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Fantastique/Merveilleux
Jaja : Flower power [concours]
 Publié le 02/06/08  -  13 commentaires  -  36995 caractères  -  18 lectures    Autres textes du même auteur

Et si...


Flower power [concours]


Ce texte est une participation au concours nº 5 : La Trame Imposée (informations sur ce concours).




Ils étaient venus à la Côte en stop et avaient décidé de passer la nuit sur la plage, tous les cinq : Annelise, Barbara, Carl, Dan et Eddy qu'on n'appelait plus par son prénom depuis longtemps. Pour les autres, il était Jésus-Christ et cela s'accordait bien avec ses longs cheveux crasseux, sa barbe et son doux regard d'illuminé. Il étudiait le droit et faisait la fierté des siens quand il avait tout plaqué du jour au lendemain pour suivre ces hippies qui traînaient dans Leuwen. Il avait d'abord posé un regard mi-curieux, mi-méprisant sur leurs guenilles et les étranges dessins tatoués sur leurs pieds nus. Puis, Barbara lui avait souri et demandé du feu. Elle avait allumé dans son cœur et ses sens un brasier qui n'était pas près de s'éteindre, même s'il tolérait parfois que la jeune fille s'abandonne entre les bras de Dan ou de Carl.


Barbara appartenait à une famille de la haute bourgeoisie anversoise et, depuis son enfance, crevait de solitude entre un père trop absorbé par ses affaires pour s'intéresser à sa fille unique et une mère exclusivement occupée de mondanités. Elle aussi, un beau matin, avait tourné le dos à cette existence toute tracée qu'on lui préparait. Le cas d'Annelise était un peu différent. Elle n'avait jamais connu ses parents et avait traîné d'orphelinat en famille d'accueil jusqu'à sa majorité. À ce moment, elle avait rencontré Dan et Carl qui avaient eux aussi pris la route afin d'échapper qui à l'usine qui au chômage. Depuis, ils ne s'étaient plus quittés, un peu comme des oisillons orphelins se blottissent les uns contre les autres dans le nid. Et maintenant, ils étaient en train de décider s'il fallait ou non planter les tentes dans les dunes.


- Il vaut mieux dormir à la belle étoile, disait justement Annelise. Les nuits sont si douces au mois de juin. Et puis, j'ai envie de voir le soleil se lever sur la mer.


Eddy sourit à la jeune fille qu'il considérait un peu comme sa petite sœur.


- Ok, Annelise. À propos, où est Carl ? Il ne faut pas des plombes pour trouver une bouteille de gaz. Dan, appelle-le sur ton portable.


Dan s'exécuta en maugréant :


- Satané engin ! Avec les dunes, ça ne passe pas. Ah ! Enfin ! Qu'est-ce que tu fiches, Carl ? Grouille-toi. On a faim, nous !

- Je voudrais bien t'y voir, toi ! protesta l'autre. Ce putain de village est à des kilomètres. Sans compter la bonbonne qui pèse une tonne !

- On ne veut pas le savoir. Dépêche-toi de rappliquer.


Dix minutes après, Carl était de retour, traînant sa lourde charge. La vue des deux filles qui avaient troqué leurs tuniques et leurs pantalons pattes d'eph contre des maillots de bain lui arracha un sifflement approbateur :


- Quelles Beautés ! La blonde ou la brune, on ne sait laquelle choisir. Annelise, tu es particulièrement craquante ce soir. Ton bronzage, tes yeux bleus…


En même temps, il effleurait le bras nu de la jeune fille. Celle-ci recula vivement. Elle connaissait leurs accords, mais coucher avec Carl ne la tentait guère. Elle était lasse de passer ainsi de mains en mains sans prendre vraiment de plaisir à ces étreintes mécaniques. Indifférence et même dégoût, voilà ce qu'elle ressentait.


- On dirait que tu n'apprécies pas les compliments, dit Carl en fronçant les sourcils.


Au grand étonnement d'Annelise, Barbara intervint :


- Laisse-la tranquille. Je peux la remplacer, non ?

- Bien sûr, bredouilla Carl, mais tu es avec Eddy et ça m'embête.

- Lui ou un autre, c'est pareil, murmura Barbara.


Elle avait de nouveau cet air las, résigné, qui semblait être sa marque de fabrique. « À moins qu'elle ne soit simplement stupide, se dit Annelise. » Il fallait l'être pour englober dans la même indifférence un type sans intérêt comme Carl et un être de la trempe de Jésus !


Rassuré, Carl commença à déplier son sac de couchage. Les autres l'imitèrent. Ils firent un repas de conserves agrémenté de bière de médiocre qualité. Après, ils se roulèrent des joints. Annelise, qui ne touchait pas à la drogue, s'installa à l'écart, face à la mer. Le soleil s'y enfonçait peu à peu, à demi masqué par les draperies sanglantes des nuages. Elle jeta un coup d'œil aux autres mais ceux-ci paraissaient l'avoir oubliée. Seul Jésus-Christ lui sourit d'un air complice et elle lui rendit son sourire car elle l'aimait bien. Il n'avait jamais cherché à lui imposer des relations sexuelles dont elle ne voulait pas.


Quand elle se retourna pour scruter l'horizon, Annelise poussa une exclamation de déception. Il ne restait du soleil qu'une mince bande rougeâtre que la mer achevait d'engloutir. Bien qu'il fît grand jour, la jeune fille se glissa dans son sac de couchage en se promettant de ne rien rater du grand spectacle qui se préparait à l'Est. Dans les rares souvenirs qu'elle conservait de sa petite enfance, flottait l'image d'un grand-père bienveillant en train de lui expliquer que la course du Soleil n'est qu'une illusion d'optique. Elle avait refusé de le croire et même encore maintenant, à l'âge de dix-neuf ans, elle préférait penser que l'astre du jour se levait et se couchait sur une Terre immobile.


Les hippies dormaient lorsque la Terre cessa de tourner. Le phénomène ne dura que quelques minutes, laissant au vent le temps de se lever et d'ébouriffer les oyats. Il faisait à peine jour quand Annelise s'éveilla, impatiente de voir les doigts de rose de l'aurore jouer avec les plis de la robe de la mer. Elle regardait du côté de l'Orient avec une avidité enfantine, mais rien n'apparaissait. À l'Est, le ciel était bleuâtre, lisse et impassible, avec une légère traînée d'étoiles. Un coup d'œil à sa montre et Annelise comprit qu'il se passait quelque chose d'anormal. Elle frissonna devant la nuit qui drapait d'obscurité l'endroit où le Soleil aurait dû amorcer sa courbe rayonnante. Mais où était-il donc ?


