Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Horreur/Épouvante
in-flight : Passeur d'âmes
 Publié le 08/05/20  -  7 commentaires  -  25778 caractères  -  107 lectures    Autres textes du même auteur

Ce fut la première fois que je m’endormis tétanisé.


Passeur d'âmes


JOUR 2

L’agent immobilier m’a certifié que je faisais une superbe affaire : une bicoque de 70 m², avec un étage et des combles aménageables. Certes, quelques travaux à effectuer, mais la bâtisse est située au milieu des champs de lavande, dans l’arrière-pays provençal.


Les murs sont fins, le silence est épais. C’est ce que je cherchais : fuir la ville et son panorama d'intranquillité, fuir la ville et son cri permanent, me retrouver loin de la concentration urbaine anonyme, loin de ce désert surpeuplé de solitudes. Loin des amours déçus.


JOUR 3

Quel plaisir j’ai pris ce matin en ouvrant les lourds volets de bois ! Admirer le mimosa en fleur, écouter le chant des cigales et sentir la lavande me monter au nez. Cet après-midi, le temps était superbe et je me suis allongé sur le vieux transat du jardin. J’observais les avions qui laissaient des traces blanches dans le ciel bleu azur. Des traces qui s'effaçaient peu à peu, comme le chemin disparaît à mesure qu’on avance dans la vie.


La maison est sommairement isolée, la faïence est à refaire dans la salle de bain, un pan de la toiture est moussu et présente quelques tuiles arrachées. Et même si l’électricité n’est plus aux normes, même si la chaudière est ancienne, même si le parquet de l’étage est antique, j’en suis convaincu, je serai bien ici.


JOUR 4

Je n’ai toujours pas vidé la maison : flâner et me confier dans ce journal ont été mes deux seules activités aujourd’hui. Il est 20 heures passées et je n’ai rien avalé de la journée. C’est un peu comme si je récupérais du manque de sommeil accumulé depuis ces dernières années. Il faudra pourtant que je songe à faire quelques emplettes, les placards sont vides.


En fin d’après-midi, j’ai eu une idée simple, mais lumineuse : j’envisage de donner naissance à un potager, sur l’aile sud de la maison.


JOUR 5

En attendant de changer les meubles, je dors dans l’ancien lit, face à une armoire à glace. Les murs de la chambre sont vert foncé, comme le tapis usé d’un billard ; de grands rideaux jaune moutarde descendent jusqu’au sol et occultent la fenêtre. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite mais cela me rappelle la pièce dans laquelle je dormais en villégiature chez mes grands-parents. Je n’ai jamais vraiment aimé y dormir, j’ai toujours eu l’impression qu’une présence rôdait derrière les rideaux.


JOUR 6

J’ai encore rêvé de lui… De ce parc qui habite mes songes depuis trois nuits. Un parc qui m’est intimement étranger. J’y pénètre par une charmille qui s’apparente à un tunnel végétal ; je marche ensuite sur une allée en terre battue, avant de m’allonger sur un coteau verdoyant. D’autres gens vêtus comme au début du XXe siècle tiennent conversation à mes côtés et s’agitent à l’ombre d’un cyprès. Je n’ai que faire de leurs faits et gestes, je reste là, par terre, bercé par la rumeur des bavardages alentour.


JOUR 9

Je suis descendu au vieux bourg pour y faire quelques courses, les villageois ne me parlent pas. Je vois dans leurs yeux une sorte de questionnement sur ma présence ici, une question à laquelle je ne saurais trop quoi répondre. Ils se demandent sans doute de quoi je vis, quel métier j’exerce et dans quelle mesure je suis utile à la vie de la région. La réponse, je l’ai cette fois-ci et je n’ignore pas qu’un rentier vivant sur l’héritage familial ne constituerait pas un mode de vie respectable à leurs yeux.


