. Il se dirigea vers le salon, s’assit dans mon fauteuil et prit rapidement ses aises.


– J’ai une course à faire ! dis-je d’un ton véhément.

– Rien d’urgent, il m’objecta, je le vois dans tes yeux. Installe-toi donc.


Troublé par ses dons de télépathe et son impertinence, j’obéis et allai m’installer dans le fauteuil qui lui faisait face. Je voulus reprendre un peu de contenance en l’interrogeant :


– On peut savoir ce que tu faisais dehors par ce temps ?

– C’est ma raison d’être que de sortir les jours de pluie. On a tendance à m’oublier dans cette maison, j’ai moi aussi des velléités de loisirs. S’il me plaît d’aller flâner un jour comme celui-ci, j’en suis tout à fait libre.

– Eh bien fais donc ! Tu n’as pas besoin de moi ?

– Oui mais un parapluie sans maître doit être à peu près aussi malheureux qu’un homme sans femme.


J’étais un célibataire endurci et cette remarque m’avait porté un vif coup au cœur. À vrai dire, je ne lui soupçonnais point cette perfidie, il semblait en savoir long sur moi, et moi je ne savais rien de lui : je ne m’étais jamais intéressé à son enfance, à ses loisirs ou à ses goûts… Je ne savais même plus comment il était devenu ma propriété, un cadeau peut-être.


Il piocha dans ma boîte à cigares placée sur la table basse, je n’osai le reprendre sur son insolence. Il était arrivé ici en maître des lieux, ses provocations et son arrogance semblaient chez lui aussi naturelles que la politesse l’est chez les gens civilisés. Il fallait pourtant bien que je remette à sa place cet effronté.


– Tu as du feu ? osa-t-il me demander.

– C’est peu commun d’observer un parapluie fumant un Cohiba.

– Mettons cela sur le compte de mes nouveaux loisirs. Il faudra t’y faire.

– Donc si j’ai bien compris tu cherches un maître ? demandai-je en lui tendant la boîte d’allumettes.

– Non, tu es mon maître mais tu me traites bien mal. Nous ne sortons jamais ! Tu m'abandonnes au fond d’un placard comme une vulgaire guenille ! J’ai une baleine brisée depuis des mois et tu ne l’as même pas remarquée…

– Mais je…

– Ma robe noire a perdu sa belle teinte d’antan et mériterait qu’on s’occupe un peu mieux d’elle ! Quant à mon fourreau de rangement, il a tout simplement disparu, je n’ai plus rien à me mettre !


Il continuait ses jérémiades et c’est à ce moment-là que la scène m’a paru étrange. Son cigare et son autorité le rendaient viril et sanguin mais voilà qu’il se morfondait en des plaintes de femme insatisfaite. Il voulait aller plus souvent au cinéma, au restaurant, voir des amis… Mais quels amis ? Des parasols et des ombrelles ? De quel sexe était-il ? Dans quel genre se reconnaissait-il ? Son esprit décagonal semblait habité d’une schizophrénie latente, d’une bipolarité larvée. Après tout, je ne connaissais rien de sa personnalité et peut-être avais-je affaire à un psychopathe !


Je profitai de ses lamentations pour me lever et partir le plus naturellement possible. Il considéra mon geste et hurla « ASSIS ! ». Je m’exécutai. Mon parapluie semblait revenu à l’état masculin, ce n’était pas sans m’inquiéter. Il reprit son cigare et inhala de grandes bouffées dont la fumée disparaissait sous son mystérieux manteau noir. En le contemplant, j’eus l’impression que deux yeux m’observaient. Je repris :


– Vois-tu, il ne faut pas m’en vouloir. La pluie ne me dérange pas lorsqu’elle est fine et je n’aime pas m’encombrer de choses inutiles.

– Comment ? Oserais-tu me qualifier de chose inutile ?

– Oh non ! Non non, je parlais de…

– Tu parlais de moi hypocrite !

– Non, laisse-moi t’expliquer !


Il monta sur le dossier du fauteuil et ouvrit son sinistre voile noir déployant là toute son envergure, toute sa puissance, tout son charisme. Il était maintenant plus grand et plus large que moi ! Je restai pétrifié sur place. Il reprit sèchement :


– T’ai-je un jour manqué de respect ?

– Bien sûr que non mais…

– Mais quoi ?