- Regarde donc un peu à l'Ouest, fit soudain une voix à côté d'elle. C'est extraordinaire.


Instinctivement, Annelise obéit et ce qu'elle vit était en effet extraordinaire. Assez, en tout cas, pour qu'elle mêle aux siens les doigts de l'homme qui assistait en sa compagnie au plus étrange lever de soleil de l'histoire de l'Humanité. Rêvait-elle ? Non, puisque Jésus-Christ était aussi le témoin de l'incroyable phénomène. Vers l'Occident, là où il avait disparu la veille, le Soleil montait par degrés, tout naturellement, commençant à réchauffer la Terre de ses rayons. Il se levait, certes, mais à l'Ouest.


Annelise aurait voulu prolonger indéfiniment ce moment privilégié, mais déjà, Jésus secouait ses compagnons, les forçait à sortir de leurs sacs de couchage. À peine remarqua-t-il que Barbara et Carl avaient dormi ensemble.


- T'es pas fou ? Il est à peine cinq heures, grogna Carl.

- Regarde, crétin ! Tu n'as jamais rien vu de plus beau de toute ta minable vie.

- Le Soleil, murmura Barbara…


À son tour, Carl tourna son visage vers l'Ouest et reçut le choc de sa vie. Les autres riaient, dansaient, s'étreignaient. Le bandeau rouge qui ceignait le front d'Annelise resplendissait dans le soleil levant - ou couchant, on ne savait plus - et les bracelets de Barbara scintillaient à ses poignets et à ses chevilles comme de l'or. La longue chevelure emmêlée de Dan se chargeait de lumière.


- Je ne vois qu'une explication, dit Jésus quand ils se furent calmés. La Terre a dû s'arrêter cette nuit pendant que nous dormions et recommencer à tourner, mais à l'envers.

- C'est absurde, lâcha Carl. Comment croire une connerie pareille ?

- En tout cas, si c'est vrai, observa Dan, songeur, j'ai peur de ce qui va se passer maintenant. Et je ne suis certainement pas le seul.


Effectivement, autour d'eux, des gens à moitié réveillés surgissaient de tous les côtés. Leur attitude variait en fonction de leur tempérament. Certains, follement excités, couraient sur la plage tandis que d'autres, au contraire, se serraient frileusement les uns contre les autres.


- Un beau bordel qui va mettre le pays sens dessus dessous, commenta Carl. Les médias ne vont pas tarder à nous emmerder. Moi, je me casse.


Bientôt, on verrait débarquer sur le sable une horde de journalistes et les cinq hippies jugèrent plus prudent de quitter les lieux. Barbara et Jésus, surtout, ne voulaient pas que leurs familles respectives retrouvent leur trace. Seule Annelise trouvait dommage de rater le coucher du soleil à l'Est, mais ses compagnons l'avaient entraînée.


En quelques heures, le monde fut chamboulé. On se hâta d'organiser un immense sommet où toutes les nations du globe étaient représentées. Étonnamment, la Belgique, ce petit pays insignifiant que les États-Unis avaient toujours regardé de haut, se tailla la part du lion. La fière Amérique se retrouva ravalée au rang de puissance secondaire, cependant que l'Allemagne et la France cessaient de faire la loi en Europe. Tous les regards convergeaient donc vers Bruxelles, mais n'était-il pas normal que ce qui était petit devînt grand, puisque la Terre tournait à l'envers ? Du jour au lendemain, le roi des Belges et le Premier ministre échangèrent leur place et, en quelques années, la Flandre se vit totalement éclipsée par la Wallonie.


Au début, les hippies continuèrent à mener la même existence qu'avant, jusqu'au moment où les choses se déglinguèrent. Barbara craqua la première. Amaigrie, le regard perdu dans le vague, elle restait parfois des jours sans adresser la parole à ses compagnons. Plus question de coucher avec les garçons. Si Dan et Carl n'en furent pas trop affectés - Annelise n'était-elle pas là pour calmer leurs pulsions ? - Jésus, au contraire, souffrit de l'indifférence de la jeune fille à son égard. Annelise voyait bien que le jeune homme devenait de plus en plus sombre, mais elle n'osait pas lui en parler, de peur d'envenimer la situation. Et puis, Jésus l'intimidait un peu, bien qu'il se fût toujours montré gentil avec elle. Il était si brillant, si instruit à côté des autres. Dan et Carl n'avaient probablement pas dépassé le niveau de l'école primaire. Quant à Barbara, le commun des mortels l'aurait jugée simple d'esprit.


Finalement, tout se dénoua lorsqu'une grosse Mercedes s'arrêta un jour au bord du trottoir où ils étaient affalés. Un homme vêtu d'un loden - on était en plein hiver et depuis l'étrange caprice de la Terre, le climat de la Belgique était à la fois plus sec et plus froid - en descendit : un homme d'un certain âge et d'assez forte corpulence. Le sang de Jésus ne fit qu'un tour quand Barbara se redressa et marcha vers l'inconnu dont les bras se refermèrent sur elle. D'un bond, il sauta sur ses pieds et apostropha l'homme d'un ton indigné.


- Hé, vous ! (Puis, se tournant vers ses compagnons :) En voilà un qui ne manque pas d'air !


Mais Annelise lui avait déjà saisi le bras et lui murmurait quelque chose à l'oreille, ce qui eut pour effet de le calmer instantanément. L'homme ouvrit la portière avant droite, poussa Barbara à l'intérieur sans lui laisser le temps de dire au revoir à ses amis. L'imposante berline démarra en trombe et disparut bientôt au bout de la rue. La scène n'avait pas duré plus de cinq minutes.


- Qu'est-ce que tu lui as dit ? demanda Carl d'un air obtus.


Annelise ne répondit pas. Elle avait posé une main compatissante sur l'épaule de Jésus. Celui-ci fixait obstinément l'endroit où sa bien-aimée était sortie de sa vie pour toujours.


- C'était son paternel, lâcha Dan avec une finesse surprenante. Je lui ai téléphoné hier.

- Pourquoi as-tu fait ça ? demanda Annelise.

