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Fantastique/Merveilleux
in-flight : Pendant qu'il est trop tard
 Publié le 22/06/18  -  15 commentaires  -  47667 caractères  -  129 lectures    Autres textes du même auteur

Parce que je ne peux pas mourir, je dois suicider mes heures.


Pendant qu'il est trop tard


Cloué sur un banc de la gare, j'attends qu'il fasse noir : l'obscurité, pas la mort. La douleur disparaît, ou bien elle augmente à un point que je ne sens plus.

« Regarde, j'ai l'impression de pas avancer ! »


Je ne suis pas vampire, pas fantôme, pas Dieu. Je ne crois pas être fou. Je ne pourrais sans doute pas retracer mon arbre généalogique, connaître l’origine des quelque 3 milliards de milliards d’atomes qui me composent. Atome composé lui-même de milliards de particules. Je dois avoir un atome de Marcus Garvey, un autre de Christophe Colomb, un atome d’un pommier de l’Anjou, un autre de l’arbre de Tule, celui d’un grain de sable de Vendée, d’un poisson combattant, un atome des gratte-ciel de Shibam, des laves de l’Etna, l’atome d’une blue note, l’atome d’un astéroïde fonçant sur la Terre.


Je ne devrais être qu’une escale dans le voyage de ces particules mais celles qui me constituent ne me quittent pas : la mort ne m’appelle pas. Pour les autres, la vie est une fiction éphémère ; pour moi, elle est une marche forcée. J’ai arrêté de compter les jours, mis le calendrier à l’écart, je ne disparaîtrai pas, je ne revivrai pas sous une forme différente ; je suis figé, comme une statue qui ne s’ignore pas. Aujourd'hui, je le sais, rien ne semble me tuer, quelle que soit la volonté que j'y mets ; rien ne semble me briser, quelle que soit la hauteur de mon saut. Je le dis en toute humilité : je suis immortel. Une humilité forcément un peu arrogante.


« Il était tellement vieux qu'il en est mort. » Un villageois avait sorti cette phrase pleine de bon sens à propos de son père. C'était il y a plusieurs siècles et il l'avait prononcée avec une œillade à mon encontre car si tout le monde disparaissait dans le village, les affres du vieillissement n’avaient aucune prise sur moi. La rumeur de mon immortalité commença à se répandre dans la cité et je devins méfiant d'un village où l'on pouvait lire un doute profond sur des visages familiers. On m'observait comme un démon, un oracle qu’il fallait exorciser. Une foule, ça a le lynchage facile et je dus fuir les soupçons pour éviter des hostilités imminentes. Je partis alors en exil pour parcourir plusieurs pays, plusieurs époques ; un vertige permanent devint mon compagnon de route, je m'interrogeais sur mon cas et commençais même à douter d'être né un jour : aucun souvenir d'une enfance marquant un début, aucun souvenir de l'odeur d'un père, du sein d'une mère. Je suis venu au monde à l'âge que j'ai actuellement, « né » à l'âge auquel je ne mourrai jamais. Vie éternelle : ces deux mots me saisirent comme une paire de menottes aux poignets et tout s'arrêta le jour où je sus que rien ne s'arrêterait.


Depuis, j’ai tant voyagé que j’ai l’impression d’avoir sculpté l’espace. J’ai noué des contacts, bâti des amitiés, épuisé des amours, toujours en me gardant de confier mon terrible secret. Et au moment de partir, tous avaient cette marque de surprise sur leur visage : « Pourquoi tu n'as pas changé ? » L’universalité de la mort unit l’humanité, elle fédère les consciences, resserre des liens distendus, elle génère la crainte et l’empathie ; moi j'enterre des gens que j'ai connus dans la plus grande indifférence et la tristesse m’apparaît comme un sentiment éloigné, encore que l'inaccessibilité à la tristesse me rende un peu chagrin. La finitude des autres m'oblige à un déplacement constant, je passe ma vie à refaire ma vie, à mentir, à simuler la normalité, à organiser la cohérence avec une fausse identité, à raconter avec précision des événements antérieurs falsifiés. Ma mémoire est un espace de stockage saturé. Le monde change, moi non. Je suis un esprit revêtu d'une chair surnaturelle, une substance qui ne veut plus traverser les époques, un immortel avec des passions de mortel. Je guette l'apparition d'une réponse à ce mystère, la solution de mon énigme, car dans cette chair d'unique exemplaire au monde – à ma connaissance – je commence à poser un regard de résignation sur chaque chose, je m'ennuie de l'observation du monde. À travers ma singularité, j'ai compris que j'occupe le temps et l'espace dans son entier, une sorte de clochard royal qui réfléchit à sa place entre le passé et l'avenir. Je ne sais plus moi-même si je suis servi par une patience démesurée qui me permet de supporter cette situation ou si je suis nourri par un désespoir infini. Qu'est-ce que j'attends ? Qu'est-ce que j'ai cessé d'attendre ? Au fur et à mesure des heures, des jours, des je-ne-sais-quoi, j'ai cessé de regarder. De m'enchanter.


Avec le temps, je suis devenu un éternel enraciné, je réside dans une maison de campagne, dans l’arrière-pays provençal. Une vie en grand écart entre cette sédentarité champêtre et les possibilités infinies d’évasion qui s’offrent à moi. J’ai pris le maquis en somme : moins de monde, moins de risques, mais aussi car la ville est devenue un panorama d'intranquillité. Elle se vit tout en moteurs, elle est un cri permanent, elle est saturée par le bruit et ceinturée par l'excès. Elle est une concentration urbaine anonyme, un désert surpeuplé de solitudes. Et pendant que la ville s’invente de nouveaux besoins, des désirs qui ne peuvent être différés, la banlieue continue de se déployer. La banlieue et son urbanisme standardisé, qui semble avoir été fabriqué pour mieux contrôler les comportements. La banlieue qui fumera de ses cendres lors des prochains embrasements. Les métropoles sont des asiles. Des asiles aux fenêtres inutiles car il n'y aura bientôt plus de regards. Des asiles où les marges de la vie sont trop étroites pour contenir l'ensemble des aspirations. Dans le marbre des bureaux ou dans les morsures du béton, le déracinement guette chaque citadin.


Ma solitude à moi réside entre les murs de cette grande maison isolée. Des murs fins, un silence épais. Dans cette vie monacale, je n'ai personne à critiquer ou à engueuler, mon grand malheur est de vivre seul alors que je ne suis pas solitaire. Pour contourner cette situation, j'ai accroché aux murs des portraits d’un genre nouveau : dans les cadres, on peut voir des bustes surmontés d’un point d'interrogation, on peut alors imaginer le visage que l'on souhaite ; c'est bien plus récréatif qu'une tête imposée. Entre eux et moi c'est un dialogue sans fin : ils me posent une question, je leur réponds, puis me renvoient une question... Nous sommes comme des miroirs dans un face-à-face à face à face à face... C'est profond. Je passe mes journées à attendre le soir et mes nuits à attendre le matin. Inanité cyclique qui dure depuis des siècles. Enseveli dans un quotidien perpétuel, c'est l'agueusie face aux saveurs des jours nouveaux, c'est l'impression d'être enfermé dans une cage avec l’absence et la nuit. Je m'observe souvent dans ce miroir menteur : j'y vois un homme d'une quarantaine d'années avec des siècles derrière lui. Marqué par l'âge, pas par la vieillesse. Un homme qui voudrait dormir sous du gazon, comme les autres. Le temps est censé vous charcuter la viande à coups de canif, il est censé écrire son passage sur le corps : vieillir c'est s'habituer à son visage qui vieillit, scruter des sillons qui se creusent, se prendre des trains dans la gueule et ne pas dire aïe ! Les autres, les « vrais » ont des projets qui s'inscrivent dans le temps, ils doivent se dépêcher de vivre pour les accomplir, chasser le bonheur, puis le tenir fermement entre leurs mains pour ne pas qu'il se fasse la malle ; moi je survivrai à tous mes projets, j'ai la vie devant moi mais aucun avenir. J'aimerais déguster chaque moment, chaque étape, chaque éternité, mais parce que je ne peux pas mourir, je dois suicider mes heures.


