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Policier/Noir/Thriller
in-flight : Ripaille sylvestre
 Publié le 07/09/17  -  5 commentaires  -  48893 caractères  -  60 lectures    Autres textes du même auteur

Dans la vie, on commence par déguster un beignet et on finit par déchiqueter un chevreuil.


Ripaille sylvestre


« La forêt c'est bien, ça sent le sol. » Tout démarra par cette phrase de Constantin Limaille. Hercule Pavane modifia : « La forêt c'est de l'humus en puissance. » Les deux autres s'esclaffèrent : « C'est du Pavane ! C'est du pur Pavane ! » Il y eut un silence et Jean-Marc Héron se sentit en droit d'intervenir : « La forêt, ça sent le bois ! » Il reçut un coup dans le jabot, c'était du Héron… Et Théoclite Potin de rajouter que « la forêt, faut y aller ! ».


– Trois jours !


Les quatre épouses respectives ne cherchèrent pas à en savoir davantage, elles cherchèrent même à en savoir le moins possible. Juste la date du départ et celle du retour.


– Ben oui, on s'est dit qu'un week-end c'était trop court.

– Trois jours dans la forêt ?

– Oui dans la forêt.

– Faites ce que vous voulez…

– On a prévu de… Comment dire ? De bien manger.

– Tu veux que je prépare la bouffe, c'est ça ?


Ces gars-là avaient l'intention d'en découdre avec les plaisirs les plus simples. Respirer de l'air pur et manger. Manger et boire. Boire et respirer de l'air pur.


Le lendemain, sacs à dos remplis d'un nombre déraisonnable de victuailles, ils s'enfoncèrent dans l'épaisse incertitude de la forêt. Ça sentait l'humus comme il faut et un bonheur discret parcourait chacun des quatre camarades. L'heure d'un premier en-cas sonnait déjà : une pause casse-croûte agencé de quelques régalades viticoles.


– Château Lascar 82 cuvée « Gosier vaillant ». Millésime royal les gars ! annonça Pavane d'un air guilleret.

– Il n'est que 10 h, protesta Héron.

– Ta gueule Héron ! lança Potin.

– Ta gueule Potin ! ajouta Limaille.

– Fermez tous vos gueules ! menaça Pavane. Cette bouteille s'ouvre à 10 h, le débat est clos.


Les verres désormais remplis, ça gouleyait tranquillement et les palais se mirent à claquer dans la plénitude des sous-bois : ce vin se buvait bel et bien à 10 h. Ni avant, ni après. La dégustation terminée, Pavane vint asseoir son autorité d'une façon inattendue : il se mit au garde-à-vous et souffla un coup de clairon. Il s’arrêta quand la teinte de ses joues prit une couleur écarlate.


– Ça, c'est le signal quand il faut repartir, assura Pavane d'un ton autoritaire.


Malgré un gabarit standard, Pavane jouissait d'un massif facial dissuasif qui aimait à porter des jugements définitifs. Le résultat d'une carrière militaire assidue, disait-on. Pavane détenait la prestance de ceux qu'il est impossible d'aborder sans y avoir été invité au préalable et quand il était à table, il n'était pas ailleurs. Tout le monde se remit en marche en suivant sa nuque courte et rose. On marchait à une allure très modérée en se laissant bercer par la rumeur tranquille de la forêt, mais soudain :


– Vivre le présent, voilà un bon sujet de randonnée ! s'exclama Héron. Le présent c'est maintenant, voilà une définition simple. Le présent c'est ce que je vous dis, là ! En ce moment !


Quelqu'un soupira pour l'inciter à se taire souverainement.


– Et ce que je vous dis est désormais dans le passé. Alors vous me direz : y a qu'à le redire, comme ça on revit le présent, mais ça ne fonctionne pas comme ça. On pourrait se rassurer en se disant que le présent c'est le futur du passé mais on voit bien là une perfidie temporelle qui cherche à duper.


Héron possédait cette détestable manie de vouloir impressionner par l'esprit. Une attitude qui cherchait à compenser un physique absolument quelconque. C'était un quidam extrême : taille moyenne, visage classique, corps d'un conformisme radical, aucun trait singulier. D'une banalité à faire chialer la courbe de Gauss. Il avait la sobriété triste devant l'originalité de ses compères et on lui disait parfois : « T'es trop normal, tu comprends rien. » On lui signifiait par cette phrase qu'entre lui et la poésie, il y avait un plafond de verre. Ajoutons que ce physique terriblement ordinaire invitait à l'invective :


– Tu vas fermer ta gueule, lugubre sous-merde ! déclama Pavane. Tu fais de la philosophie avec une tronçonneuse. Lis donc du Lacrotine.

– Lacrotine ?

– Stefano Lacrotine, qui d'autre ?

– Qui c'est ?


Héron avait la bouche tordue par une moue interrogative et sa question venait d'être accueillie avec consternation. Calmement, Limaille reprit quelques éléments de la biographie du grand poète contemporain mais Pavane l'interrompit. Il prit un air citadin et s'accouda à Héron comme si c'était le dossier d'une chaise, avec ce sentiment de puissance que l'on prend lorsque l'on est attablé à la terrasse d'un troquet parisien par jour de grand soleil. À travers la scansion des textes de Lacrotine, Pavane montrait à la face du monde l'immense admiration qu'il vouait à sa propre personne.


– Citoyens ! Plutôt que de faire une hagiographie de Lacrotine, le mieux serait de vous soumettre à sa prose. Parce qu'il a le génie facile et la maîtrise du verbe – en vérité je vous le dis –, quand je le lis, je suis ému aux larmes citoyens ! Voici « Volaille », l'un de ses premiers poèmes gastonomico-nationalistes :



Volaille


Le gras jaune d'un poulet fermier, c'est du soleil dans la viande. Ma bouche frôle la matière adipeuse, puis embrasse la tendre chair convoitée.

Les lèvres luisantes de ce baiser gras,

Je dévore ce corps qui s'offre à moi.

Camarades ! Lestons nos estomacs pour être solides sur nos pattes.

En termes culinaires, je suis cocardier. J'aime les viandes faisandées, les coqs trempés dans le vin, j'aime arroser les cuisses de dinde de ma sauce forestière.

Ta caille me semble un peu sèche mon ami,

Ajoutes-y donc un peu de beurre ranci.

Camarades ! Lestons nos estomacs pour être solides sur nos pattes.

Il faut garnir nos cellules de cette matière grasse des familles, engloutir tout ce carné nacré. Et Souillons que nous sommes, lécher goulûment nos doigts bouffis.

Pleins de cette avalanche qui coule dans nos veines,

Buvons sans soif ! Ainsi nous vomirons sans peine.


Un peu malgré eux, les trois auditeurs s'étaient arrêtés pour écouter Pavane déclamer ces vers. Héron et Potin applaudirent bien fort, c'était du Pavane. Son aplomb, son impeccable scansion, ajoutés à la nécessité de nommer un leader… Tout fit qu'Hercule Pavane devait maintenant être renommé « Général Pavane ». Heureux de son effet, Pavane ne marchait plus : il paradait avec son auditoire, déclamant les vers de Lacrotine avec l'emphase des grands comédiens. La vague impression de dominer le monde. Pavane enchaîna avec « Mayonnaise », un classique de Lacrotine.


– Ma femme est une diva du potager. C'est formidable car la passion du pot-au-feu bouillonne en moi, c'est le genre de pitance qui me hérisse les poils du fondement. Et l'on ne peut apprécier un pot-au-feu sans son corollaire : la mayonnaise maison. Voilà qui inspira Lacrotine !


Mayonnaise


Que j'aime te fouetter quand tu as cette couleur poussin,

Te monter, dans l'escalade de l'incertitude.

Observer tes liquides devenir chair,

Tu serais…

Tu serais.


Pavane s’interrompit comme pris d'un malaise. Limaille comprit qu'il était perdu dans sa récitation. Pavane – qui avait le respect du mot juste et pouvait prendre les armes pour une faute de syntaxe – avait oublié la suite du texte et ne pouvait se résoudre à reconnaître ce trou de mémoire. Devant le regard intrigué des auditeurs, Pavane singea un choc émotionnel en signifiant qu'il était trop bouleversé par ce poème. Limaille saisit la balle au bond pour achever Pavane :


– Le talent de certains c'est de prendre un papier, un crayon et de vous pisser un poème.