- Parce qu'elle était malheureuse, voilà. Malheureuse comme les pierres. Cette vie-là ne lui convenait pas. De toute façon, elle n'a pas résisté beaucoup. Jean Vermeulen, des usines Vermeulen, ça pèse plus lourd qu'un Christ de pacotille !

- Salaud !


Dan n'en revenait pas de tant de hargne. L'attitude d'Annelise était la preuve que le monde tournait bien à l'envers. S'il lui prenait l'envie de quitter elle aussi le groupe, ses potes et lui n'auraient plus de filles à se partager. Une perspective extrêmement déplaisante.


La nuit qui suivit le départ - volontaire ou forcé ? - de Barbara, Jésus se leva sans bruit, prit son sac et, avant de s'en aller, se pencha un instant sur Annelise. Dans son sommeil, elle paraissait très jeune, très innocente, mais n'était-elle pas encore une enfant ? Le jeune homme éprouvait quelques remords à l'idée de l'abandonner aux appétits des deux autres, mais puisque Barbara avait fui, pourquoi rester plus longtemps avec cette bande de va-nu-pieds ?


Jésus regarda vers l'ouest où une pâle aube d'hiver se profilerait dans quelques heures, puis il partit sans se retourner. La Terre s'obstinait à tourner à l'envers ! Eh bien ! il ferait de même. Ce soir, il dormirait dans des draps propres après avoir retrouvé le plaisir d'une bonne douche et d'un vrai repas. Il redeviendrait Eddy Van Damme.



* * * * *



Il était midi quand Eddy, levant le nez de ses dossiers, réalisa qu'il avait faim. D'ordinaire, il se faisait livrer une pizza ou sa secrétaire lui apportait un sandwich mais aujourd'hui, manger sur le pouce ne le tentait guère. Le beau temps, qui avait été long à venir sans doute à cause des changements climatiques, l'incitait plutôt à sortir, à se mêler à la foule, très dense à l'heure du déjeuner. Ce serait l'occasion pour lui de découvrir ce quartier où il travaillait depuis des mois et qu'il connaissait si mal. La ville même de Bruxelles lui était étrangère.


Pourtant, après avoir terminé ses études de Droit à Leuwen, il avait choisi de s'installer dans la capitale. Peut-être parce que, du jour où la Terre s'était mise à tourner en sens contraire, sa Flandre natale avait connu le déclin. Il s'était associé avec un ami de son père pour ouvrir un cabinet d'avocats qui commençait à bien marcher et son existence errante d'autrefois appartenait définitivement au passé.


Cependant, il lui arrivait de penser à Barbara, comme aujourd'hui, par cette journée qui sentait l'été. Même s'il avait enfoui au plus profond de sa mémoire son douloureux passé, il n'avait pas oublié la jeune fille et n'était plus jamais tombé amoureux, au grand désespoir de ses parents qui espéraient des petits-enfants. « Et j'ai déjà vingt-sept ans », songea-t-il tout en traversant la Grand-Place.


Il emprunta les petites rues, chercha un snack où son repas serait vite expédié, puis, ne trouvant rien à sa convenance, il se souvint qu'il n'était pas très loin du Mac Do. L'ancien Mac Do, en fait, car les États-Unis ayant perdu leur statut de grande puissance, un jeune Flamand ambitieux n'avait eu aucun mal à racheter la chaîne de restauration rapide. L'ensemble des établissements portait maintenant le nom de Snel Bouffe.


Eddy se dirigea vers le plus proche. À cette heure-ci, il y avait une forte affluence et il attendit patiemment son tour. D'accortes jeunes personnes en rouge et blanc se dépêchaient de prendre les commandes et Eddy ne put s'empêcher d'admirer leurs mouvements vifs et gracieux. Il porta son attention sur l'une d'elles, cela d'autant plus facilement que l'employée lui tournait le dos. Il était perdu dans la contemplation d'une nuque délicate où serpentaient quelques mèches blondes quand une voix marquée par un fort accent wallon résonna désagréablement à son oreille.


- Alors, c'est pour quand ? Il y a au moins cinq minutes que je vous demande ce que vous voulez manger. Si tous les clients étaient dans la lune comme vous…


La propriétaire de la voix, une brune avec des yeux rapprochés et un fort duvet sur la lèvre supérieure, racheta par un sourire la dureté de ses paroles. Elle venait de s'apercevoir qu'elle avait affaire à un gaillard d'un mètre quatre-vingt, très beau garçon de surcroît. Mais Eddy ne lui avait jeté qu'un coup d'œil distrait car la fille à la nuque enchanteresse s'était brusquement retournée. Il la reconnut immédiatement. La coiffure était différente, les vêtements aussi, mais c'était bien Annelise. Annelise qui portait la même blouse rouge et le même petit tablier blanc que ses compagnes. Annelise dont les mains étaient dépourvues des tatouages et des bagues qu'affectionnait la gamine de naguère.


- Désirez-vous un hamburger, monsieur ? À moins que vous ne préfériez une salade nordique, très agréable par cette chaleur.


Elle le regardait avec gentillesse, comme n'importe quel client et il comprit qu'il lui faisait perdre son temps. Alors, il se lança :


- Ai-je changé tant que ça, Annelise, pour que tu m'appelles monsieur ?


Les grands yeux bleus le dévisageaient, enregistrant chaque détail : les cheveux châtain clair, coupés très courts, le menton rasé de frais, la chemise en lin, le pantalon clair. L'examen ne dura que quelques minutes qui parurent très longues à Eddy, puis le visage enfantin de la jeune fille s'illumina :


- Jésus ! Je ne pensais pas que nos chemins se croiseraient de nouveau. Tu habites Bruxelles, toi aussi ?

- Woluwe Saint-Lambert, exactement, mais je travaille à deux pas. À propos, il n'y a plus de Jésus. Il est mort du jour où je vous ai quittés.


Les traits d'Annelise se crispèrent un peu.


- Oui, comme un voleur. Maintenant, tu m'excuseras. J'ai du travail. (Et elle ajouta sur un ton plus doux :) Je finis mon service à cinq heures. Si tu veux venir prendre un verre ici, avec moi…

- Bien sûr, mais c'est à moi de m'excuser. Je voudrais simplement un spécial Snel et une bière.

- Je te prépare ça.