J’ai souvent entendu que les voyages revigorent le corps et l’esprit, comme quoi voyager chasserait les idées noires, permettrait de développer l’altérité. Mais j'ai visité les contrées les plus reculées, j’ai posé le pied sur les terres les plus confidentielles, j’ai vu des choses uniques, je suis entré en contact avec toutes les populations, je me suis senti propriétaire de la planète entière… Je pense avoir terminé ma carrière d'envahisseur. Et puis, dans cette époque où tout va très vite, en contrepoint, la patience est devenue une arme. La gangrène a même pris sur les temps de loisirs, la consommation des jouissances est chronométrée et l’on manque de temps pour tout ce que le tourisme offre comme délectations. Ces temps vides sont saturés, ces temps vides affichent complet car ils sont devenus un capital à investir. Les estivants soufflent dans les files d'attente des parcs d'attractions, râlent de n'être point servis assez vite au restaurant, s'insultent sur la route des vacances. Des estivants qui partent à l’étranger faire le plein de « misère », vider leur pouvoir d’achat pour revenir à la maison rassurés de l’horreur du monde. Des estivants qui célèbrent tout mais ne sacralisent plus rien, qui connaissent le prix de tout mais la valeur de rien.

Désormais, voyager c'est faire voir du pays à ma résignation. Je me suis alors réfugié dans le voyage de l’esprit, recyclé dans la spiritualité. Sans piété ni dévotion, juste des parenthèses de recueillements. Dans un temple ou devant un paysage, j’ai cherché à arrêter le temps, pour me retrouver face à moi-même. Mais je dus faire face à un constat cinglant : comment s’émerveiller du miracle de la vie sans avoir accès à la mort ? La seule issue résidait dans la posture stoïque, l'absence d’émotions par l'absence de passions. Passions que j'ai de toute façon toutes épuisées. J'ai entendu le cri des nouveau-nés, le râle des moribonds, le métronome des talons du monde, j'ai connu le retour des soldats crédules, les corps abîmés, les âmes dévastées, j’ai vu l'ombre des arbres disparus, les pierres de monuments détruits, j'ai laissé mes empreintes sur toutes les terres et j'ai égaré mon cœur quelque part.


– Lève tes mains connard !


Récemment, il est arrivé un événement bien plus attrayant qu'une virée aux îles Marquises, un jeune cambrioleur est venu visiter ma maison.


– Donne l’argent, s'te plaît... Bâtard !


Il s’énerva en voyant que je ne bougeais pas, stoïquement vautré dans mon canapé. À observer sa tête d’ahuri, on avait le sentiment qu'il débutait dans le métier, il tentait de m’intimider avec son couteau braqué sur moi, c’en était presque touchant. Il possédait une jeune tête léonine montée sur un corps allongé, un coup de taureau faisait la jonction des deux parties du corps : il était géométriquement raté. Une ambiance délétère pointait doucement, le type tremblait de partout et bavait ses paroles, on aurait dit qu'il s'était pris un coup de vaudou sur la gueule. Ou alors, aviné de picrate et ne sachant que faire de son ivresse, il était venu « visiter » la maison. En posant un regard panoramique dans la pièce, il fut confronté à un problème de taille : il n'y avait rien à voler chez moi et quand il s’en aperçut, il m’observa avec l’air de celui qui a fait une bêtise, comme un enfant en train de pisser dans la mer. Je le regardais comme un petit frère perdu dans la complexité du monde :


– Tout va bien ?

– Pas vraiment, je… Je ne sais pas vraiment ce que je fais là.

– Tu étais venu pour me cambrioler.

– Oui, mais normalement vous devriez être inquiet, vous devriez réagir.

– Les temps changent, ou bien je me ramollis avec l’âge, va savoir…


Mon voleur eut un sourire puis observa les cadres sur les murs. Il scrutait un à un les points d’interrogation, hésitant entre le fou rire et la panique.


– Chacun ses passions hein ! lança-t-il un peu hésitant.


Maintenant qu'il était là, j'avais bien l'intention de le garder. Je m’étais enfermé trop longtemps et j’avais besoin de parler à quelqu’un. Je le rassurai sur mes intentions avant de le faire asseoir.


– Tu n’as pas trouvé une autre voie que le cambriolage ?

– C’est la crise à ce qui paraît, il faut bien gagner sa vie.

– Oui mais ce n’est pas un moyen très honnête pour le faire. Que vont penser tes parents ?

– Mes parents ? Quand je vois ce qu’ils sont devenus, je me dis qu’il faut que j’échappe au salariat.

– Comment ça ?

– À force de se crever à la tâche, ma mère a chopé un cancer et mon père a perdu la tête. Ils ont passé leur vie à trimer pour que dalle !


Échapper au salariat… Ce gosse avait déjà tout compris. Pour me donner la contenance d’un type de son époque, j'avais tenté de m'intégrer à la société par le travail. Premier constat : c’est compliqué de se soumettre à l'autorité lorsqu'on possède un passif d'immortel. Deuxième constat : c’est très compliqué. Mais j’eus quand même le temps d’observer que l’entreprise est le lieu où les consciences et les corps sont chronométrés, évalués et triés. Les salariés ne sont plus des visages, ils sont des chiffres, des numéros. Si certains font tout pour rester dans le match, dans la compétition du salariat, beaucoup veulent en finir avec la normalisation des conditions de travail, beaucoup veulent en finir avec l’exploitation de leur temps de vie, beaucoup veulent en finir avec leurs addictions qui font souffrir moins, mais mourir plus. Beaucoup veulent en finir. Dans des rapports commerciaux biaisés, la division internationale du travail rend les pays indépendants les uns des autres : des pays ateliers produisent pour des pays vendeurs de services. Ces derniers ne fabriquent plus rien de concret car tout ce que le travail humain comporte de mécanique, répétitif et standardisable est effectué par des machines : les robots sont plus fiables et surtout habités par un esprit moins révolutionnaire. Ces pays ─ qui doivent désormais concrétiser de l'abstrait devant des écrans d’ordinateur ─ font tourner les ateliers de la sueur à l’autre bout du monde, là où l’on dépossède les derniers artisans de leur savoir-faire. Comme la distance se mesure en mètres, le travail se mesure en PIB, mais la somme des égoïsmes économiques n'aboutit jamais au résultat d'une société juste.


Dans une aliénation équilibrée et consentie, la cavalerie capitaliste a uniformisé toutes les nations sur le modèle de la consommation de masse ; comme une bête qui refuse de mourir, ce système à bout de souffle continue de vivre sous perfusion. Car depuis longtemps, on leur a fait croire que la possession matérielle était l’accomplissement d’une vie humaine, que le bonheur se conjuguait forcément avec l’accumulation de biens. Ainsi nous regardons naître et mourir des objets alors que, dans toutes les civilisations antérieures, les objets ou monuments survivaient aux générations d'Hommes. On ne lègue plus seulement des biens aux nouvelles générations, on leur transmet l’héritage du droit à l'abondance. C’est le règne de la marchandise, des cargos transportant des villes de containers qui se répartiront dans une armada de caddies. L’argent doit circuler, la machine doit tourner. Il faut se masser dans les centres commerciaux et bouffer du symbole, il faut fortifier son statut social. Il faut s’épuiser à travailler pour consommer à s’épuiser, car la croissance semble le meilleur garant de la paix sociale. Ils peuvent toujours sortir les griffes face à ce système, ils peuvent contester l'appareil de production et bâtir des alternatives, le système recyclera en business les désaveux qui lui font face : les révoltes finiront par devenir des marchandises. Contestez la consommation, vous consommerez de la contestation.


– Je ne me cherche pas d’excuses, relança le gosse, mais y a des circonstances des fois… C’est la loi de la jungle. Vous travaillez vous ?

– Non.

– Ah ! Si vous n’avez pas besoin de bosser, vous devez être riche ?

– En fait, je n’ai pas besoin d’argent non plus. C’est une histoire un peu longue, oublie ça.

– Si vous n’avez pas besoin d’argent, comment vous faites pour avoir cette maison ? C’est quoi vos activités ?

– Le suicide… Des choses comme ça.


Il y eut un moment de silence, il semblait méditer sur ma dernière remarque.


– Je dois y aller, me lança-t-il un peu inquiet.


J’observais ce mètre soixante-dix de jeunesse en souffrance, je ne savais pas comment l’aider, alors maladroitement je lui proposai du matériel :


– Écoute, je n’ai pas d’argent ici mais prends donc la télé et tout le matériel audio…

– Merci mais je ne prends que l’argent liquide et les bijoux. Je ne peux pas transporter de matériel, je suis à pied.