– Tu es légèrement encombrant et moi j’aime voyager léger. Il faut te sécher, te mettre la tête en bas, réparer tes baleines meurtries… Tu demandes une attention toute particulière et oui je l’avoue, je n’ai pas pris soin de toi.


Désemparé, j'éclatai en sanglots ; ce parapluie reflétait tout mon égoïsme, toute mon ingratitude. Il replia sa robe, revint s’asseoir sur le moelleux du fauteuil et fit glisser la boîte à cigares d’un coup sec dans ma direction. J’allumai la grosse tige de tabac et lui signifiai avec d’infimes précautions que l’heure tournait. S’il le voulait, nous pouvions sortir tous les deux comme autrefois. Cette proposition ne lui parut pas sincère et selon lui, c’était la peur et uniquement la peur qui me faisait prendre cette initiative. Une fois de plus, il avait raison ! Je tentai de me ressaisir avec un discours plus honnête :


– Écoute, je ne saurais conter l’histoire du parapluie à travers les siècles… Mais tu n’es pas sans savoir qu’il est une invention qui t’a fait beaucoup de tort et qui t’a fait vieillir d’un coup, c’est la capuche !

– J’emmerde la capuche ! s’emporta-t-il. Je la maudis elle, ainsi que tous ses descendants.

– Oui mais mon grand, osai-je avec familiarité, on ne saurait aller contre le cours du progrès, euh ! De l’Histoire… enfin le cours de l’évolution des choses. Il y a maintenant le K-Way, les vêtements imperméables, tout un arsenal, toute une panoplie, qui permettent de se protéger de la pluie.

– Je ne veux pas en entendre davantage !

– Enfin voyons... Si tout le monde réagissait comme toi, il y aurait une révolte des lampes à pétrole, des bidets ou des moulins à café !

– Justement, je ne veux pas finir comme eux, je tiens à maintenir ma place au sein de cette société.


Il tira une grosse bouffée sur son cigare puis le jeta à terre, il semblait froissé. Je venais de toucher un point sensible et j’avais bien l’intention de creuser ce sillon émotif, le temps de trouver une solution. J’avais désormais la ferme intention de me débarrasser de cet être instable et dangereux.


– Je n’ai pas qu’une vocation utilitaire, reprit-il. Nous, parapluies, sommes plus que cela. Nous sommes le reflet des modes et œuvrons pour l’élégance de la toilette. Nos ancêtres des siècles passés tenaient un rôle majeur dans l’exubérance des tenues vestimentaires et ils reflétaient l’appartenance à certaines classes sociales…


Tout pendant qu’il déblatérait ses conneries, je fis mine de l’écouter d’une profonde attention et dès qu’un blanc se présentait, j’y intercalais quelques signes d’empathie : « comme je te comprends », « mon pauvre ami », « quel triste sort ! ». Pris d’une colère impossible à réprimer, il fulminait sur l’époque actuelle et ne fit bientôt plus attention à moi, je saisis l’occasion pour m'emparer discrètement de l’essence à Zippo et de la boîte d’allumettes. Le projet était simple : l’asperger de combustible et l’enflammer. Il poursuivait son emportement nostalgique en regardant par la fenêtre :


– Quid de la Belle Époque où nous régnions en maîtres les jours de pluie. Nous étions les protecteurs des intempéries, nous avions droit de cité, tu m’entends ! Nous avions un statut ! Mais maintenant…


Mon parapluie s’était mis à gueuler dans toute la baraque agitant sa robe au gré de ses palabres ; en pleine crise existentielle, il tournait en des cercles de plus en plus larges, bredouillant des phrases incompréhensibles. Il délirait complètement, c'était maintenant qu'il fallait agir ! Je bondis vers lui, l’aspergeai d’essence mais d’un coup de canne, il m’envoya un uppercut bien senti. Je me retrouvai sonné à même le sol. Il déploya son effrayant manteau noir et hurla comme le font les grands rapaces. Je pris la boîte d’allumettes mais lorsque je voulus en craquer une, mes doigts tremblaient de tous leur os et je fis tout tomber à terre. Soudain, le parapluie se scinda en deux parties : son manteau noir s’éleva dans les airs puis retomba sur le sol et la canne dénudée laissa apparaître une épée, un long aiguillon qui semblait forgé dans l’acier. Il avait l’intention de me transpercer le corps !