Il prit le plateau qu'elle lui tendait et alla s'asseoir à l'extérieur pour ne pas la gêner. Toutes les places à l'ombre étant prises, il dut s'installer en plein soleil. Ce satané soleil qui était la cause de tout. À moins que ce ne soit cette idiote de Terre, dont la rotation inversée avait transformé Annelise la rebelle en serveuse modèle. D'où il était, il pouvait la voir s'activer, fraîche et pimpante, sa casquette rouge en équilibre instable sur ses cheveux relevés. Cette vision l'apaisait, éliminant les tensions dues au travail.



- Vous partez déjà, Eddy ? s'étonna sa secrétaire, quelques heures plus tard. Je croyais que vous vouliez en finir avec le dossier Mertens.


Elle était jeune et attrayante, en dépit de sa grossesse avancée. Eddy avait toujours eu du plaisir à travailler avec elle, mais aujourd'hui il était pressé de retrouver Laura.


- J'ai un rendez-vous important en ville, Lisbeth, dit-il simplement. À demain.


Les sourcils bien dessinés de la jeune femme se haussèrent. Un rendez-vous ? C'était bien la première fois que le jeune avocat bousculait son horaire. Lisbeth ignorait qu'il n'en avait pas toujours été ainsi.



Annelise avait ôté son tablier et lâché ses cheveux quand Eddy la rejoignit. Ainsi, elle ressemblait davantage à la gamine d'autrefois.


- Qu'as-tu fait de ta barbe ? demanda-t-elle avec espièglerie.

- Je l'ai gardée quelque temps, puis on m'a fait comprendre qu'elle était incompatible avec mon image de jeune avocat plein d'avenir.

- Dommage. Je n'aurais pas cru que tu rentrerais si vite dans le rang.

- Parle-moi un peu de toi, Annelise. Et d'abord, comment peux-tu travailler ici, toi qui détestais l'ordre et la discipline.

- Mes horaires ne sont pas trop contraignants et il y a les pourboires. Alors, ça peut aller. Quand tu es parti, je suis restée quelque temps avec Dan et Carl mais ils me harcelaient sans arrêt. D'ailleurs, ils n'ont pas tardé à retourner à Charleroi. Il n'y a plus de chômage là-bas, tu sais. Ce n'est pas comme en Flandre.

- Je sais.


Eddy avait commandé deux Cocas qu'ils burent en silence. Le jeune homme réfléchissait à l'avenir de son amie. À l'évidence, elle méritait mieux que ce boulot répétitif et sans doute précaire.


- Si tu avais des notions de secrétariat, tu pourrais remplacer mon assistante, Mme De Cuyper, qui part en congé de maternité, reprit-il enfin. Mais je suppose que tu ne t'es jamais trouvée en face d'un ordinateur.

- Eh bien ! détrompe-toi, riposta-t-elle, piquée au vif. L'Orbem m'a permis de suivre une formation en informatique il y a quelques mois. Je suis aussi calée en traitement de texte que ta De Cuyper et je prends simplement mon temps pour dénicher un boulot qui corresponde à mes compétences.


Il la trouva belle, dans sa colère, avec ses joues rouges comme sa blouse et ses yeux brillants d'indignation, mais il n'osa pas le lui dire, pas maintenant.


- Je commence quand ? demanda-t-elle avec un curieux mélange d'audace et de timidité.

- Viens à mon cabinet demain : Van Damme et De Keyser. Je te montrerai le travail.


Quand la secrétaire d'Eddy, devenue si lourde qu'on aurait pu croire qu'elle attendait des jumeaux, partit avec un certain soulagement, Annelise démissionna de Snel Bouffe et s'installa dans un bureau confortable, devant un PC dernier modèle. Elle troqua naturellement sa blouse et son petit tablier contre un tailleur classique, laissa tomber ses cheveux sur ses épaules et se mit très vite au courant des affaires que traitait le cabinet. Eddy n'en revenait pas de sa capacité à s'adapter à chaque situation. Comme il le lui faisait remarquer, elle lança avec désinvolture.


- Tu sais, être orphelin oblige à se débrouiller très tôt dans la vie. Ce n'est pas comme toi. Les alouettes te sont tombées toutes rôties dans le bec !


En fait, elle le traitait davantage comme un camarade que comme un patron. Cette désinvolture qu'Eddy n'aurait pas supportée de quelqu'un d'autre, suscitait en lui admiration et même excitation. Depuis que la jeune fille était revenue par hasard dans son existence, les obligations quotidiennes lui paraissaient moins pesantes, ces satanées bonnes femmes acharnées à réclamer de copieuses pensions alimentaires, moins exaspérantes. Le souvenir même de son amour perdu s'éloignait. Pourtant, un peu plus tard, Annelise ne manqua pas d'y faire allusion.


- Je sens que cette question te brûle les lèvres, lui dit-elle un soir qu'ils étaient restés plus tard au cabinet à cause d'un dossier épineux à traiter, alors autant me la poser.

- Quelle question ?

- Ne joue pas les imbéciles, Jésus. Tu voudrais bien savoir si j'ai des nouvelles de Barbara, n'est-ce pas ?


Elle était très sûre d'elle, dans un pimpant tailleur de lainage - c'était de nouveau l'hiver - ses longues mèches dorées encadrant son joli visage et Eddy se demandait s'il avait envie de l'envoyer promener ou de la serrer dans ses bras.


- C'est de l'histoire ancienne, jeta-t-il avec une feinte nonchalance… et arrête de m'appeler Jésus. Mon nom est Eddy Van Damme. Tu devrais le savoir puisqu'il figure sur ta fiche de paie.

- Inutile de me rappeler que tu es le patron. Décidément, je préfère l'homme que tu étais autrefois. On pouvait au moins lui parler d'égal à égal.

- Et comme ça, je te parle d'égal à égal ? fit Eddy, l'attirant brusquement à lui pour l'embrasser.


D'une main, le jeune homme cherchait l'interrupteur et de l'autre, plaquait le corps consentant de son amie contre le sien. L'obscurité complète de cette nuit de décembre tomba sur leur première vraie rencontre.



- Barbara est maintenant Madame Josse Timmermans, dit Annelise une éternité après, lorsqu'ils eurent émergé de ce désordre des sens qu'ils avaient si bien accordé à celui de la planète.


Elle sentit qu'il se redressait, lui échappait. L'heure de l'oubli était passée. Elle en faisait l'expérience amère.


- Alors, elle a épousé le type qui a racheté les Mac Do ? Comment cela est-il possible ? Cela ressemble tellement peu à Barbara, ce genre de mariage bourgeois !

- Il n'y a pas que nous qui ayons changé, constata Annelise avec lassitude.