JOUR 13

L'été fond tout doucement et je suis englué dans l'ennui. J’éprouve l’étrange sentiment de m'être trompé de chemin, d'avoir raté un virage, d'avoir pris une déviation qui ne rejoindra pas la route principale. Je ne cesse de ressasser le passé, songeant à des souvenirs qui me font parfois trembler d'émotion… Quand la mémoire va ramener du bois mort, on ne devrait pas s'étonner de la vaillance des flammes.


Cette mélancolie m’envahit le soir, quand je me retrouve cloîtré entre ces murs. Il faudrait que je me remonte les manches pour prendre possession des lieux, mais une force me pèse sur le corps quand je suis à l’intérieur, un poids qui freine mes mouvements et mon courage. Pire, lorsque je me lève de mon transat, après quelques pas en direction de la maison, une étonnante sensation court sur mes jambes, comme si l’on voulait que je m’enfonce dans le sol, faire de moi un être enraciné et immobile.


JOUR 15

J’ai passé ma journée à essayer de mettre de l’ordre au rez-de-chaussée et à l’étage mais la tâche m’a paru insurmontable et à la fin de la matinée, il m’a semblé que je n’avais fait que déplacer la poussière.


Dans l’après-midi, je fus piqué par la curiosité d’ouvrir la trappe qui mène au grenier : depuis que j’occupe les lieux, j’ai besoin d’être entouré d’objets anciens. Mais j’avais à peine envisagé l’idée qu’une lourdeur vint se poser sur mon thorax. Je dus sortir prendre l’air pour sentir cette pesanteur disparaître.


JOUR 20

Il est arrivé une chose terrible dont le récit me pèse, quelque chose qui questionne l’impact de l'émotion sur la raison. Je me trouvais face au miroir de la chambre et un souvenir me revint : à l’âge de seize ans, dans la pièce où je dormais chez mes grands-parents, je me suis retrouvé à fixer mon visage pendant de longues minutes, tout près du miroir. J’étais tranquille, complètement détendu, mais à force de m’observer fixement sans cligner des yeux, l'image que me renvoyait ce miroir s'est trouvé modifiée. C’est devenu flou, mon visage était toujours là mais je le voyais se transformer progressivement, le reflet montrait quelqu'un d'autre, une personne adulte au regard sombre. Je pris alors un peu de recul mais, je réalisai que ce visage venait vers moi ! Ce portrait ─ qui n’était plus le mien ─ disposait d’une sorte d’emprise sur moi, un magnétisme qui bloquait mon cou pour que je ne détourne pas le regard. Je finis par trouver la force de tourner la tête pour m’extirper de cette mainmise.


Plus de trente ans après, j’ai réalisé que ce portrait qui m’était apparu étranger ressemblait au visage que j'ai aujourd'hui. Le miroir semblait avoir agi avec prémonition, me dévoilant le futur droit dans les yeux. Dans la chambre que j’occupe, seul face à l’armoire, j’ai souhaité refaire cette expérience… Je me suis approché du miroir pour me regarder fixement dans les yeux, comme je l’avais fait adolescent. Après quelque temps, je commençais à lutter pour ne pas cligner des paupières et ce combat contre moi-même produisait une sorte d’autohypnose, un vertige existentiel enivrant. Au moment précis où j’allais fermer les yeux, un frisson glacé remonta mon échine, une lame froide longeant mon dos comme un serpent. Et soudain, un visage apparut juste au-dessus de mon épaule ! Je hurlai sèchement, je crus que mon cœur allait défaillir. Je me tournai instantanément vers la chambre, le dos plaqué contre l’armoire : il n’y avait rien. Mais ce « rien » me parut terrifiant, car j’étais certain d’avoir vu quelque chose. Le silence me brûlait les oreilles, j’étais au bord de l’évanouissement et j’aurais mille fois préféré me retrouver gisant à terre, pleinement inconscient, que de devoir affronter cette « réalité ». Je ne savais plus où regarder, craignant qu’une apparition se manifeste à quelque endroit dans la chambre. Je n’osais fermer les yeux, sachant que je ne trouverais pas le courage de les rouvrir. Je balayai la pièce du regard dans un panoramique incessant quand, au coin de mon lit, la lampe de chevet s’alluma toute seule. Elle éclairait puis s’éteignait avec une durée aléatoire, comme si l’on cherchait à me transmettre un message dans une langue inconnue… L’ampoule éclata ! Je sortis de la chambre en criant, à me rompre les cordes vocales, dévalant les escaliers à une vitesse que je n’aurais pu imaginer.