Je voulus entamer un dialogue sur les paradoxes de cette époque. Je lui demandai son ressenti sur le manque de repères actuel, le culte de la performance, la peur d'autrui, les bouffées de violence, le déclin de l'engagement politique. Les politiques sur le déclin. Sur « l'émancipation individuelle » qui a pris un tel essor qu'il devient difficile pour cette société de faire corps. Sur ce monde bousculé par le libéralisme, noyé dans sa propre liberté, le commerce de ses idées et l'imbrication complexe de ses valeurs multiples.


– Quand on est dans la galère, on n’a pas le temps de se poser toutes ces questions… Il faut être dans l’action, gérer au jour le jour. Vous voyez ce que je veux dire ?


Ça faisait 2 à 0 pour ce petit con… Que je commençais à adorer. Il exagéra une longue expiration pour me signifier son ennui ou son empressement ; s’excusant presque, il quitta les lieux pour aller « travailler » d'autres maisons. Quand il sortit de la pièce, la musique de Sam Cooke diffusait ses dernières notes pendant que j'observais mes points d'interrogation. Je retombai dans mes vieux travers d'immortel. Un unique spot rouge illuminait la pièce, cette lueur sanguine éclairait le dessin d’une arabesque. Je me laissai prendre par les courbes et les entrelacs du motif : un sentiment de vertige m’envahit peu à peu. La fenêtre béante laissait entrer l'air chaud et l'on entendait au loin la rumeur des voitures dévalant l’autoroute. L'angoisse montait, je ressentais une fatigue durable, celle qui vient se déposer sur le bien-être et qui finit par l'épouser.


Je saisis un paquet de biscuits qui traînait, puis allumai le téléviseur. Faire comme le peuple dans ces moments-là : se remplir la panse et se vider la tête devant des écrans. Un être humain ça fonctionne avec de la viande et de l'angoisse, ça s'équilibre entre charge alimentaire et décharge sexuelle. Le téléviseur montrait une villa dans laquelle on voyait des fesses et des seins, des jeunes filles au bagou nauséabond qui s’affirmaient en exhibant leur patrimoine génétique ; oubliant que ce qu'elles ont de plus beau, c’est ce qu’elles ont de plus éphémère. Et puis une brochette d'abrutis qui se pavanaient à leur côté en singeant de la franchise le muscle contracté. Jus de slip et fleur de cul… Pendant que cette basse-cour gueulait pour ne rien dire, je songeai au grand manitou de cette émission qui tirait les marrons du feu, jusqu'à ce que plus personne ne veuille de ces pantins, jusqu'à ce que le téléspectateur ait versé sa dernière goutte de lacrymal artificiel. Pour monter l'audience, il faut baisser le niveau, c’est bien connu. ZAP… Émission d'actualités, du tout en un, de la vérité délivrée en trois mots. Sur le plateau, des journalistes font saillir les aspérités d'un règlement de compte entre policiers et jeunes cagoulés. Derrière un décor cérémonieux, ils parlent avec un air de fausse solennité, comme pressés d’exposer ce catastrophisme juteux au bétail électoral, impatients de servir la soupe avant qu'elle ne refroidisse. Chez les rédacteurs, le sensationnel prend le dessus, chez les auditeurs, la paresse prend le dessus. Avide de scandales sociétaux, la charge de l'émotion vient annihiler le devoir de réflexion ; tout le monde y trouve son compte. Il n'y a plus que les catastrophes qui rassemblent : le tragique est fédérateur et le spectacle devient l'ordre du monde. Entre deux événements, ils communient devant la grand-messe de la publicité, se prosternant devant leurs nouveaux dieux : les marques. Des marques qui agissent comme une béquille identitaire pour des individus en perte de repères. Mais ils s’aperçoivent que la peinture et le vernis qu'on leur vend ne parviennent pas à maintenir les murs lézardés. Du berceau à la tombe, cette époque nourrit la famine spirituelle.


Franchissement du pic énergétique, baisse des rendements agricoles, émergence des révolutions, généralisation du terrorisme… Saturée d’informations, cette société devient amnésique, elle panique au présent puis oublie au jour le jour… Pour d’autres paniques. L’écran est devenu un substitut au face-à-face, une compensation qui mène à l’isolement, à l’agonie sociale. Ils passent leur vie devant leur monolithe compact qui éclaire leurs communications. Dans ce monde, ne pas regarder un écran de la journée est un acte de dissidence, un doigt d'honneur au progrès.

La connexion de tous avec tous et la marchandisation de la communication ont érodé le lien social, engendré le déclin des contacts réels. Internet rapproche des éloignés tout en éloignant des proches. La virtualisation des rapports sociaux génère une indignation numérique, un activisme hors-sol. Le militantisme « à la papa » a fait son temps : on s'engage dans des causes flexibles en attendant un retour sur son action, on se montre au réseau et on milite à l'humeur. Toute cette communauté forme un lot de producteurs d'opinions entendus par peu de gens, des gens eux-mêmes occupés à produire des opinions. Dans un monologue interactif incessant, l'un pose une brique pour sa maison, l'autre la pique pour construire la sienne. Ce modèle fabrique les mêmes identités en série.


Ces sociétés concurrentielles dressent l’ego comme un trésor personnel qu'il faut entretenir, mais plus l’indépendance grandit, plus l’isolement guette. C'est l’avènement d'un monde du chagrin pour soi, formaté par des individus ingouvernables. Des individus privatisés, livrés à eux-mêmes dans la jungle planétaire. C'est l'hystérie du moi qui mène à la névrose et à la solitude. Solitude recyclée en un nouveau marché qui vend du réseau et du contact virtuels aux nouveaux isolés. Autant de citoyens comme autant de particules se pensant auto-suffisantes. Perdus dans la masse des offres et des styles, noyés dans les mode(èle)s et les courants évanescents, ce qui semble le plus demandé de nos jours c'est une personnalité. Ils veulent mener des vies légendaires, ils seront les oubliés de l'Histoire. Tous veulent être singuliers, tous veulent échapper à leur statut de marchandise, tous veulent qu’on leur offre, un instant seulement, l’opportunité de se distinguer de la masse.

S’ils savaient comme je me distingue d’eux…


Il fallait que j'esquive, moi aussi, la solitude. La grande solitude de cette nuit.


Je descendis au village pour arpenter les trottoirs, comme une vieille catin qui cherche du client. Tout semblait mort et je n'étais éclairé que par un vieux morceau de lune, toujours ce penchant pour le drame… L'Homme est peut-être un mammifère trop sensible ; après tout, quelle autre espèce s'ébahit devant un coucher de soleil ou un cerisier en fleurs ? Pourtant, c'était une nuit qui sentait la liberté et les miracles. Une nuit remède avec toutes ses étoiles ; les vraies réflexions, les vrais questionnements commencent sous les étoiles.


Ruelles. Passages étroits. Sortie de village. Plaine. Errance. Traversée de forêt. Fondu dans l'épaisseur des arbres. Aqueduc. Escalade de l'aqueduc. Vue admirable. Grande inspiration. Autoroute au loin. Phares de voiture dans la nuit. Parapet du vieil édifice. Vent frais et bras en croix. Le vide. Un cri dans la nuit.


Je me réveille dans une voiture, côté passager. À ma gauche, une femme roule comme une hystérique avec un sourire frondeur. Le compteur affiche 210 km/h. À cette vitesse, j'ai l'impression d'être assis sur une balle perdue. Je me racle la gorge.


– Pas trop peur ? me lance la conductrice d'un air frondeur.

– Qu'est-ce que je fais dans cette voiture ?

– Je vous ai ramassé sur le bord de la route, comme un caniche écrasé.

– Charmant.

– Rude soirée ?

– Il y a des suicides qui mènent on ne sait où. Je n'ai pas toute ma tête dans ces moments-là.

– En parlant de suicide, vous voulez qu'on monte à 230 ?

– Plus vite c'est possible ?


Elle était un peu ronde et très acide, j’avais envie de l’appeler Pamplemousse. J'effectuai un bref aller-retour avec le volant qui faillit nous faire partir en tête-à-queue. Elle leva le pied et m'observa avec une panique enthousiaste.


– Ho ! Vous êtes fou !

– Entendu, je suis fou. Mais admettez qu’il faut être une sacrée cinglée pour ramasser un cadavre sur le bord de la route afin de faire la conversation avec lui.

– Un cadavre en pleine forme !

– Vous voulez baiser c'est ça ?

– Comment ça ? Mais vous êtes ignoble ?

– Fidèle ou coincée ?

– Ni l'un ni l'autre ! lâcha-t-elle indignée. Mais enfin !


Le bolide ralentissait à mesure qu'elle montait dans les tours.