Elle aussi s'était relevée et avait entrepris de se rhabiller. En la voyant boutonner son joli chemisier en soie, Eddy eut soudain honte de lui. Il l'arrêta d'un geste, recommença à couvrir de baisers passionnés les épaules menues dont la clarté laiteuse illuminait la pénombre.


- Laisse-moi, jeta Annelise en se dégageant. Il est tard. Je dois rentrer.

- Allons donc ! Rentrer dans ton minuscule studio ? Je sais que personne ne t'y attend. Ne fais pas l'enfant, Annelise. J'ai été maladroit et je le regrette.


Annelise avait rallumé l'électricité, enfilé la veste du tailleur qu'Eddy mourait d'envie de lui retirer de nouveau. En dépit de son air crâne, elle paraissait bien proche des larmes.


- Une enfant, n'est-ce pas, comme autrefois ? Ainsi, c'est tout ce que je représente pour toi ? Évidemment, Barbara était une femme, elle, avec ce qu'il fallait pour qu'on ne l'oublie jamais.

- Tu te trompes. Barbara est sortie de ma vie il y a longtemps.

- Sans doute es-tu sincère, mais il faut que je sois sûre. Nous irons lui rendre visite demain.

- J'ignorais que tu étais encore en contact avec elle, s'étonna Eddy.


Annelise se mordit les lèvres.


- Oh ! Très épisodiquement. Elle habite Wezembeeck et elle a un enfant. En fait, je ne l'ai pas vue depuis des lustres.


Le ton de sa voix s'était brusquement radouci et elle ajouta avec une moue qui pouvait passer pour un sourire :


- Ma proposition tient toujours, tu sais.

- Je suppose que nous pouvons fermer le cabinet une matinée. Le dossier de notre chère Madame Dequesne attendra.


Cette fois, Annelise éclata de rire :


- Ce démon femelle ! s'exclama-t-elle, secouée par une franche gaieté. Elle en train de sucer le sang de son deuxième mari ou est-ce le troisième ?

- On dit : un succube, précisa Eddy pour la taquiner.

- Oh ! toi…

- Il est temps pour toi de rentrer, dit-il, esquivant ses petits poings rageurs. Sans quoi, ton chat va sauter un repas. Moi, je vais rester encore un peu. Veux-tu que je t'appelle un taxi ?

- Non. J'ai besoin de marcher.


Par ce froid ? Par la fenêtre, il la vit s'éloigner d'un pas décidé dans cette nuit sans neige, traversée d'étoiles. Il jeta un coup d'œil au thermomètre extérieur : moins dix. Depuis le grand bouleversement, il arrivait fréquemment que la température descende de plusieurs degrés en dessous de zéro. Eddy ne s'y habituait pas, se souvenant avec nostalgie de la douceur pluvieuse des hivers de son enfance.


Il resta toute la nuit à rêver au passé. Parfois, lui venait l'envie d'allumer une cigarette, mais n'avait-il pas renoncé à fumer, que ce soit du tabac ou de l'herbe ? Il avait également renoncé à Barbara et la revoir n'y changerait rien. L'avenir, c'était Annelise avec sa bouille de bébé, sa fierté de petit coq. Il y aurait certainement une difficulté du côté de ses parents, mais il refusait d'y penser pour l'instant. Quand le Soleil se leva - à l'ouest, bien sûr, selon une habitude maintenant solidement établie - sa décision était prise.


Le lendemain, il passa prendre Annelise et ils se rendirent chez Barbara. Durant le trajet, ni l'un ni l'autre ne parlèrent. Eddy conduisait lentement car il connaissait mal ce quartier résidentiel de Bruxelles. À Wezembeeck, toutes les maisons se ressemblent avec leurs façades blanches, leurs fenêtres sans volets et leurs jolis jardins.


- C'est là, dit brusquement Annelise, montrant une demeure que rien ne différenciait des autres.


Deux véhicules de moyenne cylindrée stationnaient devant la barrière.


- D'autres visiteurs ? s'inquiéta Eddy.

- Je ne sais pas. Cela te dérange ?

- Bien sûr. Cette rencontre est déjà suffisamment stressante !

- Pour moi aussi, murmura Annelise.


Eddy gara l'Audi un peu plus loin et descendit de voiture sans un mot ni un regard pour sa compagne. Ce fut une domestique qui vint leur ouvrir.


- Ce sont eux, Louise ? demanda une voix étouffée venue de l'intérieur.


Celle de Barbara. Eddy l'aurait reconnue entre toutes.


Annelise fixait obstinément son ami, mais celui-ci n'avait d'yeux que pour la femme qui s'avançait vers eux d'une démarche un peu hésitante. Vêtue d'une élégante robe de grossesse, les cheveux courts, elle les scrutait de ses grands yeux fiévreux. « Mais ils sont complètement vides », songeait Annelise, « et il n'y a pas grand-chose dans son cerveau non plus. Pourquoi faut-il que j'éprouve de la jalousie à l'égard de cette poupée qui passe son temps à pondre et se promène dans l'existence sans comprendre quoi que ce soit ? »


- Je suis heureuse de vous revoir, dit Barbara d'un ton laconique. Je ne reçois pas beaucoup de visites. Alors, aujourd'hui…


Elle les introduisit dans un petit salon raffiné où brûlait un feu de cheminée. Deux hommes en costume cravate se levèrent à leur entrée. Eddy eut quelque peine à reconnaître Dan et Carl dans ces trentenaires à l'air satisfait.


- Est-ce toi qui as eu l'idée de nous réunir ? demanda-t-il à Barbara.


La jeune femme secoua la tête. On la sentait absente peu concernée par ces retrouvailles.


- Non, c'est moi, lança Annelise d'une voix claire. J'avais gardé les coordonnées de Carl et Dan. Il ne me restait plus qu'à les contacter. Sympa, non ?

- Très sympa, approuva Carl. Tu n'as pas changé, Annelise, sauf que tu es encore plus jolie qu'avant, plus désirable.