Il est tard désormais et je suis exténué. Même si je ne tolère pas que cette maison me chasse comme un vulgaire chien errant, j’ai décidé de dormir dehors cette nuit. Une question tourne dans ma tête : doit-on croire ce genre de manifestations ou le cerveau perd-il ses repères dans certains états d’esprit ?


JOUR 21

Je crois pouvoir dire que ce fut la première fois que je m’endormis tétanisé.


JOUR 25

Les dernières nuits ont été « calmes », pourtant, je ressasse la mystérieuse apparition dont je crois avoir été la victime. J’ai contacté l’agent immobilier pour obtenir quelques éléments supplémentaires sur l’historique de la maison, il ne sut m’en dire plus, bien qu’au détour de la conversation, il tentât de me refourguer une assurance complémentaire.


Je suis alors descendu au bourg pour tenter d’en savoir un peu plus sur le passif de ma propriété. Je n’ai pas obtenu grand-chose de la part des villageois : j’ai tout de même pu apprendre par le témoignage du vieil épicier qu’il avait toujours existé des légendes et des énigmes autour de cette demeure. Il me confia que le dernier résident, celui à qui je succédais, avait exercé une activité obscure. Intrigué, je le poussai dans ses retranchements pour éclaircir la situation : l’épicier confia du bout des lèvres que mon prédécesseur se nommait Rakim, qu’il pratiquait un ésotérisme macabre qui consistait à entrer en communication avec des esprits disparus, des personnes surprises par la mort qui n’avaient pas eu le temps de d’achever une œuvre de leur vivant. Le rôle de Rakim consistait à générer un dialogue avec eux pour les encourager à abandonner leur quête et ainsi les aider à passer dans le monde des morts. L’épicier, qui m’avoua s’être renseigné sur le sujet, m’assura que Rakim était ce qu’on nommait un passeur d’âmes, une personne qui a la capacité d’aider les morts à monter au ciel afin qu’ils cessent de vagabonder à travers les époques. Il se tut et sembla inquiet de me savoir le nouveau résident de la demeure, je tentai de le rassurer sur mon sens du rationnel, alors même que l’étrange apparition dans le miroir ne cessait de résonner dans ma tête. Je tentai de le questionner sur la vie et la mort de Rakim, mais je le sentis troublé de m’en avoir déjà tant révélé et je vis dans son regard qu’il ne souhaitait plus aborder ce sujet. Avant de partir, je lui tendis une poignée de main en guise de salut, il hésita et finit pas refuser mon bras tendu, comme si j’eusse été un pestiféré.


JOUR 29

Après plusieurs nuits à dormir à moitié éveillé et à surveiller le moindre bruit suspect dans la maison, j’ai décidé de vaincre ma peur et d’entreprendre le nettoyage intégral de toutes les pièces. Je vais trouver la force de me libérer de cette chape de plomb qui m’a paralysé durant tous ces jours. Je dois prendre possession des lieux afin qu’eux ne me possèdent pas.


JOUR 30

En grattant les vieux enduits du salon, j’ai découvert des inscriptions sur un mur abîmé. Ces quelques messages anciens sont difficilement lisibles. Cependant, sur l’une des parois, une phrase se démarque très nettement, l’encre y semble plus récente, mais l’écriture est ambigüe. On comprend facilement le début : « De cette maison, j’en suis… » mais le dernier mot n’est pas clairement rédigé et l’on ne sait si l’on doit lire « épris » ou « esprit ».


