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Science-fiction
jaimme : Cacophonie [concours]
 Publié le 01/10/19  -  8 commentaires  -  21104 caractères  -  73 lectures    Autres textes du même auteur

Nom féminin : Rencontre ou répétition désagréable de sons.


Cacophonie [concours]


Ce texte est une participation au concours n°27 : L'uchronie à la sauce onirienne

(informations sur ce concours).



« Mais, ils ne peuvent pas pisser droit ces types ? »

Maysem en avait vraiment jusque-là de ces cravatés qui urinaient à côté de la cuvette ! Tous les jours elle se retenait de leur laisser un mot sur le mur, là, juste au-dessus des toilettes. Elle aurait écrit au feutre rouge : « Mes cieux, oriez-vous la politesse la plus courtoise de faire pipi là ? » Avec une grande flèche pour leur indiquer la cible. Des fois, exaspérée, cela aurait plutôt été : « Le prochain qui pisse à coté je lui coupe le kiki !!! ». Et elle gloussait le plus doucement possible, pour que sa mère ne l’interroge pas sur ses petits secrets. Maman avait un don pour savoir quand elle mentait !

Bien sûr elle ne le faisait pas et ne pourrait jamais le faire. Et surtout elle aurait eu trop honte de faire des erreurs d’orthographe. Les règles, la pratique, commençaient à lui manquer, car trois ans s’étaient écoulés depuis qu’elle avait quitté l’école. Pourtant elle avait été la plus forte en dictée. La championne.

La jeune fille sentit les vannes du bon Dieu s’ouvrir. Pourtant elle ne pleurait pas ! Ah zut, si, en fait elle pleurait.

Maysem pleurait ce 3 septembre. Une seconde après l’autre. Une larme après l’autre. Pas de sanglots, juste les vannes du bon Dieu. Largement ouvertes.

À douze ans on lui avait enlevé au forceps sa plus grande joie : aller au collège. Et là, en ce 3 septembre, elle aurait dû entrer au lycée…

La scolarité publique est interdite pour les filles comme elle.

« Deux ans plus tard, depuis deux ans, je fais des ménages avec Maman au lieu de continuer à apprendre. Je prends le bus de Ferrand à Clermont, celui de 5 h 50, avec Maman. On lave les bureaux de Michelin. Les toilettes plus souvent que les bureaux.

Je pleure car j’ai perdu mes amies, mes amis, mes copines, et tous les autres. Même les plus idiots, j’aimerais bien les revoir ! Et les professeurs. Et ma trousse. Trop géniale ma trousse : remplie à ras bord avec plein de trucs. Plein, plein. Et j’aurais eu un nouveau jean, de nouvelles baskets. Et même un nouveau parfum. Papa m’achète toujours un nouveau parfum pour la rentrée. Punaise là ça sent la pisse et le caca !

Bon, le travail est pas trop dur, c’est juste dégueulasse, et on a ce qui faut : les gants, les brosses longues, les chariots avec plein de produits. C’est ma nouvelle trousse en fait ! »

Maysem rit doucement en pensant à sa nouvelle trousse. Mais les larmes coulaient toujours et gardaient leur vie propre.

Le travail répétitif est la porte cochère ouverte aux pensées, de celles qu’on se permet lorsque avant de s’endormir les yeux se ferment et que l’esprit s’ouvre au monde des possibles. Des passés heureux, des passés revisités, des actes franchement ratés, des espoirs et des sourdes terreurs. Maysem ne s’en privait pas.


Elle revivait avec un sourire inconscient les fins de trimestre, lorsqu’elle montrait ses notes à son père, à sa mère, ses oncles, sa tante et même à son hamster, Gandhi. Elle gonflait son petit torse et, immanquablement elle mettait sa robe bleue. Et son père lui achetait tous les livres qu’elle voulait ! Un moment de musique, c’est comme ça qu’elle appelait les moments de bonheur.