Pour garder le contrôle, Limaille s'arrangeait toujours pour que ses phrases aient un double sens, que ses compliments puissent passer pour du sarcasme. La vie avait d'ailleurs creusé entre ses dents un petit passage pour y distiller son ironie mordante. Limaille tranchait un peu dans le décor car il était modéré dans sa gloutonnerie. Un cou longiligne et une sécheresse abdominale masquaient toutefois un coup de fourchette tonique. Frêle donc, mais avec un tarin gros comme un bulbe d'étrave et bosselé par de microcratères. Des sourcils cornus donnaient l'impression de s'adresser à un diablotin et une moustache noire faisait de l'ombre à sa bouche. Le temps avait fini par lui donner une teinte jaune albumine, rapport à quelques excès de sa boisson favorite. Il reprit la parole afin d'achever un Pavane encore perturbé :


– Ton Lacrotine, c'est bien mignon mais c'est du verbiage. C'est de la poésie involontaire. On est très loin de la verve d'un Vianney Roustobal ! Finesse et subtilité mêlées au tragique du quotidien.

– Tu ne peux… Je t'interdis de dire ça ! menaça Pavane.

– Écoute plutôt « Brisée » de ce précieux et regretté Vianney :


Brisée


Sous un soleil doré d'automne, tu me renverses sur ce lit immaculé. Me saisis violemment pour pétrir mes chairs. Me lèves, me brutalises, me sculptes, me défigures. Tu marques ton empreinte. Définitive.

Tes gros doigts velus caressent mes demi-lunes fraîchement sculptées. Tu les frappes avec force, tu y glisses ton implacable gourdin. Ce sceptre à l'équerre – massif, féroce – s'abat sur moi telle une bête sauvage. Il pénètre mes fibres. En profondeur. Il manœuvre dans mon intimité, écrasant sans vergogne ma fragile matière.

Je me courbe, presque docilement. Tu me possèdes.

Pliée à tes exigences, je commence à accepter cette raideur fourrée en moi. Muscles chauds, tu trempes ma peau de petites salves ; tu continues tes culbutes sur mon corps soumis. Tu me blesses comme un professionnel, tu me tortures avec expertise, tu me frappes avec technique. Tu m'abîmes bien.

Dans un râle félin, tu m'offres une ultime libation.

Je me sens gonflée de toi. Toi qui expires ta détresse, toi qui souffles cet air vicié chargé d'un amour brutal, non consenti. Ton regard défait se pose sur moi : tu termines ta besogne en pelotant doucement mes meurtrissures. Comme pour t'excuser.

Une trêve… Et puis un sanglot. Tu m'observes longuement, les larmes roulent doucement sur tes joues. Des joues rosies par l'effort. Et quand ton chagrin vient embrasser ta salive, le ciel tombe subitement sur nous. Un couvercle sur nos existences.


– Tu mélanges tout ! Il ne s'agit pas d'un poème gastronomique, fulmina Pavane. C'est un poème sur un viol, c'est immonde !

– Erreur, filouta Limaille. Il s'agit là d'un pâtissier qui part en retraite et qui réalise ses derniers gestes, il déclare l'amour de son métier en personnifiant sa pâte.

– N'importe quoi ! Que sont ces demi-lunes ?

– Puisque l'on doit t'expliquer la poésie, allons-y ! Les demi-lunes sont la forme que le pâtissier donne à sa pâte en la malaxant, une forme de fesses donc.

– Et ce gourdin ? Et cette raideur fourrée ?

– Rien d'autre que le rouleau à pâtisserie et ses mains qui pétrissent la pâte… Tu me sembles bien éloigné de l'âme d'un poète. La poésie, ça vous parle messieurs ?


Potin se frappa la cuisse de sa rouge paluche.


– Ah c'est beau, onctuosa-t-il. Moi je connais Georges Barricos, dit fièrement Potin, c'est le poète des tonneaux : toujours bourré ou en train de vomir.

– Barricos ? Mais c'est de la merde ! Ce type faisait de la poésie avec une pioche et écrivait au marteau.

– C'est la pause les gars, déclara Pavane sur le ton de l'énervement.

– Déjà !

– Ça fait bientôt une heure et demie qu'on n'a rien mangé.


Après deux heures à avaler pâté, mortadelle, saucisson, abondance, sainte-maure de Touraine, flan antillais… et château Lascar, la table grinça sévèrement sous le poids cumulé des quatre gaillards.


– Bon allez les gars, on y va ! Faudrait pas se refroidir.

– Ma question va peut-être vous paraître idiote, fit Limaille, mais vous avez déjà entendu parler d'équilibre alimentaire ?

– L'équilibre alimentaire ? C'est quoi cette connerie ? demanda Potin, suant de tout son lard dans une petite montée.

– Un truc de médecin, fit Limaille d'un air hésitant. Le mien m'a dit qu'il fallait faire attention au diabète et au surpoids.

– Tout ça c'est des conneries, assura Héron en grattant sur son pif une pustule verte façon chou romanesco. Pour vivre, il faut manger. Bien manger. Mais j'aime aussi le plaisir simple d'une tranche de saumon parsemé d'aneth. Si l'on doit être un peu diététique.

– Diététique ? interrogea Potin.

– Potin tu n'es qu'un porcin ! Terrine et saucisson ! Voilà un résumé correct de ta vie de Potin. Ne te vient-il jamais à l'esprit de modérer ton apport en lipides ?

– Calme-toi petit gars et laisse mes lipides là où ils sont.


Potin n'en finissait plus de souffler. Avec une coupe au carré posée sur une face ronde, rosée et parfaitement glabre, le visage de Potin s'inscrivait dans la lignée des bonnes gueules ; avec en supplément cet air de poupon réjoui. Mais sous cet air d'ourson débonnaire se cachait tout de même un homme prêt à tout pour défendre le contenu de son assiette. De race normande et de lignée grivoise, on s'encanaillait toujours à bon compte lors d'une sortie avec Potin. Glouton mais pas poète, son ventre plantureux – garni depuis sa plus tendre enfance aux victuailles du bocage local – masquait un estomac usiné à mémoire de forme. C'était un type qui maniait sa fourchette comme on utilise un godet de tractopelle, un menhir avec une panse, un monolithe avalant des choses, un monolithe qui, jour après jour, semblait perdre son combat contre l'embonpoint.


La marche continuait doucement, une flèche de soleil transperça les pins dans le presque silence de la forêt. Pavane prit subitement la parole :


– Il faudrait instituer un jour férié où les citoyens se retrouvent pour manger dans la nature.

– « Paillardise en forêt », s'enquit Héron.

– « Boudin et vitriol », proposa Potin d'un air réjoui.

– « Humus et gastronomie », hasarda Limaille.

– Non. « Ripailles sylvestres », affirma Pavane sur un ton définitif.


Potin se mit à applaudir précisément parce qu'il ne connaissait pas le sens de ces deux mots.


– Et « Gourmandise en sous-bois », tenta timidement Héron.

– Ce sera « Ripailles sylvestres » ou ça ne sera rien ! gueula Pavane. Messieurs, le mont Racaille nous attend.

– On dit le mont Rocaille, corrigea Limaille. Et puis c'est juste une colline.

– Une colline dis-tu ? Eh bien, nous allons juger de l'endurance de chacun.


Cinquante mètres de dénivelé : à ce stade, on ne pouvait parler que d'une simple butte. Le début de soirée approchait et tous rêvaient de merguez brillantes et de frites grasses. Potin était fier d'avoir marché deux kilomètres, une distance suffisante pour flatter son orgueil. Plus loin, les quatre gosiers se posèrent sur une table en bois puis se mirent à ingurgiter de la cochonnaille en cascade. Limaille sonda les trois autres sur leur rapport à la nourriture :


– Qu'avez-vous fait de déraisonnable pour de la bouffe ?

– J'ai failli égorger mon frère pour un saucisson de sanglier, dit Héron.

– C'est pas grand-chose, relança-t-il d'un air déçu.

– Par contre, j'ai bossé avec un gars qui a assassiné sa sœur pour un morceau de fromage. Il s'appelait Robert Courtecuisse, dit Toutoune. Tous les midis, on allait manger « Chez rasade », le bistrot de Momo. À 12 h 11, son ventre commençait à faire des bruits de tuyauteries et s'il n'était pas servi à 12 h 15, ce con-là commençait à bouffer la table en bois.

– Connerie ! affirma Potin. Jamais vu un type qui bouffait les tables. Et pourtant j'ai croisé un paquet de tarés.