JOUR 32

Après avoir effectué un bon ménage au rez-de-chaussée, j’ai de nouveau entrepris de vider le grenier dans l’après-midi et je peux affirmer, ce soir, qu’il y a bel et bien des phénomènes terrifiants dans cette maison…


Sous les combles poussiéreux, il y avait essentiellement de vieux livres et des bibelots qu’on n’avait pas jugé utile de déplacer. Alors que je feuilletais quelques ouvrages, plus pour leur fragrance que pour le contenu, je mis la main sur une boîte en fer dans laquelle se nichaient d’anciennes photos. Piqué par la curiosité, je me mis à examiner de magnifiques images en sépia, des portraits d’inconnus posant devant leur maison en pierre ou devant leur bicyclette dans une rue déserte. Au détour de toutes ces scènes révolues, de ces témoignages illustrés, une douce mélancolie s’empara de moi, un chagrin discret à la vue de l’immense dignité qui semblait habiter ces gens. Mais tout s’effondra quand je saisis un cadre dans lequel il y avait la photo du parc, celui qui avait hanté mes premières nuits ici ! Tout y était comme dans mon rêve : le coteau, les gens vêtus comme à la Belle Époque et le grand cyprès.


Troublé, j’étais en train d’observer les détails de l’image, quand une chose étrange me sauta aux yeux : je remarquai sur l’image un être de dos, allongé dans l’herbe, tenu à l’écart du groupe et habillé d’une façon différente des autres. Je me saisis d’une loupe pour analyser « l’intrus ». Ses vêtements s’apparentaient à ceux d’un quidam d’aujourd’hui : jean délavé, tee-shirt col en « V » et baskets aux pieds. J’observe alors que son doigt pointe vers le coteau… Il semble signaler une place vide au milieu de la foule. Après un temps de réflexion, j’observe que cette place est celle où je prends repos dans mon rêve ! Je continue alors d’étudier quelques détails de ce personnage et il se produit alors une chose atroce : sa tête effectue un mouvement de rotation, puis son corps entier se tourne vers moi ! Son doigt accusateur est braqué sur moi. Son visage ? Non ! Son visage ! C’est le mien !


Tétanisé, je jette alors le cadre contre le mur. Il se brise dans un vacarme qui me paraît démesuré. Manquant de souffle, je fonce vers le jardin pour inhaler une grande bouffée d’oxygène.


Resté un long moment dehors, je ne suis rentré que pour témoigner de cette expérience dans mon journal. Là encore, au moment présent, je me demande qui est « l’intrus » ? Que veut-il me signifier ? La force qui s’oppose à moi dans cette maison redouble, je suis proche de la porte, prêt à bondir dehors si une hostilité se manifeste.


JOUR 34

Il y a un personnage en vie dans la photo du grenier et cela rend ma vie insupportable. J’ai peur d’être enfermé dans mon rêve ou dans le cadre de la photo. J’entends parfois des bruits à l’étage, comme si quelqu’un y vivait, je crains de le voir descendre les escaliers, je crains qu’il se dirige vers moi, avec son doigt dénonciateur. Qu’il me parle…


JOUR 36

Le rêve n’est pas revenu ; la photo elle, je l’ai constamment en tête. Je ne pense qu’à ça, je la désire tout en la craignant. Je voudrais la revoir, la déchirer, puis la recoller, la mettre sous cadre pour l’exploser à nouveau par terre.


JOUR 38

Mon angoisse a pris le large, ou bien elle augmente à un point que je ne sens plus. Je dors de plus en plus souvent à l’extérieur tant je sens une hostilité qui suinte à travers les murs. Je suis allé voir le médecin afin qu’il juge de mon cas, il m’a invité à quitter mon domicile et à prendre du repos auprès des miens.


Alors, j’ai pris une décision radicale : c’est ma dernière nuit ici, demain je prends le train qui me ramènera à ma vie d’avant.