Dans les toilettes du service du Contentieux, troisième étage, elle rayonna du même sourire et bomba le torse à ces souvenirs trimestriels.

Elle leva tout à coup le doigt vers le détecteur de fumée. Elle se revoyait, trépignant sur sa chaise, essayant d’attirer l’attention d’un prof. « Moi, moi, moi, m’dame ! » Mais, enfin, personne d’autre ne lève le doigt, il n’y a que moi ! « M’dame ! Moi, moi, moi ! » Elle savait qu’en affichant son magnifique sourire elle avait plus de chance de faire fondre toutes les résistances. Son enthousiasme était toujours relevé par les enseignants dans les bulletins.

Elle rêvait d’un avenir brillant, et y rêvait encore, envers et contre les marées sombres. Maysem voulait faire Sciences Po et l’E.N.A., sans bien savoir ce que ça voulait dire. Son frère en parlait comme du Graal. Elle avait appris plus tard que le candidat malheureux au second tour, Emmanuel Macron, avait raté l’un et réussi l’autre. Elle aurait emporté les deux ! Major de promo, disait son frère ! Sûr.

Et tous ces moments lui manquaient. Ces moments de musique.

Maysem avait fini le service Contentieux. Sa Maman avait commencé la Production et Développement. Elle la rattrapa avec son bolide à roulettes en faisant attention à ne rien renverser, ce qui lui aurait ajouté du travail. Car il fallait impérativement finir avant 7 h 30. Puis passer aux toilettes communes, celles des ouvriers.

Pour combler ses journées monotones, Maysem s’était créé de multiples gestes magiques : « Si je finis le Contentieux avant 6 h 15 pendant plus d’un mois je retournerai en classe ! » Elle savait cela impossible. Ou presque. Elle n’avait réussi à tenir cet horaire que deux fois ! Mais le presque est le claustra entrouvert de l’espoir. Alors elle s’acharnait et se battait avec les horaires : « Si je finis les R.H. en moins de quinze minutes Papa acceptera l’école coranique »

Et, c’est vrai, il restait quelques solutions. Les cours par correspondance déjà, mais ils étaient devenus super chers. L’école coranique ? Certainement pas, avait dit son père, dans une de ses rares colères : « Tu apprendrais quoi chez ces imams du Moyen Âge ? Il y en a un qui disait à ses élèves que ceux qui écoutent de la musique se transforment en cochon ! Dieu c’est pas Circé. » Maysem n’était pas du tout persuadée que toutes ces écoles étaient sur ce modèle, mais quand son Papou est dans un tel état il faut au moins six mois de travail réunissant toute la collectivité féminine de la maison pour le faire changer d’avis. Mais c’est plutôt l’autre argument qui l’avait fait renoncer : « Et puis elles ferment toutes ces écoles ! Madame Marion les fait fermer les unes après les autres. Les gamins sont frappés sur le chemin de l’école. La police ne dit rien. Il y a même eu des morts ! » Fin de l’argumentaire : la peur.


Élue le 7 mai 2017 avec 50,02 % des voix et une abstention record, Marion Maréchal-Le Pen était devenue la première femme Présidente de la République. Aujourd’hui elle avait trente ans.


Maysem rattrapa sa Maman et s’attaqua immédiatement aux toilettes du service Production et Développement. Juste pour qu’elle n’ait pas à le faire. Elle fatiguait, Maman, depuis quelques mois. Elle n’était pas malade, elle n’était pas vieille. Mais la joie la quittait, la joie spontanée, le rire aux éclats. Ne restait plus que le masque du bonheur. Maysem n’était pas dupe. Mais elle participait à cette mascarade. Son grand frère aussi.