Je me relevai, pris le tisonnier de la cheminée et entamai un combat de cape et d’épée avec mon parapluie. Main droite à l’attaque, main gauche cabrée derrière le dos, je m’en allais montrer à ce cabotin quel genre d’homme je deviens en de pareilles circonstances. Convertis tous deux en spadassins, nous combattions dans tout le salon, grimpant sur les tables et les chaises ; ce duel singulier dura le temps que je récupère la boîte d’allumettes tombée au sol. J’en craquai une de nouveau et mis le feu à sa grande robe noire.


Sous les flammes vives se dessinait sa carcasse métallique encore remuante. J'observais ébahi cet étrange spectacle lorsque soudain, quelque chose m’embrocha le dos. C’était lui, c’était elle, c’était l’épée ! La lame avait pénétré ma chair et s’agitait au gré des flammes désormais vacillantes. Je tombai sur les genoux. Le feu de la robe bientôt s’éteignit et la lame cessa de s’agiter dans mon corps. Il était mort.


Une partie de lui gisait en moi, mon sang coulait abondamment. Je me dirigeai péniblement vers le téléphone afin de composer un numéro d’urgence. La pluie avait redoublé d’intensité, un vent violent s’était levé balayant les branchages nus des arbres les plus fébriles. Au loin, les hauts cyprès se voûtaient en des postures improbables, les tuiles des vieilles maisons volaient comme des lancés de couteaux. Mitraillés par la pluie battante, les riverains couraient dans les rues cherchant un abri salvateur, complètement affolés par cette tornade sortie tout droit des sphincters d’Éole. Je ne pensais plus à la douleur, j'observais stupéfait devant la fenêtre les rafales apocalyptiques et les violents éclairs déchirer ce ciel obscur.


Mes paupières devinrent lourdes, mon esprit s'échappait. Les bourrasques perdaient peu à peu de leur vigueur. La Nature déchaînée semblait se calmer à mesure que je me vidais de mon sang.


Les membres engourdis, les yeux bientôt clos, la tempête devint clairement moribonde.


 
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   Louison   
13/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé cette histoire un peu loufoque.

Tout pendant qu’il déblatérait ses conneries: Pendant me semble suffisant sans l'adverbe tout.

"C’était lui, c’était elle, c’était l’épée ! " me semble un peu lourd, surtout dans les circonstances où le narrateur se trouve embroché.

J'ai passé un agréable moment de lecture.

   Tadiou   
13/2/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
(Lu et commenté en EL)

J’ai beaucoup et largement souri pendant la plus grande partie de ce récit pétillant, déjanté et farfelu.

Cela fait chamailleries à l’intérieur d’un vieux couple et c’est parfois régalatoire. Cet anthropomorphisme passe bien, à mon avis.

C’est intéressant que différents niveaux apparaissent comme la remarque agressive à l’homme sans femme, le coup des courses inutiles, les jérémiades de femmes, la virilité du parapluie…. : évocations de la « vraie » vie.

J’apprécie toutes les références précises au parapluie, baleine, manteau noir, canne… qui rappellent bien que c’est un parapluie et non un moulin à café.

J’apprécie l’écriture, châtiée à souhait et qui fait sourire.

Je n’aime pas la bagarre de la fin qui fait grand guignol, à mon avis : dommage.

On atteint une autre dimension avec la nature qui se déchaîne, mais c’est trop ténu, à mon avis ; c’est un côté qui aurait mérité d’être développé.

Quant à la mort du parapluie et du narrateur, ça me semble artificiel et mal venu. Il aurait fallu creuser la fusion, l’interpénétration des deux.

Au total, un bon moment de lecture. Belle imagination et beau talent de conteur (conteuse).

Merci donc et au plaisir de vous relire.

Tadiou

   SQUEEN   
18/2/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai bien aimé le début, l'écriture est agréable, entraînante. Pour moi c'est un exercice ; réussi certes mais un exercice... Trop anecdotique, une fois qu'on s'est fait à la surprise du parapluie vivant, ça se déroule sans accroc mais sans rien d'autre non plus. Je n'ai pas compris pourquoi cette montée de violence, cette prise de risque dans la volonté du narrateur de brûler le parapluie... Je ne l'ai pas senti acculé à ce point : l'on tombe vers la fin dans quelque chose de plus dure qui d'après moi manque de cohérence avec le début, peut-être qu'un crescendo dans l'angoisse l'aurait mieux amené. Une écriture maîtrisée et agréable au service d'un texte d'après moi pas "à la hauteur". A vous relire, merci. SQUEEN

   Anonyme   
18/2/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Le départ retient l'attention. Une conversation avec son parapluie ouvre beaucoup de portes à l'humour et l'imaginaire.
Mais finalement ce parapluie n'a rien de sympathique, au contraire.
La fin devient un délire assez ennuyeux.
"il se morfondait en des plaintes de femme insatisfaite" Particulièrement mauvais.