JOUR 39

Je me trouvais à la gare, une gamine remontait à contresens les marches d’un escalator. Elle luttait contre la marche forcée de l’escalier automatique et s’amusait de ne pas avancer alors qu’elle ne cessait de mettre un pied devant l’autre. Elle semblait fière de son coup et attendait les éloges de son père qui se trouvait à côté. Je m’amusais à l’observer, heureux pour elle, et pour moi-même qui éprouvais enfin un sentiment d’altérité que je croyais disparu. Sur le quai, une mère étreignait ses enfants, en essayant de retenir son émotion. Sur le quai toujours, une jeune femme se mit à courir dans ma direction et je crus un instant ─ à voir sa silhouette aérienne et son air rieur ─ qu'elle allait me sauter au cou et me susurrer combien je lui avais manqué. Mais ses cheveux bouclés, cavalant comme des chevaux sauvages, passèrent devant moi, dans une complète indifférence. Elle disparut dans la foule ; ne restait que le fantôme de son parfum. Le train allait bientôt partir : au bout du quai, des gens en larmes laissaient flotter des mouchoirs, un peu comme une scène figée sur une carte postale ancienne.


Observer ces histoires anonymes et toute cette romance éveilla en moi un trouble profond et je mesurai ici les conséquences de ma période d’isolement. Soudain, quelque chose me sauta au visage, plusieurs hommes et femmes déambulaient habillés comme au début du XXe siècle ! Je jetai un œil panoramique sur ce qui m’entourait : l’escalator était devenu un escalier en marbre ! Les distributeurs de boissons et autres écrans d’informations avait disparu. Le train n’était plus le même également, il fonctionnait à la vapeur désormais ! Ce qui m’apparaissait comme une douce nostalgie juste avant sonnait maintenant comme un anachronisme avéré. J’interceptai le chef de gare, lui-même flanqué d’un drôle d’accoutrement :


– Je ne comprends pas, tout le monde est habillé comme dans l’ancien temps.

– Je ne sais pas quoi vous dire, on croise pas mal de gens perdus en ce moment, un peu comme vous. Comme s’il y avait un truc dans l’air… Ce sont peut-être les effets du gaz moutarde.

– Le gaz moutarde ?

– Oui, on l’emploie tellement qu’il doit se diffuser partout dans l’air.

– En quelle année sommes-nous ?

– 1915. Vous êtes soldat ?

– Quoi ?

– Parce que si vous partez au front avec l’esprit frappé, vous n’allez pas faire long feu !


Il me tapa dans le dos avec condescendance pendant que j’observais l’agitation sur le quai : des hommes en haut-de-forme et queue-de-pie croisaient des femmes en mini-jupe et talons aiguilles ; dans le hall, des demoiselles en crinoline discutaient avec des punks à chien ; on envoyait un télégramme à ma gauche, un message sur smartphone à ma droite. Plus loin, vers la sortie, un chauffeur de taxi attendait dans un coupé Mercedes flambant neuf, son autoradio lâchait les basses profondes d’un rap volubile. Mais quand je me tournai, je voyais le petit chef de gare régler sa montre à gousset, tout en s’égosillant dans son sifflet. Tout ce petit monde cohabitait à merveille sans se soucier de la collision des époques.


Je ne me dégonflai pas ! Comme si j’étais face à une urgence – l’urgence de découvrir une vérité – je me précipitai dans ce train à vapeur et m’assis à une place libre. Prostré dans le siège, j’essayai tant bien que mal d’affronter les scènes surréalistes auxquelles j’assistais à travers la fenêtre. Quand je tournai la tête, deux voyageurs venaient de s’installer et me faisaient face : l’un vêtu tel un dandy du XVIIIe siècle, l’autre en costume trois-pièces moderne, maniéré comme un employé de banque. Ils m’observaient droit dans les yeux, prêts à me faire une révélation ou me donner les clés d’un mystère. Et le dandy finit par m’annoncer : « Beaucoup de gens se sentent mal dans leur peau, parce que ce n'est pas la leur ». Puis, ils continuèrent de me fixer, attendant une réaction de ma part. Je ne sus tenir leur regard plus longuement et, me levant, je déambulai dans le couloir du train en remarquant que tous les voyageurs avaient les yeux braqués sur moi ! D’une pâleur spectrale, ils m’observaient comme un intrus qu’il faut chasser, un assassin qu’il faudrait pendre.