Elle adorait Issam, son bouclier, son mentor, sa gigasse de grand frère ! Lui aussi avait un an d’avance lorsqu’il avait été renvoyé de sa troisième année de fac. Il était en Histoire et réussissait super bien. Il avait essayé plusieurs fois de lui expliquer les raisons de leur renvoi à tous les deux, mais c’est dur à comprendre pour une fille qui a quitté l’école à douze ans en fin de quatrième. Elle connaît bien un peu la politique, mais…

D’après lui tout venait de l’assassinat du chef de la Russie, Poutine, par un type qui aurait voulu venger sa sœur journaliste emprisonnée et torturée. Bon, jusque-là c’était clair.

Un sacré coup de bol, d’après Issam, car le Poutine était vraiment bien protégé. Dix kilos d’explosifs, pas moins ! Sur le coup beaucoup de gens s’étaient réjouis : bon débarras, un dictateur de moins. Mais le successeur de Poutine s’était révélé encore pire : pour avoir plus de pétrole et recréer l’empire russe il avait envahi le Kazhakstan et… Et il avait énuméré d’autres pays en « stan ». Maysem n’avait pas fait l’effort de les retenir.

Maysem fut interrompue dans ses pensées par sa mère : « Et ta casquette ? Mais, remets-la ! Tu es folle ou quoi ? » Maysem sursauta et réalisa qu’elle était tombée dans les virages pris à toute allure. Elle se précipita, et l’aperçut au sol deux couloirs plus loin. Puis s’arrêta, tétanisée de peur, car un gardien de nuit était en train d’apparaître à l’autre bout. Sans casquette c’était l’arrestation assurée ! En pleurs, et surtout sans regarder le Français dans les yeux, elle se pencha et ramassa le couvre-chef orné d’une lune verte.

Le gardien l’interpella : « Oh, gamine, tu sais que t’es foutue là ? Putain de merde d’Arabe ! Tu crois que t’es au-dessus de la loi ? Tu vas voir ! » Il s’approcha à grands pas, super menaçant, les yeux énormes !

« Je vais disparaître comme tous les autres ! Je vais disparaître ! » pensa-t-elle, terrorisée.

L’homme approcha sa grosse bouche de son oreille et lui glissa : « Y a des caméras, continue à faire celle qui a peur. T’inquiète je dirai rien. » La comédie continua : « Tas de merde de bougnoule ! Je vais le dire tout de suite à la direction ! Non, tiens je vais m’en occuper moi-même, je file au commissariat aux Affaires Civiques dès que j’ai fini mon taf et t’es foutue là. Foutue ! » Et à voix basse : « Comme j’irai pas, la direction va penser que je l’ai fait et elle ne le fera pas elle-même et personne ne le fera. Et hop ! Maintenant mets ta casquette et file, je m’occupe de prévenir quelqu’un. »

Maysem n’avait rien compris à ce charabia, trop bouleversée pour avoir une pensée cohérente. Tremblante elle rejoignit sa mère et n’osa même pas lui raconter sa rencontre. Pas pour le moment, c’est sûr, avec toutes ces caméras !

La jeune fille reprit le travail et se permit même, après quelques minutes, de reprendre le cours de ses pensées. Elle avait fini par comprendre que l’homme ne la dénoncerait pas, mais il allait le dire à quelqu’un d’autre. Pourquoi ? Maysem préféra penser à autre chose et revint une fois de plus aux explications d’Issam.

« Tu vois, avait-il dit, quand le Russe a voulu ensuite prendre l’Iran… » D’abord c’est plus un pays en « stan » avait-elle pensé sans osé le dire à haute voix, «… il a reçu un soutien inattendu : Daech ! Oui, l’État islamique, formé de sunnites qui ne peuvent pas sentir les chiites ! »

Là il avait fallu beaucoup de patience à Issam pour faire comprendre tout ça à Maysem… Des cartes, encore des cartes, des flèches dans tous les sens. Des soupirs, encore des soupirs et même, à un moment, une baffe ! Puis un gros câlin pour s’excuser. Lui aussi était à cran, tous ses rêves en berne.