– Et toi Potin, qu'as-tu fait de dingue ? lança Héron.

– Ben moi, jamais personne n'a osé toucher à mon assiette… Par contre récemment, j'avais une faim de loubard et j'ai mangé dans un resto où c'était écrit « menu gastronomique ». Alors je m'installe, le serveur arrive, je commande ce qu'il y a de plus lourd, mais sans conviction. Une éternité plus tard le serveur se repointe, il dépose mon assiette et me dit « voilà votre entrée ». C'était une assiette rachitique avec une fine lamelle de thon rouge et deux feuilles de salade. Je lui demande si c'est une blague, il me répond qu'on est dans un restaurant gastronomique. J'avale mon plat en une bouchée en lui signifiant que, précisément, je n'appelle pas ça de la gastronomie, qu'il s'agit là d'une assiette pour anémique dépressif. Je lui administre une mornifle aller-retour devant la clientèle, le gars commence à crier au scandale. Il comprenait pas que le scandale se trouvait dans mon assiette. Bref ça a fini en clé de bras et je suis parti me refaire une santé dans une auberge gauloise. Sinon pas grand-chose… Quelques chiquenaudes lors de réceptions. Quand y a des petits fours gratos, je fais barrage et j'engloutis, les autres restent derrière. Je garde le buste plié pour limiter le trajet entre ma main et ce que j'ai saisi. Sinon, j'ai aussi refusé des jobs quand il y avait des réunions sur les temps de repas. Moi les réunions aux heures digestives, ça me rend violent.

Et toi Pavane ? lança Potin.

– Une fois, lors d'un repas de famille, ma belle-mère a voulu chiper une cuillère de mayonnaise dans mon assiette, commença Pavane. Elle est sortie de table avec deux phalanges en vrac.


Une goutte de sueur perla sur le front de Limaille. « Belle anecdote ! » songea-t-il.


– Mais, elle a réussi à te chiper une cuillère ? demanda Potin.

– C'était de la mayo « maison ». À l'instant où j'ai vu ses petits doigts frêles pointant vers mon assiette, j'ai attaqué.

– Et ta femme ? Elle a dit quoi ?

– Elle a dit que j'exagérais.

– C'est tout !

– Tout le monde sait ce qu'il en coûte de s'attaquer à ma pitance. Ils l'ont transportée aux urgences pendant que je finissais mon assiette.

– Remarquable ! admira Potin.


Limaille ne tenait plus en place et prit la parole :


– Joli coup mon cher Pavane. Il est toutefois bien triste de voir que ceux qui s'attaquent à ton assiette s'en sortent à si bon compte.


Pavane posa sa fourchette dans un silence de cathédrale, sentant bien qu'il y avait de la concurrence dans l'air.


– Nous sommes prêts à entendre ton récit Limaille. Mais sache qu'une pause durant mon repas doit être justifiée. Ton anecdote semble historique alors mon cher orateur, nous t'écoutons.


Pavane fit gouleyer une gorgée de château Lascar (cuvée coquette) et un claquement de langue annonça qu'il pouvait démarrer. Tous les regards se tournèrent vers Limaille.


– C'était un soir d'été provençal, le chant des cigales résonnait comme une chambre d'écho. Mon ex-compagne et moi-même étions partis en week-end, accompagnés d'un autre couple, des amis à elle. Pour la dernière soirée, nous décidâmes de faire une petite sauterie dans le gîte que nous avions loué. Cette sauterie dérapa. À cause d'un navarin d'agneau… Tout avait pourtant bien démarré avec un apéritif pour lequel nos amis avaient eu la divine idée de servir des fonds d'artichauts garnis comme des trophées. C'était magnifique à voir ! Je surveillais le gueuleton qui se préparait en cuisine, observant d'un œil rapace la confection de la salade piémontaise. Pourtant, quand l'homme servit l'entrée, je compris tout de suite que je devais faire face à la plus scandaleuse piémontaise jamais préparée. Je vous passe les détails pour en venir au navarin : « Un ragoût comme ça vous remue la langue pour trois siècles », avait-il prévenu. À peine avait-il présenté son plat, je sus que j'allais m'ennuyer. Et dès la première bouchée effectivement : rien ! Aucune tendresse dans les morceaux et le néant gustatif en termes de saveur. Depuis le début du repas, je ne m'intéressais absolument pas à la conversation, j'observais « l'ami » en question qui avait l'air de prendre son pied en mangeant ce piètre morceau de barbaque. Le jus sanguinolent giclait de la commissure de ses lèvres et une salve coula sur le menton, vint longer son cou avant d'être absorbée par le col de sa cravate. Un filet de viande resté coincé entre ses deux dents lui procura un plaisir inavoué. Il le triturait sans gêne tout en contemplant ses doigts boudinés pleins de saveurs. Ensuite il posa un regard satisfait sur ses cuisses tachées de sauce et couvertes de détritus. Qu'auriez-vous fait à ma place ? Moi je l'ai tué. Précisément pour faute de goût, parce qu'on ne pouvait tirer plaisir d'un plat tel que celui-là. Il ne pouvait vivre un jour de plus sur cette planète après avoir gâché une piémontaise et un navarin d'agneau. Je me garde de vous révéler par quelle méthode je l'ai tué mais j'ai opéré discrètement dans la nuit. Quand je me levais le lendemain, il y avait des cris et des larmes. Pour moi, c'était un matin qui sentait bon le croissant chaud.


Tout le monde s'accorda pour dire que cette histoire était alléchante, mais les regards semblaient dubitatifs face à son authenticité : Limaille assassin, on avait du mal à le croire. Soudain, Potin fit remarquer que Limaille parlait beaucoup mais n'avançait pas dans son assiette.


– Non, je n'ai plus faim.

– C'est pas grave, fit Potin, ça arrive à tout le monde de ne plus avoir faim.

– Mais je suis gavé, c'est trop pour moi.

– Oui mais pour que ça soit bien il faut que ce soit trop, expliqua Potin.

– Ne fais pas l'enfant ! renchérit Héron. Clamer son malheur devant une table si bien garnie c'est faire l'éloge du suicide au Paradis.


L'estomac de Limaille coassait sa misère. Il mangeait avec plus d'application que d'envie or c'était un repas viril, un pique-nique de bourrins et Potin commença à se moquer grassement. Limaille s'aventura dans une rébellion molle que Potin expédia d'un laconique « ferme-la et mange ». Devant l'autorité de Potin, Limaille fut rappelé à une circonstance lointaine : gamin, sa mère avait fait preuve de grande sévérité et d'intransigeance en l'excluant de table pour une tarte aux pommes non terminée. C'était la première fois qu'il avait eu peur de sa mère et la situation présente était telle qu'il commençait à mouiller les couches devant Potin.


– Vraiment je pense laisser la viande, je ne voudrais pas mettre en péril ma digestion.

– Les hommes sains et bienheureux ont toujours mâché de la bidoche, ajouta Pavane.

– On ne tient pas tête à un général, question de diplomatie. On se tait et on avale ! hurla Potin. Tu ne peux pas jeter ta barbaque impunément ! Des animaux sont morts pour ça. Le premier des respects c'est de finir son assiette. Cette crème, c'est pareil, il faudra la terminer ! Les pis nourriciers d'un bovin ont été malmenés pour tirer cet entremets lacté.


L'estomac retourné comme un gant, Limaille saisit sa fourchette comme on s'accroche à l'existence. Il avala encore une fourchetée et prit subitement une teinte verdâtre laissant présager un dégobillage imminent. Une ultime bouchée lui fit recracher son bol alimentaire, Potin fulmina et se mit à pérorer sur le scandale impuni qui consistait à ne pas finir son assiette. Il houspillait les clients qui faisaient des restes au restaurant pendant que Limaille vidait tout ce que son coffre contenait d'excès. Potin se mit à lui frapper le dos en hurlant à la gabegie, puis, au détour d'une calotte, il sortit de sa besace un fromage qui sentait fort. Très fort.


– C'est quoi ce fromage ? s'enquit Héron.

– Un roi sifflard qui a fermenté trois ans dans ma cave, il a le caractère ferme et le corps souple. Je les aime bien comme ça moi.

– Hé ben, il m'a l'air goulu le brigand.