Je pris la fuite… Pour revenir ici.


JOUR 84

Je ne supporte plus ces maudites cigales, leur chant s’apparente à un moteur qui ronronne constamment dans ma tête.


JOUR 103

Terré dans cette bâtisse, au milieu de l’arrière-pays provençal, je mène une vie piégée entre cette sédentarité champêtre et la folie du monde extérieur. N’osant mettre un pied dehors, je suis confiné dans cette existence monacale qui pèse lourd sur le moral. Pour contourner la situation, j'ai accroché aux murs des portraits d’un genre nouveau : dans les cadres, on peut voir des bustes surmontés d’un point d'interrogation, on peut alors imaginer le visage que l'on souhaite ; c'est bien plus récréatif qu'une tête imposée. Entre eux et moi c'est un dialogue sans fin : ils me posent une question, je leur réponds, ils me renvoient une question... Nous sommes comme des miroirs dans un face à face à face à face à face… C'est profond. Je passe mes journées à attendre le soir et mes nuits à attendre le matin, inanité cyclique qui dure depuis des mois. Enseveli dans un quotidien perpétuel, c'est l'agueusie face aux jours nouveaux, c'est l'impression d'être enfermé dans une cage avec un tigre et la nuit.


JOUR 105

Je me suis réveillé en pleine nuit, le cœur battant et pris par une sorte de suffocation. J’ai ouvert la fenêtre tant je peinais à reprendre ma respiration. Quand je me suis recouché, j’ai senti une légère oscillation sur le matelas, comme si l’on cherchait à me bercer. Intrigué par le phénomène, je relevai la tête : il y avait une silhouette au pied de mon lit. Immédiatement, j’ai tiré la couverture par-dessus mon visage, tremblant comme un enfant terrorisé par un cauchemar. Après de longues minutes – des heures, peut-être – je commençai à respirer difficilement sous la couverture. Le plus doucement du monde, je remontai ma tête jusqu’à l’oreiller ; c’est alors que, pris par la colère d’un homme à qui on veut supprimer sa liberté, je tournai sèchement mon regard vers le pied du lit, en hurlant comme un soldat partant à la guerre.

Il n’y avait plus rien, la silhouette avait disparu. Je n’étais pas soulagé pour autant, devinant qu’un démon ménage des temps de pause à sa proie pour mieux la tétaniser par la suite.

Quand je vis les premières lueurs de l’aube traverser les rideaux jaunes, un immense soulagement passa en moi…


JOUR 107

Je ne sais quoi conclure des événements paranormaux dont je fais l’objet. J’essaie d’adopter une posture stoïque, mais je sais déjà qu’une épouvante hantera les prochaines nuits, que mes terreurs vont s’en trouver de plus en plus intenses et que je ne trouverai pas le sommeil. Dans les périlleuses ruelles de mon esprit, dans les entrelacs de mes angoisses, j’ai le sentiment que tout est complot…


JOUR 111

Je veille dehors.

Tout à l’heure, dans l’épaisseur de la nuit, alors que je tentais de faire le vide dans mon esprit troublé, la lumière s’est soudainement allumée dans le salon… Derrière la fenêtre éclairée, une forme passa rapidement. Un être déambulait dans la maison et, étrangement, je n’en fus pas surpris, guère plus effrayé. Était-ce lui ? Qui était-il d’ailleurs ? Durant ces heures caniculaires, je ne sais plus très bien où est mon corps. Où sont nos corps ?


??/??/2020

Je suis descendu au village, personne ne m’a reconnu. On m’a juste informé que nous étions en août. Déjà…


../../….