Bref, bonne idée mais la réalisation ne suit pas.

   Anonyme   
2/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour

Voilà une nouvelle qui m'a ravi. Le coup du parapluie.
Beaucoup d'humour se dégage de ce récit fantastique et joyeux.

Peu-être que la fin aurait pu être tout autre : j'aurais bien vu un voisin
entrer d'un seul coup dans la maison et demander : vous n'auriez pas
un parapluie ?

Dans mes longues promenades (sous la pluie) je verrai maintenant
cet étrange compagnon sous un jour nouveau.

   plumette   
2/3/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour In Flight,

je viens de passer un bon moment de lecture avec cette joute oratoire qui se termine en combat sanglant avec un parapluie.
Pas si simple de personnaliser un objet, de lui donner vie et chair! Je trouve cela très réussi avec cette ambivalence masculin/féminin.

Je suis un peu plus réservée sur l'évolution de cette confrontation. La fin, violente et meurtrière, ne me semble pas complètement en phase avec le reste du texte. Il y a comme un emballement. Je trouve tout de même que cet excès est sauvé par le côté visuel du combat.

bonne écriture ! C'est un point important pour adhérer à cette histoire rocambolesque.


Plumette

   Thimul   
4/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un bien sympathique délire.
Une écriture très visuelle.
Un récit décalé et pourtant on y adhère facilement et je pense que c'est votre écriture qui le permets.
Un bon moment de lecture.
Une mention spéciale pour le combat final à l'escrime.

   Louise   
5/3/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,
Merci pour ce moment de lecture très agréable et décalé!
J'ai beaucoup apprécié le côté imagé de l'écriture, et les réflexions que permettent la personnification du parapluie.
Je ne suis d'habitude pourtant pas forcément cliente de ce genre, mais là ça fonctionne vraiment bien!
Au plaisir de vous relire!

   Eva-Naissante   
6/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour in-flight,

Je ne suis qu'une p'tite nouvelle, mais comme il m'a été conseillé de commenter, je m'y essaye, en toute humilité puisque je n'ai pour l'heure rien publié.

Un sujet très intéressant. Une belle écriture, sans trop de fioritures, qui alourdissent parfois certains textes.

Toutefois, il me semble qu'une chute moins sanglante et dramatique aurait rendu votre texte encore plus captivant. Une fin humoristique aurait redonné au lecteur le sourire qu'il avait en lisant les premières lignes.

Ceci étant, j'ai beaucoup aimé. Merci.

Eva-N

   Louis   
7/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce texte, apparemment farfelu, est une charge contre le monde de la consommation.

Alors que le narrateur est pris d’une fièvre acheteuse, « je sentais monter en moi cette fièvre de l’achat » ; alors qu’il s’apprête à consacrer son temps libre à l’achat de produits de consommation, il reçoit la visite inopinée, bien que la journée soit pluvieuse, de son parapluie.

Un parapluie personnifié. Un parapluie parlant.
Le motif de sa présence est une protestation, une révolte contre les objets de consommation auxquels il ne veut pas être assimilé.

Son premier argument tient dans l’idée qu’il est un objet utile, il répond à un besoin, or il pleut, il présente donc ses services, et laisse entendre que les objets marchands que le narrateur-acheteur-consommateur s’apprête à glaner par une incapacité à faire bon usage de son temps libre, sont des gadgets de peu d’utilité.

Parapluie en personne indique dans sa posture même ce à quoi il ne veut pas être assimilé, il se tient en majuscule, « droit comme un I à l’entrée », puis comme « un grand J fier de sa personne », à ne pas confondre donc avec le minuscule d’un vulgaire article de consommation.

Parapluie impose sa présence dans l’appartement du narrateur-acheteur, il veut être considéré comme un objet de la maison, qui revêt une dignité, auquel on doit un respect, comme le respect dû à une personne, et ne pas être traité comme un vulgaire objet de consommation que l’on achète et que l’on jette, sans aucune considération.