– J'ai découvert ce fromage quand on vivait dans la campagne normande. Là-bas le lait cru coule à flots et je connaissais un type qui…

– Ça va, épargne-nous les détails de ta biographie. Il doit être bon mais n'en faisons pas un fromage, rigola connement – et seulement – Héron.

– Arrêtez ce chahut jeunes fantassins ! tempêta Pavane. J'ai sorti le dessert et ce plat doit être dégusté dans la discipline d'une table qui sait se tenir.

– Et mon sifflard ?

– Range tes âneries, on verra ça plus tard.


Il y eut un moment de silence sentencieux, Limaille se remettait de ses émotions et Pavane saisit son opinel. Un gerberac cuvée « Grands coquins » accompagnerait la clôture du repas. Héron sortit une autre phrase qui était censée faire son effet, mais on ignora divinement son verbiage, c'est comme s'il n'avait jamais parlé. Tout son visage de con souriait par obligation quand Pavane présenta la tarte à ses camarades :


– Le bonheur est tout proche messieurs. Nous sommes la brigade du bon goût, les gardiens du temple des saveurs et nous voici réunis pour déguster une œuvre prestigieuse : la tarte au citron de ma femme. Nous pourrions démarrer la présentation par une métaphore grivoise en disant que cette tarte c'est le cul du Paradis posé sur un transat. Mais je souhaite plus de sobriété en m'attachant par ailleurs à vous livrer quelques données techniques, le tout noyé dans un nuage de poésie, bien entendu. Je serai donc simple en vous disant qu'une bouchée de cette tarte suffit à justifier l'existence humaine, précisément car elle allège le poids d'être né. C'est la meilleure façon d'arrêter le monde, de reprendre le contrôle sur nos sinistres existences. Un plat comme ça, ça vous travaille le buffet sur des générations. Au premier contact, les glandes salivaires se rétractent, exaltées qu'elles sont devant le sublime des arômes acides. On est à des millénaires du gloutonnage industriel qui remplit les ventres douceâtres des foyers péri-urbains. Certains d'entre vous hasarderont sur l'absence de meringue venant coiffer le délice. Vous êtes en droit de vous interroger et je vais de ce pas vous répondre : il faut y voir le primat de la saveur sur l'artifice ! Ma femme ne met jamais de meringue sur sa tarte au citron car ce serait tout simplement excessif. Et tout ce qui est excessif est insignifiant.

– Peux-tu éclaircir ta dernière phrase Pavane ? interrompit sournoisement Limaille.

– Si tu es trop con pour comprendre, tu ne mérites pas ton dessert. Je te dis que la meringue ruinerait les plaisirs cachés dans l'agrume, la gamme de saveurs s'en trouverait amoindrie. On serait là face à un outrage gustatif, comme ces musiciens qui foutent des notes partout… Ne jamais confondre virtuosité et émotion.

– On peut obtenir l'émotion par la virtuosité, filouta Limaille.

– Ai-je dit le contraire ? Je dis qu'en l'absence de meringue, le goût gagne en intensité. C'est contraire à l'ordre naturel des choses que d'ajouter une vulgaire meringue sur une telle pâtisserie. Coifferait-on une choucroute alsacienne avec un étron ? Je vous pose la question messieurs ! Couronnerait-on de vomi une tourte aux cèpes ?


Héron observait les reflets dorés de la tarte, il souleva le plat comme pour pénétrer les arcanes du trésor qu'il avait en main.


– On dirait que tu n'aimes pas trop quand il y a de la meringue sur la tarte au citron ? hasarda Potin.


Pavane ne prit pas la peine de répondre, il posa un regard sévère sur la main d’Héron qui manipulait le plat à tarte. Héron croisa le regard de Pavane et se mit à trembler ; il perdit subitement le contrôle de ses membres. Le plat glissa, vint cogner le rebord de la table et – respectant scrupuleusement la loi de Murphy – tomba face contre terre. Le malheureux Héron se leva brusquement pour tenter quelque chose, récupérer les restes et tout remettre en ordre… Il s'agitait en des mouvements de réparation désespérés mais cela ne fit qu'accroître le désastre, le dessert s'apparentait désormais à un tableau impressionniste inachevé. Tous les regards se tournèrent vers Pavane qui se leva les poings serrés. D'un œil clinique, il observa la pâte brisée, mais ne tenta rien pour sauver ce qui restait.


– Je suis absolument désolé mon Général, trembla Héron qui redoutait de se faire gourmander.


Ça sentait le roussi pour sa face et on l'entendit avaler sa salive. La garniture de la tarte était meurtrie par des épines de pin et couronnée d'une terre moussue verdâtre. Une tarte pleine de terre, ce n'est plus vraiment une tarte.


– Drôle de meringue ! lança Limaille avec un rictus affiché.


Pavane lui assena un bref regard assassin, comme pour signifier « je m'occupe de toi après ». Devant le cadavre atrophié de la pâtisserie, il desserra les poings. Puis sa solide carcasse eut un soubresaut et de son ventre sortit un cri de bête blessée. Un hurlement de haine. Pavane se rua sur Héron et le plaqua au sol, il se mit à pétrir son visage comme pour le défigurer. Ils roulèrent l'un sur l'autre et Pavane saisit la tête d'Héron pour l'esquinter sur une rocaille. Les solides épaules de Potin vinrent administrer une bourrade au Général qui vola au loin en émettant un petit cri de porcin. Héron restait au sol pétrifié, le visage ensanglanté, Limaille s'occupa de lui prodiguer quelques soins pendant que Potin veillait sur Pavane.


Ce dernier revint vers la tarte et se mit au garde-à-vous, comme pour veiller le corps d'un soldat mort au champ d'honneur. Il sortit son clairon et sonna un coup. La lumière commençait à décliner, il rentra dans sa tente sans saluer quiconque. À la nuit tombée, les trois autres allumèrent un feu et lançaient parfois des regards vers la tente du Général. Cette tente d'où émanait une faible lueur et où l'on pouvait entendre murmurer des vers de Lacrotine dans les moments de silence. Héron craignait un second coup de sang à son encontre et il décida d'aller vers Pavane pour s'excuser et lui expliquer que sa réaction apparaissait tout de même excessive. Arrivé au pas de la tente du Général, Héron se verrouilla sur place, il fit un geste tremblant puis, comme stupéfait, il tendit l'oreille et entendit une sorte de lamentation… Le Général chialait. Pour de la littérature ou de la gastronomie ou pour tout autre chose, il chialait.


Ce soir-là, Héron avait bu plus que de raison et trouva difficilement le sommeil. Au petit matin pourtant, il fut le premier levé. L'estomac encore nappé d'éthanol, il s'éloigna du camp pour une promenade qui le mena au bord d'un cirque d'où il pouvait contempler la canopée. Ce spectacle stimula ses entrailles et – défiant des années de conditionnement social – il décida de faire son affaire en admirant la vue qui s'offrait à lui.


– Alors, on défèque à la fraîche ?

– Qu'est-ce que…


Héron se tourna maladroitement : Pavane se tenait à quelques mètres de lui, une pelle à tarte dans la main. Il l'avait observé poser tranquillement sa dernière œuvre en ce monde… Car Pavane avait l'intention d'en découdre.


– Oh ! Mon Général, se refroqua-t-il. Pardon, mais j'aimerais bien chier tranquille…


Pavane observa le rhabillage express du cul d’Héron. Il jouait avec la pelle à tarte en la balançant d'une main à l'autre, comme le font les voyous des rues malfamées.


– HÉRON ! On devrait enlever le « H » et ajouter un « T » à ton patronyme, ça serait plus raccord avec ton identité.

– Si c'est pour la tarte, je n'ai pas fait exprès ! Je suis confus, vraiment.

– Si tu adoptes un comportement de victime, attends-toi à avoir des bourreaux.

– J'ai tremblé sous le poids des mots, j'étais ému, tenta Héron avec des mots de concorde.

– Tu inventes des excuses bidon : autant me dire que ta licorne a la drépanocytose. Tu n'as aucun courage, ta vacuité testostéronale se devine à ta gueule de pleutre. D'ailleurs chier en forêt, ce doit être la grande aventure pour toi, hein ?

– Arrête tes menaces Pavane ! s'exclama Héron, voyant que la stratégie de la pleurniche ne marchait pas.

– Pour toi, c'est « mon Général ».

– Non plus maintenant ! s'enhardit Héron. Ça suffit ce jeu de rôle à la con !

– Ah ! Une mutinerie ! Tu n'es pas de taille ! Et tu le sais.