– Rassurez-vous, les fornications relèvent de la fantaisie pour moi, pas du besoin irrépressible. Des femmes et des fentes, je suis repu. Dites, il faudrait remettre un petit coup d'accélérateur pour être sûr. Plus vite ! Il faut vous dépêcher de vivre !

– Quoi ?

– Seule l'action libèrera votre esprit. Pour esquiver votre dernier souffle, il faut vous agiter en tous sens, il faut brasser de l’air, beaucoup d’air. La vie humaine n'alloue qu'un bref instant à l'expérience du sensible, il faut sauter à pieds joints dans l'abondance et la jouissance. D’ailleurs le paradoxe de notre temps, c’est que cette société d'abondance vit dans la frustration, dans la peur de manquer ou de ne pas assez posséder. Ce qui domine l'époque relève de l'angoisse, une angoisse liée à la rareté, au manque de confiance face aux ressources naturelles. Stress hydrique, climatique, atomique, tectonique, stress diététique, allergique, anorexo-boulimique, stress électrique, pétrolique, logistique, technologique. Stress eugénique, gén(éthique).


Elle accéléra à contrecœur, sa toute-puissance semblait fragilisée. Elle balbutia :


– Écoutez, je voulais juste rendre service. Je vais vous déposer, d’accord ?

– Pourquoi vous roulez si vite ?

– Ça m’amuse.

– Appuyer sur la pédale et sentir que le voiture est sous votre contrôle, ça vous fait du bien ?

– Oui.

– Oui, il faut bien que quelqu'un ou quelque chose nous obéisse, sans quoi la vie est une insupportable soumission.

– Si vous le dites… vous avez de ces questions ! Vous êtes sûr que tout va bien. Votre suicide raté a dû laisser des traces.

– Je me sens toujours un peu groggy au début et puis ça passe après.

– Et vous vous suicidez régulièrement ?

– Quand je me pose trop de questions.

– Vous allez refaire une tentative dans ma voiture alors.

– Non, je suis bien là. Plus tard peut-être.

– Ben voyons, dit-elle en souriant. Vous semblez être un grand mégalo vous ?

– Vous également, vous vous sentez toute-puissante en flirtant avec la mort derrière votre volant. Vous êtes vivante mais vous n’existez pas assez.

– Quoi ?

– Certains veulent vivre, d'autres veulent exister. Chez les seconds, on trouvera les caractéristiques des premiers ajoutées d'un ego à entretenir. On sait bien que les premiers aspirent aussi à de la reconnaissance mais ils n'en font pas un projet de vie, ils existent pour vivre quand les autres vivent pour exister. L'existence est même plus importante que la vie chez eux, de sorte qu'ils seraient prêts à mourir pour exister.

– Et alors ?

– Suicidez-vous, vous deviendrez quelqu’un.

– Grand malade.

– La mort peut être un projet de vie.

– Plutôt que de parler sans cesse de la mort, réjouissez-vous d’être vivant ! Il y a une chose que vous devriez retenir, la vie est un château de cartes : difficile à stabiliser, facile à détruire. Alors ?

– Logique de simple mortel…

– Pff, je vais vous déposer à la prochaine sortie, vous avez besoin de vous aérer la tête.

– La grande affaire de l'époque c’est de pomper, vous ne trouvez pas ?

– Vous n’allez pas recommencer avec vos allusions sexuelles.

– Je parlais de pomper du pétrole… Pour remplir des véhicules.

– Ah. Et ?

– Eh bien tout cela est bien fait puisqu’au préalable, on a pompé les cerveaux, précisément pour qu'ils consomment du pétrole.

– Vous me pompez l’air ! lança-t-elle, hésitant entre rire et consternation.

– Notre civilisation suce chaque jour plus de 15 milliards de litres de pétrole !


Elle prend la première bretelle qui s'offre à elle. Nous traversons des plaines à une allure beaucoup plus modérée. Quelques vieux édifices en ruine montrent leur splendeur passée dans ce qui ressemble à une terre de châtelains abandonnée. Un peu plus loin, la conductrice me dépose au premier village que nous croisons.


– Ça ira si je vous laisse ici ?

– C’est très bien.

– Je ne sais pas quoi vous dire… Essayez de vous reposer, faites un resto, une promenade en forêt. Vous vous posez trop de questions, la vie est courte, il faut savoir lâcher prise.

– Physiologiquement, je n'ai besoin de rien pour vivre mais, étrangement, vos névroses sont aussi les miennes.

– Et vous continuez… murmura-t-elle dans un dernier sourire.

– Adieu.


La voiture hésita un instant, puis elle repartit d'où elle venait.


L'immortalité se conjugue difficilement avec une vie de couple. Pourtant, comme tout le monde, j'aime les femmes qui s'habillent comme un soleil et qui rigolent comme les fleurs. Mais à mes côtés, elles fanent toutes seules. Entre la femme et l'homme, il y a des projets, on vieillit et on meurt avec ; moi je leur survis. À coups de « laisse-moi partir si tu m'aimes », j’ai longtemps navigué d’histoires en histoires abandonnant mes amantes dans un abîme d'incompréhension. Il m’était impossible de me stabiliser car tout s'offrait à moi, je craignais que tout soit mieux ailleurs, j’avais peur de rater une relation historique, précisément car je peux toutes les vivre. Dans cette valse des idylles, l’amour chaussait trop petit pour mon cœur éternel. Plus tard, je compris que le compas de leurs cuisses était un piège qui se refermait sur elles, que les aimer c’était placer un cadenas sur leur cœur ouvert. Ces amours déchirés continuent de chanter en moi. Le même refrain, inlassablement.


Le ciel déverse quelque chose de mouillé qui hésite entre neige et pluie. Pourtant il me semble qu'il faisait encore chaud il n'y a pas si longtemps. Un vent de poussière balaie la place, aucun commerce ne semble ouvert. C'est une cité où le temps semble s’être arrêté. Un garçonnet joue aux billes avec la rigole d’un trottoir.


– Hé gamin, il n’y a personne dans ce village ?

– Il faut aller à la gare m’sieur, tout le monde est en train de partir.

– Partir. Mais où ?

– Je ne sais pas… On part. Il faut que j’y aille, ma mère m’attend.


Je déambule le long des murs silencieux : le gamin avait raison, le village entier semble absent. Je m’aventure un peu plus dans ces ruelles jusqu’à trouver la gare : il y a plusieurs petits groupes qui s’affairent tranquillement, sans précipitation. La vie est là, proche du départ. Ils ont l’air modeste avec leurs vieilles valises et leur pardessus flétris. J’intercepte un monsieur qui scrute le ciel d’un air inquisiteur :


– Pourquoi tout le monde s’en va ?

– Les infos disent que le nuage toxique va rester trois ou quatre jours dans la zone. C’est plus prudent de partir le temps qu’il passe. Après on revient.

– C’est quoi ce nuage ?

– Je ne sais pas trop, mais ils ont dit qu’avec le vent qu’il fait, tout ça va foutre le camp sur la côte et finir dans l’océan.

– Il vient d’où ce nuage ?

– Vous n’êtes pas de là vous ? me lança-t-il un peu dédaigneux. Faut vous renseigner mon vieux ! La centrale a une fuite, le temps de réparer la fissure et tout reviendra en ordre, enfin c’est ce qu’ils disent.

– Tôt ou tard, ça devait arriver, dis-je à voix basse.


Trop tard pour la sagesse, c’est la revanche de la matière… Occupés qu’ils sont à pérenniser leur vie, je me sens le seul vivant dans cette cité d'ombres. Depuis longtemps, je les observe rendre leur territoire invivable pour eux-mêmes, travailler à l’extinction de leur propre espèce, tout en s’accrochant à l’existence avec une naïveté de chien fidèle. Ils ne sont pas à une contradiction près :

Ils sont pressés en toute chose alors que l'urgence est de ralentir.

Ils veulent un développement durable avec des produits jetables.

Ils traînent leurs quatre-vingt kilos dans des carcasses d'une tonne.

Ils prônent l'écologie tout en considérant la nature comme un capital technique.

Ils encouragent l'emprunt financier tout en se plaignant de l'empreinte carbone.

Ils réduisent les animaux à une source de protéines.

Ils mangent mal mais prennent les bons médicaments.

Ils abandonnent aux entreprises le soin de gérer la faim dans le monde.

Ils laissent des multinationales devenir plus puissantes que des États.

Ils utilisent de plus en plus d'énergie pour en extraire de moins en moins.