Bref, les fous de Dieu avaient été armés à outrance par la Russie et tout le Proche-Orient s’était retrouvé à feu et à sang en un temps record. Ça Maysem avait compris. Israël avait même jeté une « mini » bombe atomique sur un quartier de Damas pour bien faire comprendre à tout le monde que là on ne rigolait plus.

À ce point des explications Maysem n’avait toujours pas vu le lien entre la police qui était venue ce 3 septembre devant son collège pour l’empêcher d’y entrer, lui signifier qu’elle n’était plus une personne à part entière, et tous ces morts si lointains.

« T’as raison. Alors revenons à la France », avait-il continué.

« Les attentats de l’automne 2015. Plus de quatre mille morts. Dix mille blessés au moins. Le 11 septembre américain relégué au rang de second. Des bombes par dizaines, des métros pulvérisés, des salles de spectacles mitraillées, Matignon soufflé, des commissariats entiers rayés de la carte. Et ce n’était qu’un début.

Hollande avait échappé par miracle à deux attentats. Toute l’Europe et tout le monde musulman à feu et à sang. Puis Trump élu dans le Nouveau monde… Son quatorzième tweet était entré dans l’Histoire : « Fuck Europe ! » Il fit établir un passeport spécial pour les Européens qui voudraient entrer dans le sanctuaire. Plus difficile à obtenir qu’une bulle canonique. Pour le monde arabe et tous les pays qui avaient plus de 25% de musulmans ce fut carrément un million de dollars et une enquête de la CIA. »

Maysem se rappelait bien les mots. Issam les lui avait tant répétés. Mais beaucoup lui échappaient. Parfois elle avait demandé des explications. Parfois elle avait laissé tomber, comprenant le sens général.

« Pendant ce temps, chez nous, Fillon fut mis hors course pour ses emplettes inconsidérées. Mélenchon brossa la xénophobie dans le sens du poil, mais l’extrême-droite recueillit en son sein tout un peuple terrorisé. Marine le Pen monta et monta encore dans les sondages. Il restait bien Macron, mais il abandonna vite son « ni droite ni gauche », sentant le vent tourner, préférant de plus en plus clairement le Chanel bien foncé au vermillon. De toutes les façons les apeurés ne furent pas dupes : le modèle fut préféré au calque encore sous blister.

Mais, coup de théâtre, le modèle disparut six mois avant les élections, dans un feu d’artifice revendiqué dix minutes plus tard, en français, en arabe et dans une dizaine d’autres langues. Personne ne sut d’où cela venait. La nièce éplorée fut élue. Bien joué Daech, la blondinette avait la jeunesse et l’enthousiasme pour aggraver la situation à une vitesse fulgurante. »

Maysem finissait alors sa quatrième et n’entra jamais en troisième, réservée aux Français « de souche ».


« Aeziz, ma chérie, courage, on a presque fini les étages. Mais… tu es toute blanche. Tu veux une barre chocolatée ? » lui proposa sa mère, visiblement inquiète.

Maysem refusa, bien que l’envie la fasse amplement saliver. Une barre chocolatée au distributeur c’était une demi-heure de travail. Puis ce fut la pause. Une fois de plus, en s’asseyant elle toucha par réflexe la poche de sa blouse. Bien sûr : pas de téléphone. Interdit aux étrangers, enfin aux Africains d’origine. Pas d’Internet. Comme ça lui manquait ! Les juifs non plus n’y avaient plus droit, ni les gitans et plein d’autres. Chacun avait sa casquette obligatoire. Même les LGBT avaient une casquette arc-en-ciel. Quand on voulut imposer aux Noirs une casquette avec un mister Banania dessus, leurs barricades furent soufflées par l’armée.

Plus de téléphone c’était plus de réseau de copains, mais aussi plus d’infos non censurées. De temps à autre son frère avait quelques histoires à raconter, qu’il tenait d’un copain. Qui lui-même…

Les « gris » et tous les autres avaient été expulsés de la fonction publique. Une carte d’apatride attribuée. Le couvre-feu. Les mariages annulés et interdits avec les Français.