– Peut-être, mais on n'assassine pas pour une tarte au citron.

– Quelque part si… On assassine même pour moins que ça. Pas de contrition, pas de mansuétude quand le sucré possède de tels arômes.

– Peut-être, mais on ne tue pas avec une pelle à tarte.

– Le monde évolue mon pauvre Héron.

– J'ai entendu hier soir… J'ai entendu un Hercule Pavane chialant comme un gros bébé.

– Et alors ?

– Eh bien, fit Héron plus posément, j'ai entendu qu'il y avait un cœur derrière toute cette muflerie.

– Je vais te tuer en y mettant du cœur, rassure-toi.


Pavane bondit sur Héron et commença à lui administrer des coups de pelle à tarte au visage. Il frappait sec sur le malheureux et en quelques coups, ce lynchage à la spatule tourna à la cérémonie punitive. Il lui fracassait la mandibule et de la bouche d’Héron ne sortaient plus que des lambeaux de phrase. Héron tomba dans les vapes et Pavane poussa son corps dans le précipice, un dénivelé de 300 mètres. Il admira le dernier envol d’Héron qui emportait avec lui son lot d'inconsistance et de médiocrité. Pavane reprit le chemin du bivouac et, à son arrivée, personne n'était levé au camp : aucun soupçon ne pouvait planer sur lui. Pour l'instant.


Les trois comparses se mirent en quête de leur copain égaré et s'engagèrent dans l'épaisse incertitude de la forêt. Pavane joua l'innocent durant les recherches, un sourire légèrement en coin en imaginant cette brebis défroquée au fond du ravin… On finit par retrouver l'anus défenestré, quelques becs de charognards creusaient déjà les chairs d’Héron. « On ne peut plus rien pour lui », euphémisa Pavane comme pour se délester d'une certaine culpabilité. Limaille lui jeta une œillade. Ils eurent une minute de recueillement puis continuèrent à s'enfoncer en contrebas, les panses trop chargées pour remonter tout ce qui avait été descendu. Limaille continuait de jeter des regards suspects sur Pavane, il posait des questions à haute voix sur les circonstances de cette mort. Pavane n'y tenant plus expliqua qu'il fallait passer à autre chose, qu'il s'agissait là d'un accident tout ce qu'il y avait de plus banal. Le geste étriqué du pisseur en retenue, il proposa une pause pour alléger un peu de culpabilité et balancer une maxime dont il avait le secret :


– La miction forestière possède un pouvoir grégaire. Ça vous réveille la vie par où ça passe.

– Avec tout ce pinard, j'ai l'urine dynamique mais le geste maladroit, ajouta Potin.


Plus loin, ils décidèrent de faire une pause repas sur une vieille table bancale. Potin piocha dans ses dernières denrées pour bâtir un sandwich costaud comme une citadelle de Vauban. La cavité buccale de Potin était un tel gouffre que la véhémence du broyage et les bruits de la mastication créaient un léger écho dans la forêt. À l'autre bout de la table, Pavane donnait des coups de fourchette dévastateurs, tel un tractopelle dans une assiette. Potin rota comme un ogre, avec une puissance telle qu'un ours détala au loin. Tout s'acheva dans un concert de borborygmes étouffés, Limaille n'en pouvait plus. Soudain, Pavane leva sa cuisse gauche, la table émis un grincement inquiétant. Les deux autres connaissaient l'intention finale de ce mouvement et, un peu plus au fait des codes de vie en communauté, ils allaient lui demander de reporter son projet à plus tard. Mais le coup était déjà parti ! Cette transgression des règles de bienséance affermissait l'autorité de Pavane, personne d'autre ne se serait permis cela sans subir de représailles. Mais là, silence. C'était la marque d'un chef.


– Nom de Dieu les gars ! C'est pas que du vent cette histoire. Y a du concret en sortie de chaîne.


Limaille griffa discrètement la table. Quel verbe pour annoncer une défécation imminente ! Une poésie un peu rustre mais avec un style, une identité marquée. Tout ce qu'il n'avait pas.


– Ta poussée était trop franche, lança Potin, surveille tes arrières et écoute plutôt ce qui vient.


Potin ne comptait pas en rester là, ce grand faraud de péteur avait l'intention de tenir tête au Général. La balourdise prenait le dessus et les principes régissant le civisme s'écroulaient peu à peu. Autour de cette table, la civilisation semblait reculer à grands pas. Devenu prédateur de la grivoiserie, Potin eut un regard fielleux, puis son teint craquelé se para peu à peu de rose, ses yeux devinrent turgescents. Mais rien… Il y eut un moment durant lequel même le silence semblait attendre… Puis il largua une terrible déflagration. Une volée d'oiseaux s'échappa des rameaux en caquetant leur panique, le coup était parti avec une telle puissance qu'il emmena une vis de la table.


– C'est vraiment dégueulasse ! s'indigna Limaille.

– Arrête ta pleurniche ! Le cérumen serait rose fluo, t'en boufferais à la petite cuillère, cette substance est victime de sa couleur. Le pet c'est pareil, ça sentirait bon, on serait tous en train de se renifler le cul. Et tout le monde serait content.

– Mais précisément, ça ne sent pas bon.


Potin fit craquer ses doigts, le regard braqué sur Limaille, puis il lui administra une accolade généreuse mâtinée d'un soupçon de défiance. Face à tant de souveraineté dans le mépris, Limaille baissa la tête en grommelant. Ils finirent de s'imbiber la glotte avec un saint chiniasson puis se remirent en marche, encore plus profond dans la forêt. Les victuailles – prévues pour trois jours – diminuaient au point qu'il fallut économiser.


– Au régime ! gueula Potin.

– Pire que ça, on n'a plus rien à bouffer.

– « Régime » c'est le pire mot de la langue française, déclara Pavane d'une voix pleine de tanin. En même temps, ça ne te ferait pas de mal, ton gros ventre de Potin t'empêche de te mouvoir.

– C'est toute mon intelligence qui réside là, affirma Potin en se tapant la panse. Si je maigris je deviens triste et idiot.


Face à cette disette, les trois hommes usèrent de substituts. Il n'y avait plus de vin, alors ils se finirent à l'eau-de-vie et, chargés comme des mules, commencèrent à faire de la poésie en regardant les étoiles.


– L'éternité se trouve dans un grain de sable, lança Pavane en admirant le firmament.

– Mouais, reste à savoir lequel, s'interrogea Potin.


Pavane songea un moment à dire que Potin était un bulldozer de la connerie. Qu'il mériterait qu'on l'assassine pour son manque d'accès à la poésie. Il fila vers sa tente en lui disant qu'il fallait songer à se dégauchir le cervelet. Restaient Limaille, Potin, la nuit et la forêt. Limaille proposa alors un petit bonus à Potin : un « dessert surprise ».


– Je pensais aller me coucher mais y a toujours une place pour un bonus.

– Dans ce cas, nous devons nous isoler un peu en forêt, je ne voudrais pas que Pavane vienne gâcher l'événement.


Ils vadrouillèrent une vingtaine de minutes puis Limaille stoppa sa marche. Il expliqua à Potin qu'il devait le ligoter à un arbre pour savourer pleinement cette « petite douceur ».


– M'attacher à un arbre ?

– Oui mais ne t'inquiète pas, après ce sera mon tour. Pour déguster le bonus, il faut respecter cette tradition.

– Mais elle sort d'où cette tradition ?


Limaille s'affairait autour de l'arbre avec enthousiasme et improvisa une légende dans laquelle de preux chevaliers attachés aux arbres dégustaient les meilleures victuailles une fois revenus du combat. Il interrompit son discours et demanda à Potin de se mouvoir dans tous les sens pour tester le dispositif. La corde était tendue, la carcasse de Potin figée. Une statue.


– Cher ami, reprit Limaille avec un grand sourire, voici venu le temps de ton meilleur repas !

– Vraiment ! se réjouit Potin avec une once de méfiance.

– Voici un lot de 36 muffins.

– Des muffins ! Tu te fiches de moi ?

– Oui des muffins. Et ce sera ton meilleur repas car ce sera le dernier.

– Ça m'étonnerait, j'ai planqué du cassoulet et des…

– La ferme ! Sombre crétin ! Tu vas crever pour l'humiliation que tu m'as fait subir. Et tu vas mourir par là où tu as péché. Tu vas périr sous l'avalanche de ces 36 muffins.