Ils tentent de se simplifier la vie à l'aide de technologies compliquées.

Ils espèrent une vie rêvée avec moins de temps de sommeil.

Ils recommandent la libre circulation dans un climat tout sécuritaire.

Ils abolissent les barrières nationales, mais construisent de plus en plus de murs.

Ils parlent de village mondialisé tout en installant clôtures, caméras et digicodes.

Ils proclament la liberté et passent leur temps à ériger des lois coercitives.

Ils militent pour l’égalité tout en bâtissant des banques d'ADN eugéniques.

Ils prônent la vie éternelle et jettent des fœtus à la poubelle.

Ils veulent aller plus vite là où les risques sont énormes.

Ils sont menacés par leur propre puissance.


Dans ce système où il faut être l'artisan de son bonheur, la Terre peut compter plusieurs milliards de malheureux sans porter atteinte aux droits de l'Homme. Ce n'est pas la mondialisation, c'est l’immondialisation.


La technocratie a rendu l’homme démiurge, maître du monde. Depuis qu'ils ont exploité l'énergie fossile, ils ont augmenté la population, l'espérance de vie, ensuite ils ont été plus loin plus vite pour moins cher. Dès les débuts de l'industrialisation, je me souviens que le savoir scientifique était systématiquement appliqué à des fins productives. Après être passé à l'organisation scientifique du travail, l’apologie de la concurrence a créé une révolution technologique permanente. Tous les peuples ne sont pas responsables dans les mêmes proportions de la situation actuelle mais la marche du monde est inéluctable : aucune force ne paraît capable d'empêcher l'humanité de chercher, d'inventer et de créer. L'homme hominise tout ce qu'il touche et la mutation qu'il a imprimée sur la nature, il va bientôt se l'imposer sur lui-même. Ils sont désormais tous occupés à résoudre le problème de la mort. Venus à bout de leurs grands projets, ils souhaitent désormais se modifier eux-mêmes via une nouvelle religion scientiste : le transhumanisme, faire évoluer sa propre espèce par la technologie, dans le but de devenir un jour immortel. Spéculer sur une humanité extrapolée, bourrée d’excroissances, de virus intelligents et de prothèses high-tech. Peut-on imaginer défi scientifique plus excitant que de duper la mort ? Peut-on imaginer marché plus juteux que la jeunesse éternelle ? C'est la défaite du sacré face au marchand. Quiconque est persuadé que le hasard a été capable de transformer pas à pas la bactérie en être humain a toutes les raisons d’espérer que l’homme saura faire mieux que le hasard pour produire une nouvelle espèce. L’Homme augmenté fera des bicentenaires en pleine forme. C’est « l'Homme nouveau » comme dans certaines idéologies passées, mais là où la philosophie s’est enlisée, là où le politique s’est fourvoyé, la technologie va réussir. On va créer un Homme corrigé de toutes parts, rectifier le tir à coups de circuits imprimés. On va remanier, réparer, convertir cet incorrigible humain qui réfléchit trop et remet toujours tout en question. Le transhumanisme va guider l'individu isolé, le rendre « souverain » de son futur ; il va ré-enfanter un Homme neuf. Parce que les lois ne se transmettent pas biologiquement, parce qu’une philosophie de vie ne s’hérite pas via l’ADN, il faudra greffer à chaque nouveau-né un implant au cerveau afin de lui préprogrammer les règles de bonne conduite sociale. Et l’on se réjouira que l’implant soit réglable en fonction de l’évolution des mœurs de ladite société.


L'espoir en l'avenir, c'est la drogue des technocrates, mais l’on dirait que plus leur savoir augmente, plus leur sagesse recule. Les progrès scientifiques ne cessent de se heurter à la philosophie et la morale. Combat qui semble joué d'avance puisque si une technologie existe, ils la mettront en application et le droit n’aura pas le temps de poser tous ses garde-fous. Plus de place pour le hasard, l'homme réalise peu à peu son rêve de tout contrôler dans une perpétuelle fuite en avant. Il semble que la complexité des situations va aller crescendo dans l'avenir : une jeune femme s'enthousiasmait il y a peu sur le fait qu'on pourra bientôt cloner ses propres cellules pour se les implanter et finalement accoucher de soi-même. Pour ensuite expliquer à cet enfant « je suis ton père et ta mère à la fois. Je suis toi-même et tu es moi-même. » Le mythe de la Sainte Trinité enfin concrétisé. Un clonage perpétuel permettant de se « régénérer » à l'infini.


Les conditions historiques d’une époque ont une influence sur les comportements individuels et finissent par fabriquer une pensée collective : cette époque est malsaine et semble suffisamment lucide pour en souffrir. La majorité s’en cache, mais ils opèrent un travail de deuil quotidien sur la promesse d'un avenir radieux. Et s'il était temps pour moi de me révéler à la science ? Leur montrer qu'il reste encore des choses inexpliquées. Des mystères.


* * *


Cloué sur un banc de la gare, j'attends qu'il fasse noir : l'obscurité, pas la mort. La douleur disparaît, ou bien elle augmente à un point que je ne sens plus.

« Regarde, j'ai l'impression de pas avancer ! » Une gamine remonte à contresens les marches d’un escalator en attendant les éloges de son père. Elle lutte contre la marche forcée de l’escalier automatique et semble fière de son coup. Sur le quai, une mère étreint ses enfants, en essayant de retenir ses larmes. Sur le quai toujours, une jeune femme court dans ma direction et je crois un instant, à voir sa belle silhouette enjouée, qu'elle va me sauter au coup et me susurrer combien je lui ai manqué. Mais ses cheveux bouclés qui cavalent comme des chevaux sauvages passent devant moi dans une complète indifférence. Elle disparaît dans la foule, reste le fantôme de son parfum. C’est peut-être l’une de mes filles, peut-être qu’ils sont tous mes enfants sur cette plate-forme. Le train va bientôt partir on dirait ; au bout du quai, des gens en larmes laissent flotter des mouchoirs. Un peu comme une carte postale ancienne.

Soudain, quelque chose me saute au visage. Le train ! Il fonctionne à la vapeur ! Les hommes et femmes sur le quai sont tous habillés comme au début du 20e siècle ! Ce qui m’apparaissait comme une douce nostalgie tout à l’heure sonne désormais comme un anachronisme avéré. J’intercepte le chef de gare :


– Vous êtes au courant pour le nuage toxique ?

– Le nuage toxique ?

– Je crois que je suis victime d’hallucinations, je vois tout le monde habillé comme dans l’ancien temps.

– Je ne sais pas quoi vous dire, on en croise pas mal des gens perdus en ce moment, comme vous.

– C’est peut-être à cause du nuage toxique justement !

– Mais arrêtez avec votre nuage, bon sang ! Non, c’est l’effet de la guerre. À moins que vous ne parliez du gaz moutarde, c’est ça ?


J’observe plus précisément son accoutrement, puis je jette un œil panoramique sur ce qui m’entoure. L’escalator est devenu un escalier en marbre ! Les distributeurs de boissons et autres écrans d’informations ont disparu !


– L’escalier ? lui demandé-je.

– Quoi l’escalier ?

– En quelle année sommes-nous ?

– 1915. Vous êtes soldat ?

– Quoi ?

– Parce que si vous partez au front avec l’esprit frappé, vous n’allez pas faire long feu !


Il me tape dans le dos avec condescendance pendant que j’observe l’agitation sur le quai. Les choses ont encore changé : des hommes en haut-de-forme et queue-de-pie croisent des femmes en mini-jupe et talons aiguilles ; je me dirige vers le hall où des femmes en crinoline croisent des punks à chien. On envoie un télégramme à ma gauche, un SMS à ma droite. Dehors, un chauffeur de taxi attend dans un coupé Mercedes flambant neuf. Son autoradio largue les basses profondes d’un rap volubile. Mais quand je me retourne, je vois mon petit chef de gare s’égosiller dans son sifflet, tout en regardant sa montre à gousset. Tout ce petit monde cohabite à merveille sans se soucier de la collision des époques.

Je baisse les yeux et suit la route qui s’offre à moi, je ne veux plus rien voir de cette farce qui n’en est pas une. On peut raisonnablement penser que je suis devenu fou. Un fou avec toute sa conscience. Un fou élevé au carré.


Je marche. Je marche. Je marche...


Cap sur la côte.

Rendre visite à l'océan.

Esquiver encore la grande solitude.