Le narrateur reconnaît malgré lui, dans une réflexion qu’il se fait à lui-même, que le parapluie n’est pas un objet qui aurait un achat pour origine : « Je ne savais même plus comment il était devenu ma propriété, un cadeau peut-être ». Un cadeau, donc un « don », et non le résultat d’un acte d’échange marchand, un achat.

Un dialogue s’engage, le narrateur n’étant pas prêt à renoncer à son statut d’acheteur-consommateur.

Le narrateur réfute le besoin qu’il aurait d’un parapluie : « Non mon cher, j’aime à sentir les éléments de la Nature, la pluie sur le visage ne me dérange pas ». La contradiction est inaperçue entre l’amour de la « Nature » et le comportement de consommation, la fin du texte le fera ressortir.

Parapluie précise ce qui distingue un objet que l’on doit respecter et un objet de consommation. Un objet non consommé, on en prend soin, on le répare quand il est abîmé, on l’entretient, tout le contraire de ce qu’a été le comportement du narrateur : « J’ai une baleine brisée depuis des mois et tu ne l’as même pas remarquée » ; « Ma robe noire a perdu sa belle teinte d’antan et mériterait qu’on s’occupe un peu mieux d’elle »

Mais le dialogue se poursuit en un jeu de pouvoir, en un affrontement dont l’enjeu se trouve dans le pouvoir et la maîtrise, «Il fallait pourtant bien que je mette à sa place cet effronté »
Il ne s’agit plus de l’emporter parce que l’on a raison, mais parce que l’on est le plus fort, parce que l’on est le maître, parce qu’on fait plier l’adversaire sous son autorité. D’autant que la méfiance et la crainte de l’autre s’installent, et le narrateur de se demander : «peut-être avais-je affaire à un psychopathe ».

Le consommateur tente de prendre l’ascendant par divers moyens, dont la séduction, mais il échoue.
Il tente encore un argument : Parapluie est obsolète, ringard, dépassé, de nouveaux objets le remplacent efficacement : « la capuche, le K-Way, les vêtements imperméables ». Pourquoi donc le conserver, pourquoi ne pas le remplacer par un produit plus jeune, plus frais, plus nouveau. La consommation s’inscrit dans le cadre du « progrès » technologique, auquel on ne peut que se soumettre.
Parapluie réplique qu’il n’est pas un consommable, pas un simple objet utilitaire, pas un simple « produit », mais par son histoire l’équivalent d’une œuvre, artisanale ou artistique ; qu’il participe donc du beau, « nous œuvrons pour l’élégance de la toilette », et revêt une fonction sociale et symbolique.

Le narrateur consommateur ne comprend pas, dévalue le discours de son interlocuteur en n’y voyant que des « conneries », et, à court d’arguments et de moyens persuasifs, il tente d’en finir avec Parapluie en l’immolant par le feu. À défaut d’être consommé, parapluie sera consumé.

Mais l’objet résiste. Parapluie se transforme en une arme, et rappelle ainsi qu’il a pu aussi avoir cette fonction, la dissimulation d’une arme.

Les deux adversaires s’entretuent, mais l’agonie du consommateur est lente.
Il a le temps de percevoir que la mort de Parapluie, l’anti-consommateur, qui laisse place nette à l’ultra consommation s’accompagne de la levée d’une tempête, d’une nature en furie.
Les « colères » de la nature, c’est à dire les dégâts qu’elle subit, et les dérèglements climatiques qui s’ensuivent, sont les conséquences de la production-consommation à outrance. La nature ne se calme qu’avec la mort du narrateur, personnification de la consommation, de l’acte consumériste.

Merci in-flight

   Velias   
8/3/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour In-Flight,
Votre préambule, « Mon parapluie se tourna crânement de côté… », m’a indéniablement attiré vers votre texte. Franchement aucun regret ! j’adore les histoires décalées voire déjantées. Et n’ai pas été déçue. Il y a de l’Alice et du Mary Poppins chez vous. J’ai adoré. Du début à la fin.
Et quelle bonne idée que d’utiliser le passé simple.
Lorsqu’ on écrit une nouvelle, poser des dialogues cohérents et attractifs est un véritable défi. Rien à dire sur les vôtres, ils sont plus que parfaits.
Certains lecteurs voudront peut-être voir à travers ce récit, une introspection philosophique, ou autre drôlerie pas marrante. Personnellement je préfère le prendre au premier degré : une lecture amusante et récréative.
Il y a juste une expression qui ne m’a pas plu « les sphincters d’Eol ». Bof ! vous auriez pu trouver mieux.
Sinon j’envie votre dextérité plumaire.
Vélias, à la recherche des mots perdus.