– 36 ! Ça fait beaucoup quand même, surtout à cette heure-là… Bref, on fera des pauses quand je te le dirai et aussi, laisse-moi boire un peu d'eau.

– La ferme !


Limaille, n'y tenant plus, déchira l'emballage et fit ingurgiter à Potin une première salve de muffins. Il goba les 12 premiers sans sourciller.


– C'est con ton jeu ! lança-t-il à un Limaille sur les nerfs.


Du second paquet, Limaille tira une autre poignée de gâteaux et, sans prendre la peine d'enlever les emballages en plastique, les fourra dans la grosse gueule de Potin. Mais c'était mal connaître la mâchoire de Potin qui faisait exploser les petits emballages individuels sous ses molaires, puis engloutissait le tout dans un bruit de canalisation. Devant l'inefficacité des méthodes employées, Limaille mit les bouchées doubles : tels ces cheminots qui chargeaient le charbon dans le four des locomotives, il jetait les pâtisseries dans la gueule avec un rythme effréné. Potin montrait des signes de faiblesse, il gémissait et pour la première fois dans ses yeux, on lisait de l'inquiétude. On arrivait à la fin du dernier lot de muffins, Limaille était euphorique et se mit à ramasser des pommes de pins pour les enfourner dans cette gueule d'acier. En prenant fermement appui au sol, ses mains faisaient écran sur ses lèvres pour l'obliger à garder la bouche fermée. Avec une bouillie de muffins qu'il n'arrivait plus à déglutir et une demi-douzaine de pommes de pins sous le palais, les joues de Potin semblaient sur le point d'exploser. Il ne trouva plus l'air, suffoqua un long moment, puis finit par s'étouffer.


Limaille enterra le corps à la hâte, sous un tas de branchages. Il revint au bivouac la conscience un peu lourde mais la dignité propre comme un sou neuf.

Dès le lendemain matin, Limaille dut faire face à de nouvelles hostilités : Pavane se leva d'une humeur massacrante.


– Où est cette carcasse de Potin ?

– Pourquoi ?

– Mon petit déjeuner a disparu et Potin n'est pas dans sa tente.


Limaille savait que Pavane allait se mettre dans une colère noire dont l'issue serait certainement sanglante. Deux possibilités : fuir ou l'affronter. Optant pour la première solution, il proposa à Pavane d'aller chercher Potin en forêt, cela lui permettrait de temporiser et de préparer un plan.


– Non, c'est inutile, répondit Pavane. Cet animal va revenir au terrier quand il n'aura plus de vivres. Peut-être as-tu été témoin d'une scène hier soir ?


De cette sinistre virée, ne restaient que deux protagonistes. Deux protagonistes et un climat de suspicion. Nul autre mot ne fut prononcé en cette matinée, chacun conjecturant sur les méfaits de l'autre. Midi approchait et personne n'avait rien avalé, les excès des dernières 48 heures avaient anéanti les victuailles. Avoir la dent creuse n'est jamais sain pour la cohésion d'un groupe et face à la pénurie, vint le temps de la vérité.


– Mon cher Limaille, j'aime les nichons comme on aime la viande, faut qu'y ait du volume.

– Peux-tu enlever ton masque de littérateur ?

– On ne se refait pas : je suis un viandard poète, un cannibale lyrique.

– Et quid de ton vrai visage ? Celui de l'assassin.

– Ha ! Dans ce cas, il faut jouer franc jeu également. Après tout, ce gros Potin n'a pas disparu tout seul depuis ce matin…


Limaille ne se laissa pas déstabiliser par cette remarque et plutôt que de rentrer dans une rebuffade stérile, il prit un air de vieux lion résigné.


– Potin ne parlera plus, je l'ai tué par gavage… En utilisant tes muffins.

– Les muffins volés c'était donc toi ! Quand je me suis levé ce matin, je pensais que c'était cette carcasse de Potin.

– Non, c'était moi.

– Tu as fait une énorme connerie.

– Toi également.

– La connerie dont je t'accuse, ce n'est pas le meurtre de Potin, tu avais sans doute tes raisons. Moi je te parle d'avoir osé toucher à mes muffins.

– Et toi ! Tu as beau jeu de passer pour un poète quand tu n'es qu'un assassin. Héron est mort par ta faute. Pour une tarte au citron.

– Tu peux toujours jacter sur mon blaze… Pour moi les poètes sont autorisés à toutes les largeurs.

– J'ai tué pour me venger d'une humiliation, toi tu as tué pour une tarte au citron ! Tu es devenu fou Pavane !

– Un fou dans un groupe de fous, quoi de plus banal… Si tu avais vraiment accès au monde du sensible, tu comprendrais mon geste. Dans la vie, on commence par déguster un beignet et on finit par déchiqueter un chevreuil. Rien n'est excessif quand on est passionné, moi je pardonne tout aux passionnés !

– Cette virée en forêt a dérapé.

– Et ce n'est sans doute pas terminé. Mes muffins doivent être vengés.


Pavane arqua légèrement les pattes et se mit en garde. Limaille fit de même, le courage en bandoulière.


– Tu n'as jamais été au front, rétorqua Limaille. Tu n'as fait aucune guerre. Tu n'es général que dans ton imagination.

– Tais-toi, vil troufion ! J'ai la canine cannibale et la molaire militaire. Tu as la langue scélérate. Au front, j'ai connu des types si nobles qu'ils sont morts en chantant avec deux membres amputés. De vrais fantassins !

– Ça ne sent pas l'authentique ton histoire.

– Je suis poète, militaire et gourmet. Maintenant ferme-la ! Mes burnes sont de plomb, les tiennes sentent le maroilles.

– Je nous pensais amis, je constate qu'il n'en est rien.

– L'amitié, la vraie, ça doit vieillir en fût de chêne. Nous sommes juste des poètes gloutons, farcis de goguenardise. Il nous faut une fin qui ait de la gueule, il nous faut mourir avec panache ! En garde !


Limaille attaqua par un coup dans le buffet puis enchaîna par un uppercut un peu foireux qui ripa sur le menton de Pavane. Ce dernier répliqua avec un crochet puissant qui envoya Limaille valser dans les sous-bois. Pavane fonça vers son sac à dos pour y chercher une arme, ou un substitut. Il n'y avait plus grand-chose à l'intérieur, mais sa main buta sur un objet en métal… Pavane eut un sourire : la pelle à tarte. Pavane saisit l'objet, se tourna, mais déjà Limaille se tenait devant lui avec un tire-bouchon. Il l'enfonça dans la couenne de Pavane, au niveau du foie. Le sang gicla, Pavane gueula, Limaille jubila. Mais jubila trop vite et ne vit pas arriver le tranchant de la pelle à tarte venir taper son arcade. Puis un deuxième coup plus appuyé. Se tenant le ventre, Pavane fonça sur Limaille pour lui administrer une bourrade. Bloqué au sol, son petit châssis subissait l'avalanche de coups et, une fois dans les vapes, Pavane le termina à la bûche.


Pavane chuta lourdement, il se vidait doucement. Isolé, blessé et dans la dèche, Pavane avait un nouvel ennemi : lui-même. Et que pouvait-il espérer pour s'en sortir ? Une fricassée d'araignées ? Une poêlée de doryphores ? La fin était proche et il le savait. Saisi par l'euphorie d'une mort imminente, son esprit fut capturé par une vague d'inspiration. Il s'empara d'un carnet et d'un stylo et employa ses dernières ressources pour composer un poème. Un poème à lui, pas à Lacrotine. Un poème composé avec son propre sang littéraire.



Une faim romanesque


Halte à la tristesse des ventres ! Le néant gustatif nous tient et face au désespoir de nos entrailles, se bichonner le jabot doit être le projet immédiat. Dîner au rythme de la pendule comme des cadavres autour d'un plat, jamais ! Gourmets mais pas gourmés. Cherchons un carré vert à l'herbe tendre et dégustons ces coquelets dorés qui secoueront le cœur des plus endurcis.


Troupiers de la fourchette, festoyons tout notre saoul !


Nous sommes les polissons du goût, l'odeur du graillon nous fait remuer la queue et devant la rousseur des saucisses, il nous pousse des envies de chair faisandée. Cessons de soliloquer sur nos sot-l'y-laisse et fatiguons nos langues au point qu'elles en suent. Avec du boudin dans le cornet, nos femmes pondent une marmaille galopante. Alors gardons-nous de la diététique et trempons nos doigts dans l'onctuosité des crèmes.