Je me baladais près de l’aqueduc et quand je revins par la vallée, je pus contempler ma propriété au milieu des champs. Sous le ciel rosé du crépuscule, un morceau de lune s’accrochait au toit de la maison, une certaine plénitude se dégageait de ce tableau quasi nocturne.

J’observais cette masure assise sur plusieurs siècles, elle qui avait vu des générations d’hommes se perdre en existence, elle qui tour à tour bâtie, détruite, restaurée, modernisée par d’autres Hommes connaissaient trop bien leur versatilité et leurs humeurs, en l’observant donc, j’éprouvais subitement une profonde déférence pour cet édifice. Et pour la première fois depuis que j’étais arrivé ici, j’avais ardemment envie de rentrer chez moi. Ensorceleuse sous cette nuit d'automne opalescente, la maison se parait du feu couchant du soleil pour me convoiter, elle m’intimait l’ordre de me laisser prendre par ses charmes, elle m’obligeait à la pénétrer.


15/06/1982

Tout va de travers. Le temps avance à rebours. La maison s’embellit de jours en jours et je vieillis d’heures en heures. Les oiseaux ne chantent plus, le mimosa s’est replié sur lui-même, quant à la lavande, elle est devenue pourpre et n’exhale plus son parfum capiteux. À l’intérieur de la maison, tout a changé, les murs se rénovent d’eux-mêmes, la pièce principale a retrouvé une élégance antique, même le grenier sent le bois neuf avec cette charpente qui rajeunit. Pour passer d’une pièce à l’autre, je ne pousse plus des portes mais de lourds battants en chêne massif ; il n’y a plus d’électricité, je m’éclaire avec une torche et des bougies. Mon environnement se trouve sans cesse modifié : lors de ma dernière sortie, je n’ai croisé aucune automobile, aucun signe du monde contemporain, comme si une guerre était passée par là.

Je m'observe parfois dans le miroir menteur de la chambre : j'y vois un homme d'une quarantaine d'années qui aurait des siècles derrière lui. Marqué par la vieillesse, pas par l’âge.


06/07/1893

Descendre au village, arpenter les trottoirs nocturnes, passages étroits et murs silencieux. Plaine, errance, traversée de forêt, caresses sur les arbres. Escalade de l'aqueduc, parapet, grande inspiration, vent léger et bras en croix, poumons remplis, âme vide.

Vide.

Joies.

Vide.

Regrets.

Vide.

Ai-je aimé un jour ?

Vide.

Un cri dans la nuit.


8/8/888.

Le temps est un infini dressé.

Cet endroit est un paradis maudit. Je crois que je fais désormais parti des visiteurs de la maison, je ne sens plus cette aura malsaine, je ne ressens plus les effets de la gravité, je me déplace en lévitation, comme une masse légère ne disposant plus d’aucune émotion. Physiquement, je n’apparais même plus dans le miroir. Je ne me pose plus de questions métaphysiques, je me sens à l’abri de la peur, errant de pièces en pièces comme un chercheur qui ne trouvera jamais. Car je cherche, mais je ne sais quoi. Il me semble avoir oublié quelque chose de l’autre côté, dans un autre temps, dans un autre espace, comme une mission que je n’aurais pas accomplie. Alors je tourne en rond.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   cherbiacuespe   
4/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Angoisse de l'inconnu, du paranormal. Amis des peurs cachées, bonjour.

Le plan et la conception (un journal personnel) de cette histoire d'épouvante est admirable. On se laisse habiter par cette maison, on se laisse devenir cette maison avec cet habitant, on a peur quand il a peur, on veut comprendre comme lui, on sombre ensemble. Quelques rares fautes, rien d'important. On est submergé par l'ambiance, progressivement, grâce à une écriture sûre, précise et concise. Même les descriptions sont efficaces. J'avoue m'être laissé prendre par l'ambiance.

Cherbi Acuespè
En EL

   Dugenou   
8/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour in-flight,

Très bonne idée, le journal : d'entrée, on se sent proche du narrateur, l'ambiance du texte nous imprègne plus facilement.