Dès l’été 2017 les décrets avaient été si nombreux que, pour la première fois, les réseaux sociaux complotistes n’arrivèrent plus à suivre la cascade d’interdictions, de restrictions, d’humiliations. Les « si on faisait ça aux Arabes » recevaient le plus souvent une réponse sur le mode « t’es con, c’est déjà fait ! ».

L’opposition, anesthésiée, révoltée, indignée, fut simplement déclarée illégale dès le 14 juillet 2017.

On voyait de moins en moins le rapport avec les attentats de Daech, mais les bombes islamistes continuaient à frapper, alors le peuple continua à faire confiance à ceux qui affirmaient avoir la bonne méthode. Le Parlement européen fut touché par un missile à très longue portée. Enfin, c’est ce qui s’était dit à ce moment-là.

Cela ne pouvait pas être pire.


Maysem se leva. Inutile que sa mère le lui dise. Elle connaissait les horaires comme s’ils étaient inscrits dans sa chair. Elle aimait bien ce moment : la course dans les couloirs avec Maman. La première arrivée à l’ascenseur choisissait une chanson et elles la chantaient à tue-tête dans la cabine qui descendait lentement jusqu’au rez-de-chaussée. Maman chantait super faux, c’était génial ! Puis la traversée des deux cours jusqu’à l’usine. Maman avait toujours une histoire à raconter sur son enfance. Là pas de caméras qui pouvaient les entendre.

Pourtant ce jour-là elle lui confia tout autre chose : c’était au sujet de Yacine, le frère cadet d’Issam. Son grand dadet de frère. Dante est un menteur : l’enfer n’a pas seulement sept cercles mais une infinité : Yacine était parti la veille au soir, alors que Maysem était couchée. Il avait annoncé son engagement dans la Légion étrangère de l’Union européenne, avec la promesse à la clef d’une naturalisation. Maysem comprenait maintenant pourquoi Papou avait les yeux tout rouges ce matin.

Maman essaya bien de lui présenter l’affaire comme une bonne nouvelle, mais elle non plus, de temps en temps, ne savait pas mentir…

Mais ce n’était pas tout. Maman lui révéla que le frère aîné, parti de la maison depuis cinq ans, avait rejoint « les forces de la Charia », sans aucune autre précision. Maysem dut promettre de garder le secret. Elle se demanda le reste du trajet vers les ateliers quelle était la pire des deux annonces. Quelle journée pourrie ! Elle eut tout à coup les jambes flageolantes et s’assit là, près de la porte d’entrée des ouvriers. Sa mère la prit dans les bras et la berça quelques minutes. Sans rien dire.


Le travail reprit. Maman déclara qu’elle s’occuperait seule des W.C. Maysem sourit car elle savait qu’elle aurait l’auto-laveuse pour elle toute seule pendant près de trois heures. Elle mit sa casquette à l’envers, s’assit devant le volant et pilota l’engin avec une dextérité hallucinante. Son sourire revint sans invitation officielle. De toutes les façons cela ne pouvait plus être pire.

Pourtant le destin avait décidé de s’acharner : une radio était en marche, pile à l’heure des infos. Ce qui était totalement interdit lorsqu’une « casquette » était à proximité.

Pour résumer elle apprit qu’Israël et l’Iran s’étaient jeté quelques bombes très sales. Que l’Iran avait capitulé, prise entre la Russie et l’État islamique qui regroupait en 2019 cinquante millions de personnes sur son immense territoire. L’Arabie saoudite, ne pouvant supporter cette hégémonie naissante, lui avait déclaré la guerre.

L’Union européenne, enfant de la paix, avait décidé la constitution d’une armée. Maysem comprit donc entre les mots que la France allait entrer en guerre. Elle ne pouvait pas en parler à sa mère. Il faudrait attendre le retour à la maison.