Troupiers de la fourchette, festoyons tout notre saoul !

Nous ne sommes pas de simples œsophages, la bouche est un palais des saveurs dont la langue est le tapis rouge. Avalons ces pâtisseries et remplaçons le sang qui coule en nous par la douceur du sirop. Apprécions la lente infusion digestive, cette petite mort dont il faut savourer chaque instant. Le repas terminé, nous épuiserons nos vies à larguer de toniques flatulences dans la tendresse des pelouses printanières.

Troupiers de la fourchette, festoyons tout notre saoul !

Sur mes vieux jours, je veux mâchouiller de l'andouillette, en paix avec moi-même. Et puis mourir dignement, à table. Terminer ma vie sur un civet de marcassin sauce poivrade et m'abreuver de rouge boisson. Enchaîner – au coin du feu – par un gigantesque morceau de brie cabossé. Et finir par se glisser une pêche Melba dans le moelleux d'un canapé rustique.


Pavane, ultime résistant de cette expérience, mourut le lendemain à l'aube. Il partit l'esprit apaisé par sa composition, mais le corps tourmenté par la panse vide. Sa dernière pensée fut de s'imaginer sur une solide table en chêne avec dans son assiette un plat inédit issu de son imagination : un rôti de faucon crécerelle servi sur une fondue de poireaux, accompagné de pommes dauphines, le tout arrosé au château Lascar cuvée « La gagneuse ». C'est sur cette image d'Épinal qu'il ferma les yeux et sur son visage on pouvait lire quelque chose ressemblant à de la joie.


 
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   Asrya   
25/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
La nouvelle est très bien écrite ; beaucoup de vocabulaire, beaucoup d'images et de belles formules.
J'ai adhéré du début jusqu'à la fin, rien à dire à ce sujet.

Les personnages que vous nous faites suivre ont chacun leur côté sym et antipathique ; on arrive plutôt facilement à imaginer les différentes scènes, les différents caractères, les échanges.
Dans l'ensemble, c'est réussi.
Quelque chose me gêne malgré tout, bien qu'il s'agisse d'un ressenti qui sera probablement strictement personnel, le niveau de langage de vos personnages ne coïncident pas du tout avec leur profil ; un peu dommage selon moi.
Après, c'est un parti pris, ce n'est pas celui que j'encourage en tout cas.
Les parties narratives auraient suffit à ce que l'on comprenne que vous avez une belle plume.

J'ai beaucoup aimé les différents poèmes que vous nous amenez au travers de cette épopée champêtre, je les ai trouvés très visuels, très odorants ; un régal.

Après... le fond de l'histoire... je vous avoue que... vu le niveau de votre expression, je m'attendais à beaucoup mieux. J'ai été un peu déçu par le fil des événements, assez attendus en fait.
Et je ne suis vraiment pas emballé par la fin de votre récit.
Je suis resté sur ma faim ; c'est un comble...

Je pense que la trame mériterait un peu plus de recherche pour que le lecteur ne s'arrête pas uniquement à votre qualité d'écriture, mais qu'il puisse également obtenir, du suspens, des doutes, des émotions fortes (ce qui n'a pas réellement été mon cas !)

Ceci-dit, j'ai trouvé l'ensemble très satisfaisant, bien plus par votre phrasé que par vos idées.
Merci beaucoup pour cette lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Mistinguette   
27/8/2017
 a aimé ce texte 
Vraiment pas ↑
J’ai le sentiment que l’auteur s’est éclaté à écrire cette histoire et que, tout à son bonheur, il a un peu oublié le lecteur.

A mes yeux ce texte est vraiment TROP long, et l’histoire est vraiment TROP mince. Il faut s’accrocher pour lire jusqu’au bout. Non sans mal j’y suis arrivé, mais, c’est un comble, je suis resté sur ma faim, tout en frisant l’indigestion. Etrange sensation !

L’écriture est certes experte mais lourde, très lourde. Beaucoup d’adverbe en ment souvent inutiles. Ex : « Quelqu'un soupira pour l'inciter à se taire souverainement. » Des phrases à rallonge comme ici : « …déclara Pavane sur le ton de l’énervement. » pourquoi pas : « …déclara Pavane énervé. » Des descriptions à rallonge aussi, celle de chaque protagoniste pourrait être élaguée des deux tiers sans porter préjudice à l’histoire.
Des passages à mes yeux inutiles : celui sur « vivre le présent » par exemple. Les poésies pas franchement indispensables non plus. Un texte qui manque cruellement de fluidité ce qui est dommage vu sa longueur.

Pour ce qui est du fond, je n’ai pas du tout été captivée. Sans doute trop de bouffe pour mon appétit d’oiseau. De plus, mourir à cause de divergences alimentaires, je trouve ça très stupide. La fin prévisible m’a laissée indifférente.

Je suis désolée de ne pas avoir aimé cette nouvelle car elle regorge d’imagination, de trouvailles, et, c’est indéniable, l’écriture a un fort potentiel.
Peut-être une prochaine fois ?

   Jean-Claude   
7/9/2017
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour In-flight,

De la verve, beaucoup, trop...
Des personnages plus caricaturaux que truculents...
Bien écrit, mais un ton qui hésite entre la gouaille et le langage soutenu...
Peu d'histoire, chute sans surprise...
Et, après le premier décès, où l'on abandonne le mort et continue la "sortie", l'histoire ne tient plus la route.
J'ai lu jusqu'au bout en espérant plus.

Au plaisir de vous lire à nouveau.

   plumette   
8/9/2017
 a aimé ce texte 
Pas
désolée d'avouer que je n'ai pas dépassé la moitié du texte.

Pourtant j'aime manger! je ne crains pas les excès et les caricatures, j'aime aussi l'utilisation du double sens du langage.

J'avais déjà lu " brisée", texte remarquable dans son ambiguïté et je trouve dommage qu'un dialogue s'instaure sur le sens de ce texte car, du coup, cela a vraiment fait flop pour moi.

Ils ne m'ont pas embarquée ces quatre compères et je n'ai pas réussi à croire à cette bouffe/randonnée.

L'écriture est plus que de qualité. Il y a un vrai savoir faire, un sens de la formule et des images, un travail de construction ( les portraits physiques et psychologiques des protagonistes sont distillés progressivement) mais aussi des lourdeurs ( induite par le sujet peut-être!)

Une autre fois sûrement

Plumette

   Louis   
12/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quatre hommes, des « camarades », décident d’un séjour en forêt, non pas pour la balade ou pour un trek, mais pour réaliser une « grande bouffe », boire et manger sans entraves.

Ils subissent l’attrait de la forêt, sans bien le comprendre, incapables de le justifier.
Attrait « sylvestre » qui s’avère avant tout un attrait du « sauvage ». Ces deux mots « sylvestre » et « sauvage » ont la même étymologie : le latin « silvaticus ». Les quatre individus dont on raconte l’histoire décident donc d’un retour à l’état sauvage, et vont devenir quatre hommes des bois.
Ils se mettent ainsi en retrait de la civilisation et de la culture.
Pourtant, par un paradoxe qui fait tout l’intérêt du texte, ils semblent conserver dans leur sauvagerie et leur barbarie des aspects qui caractérisent la culture et même un haut degré de civilisation : la poésie et la belle langue.
Comment comprendre ce paradoxe ?

Ce retour à l’état de pure nature de l’homme n’est en rien, dans ce texte, rousseauiste.
L’homme à l’état de nature, le sauvage, n’est pas ici un homme bon, comme le pensait Rousseau ( ce qu’il faudrait nuancer, Rousseau n’était pas si naïf), mais un homme plus proche des théories de Hobbes, l’ennemi juré de Rousseau, c’est à dire un être foncièrement égoïste, violent, dominé par ses passions (celles du pouvoir, du prestige et des richesses).
Ainsi ce séjour dans la forêt, dans la « nature », sera un temps de violences, pendant lequel les quatre hommes vont s’entretuer, vont « se bouffer » les uns les autres, (Pavane se qualifie d’ailleurs de « cannibale lyrique ») illustrant l’idée de Hobbes selon laquelle l’état de nature est un état de guerre de tous contre tous, où l’homme peut être un loup pour l’homme.

La principale passion des personnages, c’est la nourriture, fondée sur une pulsion de nutrition qui serait donc, dans ce contexte, la pulsion la plus première, la plus primitive, la plus naturelle.
Cette passion s’avère obsessionnelle, monomaniaque, exclusive, sauf de la poésie et de la belle langue !