J'ai passé un bon moment devant ce récit d'épouvante, peuplé de fantômes, jusqu'au narrateur lui même, éprouvé quelques frissons... de peur ou de plaisir ?

De plaisir je pense. Bravo !

Dugenou.

   Anonyme   
9/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai bien aimé... La nouvelle racontée façon journal de bord..à la Maupassant pour LE HORLA...ou bien encore le mystère distillé à la Henry JAMES, beaucoup plus dans l'évocation et la suggestion, que dans le fait acté. Ambiance fin de siècle qui se télescope avec notre époque...La machine à voyager fonctionne encore.
Thème bien amené, sujet maîtrisé. Bravo!
Un petit bémol ...l'utilisation du terme " refourguer" fait fausse résonance.
Le narrateur semble exempt de passé...

   Stephane   
8/5/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Tous les ingrédients d'une bonne histoire d'horreur sont rassemblés ici afin de nous plonger totalement dans l'horreur (justement), l'épouvante et le fantastique. Le pouvoir de narration est digne des plus grands auteurs du genre, et je ne voix aucun défaut à cette nouvelle que je ne suis pas prêt d'oublier. Le personnage est seul et se retrouve coincé dans cette maudite bâtisse qui l'attire et le retient comme un aimant. Mais la subtilité ici est d'avoir su faire voyager cet homme (dont nous ne connaissons pas le nom, ce qui donne un attrait supplémentaire à l'intrigue) à travers le temps de manière novatrice.

Tout simplement fabuleux !

Stéphane

   plumette   
9/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour In flight

un récit très prenant qui mélange réalisme et fantastique
j'aime bien la forme utilisé ( journal) et je trouve que les sentiments du narrateur sont bien rendus.

Le décor de cette maison est un personnage à part entière.


un petit regret peut-être : on plonge dans l'histoire sans rien connaître du narrateur, de sa vie antérieure, comme s'il était vierge de tout passé. C'est peut-être nécessaire ici pour mieux exploser la dimension temporelle.

Le dosage entre le réalisme et le fantastique me parait bon

Plumette

   alvinabec   
10/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour in-light,
De votre texte je retiens le parfum de 'Horla' qu'il dégage largement ce qui oriente tout commentaire vers les effluves disséminées au long du récit. Or je trouve pas mal de réminiscences mais aucune fragrance, sauf, a contrario, cette agueusie face aux jours prochains.
'je ne me dégonflais pas' ne me semble pas raccord avec le corps du récit, mais c'est une babiole.
A vous lire...

   SandraC   
24/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour!

La nouvelle est très prenante par sa forme et son fond, on est vite absorbé par l'histoire et c'est très agréable. Je trouve assez pertinent que l'identité du narrateur soit laissée dans le vague. On n'a pas besoin de plus, et ça permet de voir plus directement le monde par ses yeux.

Rien à dire sur le déroulé de l'intrigue, à part pour le passage relatant le phénomène dans le miroir, chez les grand-parents du narrateur: je m'attendais à ce que le lien avec ce qu'il se passe dans la maison soit plus clair. On aurait vraiment dit deux phénomènes paranormaux interdépendants, mais au lieu que le lien apparaisse on est ramenés vers un autre phénomène (la présence derrière l'épaule). A moins que j'aie loupé quelque chose?

Je ferais une seule autre petite remarque, concernant certaines figures de style vers la fin. J'ai eu un peu de mal à les comprendre parfois, sans que ça ait un lien avec la folie montante du personnage ... Mais c'est peut-être parce que je ne suis pas assez sensible à cet aspect poétique du texte. Le lyrisme du début fonctionne davantage pour moi...

Pour finir j'ai beaucoup aimé la mélancolie qui sous-tend le texte, et les idées qu'elle véhicule sur la perception de soi/du monde des protagonistes. Belle atmosphère.

Merci pour cette agréable lecture!


Oniris Copyright © 2007-2020