Le temps passait. La joie de conduire si longtemps fut oubliée, d’autant qu’elle ne pouvait toujours pas s’habituer aux insultes de l’équipe de jour qui venait d’arriver, ni aux propositions dégueulasses. Sur les conseils de ses parents cela faisait longtemps qu’elle faisait tout pour s’enlaidir. Ne pas être une proie. Les viols de « grises » n’étaient plus punis.


L’heure de la fin de son service finit par arriver, traînant ses gros pieds.

Elle déposa sa tenue dans l’armoire de service et partit rejoindre sa mère qui tardait. À l’entrée elle la trouva en conversation avec un Monsieur en cravate. En fait l’homme parlait à son oreille. C’était la journée des chuchotis. Maysem avait déjà rencontré ce cadre de l’entreprise dans les couloirs. Quand il l’apercevait ses yeux semblaient inexpressifs… exempts de dureté pourtant. Elle remit correctement sa casquette et baissa les yeux en s’approchant. Mon Dieu, et si en définitive le vigile avait parlé ?

En fait le Monsieur tourna les talons avant même que Maysem n’arrive à leur hauteur. Il se retourna pour la regarder. Son regard, une fois de plus, n’apprit rien à la jeune fille.

Le cœur de Maman était prêt à bondir de sa poitrine, cela se voyait terriblement.

« Ma chérie, ma Aeziz, c’est terrible, c’est… approche-toi, que je te parle à l’oreille. » Et là Maman lui apprit deux choses : le Monsieur de Michelin, un grand Monsieur de l’usine, avait su pour la casquette. Quelqu’un avait regardé les vidéos, et malgré le silence du gardien le Monsieur qui venait de partir pensait bien que quelqu’un finirait par parler. Ça c’était la première nouvelle et Maysem fut terrifiée. Tellement de gens disparaissaient ! On parlait de camps…

Alors il fallait que toute la famille soit retirée de la circulation. Immédiatement. Le Monsieur les attendrait tous, Papa, Maman, Issam, elle et sa petite sœur, ce soir devant le hangar aux vieux pneus. On allait les cacher derrière. Des mois s’il le fallait. On leur apporterait à manger.

Il avait l’air gentil ce Monsieur, c’est vrai. Mais pouvait-on lui faire confiance à ce point ?…


Le soir venu, Papou, Maman, Issam, Maysem et Noûr, en vêtements sombres, vinrent à pied à l’usine, crachant sur le couvre-feu, avec quatre valises et cinq sacs à dos.

Maysem avait dû abandonner la plupart de ses livres.

À chaque pas elle répétait : « Est-ce un moment de musique ? Est-ce un moment de musique ? »


*

**


Une éternité plus tard : le 8 mai 2049.


– Madame la Présidente de la République, au soir de votre élection, les Français voudraient savoir, au-delà de votre programme que nous connaissons tous, quelle va être votre première mesure ?

– On attend de ma part une action symbolique qui résume mon engagement et le combat que j’ai porté jusqu’ici. C’est donc avec un plaisir sincère que je vais remettre la légion d’honneur à monsieur Trudot, ex-cadre chez l’entreprise Michelin qui, un après-midi de 2019, est venu trouver ma mère…


 
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   maria   
15/9/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Dans ton texte tu donnes des noms.
Moi, ça ne me pose pas de problème !

Je résume :

Mai 2017 : Marion Maréchal-Le Pen élue Présidente de la République !
( C'est très dur à écrire comme uchronie !)

Je vais essayer de rester neutre.

La France devient une dictature ( république ?) raciste. Des lois d'exclusion et de répression sont promulguées ( votées ?) contre les Africains vivant sur le territoire.
Lois qui rappellent celles contre les Juifs dans la France de 1940.

Dans ce texte, on ne parle pas de la religion musulmane.
Il y a des écoles coraniques ; est ce qu'on peut pratiquer la religion musulmane ? Que sont devenues les mosquées ?