Ils ne sont pas des gourmets raffinés, ni des gastronomes (la gastronomie caractérise plutôt un haut degré de civilisation), mais des gloutons et des gourmands. L’anecdote racontée par l’un des personnages, « Potin », le confirme ; il qualifie ce qu’on lui a servi un jour dans un restaurant gastronomique d’ « assiette pour anémique dépressif », réagit par la violence et inflige au serveur : « une mornifle aller-retour devant la clientèle ». La nourriture en grande quantité caractérise plutôt le gourmand et non le gourmet, et ces quatre hommes ne prônent en rien la modération. Tout au contraire, ils valorisent l’excès, « pour que ce soit bien, il faut que ce soit trop, expliqua Potin »
On pourrait penser que manger à sa faim, pas plus, c’est cela qui est naturel. Cela suppose que la modération soit naturelle, mais le texte le nie. Il fait de la modération, qui est maîtrise de soi, un effet de la civilisation qui apprend à contrôler et maîtriser les instincts et pulsions. Il y a toujours une possibilité naturelle pour toute tendance vers la passion et donc l’excès, autrement dit un devenir-passion toujours possible d’une pulsion. Il revient à la culture et à la civilisation de trouver et d’enseigner les méthodes pour endiguer le flux passionnel. Les protagonistes du texte sont des réfractaires à la civilisation.

Leur virée dans les bois leur permet de s’abandonner complètement à leur passion, portée à l’extrême et ce qui les a fait vivre les fera mourir. Les armes qui les tuent sont des instruments des repas : pelle à tarte et tire-bouchon !
Ils vont jusqu’au bout tragique d’une passion dévorante, mais une passion funeste mâtinée de grotesque, farce et tragédie mêlées. Ces quatre hommes sont des bouffons, en tous les sens de ce terme. Des bouffons tragico-comiques.

La nourriture, placée au-dessus de tout, les amène à nier les valeurs morales les plus fondamentales de la civilisation, comme le respect d’autrui ou le respect de la vie.

La passion de la nourriture est corrélée à celle de la sexualité. Deux instincts parmi les plus primaires de l’homme. La « poésie » intitulée « brisée », par son équivoque, illustre bien cette corrélation. La scène relatée possède l’ambiguïté d’une pâte brisée confectionnée par un pâtissier et celle d’une scène sexuelle, mais d’une scène violente, celle d’un viol, « toi qui souffles cet air vicié chargé d’un amour brutal, non consenti », et de pratiques perverses relevant du sadisme. Cette composante sadique se retrouve dans « Mayonnaise » : « Que j’aime te fouetter quand tu as cette couleur poussin… »
À la pulsion première de l’homme, celle de nutrition viennent donc s’en ajouter deux autres : sexualité et agressivité. Ces pulsions ne sont pas sans lien entre elles, et toutes trois semblent soumises à une autre tendance naturelle : le devenir passion, ou le devenir excessif.

L’équipée des quatre hommes ne ressemble ni aux antiques fêtes dionysiaques, ni aux rites orgiaques. Ce ne sont pas des bacchanales, ces bringues sylvestres !
Il y manque en particulier des femmes.
Il est remarquable que les personnages ne soient que des hommes du genre masculin, aucune femme ne les accompagne. Ils ont pourtant chacun des épouses. Les femmes sont reléguées au rôle de servile préparateur de nourriture : « Tu veux que je prépare la bouffe, c’est ça ? » Les quatre lascars sont de plus des machos.
En quittant la civilisation pour la forêt sauvage, ils quittent aussi l’institution culturelle du mariage et la sexualité codifiée, pour une sexualité sauvage, brutale, violente, associée au plaisir de la nourriture.

La civilisation fait l’homme, c’est pourquoi cette virée hors de la civilisation les amène à adopter un comportement animal et barbare. Ils se déshumanisent.

Leur comportement fait penser à celui d’une meute, avec son chef affirmé par la violence. Pavane est celui qui s’affirme en mâle dominant. Pavane porte bien son nom : il se « pavane », il parade : soumis à un désir, considéré lui aussi alors comme naturel, de reconnaissance. Un désir d’être reconnu pour le maître, le dominant. Un désir narcissique.

Ces quatre bouffons ne retrouvent pas, bien sûr, subitement leur nature primitive, après leurs premiers pas en forêt. Dans la vie sociale déjà, leur tendance instinctive, bestiale, barbare n’était pas absente. L’œuvre civilisatrice et sociale est en échec avec ces individus. Elle n’a pas réussi à en faire des êtres humains, capables de réprimer leurs instincts.

Ils ne représentent pas pourtant l’humanité, ni le genre masculin (le texte ne fait pas preuve de misandrie) mais des spécimens d’hommes non humanisés par la culture, dominés par leurs instincts, ou chez qui le refoulé fait retour, comme dirait la psychanalyse. Ce qui présuppose que le côté bestial de l’homme n’a pas disparu par l’émergence de la civilisation, que les instincts n’ont pas été supprimés, mais sont toujours présents, et toujours prêts à reprendre le dessus sur les comportements. Ce qui présuppose encore une fragilité et une faiblesse de la civilisation.

Pourtant, les quatre lascars semblent aimer la poésie, la littérature, et la belle langue, qui font partie de la haute culture. N’est-ce pas contradictoire avec leur retour à la nature ?
Héron prétend même philosopher. Il tente une discussion sur le thème : « vivre au présent ». Thème compris comme jouissance du présent. Comme variante de l’Hédonisme.
Ce qu’il tente est clair : une justification intellectuelle de leur pratique. Les quatre bouffons ne sont pas dénués d’intellect, qui lui aussi est naturel. Mais l’intellect ne se démarque pas de leurs instincts, n’a pas d’indépendance par rapport à eux, ne suit pas une autre voie que celle de leurs pulsions dominantes. Il s’efforce, au contraire, de les justifier. Les quatre bouffons manquent surtout d’esprit, au sens de ce qui s’élève au-dessus des instincts, s’en écarte, va au-delà.
La discussion tourne court. Héron est coupé dans son élan. Pavane lui reproche de « faire de la philosophie avec une tronçonneuse ». Le recours au mot « tronçonneuse » est cocasse, mais aussi assez signicatif. C’est avec cet instrument que l’on coupe les arbres habituellement, or couper les arbres, c’est en finir avec la forêt, donc avec la « nature ». C’est donc involontairement un hommage rendu à la philosophie !

On passe très vite de la philosophie à la poésie. Or la pseudo poésie qu’ils prétendent aimer leur sert de faire valoir (« à travers la scansion des textes de Lacrotine, Pavane montrait à la face du monde l’immense admiration qu’il vouait à sa propre personne »), et n’est que reproduction dans l’imaginaire de leurs passions, n’est que médiocre sublimation de ces passions. Elle ne comporte aucune dimension morale, aucune élévation par rapport aux instincts, aucune recherche du beau, aucune dimension spirituelle.
Si l’esprit s’élève sur une base matérielle instinctive, comme l’a montré Freud, il ne s’y réduit pas et engendre du nouveau. Chez les personnages du texte, au contraire, l’esprit se réduit aux pulsions instinctives. Leur pensée se réduit à leur panse, Potin le reconnaît, qui affirme : « C’est toute mon intelligence qui réside là, affirma Potin, en se tapant la panse ».

Ils sont aussi admirateurs de la belle langue, leur vocabulaire n’est ni pauvre, ni purement grossier, et même : « Pavane… avait le respect du mot juste, et pouvait prendre les armes pour une faute de syntaxe ». À se demander s’ils ne confondent pas en une seule et même chose la langue comme organe gustatif et la langue parlée ! Ils sont des hommes de l’oralité.

Quoi qu’il en soit, la civilisation, la culture n’empêchent ni bouffonnerie, ni bestialité, ni barbarie. Pire, dans le sein même de la haute civilisation peut naître, paradoxalement, la pire barbarie, comme le 20ème siècle l’a montré avec le nazisme et le stalinisme. C’est ce que rappelle ce texte, de manière « bouffonne ». Il rappelle la phrase terrible de Bertolt Brecht : « Le ventre est encore fécond d’où peut surgir la bête immonde »

Un texte fort intéressant, malgré quelques longueurs. ( le dernier « poème », en particulier, est trop long, et peut-être même tout entier en trop ).

Merci in-flight.


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