Après un vagabondage d’une gravité mélancolique, j’arrive sur le rivage au moment où le soleil tire sa révérence : il brûle doucement comme un caramel chaud. Je reste un long moment face à lui et à force d’observer cette boule de feu, je crois pleurer des cendres. Depuis combien de temps tu tournes en rond ? Depuis combien de temps tu fais semblant de dormir ? Combien de fois j’ai observé ton « coucher » ? Vieux frère. L'océan quant à lui mène son combat obstiné, condamné aux petites morts et aux renaissances. Marée haute, marée basse et cracher son écume sur le rivage. Un combat éternel nourri de sac et de ressac. Vieux frère toi aussi. La terre témoigne du temps qui passe, les monuments s'érodent, les arbres vieillissent, les saisons passent ; mais sur l'océan, le temps semble n’avoir aucune prise, il est toujours le même. Je m'approche de lui à petit pas : besoin de m'océaniser, de me noyer tout doucement.


L'écume vient lécher mes pieds. Puis l'eau m'arrive au bassin. Une vague puissante me submerge. Je me laisse prendre. Renaissant sans cesse, je ne sais plus très bien pourquoi je continue à me tuer. C’est le destin d’un phénix malheureux.

Le rivage semble loin, c’est déjà le grand large. Je perçois une succession de notes graves et cristallines, l'océan chante, il m'enrobe de sa musique engloutie. Dans l'avancée de ma noyade, il fredonne un chagrin heureux. Je ne peux rien voir mais ça ressemble à l’endroit où reposent toutes les peurs et tous les espoirs. La mélodie m’aspire dans les abysses, je m'enfonce tout en me sentant plus haut que le ciel, mon histoire plonge en lui dans une ascendante profondeur. Au milieu d'étranges créatures et de jardins sous-marins, je me noie dans un royaume peut-être fictif, mais sincère. On dirait l’infinie vérité.

Les pendules s'endorment.

L'obscurité me guide.

Le silence se tait.


Je me réveille dans un mouvement de flottaison inconfortable, mon ventre est appuyé sur une matière solide et arrondie. Ai-je dormi deux heures ? Deux siècles ? Un millénaire peut-être ? Je traverse les époques comme on change de trottoir.

Le temps de renaître et de m'apercevoir que je navigue sur une tortue. Je me laisse guider sur sa carapace, elle semble connaître notre itinéraire. Nous voyageons ainsi jusqu’au crépuscule et l'animal finit par me déposer au milieu d’une masse informe, cela semble être un amas de déchets en flottaison. Je suis entouré de sacs en plastique et autres détritus, je suis porté par une terre poubelle, un continent d’immondices. Je jette un œil étonné vers la tortue, elle m’observe furtivement avec ce regard un peu triste que lui a fourni la nature. Puis replonge dans l’océan. J’ai bien compris le message et en observant cette banquise de désolation, je me dis qu’ils possèdent une incroyable capacité à composer avec l'inacceptable. Mais je ne sais que faire de l’horreur qui se présente à moi. Créer un barrage flottant pour contenir le désastre ? Ratisser le plus gros et charger tout ça dans des containers ? Et le ménage terminé, on recommence ?


Je plonge à mon tour : je peux également composer avec l’inacceptable. Poisson-lune et raies Manta m'escortent. Fond marin tapissé de coraux. M'enfonce dans la matrice terrestre. Et quand je refais surface, j’accoste sur un petit morceau de terre, un atoll minuscule. Ce n'est pas la nuit noire, c'est la nuit bleue du matin. Un bleu saphir. Quand l'obscurité s'incline face à l'aube, quand il y a la promesse d'un soleil levant. Près de mon îlot de fortune, je remarque une grande saillie nette et régulière, comme une frontière. Mon pied traverse la clarté de l’eau et se pose sur cet étrange relief qui scinde l'océan. C’est dur et stable, on peut marcher dessus ; je crois que c’est un chemin en pierre qui s'offre à moi. Pas de début, pas de fin, il est placé là comme s'il traversait un bocage. On dirait un vestige de l'Atlantide, la cicatrice d’un monde ancien.


Sur mon morceau de terre, j’ai l’impression d’attendre un train en gare, au milieu de l’océan. L'aube ne cède toujours pas sa place, le ciel est teinté de la même couleur depuis bien longtemps. Peut-être que le temps s'est trompé… Dans cet immense silence bleuté, j’ai l'étrange sensation d'être passé de l'autre côté de l'horizon. Là où il n'y a de place pour personne. Là où c'est interdit.


Je décide de quitter mon paradis un peu triste pour longer le chemin insolite. Besoin d'un cap. Je vais m'en aller sur cette route inconnue, sans me demander où se terminera mon voyage. J'ai acquis une patience d'étoile, alors je vais marcher « toute ma vie », c'est l'objectif le plus raisonnable que je puisse me fixer. Tôt ou tard, je croiserai un égaré comme moi, un fugitif éternel, un invincible qui veut disparaître ; sur cette voie inconnue, tous les espoirs sont permis. Je vais prendre la route et rêver sur des milliers de kilomètres, des kilomètres d’une étrange réalité... Je ne suis peut-être qu'un spectre, qu'une idée, qu'un concept, une âme en peine, un esprit qui rôde. Sans doute ai-je déjà rendu les clés de l'existence, il est possible que je ne puisse pas mourir car je ne suis pas vivant. Ou bien, il est impossible de vivre dans un monde déjà mort.

Perchée sur une étoile, une fée joue à la balançoire. Aux dernières nouvelles, presque tous les atomes qui composent un corps ont été créés dans le cœur d'une étoile ancêtre du Soleil. Cette planète, tout ce qui y vit, serait composée de milliards d’atomes qui proviennent de poussières d’étoiles. Et si j’avais été créé par eux, par les autres ? Et s’ils m’avaient implanté cette conscience en y fixant de faux souvenirs dans une vraie mémoire ? Triturer mes cellules pour créer un nouveau concept d’humanité ? Puis laissé à mon sort comme un chien errant ? Face à ces questions, j’ai soudain l’impression que le ciel s'éloigne, que la nuit se perd. Que l'univers s'enroule sur lui-même dans un entrechoquement de matière, qu’il s’intériorise dans une complexité croissante. Il est possible que je ne sois qu’un rebut de leurs macabres expériences en laboratoire, un prototype qui n’a pas tout à fait fonctionné, un pantin désarticulé, un jouet abandonné.


Je m’allonge sur le chemin, au milieu de l’océan. Je me referme sur moi-même, en position fœtale. J’attends la fin du monde… Une heure ou un siècle. Mais cette éternité continue de couler en moi, cette éternité sanguine.


S'il vous plaît, éteignez les étoiles.

Éteignez tout.



 
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   Louison   
1/6/2018
 a aimé ce texte 
Pas
Je suis revenue plusieurs fois lire ce texte sans parvenir à entrer dedans. Voyant qu'il était là depuis dix jours sans commentaires, j'y reviens une fois encore.
J'ai l'impression qu'il y a plusieurs histoires dans une et que cela ajoute à la confusion. Peut-être que ce texte mériterait quelques coupes. Pour moi, il y a de longs moments où rien ne se passe. J'ai peur d'être passée à côté de quelque chose et j'en suis désolée.

   plumette   
22/6/2018
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour In Flight

Comme Louison, je n'ai pas réussi à entrer dans ce texte.

Deux tentatives en EL, et ce matin de nouveau pour essayer de me laisser porter par ce flot désabusé.

Une écriture soignée, des rythmes divers au fil du texte, longues réflexions du narrateur qui n'en peux plus de vivre, dialogues nerveux, rencontres improbables.

J'aimerais bien que vous nous éclairiez sur votre intention et sur ce personnage.

L'idée de départ est séduisante: un être d'éternité qui semble voyager dans le temps, qui a le recul " d'analyser" ce que produit notre époque.

J'imagine un travail important pour aboutir ce texte,

dommage, il me reste hermétique

Plumette

   Perle-Hingaud   
22/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Alors...
C'est un peu long, enfin clairement trop long par moment, mais je me suis laissée embarquer.
Les moins:
- des passages à synthétiser, ennuyeux pour moi,
- un dialogue complètement irréaliste avec le cambrioleur, dont le champ lexical change totalement entre la première phrase et la suite,
Les plus:
- une écriture fluide et sur la fin, un souffle, un rythme qui décolle,
- une pensée structurée (même si je suis résolument contre ce pessimisme ambiant et pas d'accord avec le narrateur sur de nombreuses assertions). Bon sang que le narrateur va mal !
- une histoire élaborée, avec une progression et un effort pour ne pas rester simplement dans une réflexion.