Le monde est en guerres, le pluriel est important.
Il semble que le rôle d'Israel est crucial.

L'auteur raconte, et je n'ai pas l'impression qu'il juge.

C'est au lecteur de prendre ou non partie.

En écoutant la jeune Mayssen, j'ai parfois pensé au Momo d'Emile Ajar.

Je n'ai pas compris : " le modèle fut préféré au calque sous blister"

Une nouvelle proprement écrite sur une France sale.
Je n'ai pas eu peur dans la France de" Soumission" de Houellebecq, mais là... !

Une fin terrible !

P.S : Qu'est que Marion Maréchal-Le Pen a fait des Portugais ?

Merci pour le partage et bonne chance.

   Donaldo75   
21/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Voici de la vraie bonne uchronie, écrite avec les tripes. Je sens qu’elle va générer de la controverse, ce qui est bon signe, au moins celui de la liberté d’expression, quand on sait que de nombreux pays n'en sont jamais arrivés là. On est donc en plein dans le thème.

Le texte est certes poussé à l'extrême mais je me souviens de mes grands-parents - pourtant de bons Français de souche, Aryens comme pas permis mais ayant décidé que ce n'était pas possible un tel monde de haine - me racontant les années de Vichy, la collaboration, la vengeance des petits et des haineux, le manque de courage des témoins silencieux. Alors, si ça a déjà existé, pourquoi ne pas écrire cette nouvelle de cette manière ?

Je ne juge même pas le fond; personnellement, les électeurs du RN et de ses partis satellites me débectent mais je fais avec car j'ai décidé d'être un homme charitable. Leurs élus me font vomir mais je les tolère pour la même raison.

Concernant l'écriture, le style employé, c'est jeté sur le papier comme un témoignage dans le dur. La narration rend bien compte de l’époque, de ses injustices pour les protagonistes de cette uchronie. Il n’y a pas de concession dans l’histoire, elle est à vif et c’est ce qui la rend si tranchante. Les passages sur le contexte politique ne dérogent pas à cette règle, même s’ils expliquent un peu trop et ne suggèrent pas assez mais c’est un parti-pris stylistique que je peux comprendre au vu du thème abordé.

Bravo !

Bonne chance pour le concours dont la cuvée est restreinte mais qui produit de très bons crus.

   ours   
1/10/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour

Ce nouvel épisode du concours contrairement à son titre me laisse sans voix. Le récit est très fouillé et la cacophonie mondiale qui y est décrite fait froid dans le dos. Le thème est évidemment d'actualité, la montée des populismes, les attentats, le repli sur soi, la peur de l'autre, la haine...

Ce que j'ai trouvé remarquable dans ce texte, c'est que malgré la densité des descriptions et la diversité de conséquences géo politiques, on s'attache très vite au personne de Maysem et à sa famille, on se met en colère contre l'exclusion que leur inflige la société. Force est de constater que sans en arriver à une telle situation en France, il existe déjà bien des raisons de se révolter contre l'injustice. En cela, je pense que c'est une bonne uchronie car elle nous rappelle à notre propre réalité.

Bravo à l'auteur.e !

   Tiramisu   
1/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
Très belle écriture maitrisée. Un style rythmé et vif. J'ai lu ce texte d'une traite.
Belle et glaçante uchronie, elle ne peut que nous toucher car c'est une histoire qui nous a frôlé, et continue de nous frôler dangereusement.
Le terrorisme, le racisme, les guerres intestines et interminables du moyen orient dont les causes originelles sont parfois perdues à jamais, et bien sûr les jeux de pouvoir géopolitique. Seul trump ne fait pas partie de l'uchronie, tellement semblable à lui même. ;-)
L'ambiance générale n'est pas sans nous rappeler la France de Pétain, pas l'étoile jaune ici mais la casquette. Il y a des résistants aussi. Cela fait chaud au coeur.
La narratrice est formidable de crédibilité, et touchante dans son souhait de mener des études, apparemment, elle ne renoncera jamais, si j'ai bien compris la fin, l'espoir demeure.
Bravo et merci pour cette lecture.