   Donaldo75   
9/3/2018
Bonjour in-flight,

J'ai bien aimé le début de cette histoire, avec ce parapluie un peu culotté qui se permet d'entrer dans le quotidien de son propriétaire.

Ensuite, je trouve que le récit est inégal, la narration perd son unité, comme si tu avais voulu suivre plusieurs pistes, tenter des registres différents, jusqu'à l'assaut final.

J'ai trouvé une phrase qui illustre ce manque d'unité:
"Troublé par ses dons de télépathe et son impertinence,"
Le fait que le parapluie s'exprime par l'esprit n'a aucune importance au vu de la teneur du récit, du moins quand cette phrase survient. Par contre, son impertinence est le sujet. Cette phrase noie donc l'important et l'artifice.

Sinon, c'est comme toujours bien écrit, une constante chez toi; c'est quand même plus agréable de lire une nouvelle au français irréprochable.

Merci,

Don

   Lulu   
18/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour in-flight,

Je viens de passer un très bon moment de lecture en parcourant cette nouvelle. Personnifier un parapluie, un objet que l'on peut trouver utile ou non, pourquoi pas ? C'est même bienvenu, en ce qui me concerne. On est sur un registre humoristique, même si le personnage joue le jeu du dialogue avec cet autre personnage qu'est le parapluie de façon sérieuse.

J'ai vraiment bien aimé cette nouvelle, puisqu'elle m'a divertie, fait sourire, notamment quand le narrateur évoque "la révolte des lampes à pétrole, des bidets et des moulins à café"... Je trouve que vous mettez assez bien en perspective l'évolution de nos divers objets, de ces choses qui nous semblent utiles et qui, à un moment ou à un autre, deviennent obsolètes.

Pour ma part, je n'ai jamais pensé que la capuche avait détrôné le parapluie, mais le dialogue qui ouvre cette réflexion amusante m'a beaucoup plu.

Côté écriture, j'ai bien aimé parcourir une narration vivante, du fait de l'emploi de la première personne et du recours fréquent au dialogue.

L'intrigue est, par ailleurs, sympathique. Je n'aurais pas cru un tel dénouement en considérant le début du récit, mais pourquoi pas ?

Bonne continuation.

   Anonyme   
28/3/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Comme toujours votre écriture m'a ravi. De bons passages, pas de temps morts, un style sans fioriture mais d'une élégance indéniable.

Le thème de votre histoire m'a par contre beaucoup moins intéressé. J'ai juste pensé un instant en référence au sketch de Raymond Devos "mon chien, c'est quelqu'un". Et puis voilà, c'est tout. Je me suis un peu ennuyé à suivre cette histoire bien peu loufoque en fait. Et la chute n'a rien rattrapé. Ce combat entre un parapluie et son possesseur, mouais, bof. J'ai eu bien du mal à voir un message derrière vos mots qui pourtant se voulaient convainquants.

Dommage.

Mais à vous relire tout de même.

   aldenor   
2/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Un délire bien structuré que cet affrontement entre l’homme et son parapluie. Avec de la suite dans les idées, dans les arguments de part et d’autre. C’est ce qui en fait la drôlerie. Une situation de départ insolite, qui enfle ensuite progressivement selon sa propre logique.
Je ne crois pas que la fin soit outrée, mais elle arrive trop brusquement ; il manque peut-être un pas dans le crescendo.

   Ombhre   
13/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une nouvelle burlesque, qui se lit avec plaisir. L'écriture est fluide, les dialogues savoureux, la situation cocasse au possible. Rien n'est sérieux, pas même quand le narrateur se fait embrocher.
J'imagine que l'auteur a du bien s'amuser à l'écrire et à imaginer cette situation hors norme. Et le plaisir est partagé à la lecture.
Un seul bémol sur une chute qui pour moi manque de mordant, et ne conclut pas réellement l'histoire.

Merci pour cette lecture qui m'a bien fait sourire.
Ombhre


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