Un texte intéressant, merci !

   Cat   
22/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une réflexion menée sur les affres d'une vie devenue éternelle au milieu de vies communément mortelles.

C'est ainsi que j'ai lu cette nouvelle, percutée à maintes reprises par la justesse des propos.

Alors que nombreux sont les hommes à rêver d'éternité, il nous est détaillé ici les revers de la médaille. Je les trouve décrits avec beaucoup de clairvoyance. Ils font froid dans le dos.

L'épisode du cambrioleur arrive au bon moment pour apporter un peu de vie (si j'ose dire:)). La digression sur l'époque actuelle, étoffe le champ de cette réflexion très intéressante, même si je ne suis pas d'accord avec tout le pessimisme qui s'en dégage.

Il y a de la chair et du sang dans cette histoire bien plus profonde qu'il n'y paraît.

L'écriture, quant à elle, est foisonnante et agréable.

Merci in-flight, pour le bon moment passé à te lire.


Cat

   SQUEEN   
23/6/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Dans cette lecture artificiellement scrutatrice c’est difficile de se laisser embarquer, en effet je lis en cherchant quelque chose d’intelligent à dire et ma lecture s’en trouve altérée. Mais c’est le jeu !
Le narrateur est dans le jugement et condamnation, en bon diseur de vérité, voire donneur de leçon même si je partage le constat, je n'apprécie pas le point de vue.
Ce qui me turlupine c’est cette intemporalité bloquée sur maintenant, ce manque de perspective et surtout de hauteur sur notre époque. Le narrateur dénonce la « famine spirituelle » de celle-ci, mais propose quoi ? Extrêmement nihiliste, une énumération vide qui confine à de la consommation effrénée, il y a tout et rien ici et je ne vois pas ce que l’immortalité du héros apporte à la réflexion. Je n’aime pas ne pas comprendre, je n’aime pas non plus cette succession de « ils » impersonnels et englobant. Je n’aime vraiment pas : « Ils prônent la vie éternelle et jettent des fœtus à la poubelle. » Je n’aime pas ne pas aimer, cette boucle, ce retour à la gare pour repartir à pieds vers l’océan, je n’ai rien compris : un transhumain raté ? Certains passages me plaisent, mais ce plaisir est anéanti par le passage suivant : « – La grande affaire de l'époque c’est de pomper, vous ne trouvez pas ? » par exemple. Mon commentaire manque de clarté.
J’ai un peu de mal avec ça aussi … « on leur transmet l’héritage du droit à l'abondance »… « le droit à l’abondance ! » Je pense plutôt que le vide spirituel dans lequel nous errons est difficilement supportable et nous enclin à croire à un remplissage salutaire et facile, ainsi gaver nous lorgnons déjà vers le prochain festin qui nous empêchera de réfléchir. Et voilà, je crois que j’ai trouvé ce qui m’ennuie dans votre texte. Votre héros désabusé culpabilise le genre humain le rend responsable de son extinction plus que probable et méritée, moi je pense que le genre humain est en majorité victime d’une minorité et que le culpabiliser c’est participer à son asservissement. Je pense qu’il faut le sortir de cette posture paralysante qui le pousse à se noyer dans les biens de consommation pour s’étourdir et ne plus voir ou ne plus penser, entre autres, aux enfants qui, eux, se noient en méditerranée. Encore une fois désolée (pour mes raccourcis surtout), mais je le répète, je n’ai sans doute rien compris. J'aime bien le titre et l'écriture. Merci pour cette lecture.

(une faute oubliée: me sauter au cou(p))

   Synoon   
23/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un autre jour qu'aujourd'hui, je n'aurais sans doute pas accroché à ce texte, très long (en terme de nombre de mots). Mais voilà, l'accroche me parlait particulièrement aujourd'hui ("parce que je ne peux pas mourir, je dois suicider mes heures"), et je l'ai lu, et il m'a beaucoup plu !
J'ai accompagné la balade de cet immortel fatigué de son immortalité avec beaucoup d'intérêt, me demandant où elle allait mener. Les réflexions contemporaines ne m'ont, de manière générale, pas vraiment plu (j'ai passé quelques paragraphes de-ci de-là), contenant à mes yeux autant de faux que de vrai, mais les réflexions plus liées à l'immortalité m'ont paru très réalistes. Les voyages tous achevés, les projets tous terminés, le tour est fait et refait, et il ne reste plus rien à faire. Le ton est là tout le long, avec de temps en temps un léger regain d'intérêt du narrateur lorsqu'il joue avec les humains qu'il croise, un amusement que je vois comme étant plus "par habitude" que réellement présent, teinté de la nostalgie de ses premiers contacts, qu'il quitte dès lors sans trop de difficulté.
Le style des phrases m'a plu, le fil conducteur, le face à face infini de cet éternel avec ses portraits, ses deux rencontres - peu réalistes hors contexte, mais qui entrent pourtant bien dans le récit - dont la première arrive vraiment au bon moment.
Juste un détail : "coup" au lieu de "cou", deux fois... Ca a perturbé ma lecture les deux fois ^^.
Bref, merci pour cette lecture :) !

   Jano   
26/6/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Il y a de bonnes choses dans ce texte et d'autres moins abouties. Ce que j'ai préféré ce sont les errances de l'immortel, sa manière désabusée de considérer la vie. Les moments où il flâne sous la lune et sa relation au monde sont parfois poétiques, presque surréalistes. Cet aspect d'une existence hors-norme est malheureusement gâché par d'incessantes remarques où l'on sent trop que c'est l'auteur derrière le narrateur qui donne son avis : sur les villes, les estivants, le travail, le capitalisme, la télé réalité etc. Des réflexions personnelles en pagaille qui font sortir du contexte et brisent l'universalité de l'histoire. On veut lire la condition d'un immortel, pas les partis pris d'un auteur. Ce côté moralisateur finit par devenir franchement agaçant à la longue. On sait que l'être humain est bourré de défauts et détruit la planète, pas la peine d'en rajouter des tonnes !
Ensuite le récit devient médiocre, à mon avis, lors des dialogues du jeune cambrioleur et de l'automobiliste. Ça sonne complètement faux, situations artificielles auxquelles on ne croit pas une seconde.
Je crois que vous n'avez pas su trouver une juste voie, vous éparpillant entre fantastique et quotidien. J'ai davantage l'impression d'un récit prétexte à faire passer vos considérations idéologiques qu'une véritable histoire ayant pour thème l'intemporalité. Vous y arrivez de temps à autre mais c'est trop inégal.
Rien à signaler sur une écriture correcte hormis ces dialogues maladroits.

   hersen   
27/6/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Salut In-Flight,

ça m'embête, mais je dois t'avouer que j'ai arrêté la lecture vers la fin de la rencontre avec la conductrice.

j'ai rencontré trop d'assertions dans ton texte, ce qui devient malheureusement cliché sur la consommation; Tout ça, je le sais. Donc, oui pour tout cela si c'est sous-tendu par quelque chose d'original.

Or, le thème de l'immortalité n'est pas vraiment développé puisque ce "voyageur" semble ne se trouver que dans cette époque. C'était pourtant l'occasion rêvée de le faire évoluer dans des époques où, parce que moins de consommation, les choses étaient différentes ?; peut-être ? en quoi était-ce différent humainement quand il n'y avait pas la télé, par exemple ? cet homme est le personnage idéal pour nous emmener dans les méandres de l'histoire au quotidien au travers des âges...

l'écriture n'est pas un problème, pas le problème. C'est le fond que je trouve trop en raccourci, trop simpliste.

Je ne sais si mon point de vue t'aidera, mais je te le livre néanmoins.

   Eccar   
28/6/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour in-flight,
Un seul mot me vient après la lecture de cette histoire: MAGNIFIQUE.
Tout est là. J'ai juste l'impression que vous avez ouvert mon esprit et y avez trouvé toutes ces choses que j'aimerais dire, les apprendre à tous ceux qui m'entourent, toutes ces conneries du monde que je voudrais cracher à la face de tous, et puis partir là-haut près des étoiles et susurrer à l'oreille du néant de tout engloutir: " Éteignez tout ". Comme vous l'avez si bien exprimé. Est-ce simplement une même longueur d'onde, est-ce simplement une connexion invisible, est-ce simplement la lassitude d'un dieu pour sa création qui s'exprime ainsi par les multiples consciences qui le composent, par vous, par moi en lequel vos mots font échos, par bien d'autres sans doute ?
Je ne veux plus écrire et j'ai compris pourquoi après avoir lu cette intense nouvelle, cette vision de notre monde intolérable. Les mots m'ont quitté, ainsi que les idées, ce qui me hantait parcourt aujourd'hui toutes les consciences et émerge de-ci, de-là, s'expose sans retenue, et dit tellement mieux que je ne saurais le faire. Comme vous aujourd'hui par cette nouvelle qui n'est en rien fantastique. La conscience universelle émerge enfin et vous l'avez si bien exprimé, elle reconnaît son immortalité, son éternité même, son universalité... et son absurdité.