Cette claire allusion à leurs anciens rapports agaça Eddy. Il n'avait pas imaginé ainsi ces retrouvailles et ne songeait qu'à s'en aller le plus vite possible, loin de cette bonbonnière au luxe étouffant, de cette amoureuse enceinte d'un autre, de ces hippies embourgeoisés. De ces fantômes issus du passé, seule Annelise était bien réelle. Vivante, amoureuse. Il aurait aimé repartir tout de suite avec elle, mais il fallait sacrifier aux usages. La bonne apporta du chocolat chaud, de la bière et des couques. Dan et Carl évoquèrent avec enthousiasme leurs boulots respectifs. L'un était commercial, l'autre contremaître aux nouvelles aciéries de Charleroi. Barbara posa quelques questions polies à ses anciens compagnons, mais Annelise et Eddy s'aperçurent rapidement qu'elle ne s'intéressait pas à leurs réponses. Elle concentrait son attention sur le jardin où un enfant d'environ deux ans - garçon ou fille, on ne savait, tant il était emmitouflé et encapuchonné - jouait sous la surveillance d'une nurse.


- C'est Josse, mon fils, expliqua-t-elle, avec une exaltation qui mit les autres à l'aise. Louise, dites à Nanny de nous amener mon bébé.


Il fallut admirer le petit garçon, écouter chanter ses louanges. Barbara avait pris son fils dans ses bras et, très "Vierge à l'enfant", parut oublier complètement ses visiteurs. Pour la première fois depuis leur arrivée, Annelise réussit à croiser le regard d'Eddy. Elle y lut de l'étonnement, de la douleur en même temps qu'un certain soulagement. Elle aussi était soulagée d'un grand poids.


- Je déteste les feux de cheminée, dit-elle quand ils furent seuls.

- Comme celui-ci, d'accord, mais une belle flambée dans une grande maison à la campagne je trouve ça magique !


Elle approuva de la tête.


- J'espère que tu ne détestes pas les enfants aussi, s'inquiéta-t-il.

- Non, pourquoi ? (Et sans transition :) tu as vu ? Elle a coupé ses longs cheveux frisés. Quel massacre ! Je me souviens que je les lui enviais.

- Apparemment, ce n'était pas la seule chose que tu lui enviais, constata Eddy avec une douce ironie.

- Là, tu as tout faux. Je n'avais pas le béguin pour toi à cette époque, pour personne d'ailleurs.

- Et Carl ? Et Dan ? Tu couchais bien avec eux, il me semble.

- Je me croyais obligée de le faire. C'étaient nos principes.

- En tout cas, ils paraissaient contents de nous revoir. Moi, j'étais gêné.


Annelise haussa les épaules :


- Je te trouve l'esprit bien bourgeois tout à coup. Un de ces jours, je suis sûre que tu vas me demander en mariage.


La voix était moqueuse. Eddy la prit au mot.


- Pas un de ces jours ! Aujourd'hui, à l'instant même.


Les yeux bleus d'Annelise s'écarquillèrent. Comme ils arrivaient à la hauteur du Snel Bouffe, elle murmura :


- Tu ne parles pas sérieusement ? Nous imaginer mariés, parents d'un bébé comme celui de Barbara, alors que nous avions rejeté toutes les institutions…

- Mais nous avons modifié nos comportements quand la rotation de la Terre s'est inversée, lui fit remarquer Eddy.

- Peut-être, mais ce changement-là me semble par trop radical. Restons comme ça, je t'en prie. Je ne veux pas de la robe blanche, des grandes orgues et du champagne. C'est dérisoire et un tantinet ridicule.

- Si tu m'épouses, je te promets une cérémonie très différente de tout ce tralala dont tu me parles. N'es-tu pas curieuse ?

- Si, mais je suis certaine que tu n'as encore aucune idée à ce sujet. N'ai-je pas raison ?


Eddy lui répondit par un baiser. Il était persuadé qu'elle cèderait. Restait à convaincre ses parents : son père, un homme d'affaires rigide et sa mère, une incorrigible snob. Comment accepteraient-ils cette fille venue de nulle part ?


Mais, contre toute attente, ceux-ci réagirent plutôt favorablement, son père surtout. Monsieur Van Damme redoutait toujours de voir son fils unique rejoindre sa tribu de marginaux. Le temps avait passé, certes, et Eddy réussissait étonnamment bien dans son travail. Pourtant, n'avait-il pas parfois une lueur de nostalgie dans les yeux ? À son retour au bercail, il s'était un peu confié à sa mère et le père avait entendu parler de cette jeune fille dont Eddy semblait toqué. Aussi, peu importaient les origines de cette petite que son fils voulait leur amener. Annelise était providentielle.


- Dis donc à ton amie de se joindre à nous pour le repas de Noël, proposa-t-il à Eddy avec un entrain qui laissa son fils pantois.


Il n'en avait pas encore fini avec les surprises. Chez les Van Damme, les déjeuners de fête étaient plutôt guindés. Or, cette fois, il n'en revenait pas de voir son Annelise plaisanter avec le paternel. Une Annelise nullement intimidée, nullement hostile à des traditions dont elle se serait moquée ouvertement à l'époque du Flower Power et qui riait de bon cœur. Même la maîtresse de maison avait renoncé à ses minauderies. « Oui, mes parents sont différents depuis que le monde tourne à l'envers », pensa Eddy. « À moins qu'Annelise ne détienne le pouvoir de changer les gens. »


Il réussit le tour de force de ne pas avoir l'air idiot quand il tira de sa poche une bague de fiançailles. À son grand étonnement, la jeune fille accepta le bijou de bonne grâce.


- Souviens-toi que tu m'as promis une surprise de taille pour notre mariage, lui glissa-t-elle à l'oreille, comme il l'embrassait.


Monsieur Van Damme l'avait entendue. Il s'écria avec un enthousiasme qui lui était totalement inhabituel :


- Je vous offrirai votre robe, évidemment, ma chère enfant !


Eddy faillit pouffer devant l'expression inquiète de la jeune fille. Elle devait déjà s'imaginer dans une de ces toilettes "tarte à la crème" qui lui faisaient horreur. Lui-même n'avait pas la moindre idée de la "surprise de taille" qu'il devait lui réserver.



* * * * *



L'été suivant, cinq ans jour pour jour après le lever de soleil historique auquel ils ont tous deux assisté, Eddy réveille sa fiancée, lui bande les yeux, lui lie les mains avec un ruban souple. Annelise se laisse docilement coiffer, habiller et chausser par sa future belle-mère. Avec ses yeux fermés et ses longs cheveux blonds, elle ressemble à une poupée.


- Où m'emmènes-tu ? demande-t-elle à Eddy au moment de monter en voiture.

- Chut… pas de questions.