   Malitorne   
3/10/2019
 a aimé ce texte 
Pas
Impossible de ne pas penser à la fameuse bande dessinée « La présidente » de Durpaire et Boudjellal qui prend pour postulat l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la république. Mais là où les auteurs imaginaient une uchronie argumentée et plausible, nous avons avec votre texte des suppositions toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. C’est bien mal connaître la géopolitique d’imaginer que la Russie ait un quelconque intérêt à envahir l’allié Kazakh, qu’elle arme Daesh alors qu’elle combat férocement le terrorisme islamiste en Tchétchénie, et comble de l’absurde, qu’Israël balance une « mini bombe atomique » sur Damas ! Réécrire un moment historique ne veut pas dire raconter n’importe quoi, il faut un minimum de sérieux et de vraisemblance.
Quant à votre tire-larme avec la pauvre petite maghrébine oppressée par un méchant système raciste, obligée de laver les chiottes, de la pure démagogie manquant de finesse. Trop de gros sabots dans cette uchronie, je ne peux y adhérer. Au niveau international une méconnaissance évidente du contexte, au niveau national une caricature.
Reste une écriture tout à fait correcte.

   hersen   
7/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Peut-être est-ce une bonne uchronie. Visionnaire, j'espère que non.

le côté politique marqué, avec les personnages politiques nommés, Macron, Fillon, les Le pen donnent un sens bien précis. Peut-être un peu trop précis pour le lecteur hors de France, même si c'est vrai que l'auteur a pris soin de rester dans les grandes lignes.

le fil de l'histoire, cette jeune Française "pas de souche" (mon dieu, comme comme ce concept est déplaisant pour moi, ne serait-ce que de l'écrire !) se voit refuser un droit à l'éducation; je regrette un peu le cliché de nettoyer les chiottes, pour moi, plus de subtilité aurait renforcé le propos.

Nous verrons par où nous passerons. J'espère simplement que ce n'est pas une prémonition. Parce que des temps meilleurs en 2049, ça fait un peu loin...En trente ans, on peut en faire, des dégâts. On l'a déjà fait.

   GillesP   
16/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Voilà une uchronie qui m'a fait froid dans le dos et que j'ai lue d'une traite, en raison notamment de l'écriture irréprochable.
Mais le fond me paraît quand même bien caricatural. Bien sûr, il s'agit en l'occurrence d'une dystopie, mais j'ai du mal à croire que les choses pourraient se passer comme ça, sans que personne ne dise rien.

   Alcirion   
21/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jaimme,

J'ai bien aimé cette politique fiction a rebours, agréable à lire grâce à son style simple et efficace.

Sur le fond, le texte me semble volontairement caricatural, j'ai eu le sentiment d'un conte moral qui voudrait suggérer ce qui pourrait (ou aurait pu) arriver de pire). Les idées réactionnaires étant en pleine forme à l'heure actuelle, alimentée par la narrative des médias (par exemple l'hystérie actuelle Islam / immigration / danger pour la fille aînée de l'Eglise catholique), un basculement est en effet possible dans les années qui viennent.

J'ai par contre un peu tiqué sur le développement géostratégique : je vois mal comment la Russie aurait pu soutenir Daech, créature des errements stratégiques de l'Occident. Le jeu géopolitique incohérent de l'Europe et des USA ne l'intéresse plus depuis longtemps, elle a tiré ses conclusions et règle ses problèmes elle-même au Moyen-Orient (contrôle de l'acheminement du gaz via des pays amis ou bien forcés de se soumettre).

Mis à part ce choix romanesque, j'ai été séduit par la construction de la nouvelle qui produit petit à petit du sens et de l'émotion.


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