En plus d'un fond extraordinaire qui m'emporte au delà des mots, il y a une forme tout autant extraordinaire. Vous avez écrit une multitude de passages savoureux, comme "Perchée sur une étoile, une fée joue à la balançoire." (et bien d'autres, celui-ci est juste un exemple), et cette suite de contradictions flagrantes, " Ils sont pressés en toute chose alors que l'urgence est de ralentir." tellement riches et lucides.

J'ai été littéralement émerveillé par votre nouvelle, et ce passage à la fin où les époques se mélangent, comme la mémoire du monde qui aurait du mal à garder une cohérence. Superbe.

Mille bravos à vous et un grand merci aussi puisque vous avez répondu à tant de mes questions par ce texte.

   in-flight   
28/6/2018

   Eva-Naissante   
30/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour in-flight,

Pendant qu'il est sans doute trop tard, je me permets de commenter ton texte, que j'ai lu cette semaine, et qui a tourné dans ma petite cervelle depuis.
Un com qui ne sera manifestement pas objectif au regard des discussions du fil (j'ai hésité d'ailleurs sur le support pour venir ajouter ma Pierre à l'édifice...).
Tu m'as dit un jour qu'il fallait connaître les raisons pour lesquelles on commentait un texte. Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi je commente, mais me disant que le comprendrais sans doute un jour, je me prête à l'exercice avec quelque plaisir.
La plupart des critiques que j'aurais pu formuler ont déjà été faites.
Quelques longueurs par exemple (mais qui ne constituent pas un écueil bloquant) et peut-être le ton (que j'aime beaucoup) mais m'apparaît entrer en dissonance avec ce que cet immortel a pu apprendre comme langues, comme vocabulaire, comme syntaxes, avec tous les livres qu'il a pu lire et toutes les personnes qu'il a pu rencontrer. En revanche, cela le rend plus accessible et nous permet facilement de nous identifier à lui.
Par ailleurs, le passage en fin de texte sur les époques qui se mélangent m'a surpris, je crois que je n'ai pas vraiment compris.
Mais... en dehors de tout cela, j'ai beaucoup aimé ton texte. J'en ai aimé la forme, et surtout le fond. Des poncifs ? ... en ce qui me concerne, et très humblement je ne crois pas que la plupart de ce discours soit banal, il est au contraire cinglant dans ce monde aseptisé et lissé. Ce portrait m'a semblé tout à la fois juste, et d'une authenticité frappante.
Un texte, peut-être perfectible (encore que je trouve que la beauté se trouve aussi dans les imperfections..., tout dépend de l'objectif : si le tien était, entre autres, de toucher quelques lecteurs, alors en ce qui me concerne, c'est acquis) puisque tu dis en connaître les limites...

Merci donc pour cette lecture,

A te relire,

Eva-N.

   Donaldo75   
1/7/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour in-flight,

J'avoue que j'ai failli abandonner la lecture à plusieurs reprises mais je me suis accroché, j'ai voulu croire que le délayage philosophique, politique, sociologique n'allait pas durer jusqu'au mot "FIN" écrit en grosses lettres dans le ciel pour montrer au lecteur qu'il ne souffrira plus.

J'ai eu raison, la dernière partie étant poétique, quand les époques sont confuses, que la perception de l'immortel part en sucette.

Avant, c'était verbeux, même dans les dialogues, du genre à ne pas étaler sur 35000 signes sinon le lecteur ne retient plus que le verbe poussif, la pensée congelée, le misanthrope de comptoir, bref le truc saoulant.

Après, c'est poétique, à la limite de la philosophie. C'est ce que je choisis de retenir, parce que personne ne va m'obliger à relire depuis le début.

   MonsieurF   
3/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un texte inégal, mais qui a des qualités, je trouve.

C'est un peu long, enlever un petit tiers ne serait pas de trop. Notamment toutes les réflexions du narrateur: certaines sont nécessaires, mais parfois ses assertions sur le monde actuel, sur la société (même si elles peuvent se comprendre vu son recul) sont un peu inutiles en ce sens où elles cassent le rythme du texte.

il y a par ailleurs d'excellentes choses: la scène du voleur, la liste des "ils".

La fin est trop longue, elle ne permet pas de soutenir l'attention en raison d'un rythme assez faible.

mais globalement je trouve ce texte intéressant.

   Pepito   
4/7/2018
Hello In-flight, j'arrive à la bourre et pas avec de très bonnes nouvelles.

La kriture m'a par trop accroché. Pourquoi ne pas écrire "naturellement" au lieu de forcer le vocabulaire et les formules alambiquées ? C'est juste une idée, hein...

"à un point que je ne "la" sens plus" ...coquille ?
Je ne suis pas…" … énumération bien trop longue.
"un vertige permanent devint mon compagnon de route" ça me fait ça aussi à la sortie du bistrot. ^^
", j’ai tant voyagé que j’ai l’impression d’avoir sculpté l’espace" oh putaingue ! ;-)))
" Vie éternelle : ces deux mots me saisirent comme une paire de menottes aux poignets"... cela me rappelle la blague de la clef anglaise et du tuyau d'arrosage...
"j'ai compris que j'occupe … l'espace dans son entier," … bah, avec une bonne cure d’amaigrissement cela doit pouvoir se résoudre. ;-))
"Et au moment de partir, tous avaient cette marque de surprise sur leur visage : « Pourquoi tu n'as pas changé ? »" ben non, c’est avant de partir que les doutes doivent se manifester. ^^
"un panorama d'intranquillité" "vider leur pouvoir d’achat" "finitude" "agueusie"... autant de formules qui paraissent, dans le contexte, artificielles.
"je dois suicider mes heures"… j’ai essayé de neiger, un jour, j’ai pas réussi. Me reste à tenter le petit-suissidage. ^^

On arrive au dialogue avec le cambrioleur. Il m’a achevé avant que je n’arrive à faire de même avec cette nouvelle (pan !), désolé.

Une autre fois surement. ^^

   Evy   
5/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour in-flight,

Je ne pourrais te citer toutes les phrases dans ton texte qui m'ont fait vibrer tant il y en a...

J'ai lu un commentaire qui disait qu'il y voyait beaucoup de confusion. Pour ma part je n'en vois aucune, étant familière de cet esprit solitaire qui divague et se promène dans tout ce qui à jusqu'à présent composé son être.

Car c'est bien d'un esprit dont il s'agit, amputé de son cœur et de son ventre, il cherche le sens de son existence. Il analyse, ordonnance et commente ses propres conclusions sans jamais personne pour lui pour lui donner la réplique.
S'étant lui-même observé consommer les siècles dans l’immatérielle pensée ou l'absence de temps lui confère son immortalité, il constate sans joie ni désarroi.
Il ne veut et ne peut plus rien manger, il ne peut plus grandir.
Il ne veut et ne peut plus rien aimer, il ne peut plus sortir...
Condamné à se recroqueviller au creux d'une interminable immensité, il attend dans l'agonie, la mort qui le répudie...
Défiant les lois de la temporalité, une pensée en finit-elle un jour de mourir ?

Ton texte m'a beaucoup touché et ta façon d'écrire, très acerbe tout en étant délicieusement désenchantée, me rappelle ces heures intérieurs qui bien souvent me capturent pour m’ostraciser loin d'une foule qui n'est plus que l'écho du monde ou ils grouillent...
N'être plus qu'un regard perçant qui contemple, et qui ne trouve point d'oreilles attentives et désireuse de se joindre à l'immortalité de ses pensées.

Une impossibilité de s'interpénétrer, comme si jamais rien ne se touchait véritablement... Cette insupportable sensation d'imperfection dans le rapport à l'autre... Ainsi est l'esprit, se mourant d'être enfin solitaire tout en même temps qu'il se meurt de solitude...

Enfin, c'est comme ça que j'ai ressentis ton texte, tout du moins.

Merci pour cet agréable moment. :)


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