Où l'Audi les conduit-elle ? Annelise devine qu'ils roulent sur une autoroute, mais les vitres fermées l'ont empêchée de reconnaître les effluves salés de la Mer du Nord. L'auto s'est arrêtée. Quelqu'un - sans doute Eddy - ouvre la portière, l'aide à descendre. Elle comprend enfin où elle se trouve quand ses pieds s'enfoncent dans la douceur inconsistante du sable.


- Enlève-moi ce bandeau et ces liens, l'implore-t-elle. Je veux voir ce que tu prépares dans mon dos depuis des mois.


Une fois qu'il les lui a ôtés, elle cligne des yeux sous la lumière vive du soleil, un soleil déjà très haut dans le ciel de juin. Son regard tombe d'abord sur les vêtements qu'elle a sur le dos. Alors et alors seulement elle réalise qu'elle n'est pas vêtue de satin et de tulle comme elle le croyait, mais d'une robe en tissu indien. Sa chevelure est retenue par un serre-tête brodé de minuscules perles de couleur. Des perles semblables ornent les entre doigts de ses tongs Elle se rend compte qu'il n'y a personne sur la plage. Pourquoi Eddy l'a-t-il laissée seule ? Où sont les invités ? À peine s'est-elle posé ces questions angoissantes qu'elle les voit s'avancer vers elle. Ils sont tous plus ou moins habillés de la même manière : tuniques indiennes et pattes d'eph. Elle part à leur rencontre et soudain, au détour d'une dune, elle aperçoit un autel où brûle de l'encens. Eddy et ses parents se tiennent à côté. Ils ont tout prévu, même le prêtre qui les attend : un grand barbu aux cheveux longs et aux yeux fiévreux.


Annelise regarde Eddy venir vers elle. Il est souriant, pas rasé, avec des fleurs au bout des doigts.


 
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   David   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jaja,

Guimauve à la fin, hollywoodien, mais un bon moment de lecture.

J'ai remarqué cela au tout début:

"Ils étaient venus à la Côte en stop et avaient décidé de passer la nuit sur la plage"

J'aurais plutôt lu - sur la côte - et - à la plage -, je me demande si cette inversion est volontaire et annonce celle du sens de rotation du soleil ?

et puis:

"mais aujourd'hui il était pressé de retrouver Laura"

Qui est cette Laura ? Eddy va rejoindre Annelise

Cet autre passage m'a fait rire agréablement, bien que occidentalo-centré, c'est dommage:

"En quelques heures, le monde fut chamboulé. On se hâta d'organiser un immense sommet où toutes les nations du globe étaient représentées. Étonnamment, la Belgique, ce petit pays insignifiant que les États-Unis avaient toujours regardé de haut, se tailla la part du lion. La fière Amérique se retrouva ravalée au rang de puissance secondaire, cependant que l'Allemagne et la France cessaient de faire la loi en Europe. Tous les regards convergeaient donc vers Bruxelles, mais n'était-il pas normal que ce qui était petit devînt grand, puisque la Terre tournait à l'envers ? Du jour au lendemain, le roi des Belges et le Premier ministre échangèrent leur place et, en quelques années, la Flandre se vit totalement éclipsée par la Wallonie. "

Le monde c'est trois quarts d'asiatiques et d'indiens (c'est vrais que d'autres indiens arrivent plus tard)

J'ai bien aimé

   karminator   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Alors là, oui, j'en veux encore !

Très kitsch, mais ô combien agréable à lire.
Voilà... l'histoire est un peu trop classique, mais ta façon d'écrire ce texte m'a complètement envouté, et je n'ai même pas pu m'empêcher de le relire...

merci beaucoup pour ce partage!

   widjet   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Quatrième lecture du concours
C'est clair : Jaja s'est donnée du mal. Un gros travail assurément mais (on va m'appeler "Monsieur Mais" ) l'histoire ne tient pas toute ses promesses. Un GROSproblème de rythme, une longueur excessive alourdissent considérablement le récit (on pouvait retirer allègrement un tiers du texte sans nuire à l'intrigue).
J'ai peiné pour aller au bout je dois l'admettre.
Quelques traits de fantastiques (la terre inversée) me laissent pantois tant cela ne s'imposait pas vraiment.

Cette histoire de soixante huitard, ne m'a pas transcendé (décidément !) mais cette petite liberté de ton n'est pas déplaisante (dommage que le thème de la sexualité - symbole de cette liberté à tout va ! - n'ai pas été exploitée) même s'il manque pas mal de joie et d'insouciance dans ce récit.

En dépit de cette longueur préjudiciable, bravo à Jaja pour ce travail de longue haleine. Une fois encore l'exercice était loin d'être évident.

Widjet

   Bidis   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je trouve qu’il y a trop d’informations ramassées dans les premiers paragraphes.
L’attention est un peu assommée par un amas de détails qui chacun demande des développements dans l'esprit du lecteur. Il aurait peut-être fallu bien mettre les éléments importants en évidence ou en enlever d'autres, je ne sais pas...
L’écriture est parfois ampoulée, ici la métaphore ne me convainc vraiment pas :
« Annelise s'éveilla, impatiente de voir les doigts de rose de l'aurore jouer avec les plis de la robe de la mer ». Dire les chose simplement est, je trouve, beaucoup plus léger, imagé et poétique à la fois, comme ici : « À l'Est, le ciel était bleuâtre, lisse et impassible, avec une légère traînée d'étoiles. »
Le passage de l’escapade des hippies aux considérations sur les réactions dans le monde est mal amenée. C’eût été mieux de rester avec ces jeunes gens auquel le lecteur vient (avec un peu de peine) de s’attacher et de mettre la radio, par exemple, pour savoir ce qui se passe dans le monde.
Ce qui arrive à la Belgique nous plonge en Absurdie. Admettons…
- « Au début, les hippies continuèrent à mener la même existence qu'avant… »
Au début de quoi ? Combien de temps signifie ce « début » ? Et que recouvre cet « avant » ? La journée d’hier ? D’absurdie on tombe dans le flou...
Mais voilà qu’on arrive dans un temps qui file à toute allure. Les jours passent et beaucoup puisque Barbara maigrit. Donc les héros sont déjà là depuis une semaine au moins. Comment sont-ils organisés ? Que croient-ils qui se passe ? Et ils restent là sans se soucier de leurs familles, de leurs amis, de leur environnement habituel. Après un tel événement !!! Que d’invraisemblances ! Et dans cette histoire tirée par les cheveux arrive un personnage dont la réalité pèse des tonnes : Jean Vermeulen, des usines Vermeulen…
« Snel Bouffe » … Ce mélange d’absurde, de réalisme et de fantaisie plus ou moins humoristique me gêne décidément, on ne sait plus dans quel genre on est.
« Mme De Cuyper », « l’Orbem », toujours cette réalisté, ce prosaïsme dans un monde qui tourne à l’envers…
L’idée de montrer des hippies devenus des bourgeois me séduit tout à fait. Mais comme cela aurait eu plus de force sans y mêler un bouleversement mondial improbable !
Et voilà que la fin est très jolie, poétique, inattendue...
J’aurais de toutes façons trouvé cette nouvelle plus réussie sans la terre qui tourne dans l’autre sens, plus d’équilibre dans la durée des actions respectives, la mise en évidence des informations importantes et un élagage dans les détails.

   Ninjavert   
2/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
L'histoire est touchante, bien que convenue.
Comme Widjet, j'ai eu du mal à cerner les raisons qui t'ont amenées à introduire certaines choses.
La Terre qui s'inverse, l'ordre du monde qui s'ébranle, la Belgique qui en devient le centre... Autant d'éléments dont j'ai bien compris qu'ils avaient principalement une valeur symbolique mais qu'aucun raisonnement censé ne vient étayer. Pour le vieux cartésien obtus que je suis, c'est un manque.
Les personnages sont attachants, tu as pris le temps de les doter d'une vraie personnalité (Annelise et Eddy, surtout), et ils fonctionnent bien tous les deux.
Pour le reste, je dois dire que je me suis aussi un peu ennuyé. Le début est prenant mais très vite ça traîne en longueur et un certain ennui s'installe, ponctué de détails à tendance de gag (le mc do qui devient le snel bouffe) qui ne prennent à mon avis tous leur sens qu'auprès des Belges.
Pour le reste, j'ai été gêné par un certain nombre d'éléments qui restent au final assez flous : pourquoi ces successifs revirement dans leurs comportements à tous ? D'où l'amour d'Eddy pour Annelise surgit-il ? etc.
Bref rien de dramatique mais au final tu as je pense trop délayé l'intrigue, ce qui lui a fait perdre son essence, son noyau. On se noie dans des détails et des développements secondaires qui n'apportent pas grand chose et essoufflent le récit.

Sur les contraintes, elles sont très bien respectées, et habilement intégrées. J'ai un peu regretté l'incrustation de Dan et Carl à la fin, qui fait un peu "pour coller aux contraintes" mais comme le dit Widjet, l'exercice n'était pas aisé. Et la fin ne m'a pas semblé tellement ouverte, mais bon.

Dommage car la qualité de l'écriture est plutôt bonne, et l'histoire recelle une grande sensibilité avec de faux airs de Forrest Gump ^^ (je me comprends)

En tout cas merci pour ce beau voyage !

Ninj'

   guanaco   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
Des tranches de vies qui manquent de relief et de force. L'écriture ne transporte pas suffisamment le lecteur à mon goût et les personnages manquent de caractère.
Le côté fantastique n'est qu'un prétexte à l'intrigue : la Terre qui tourne à l'envers et de plus il est amené, je pense, maladroitement( pas assez développé pour le rendre crédible; le fantastique est rendu crédible s'il est fort et bien amené)
Peace and Love.
Merci pour ce texte et bonne chance.
Guanaco.

   Anonyme   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai aimé, et en même temps je n'ai pas aimé.
j'aurais voulu plus de détails dans les retrouvailles (après tout toute cette vie de bohème doit laisser d'autres impressions qu'un malaise léger...)
Et je suis d"accord sur le tiers du texte que tu pourrais laisser tomber.
Trop de détails inutiles, de correspondances étranges...
Et un trait d'humour emprunt de Belgitude que je ne peux qu'applaudir.

Merci et au plaisir de te relire.

   Marian   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Deux personnages occupent du debut a la fin le devant de la scene, releguant les autres au rang de figurant. Les contraintes sont plus ici des portes de slalom qu'il faut franchir le plus vite possible, pas un soutien ni une veritable trame pour l'histoire.

Vis-a-vis de l'inversion de la rotation de la terre, et des consequences totalement incoherentes (climat et autres) du phenomene, j'imagine qu'il ne faut pas etre trop critique. On a bien dit "et si...".
En fait, le veritable probleme est que ce changement d'ampleur energetique equivalente a un milliard de milliards de milliards d'Hiroshima (faites le calcul) reste inutile a l'action, comme Annelise le souligne :

"Nous imaginer mariés, parents d'un bébé comme celui de Barbara, alors que nous avions rejeté toutes les institutions…
- Mais nous avons modifié nos comportements quand la rotation de la Terre s'est inversée, lui fit remarquer Eddy.
- Peut-être, mais ce changement-là me semble par trop radical."

C'est vrai, tout est relatif...
Je ne sais pas s'il est besoin que la Terre cesse de tourner pour que les hippies se rangent bien sagement.

   strega   
3/6/2008
Je laisse une petite trace même si je ne peux commenter et noter. Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout. La longueur m'a découragée avant de commencer (mes pauvres yeux n'aiment pas lire autant sur l'écran).

Et quand bien même, je n'ai pas du tout accrochée... Je ne suis pas allée au bout, désolée...

   Maëlle   
10/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Comme dans toutes les lectures de ce concours, j'ai d'abord cherché les scènes clefs... et j'ai vite abandonnée: trop prise par l'histoire.
Elle est pas exempte de défauts, cette histoire (le soleil qui tourne à l'envers, par exemple, c'est un peu énorme), mais les personnages sont attachant et les fait s'enchainent vraiment bien.

   Ariumette   
11/6/2008
Je suis arrivée au bout sans aucune difficulté. Pour moi l'histoire coule toute seule. Oui elle est un peu mièvre, oui le happy end c'est cliché, et oui le soleil qui tourne à l'envers est en trop... Mais c'est parfois agréable de ne pas se prendre la tête et de tout bêtement se surprendre à vouloir vivre la même chose... Ma réaction de midinette je l'assume et te dit merci pour ce moment de détente ! Je ne note pas car -concours- mais j'ai bien aimé cette nouvelle à l'eau de rose et de fleur d'oranger...

   Anonyme   
14/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un bon moment que j'ai passé en lisant. Mais j'étais essoufflé quand je suis arrivé à la fin. Plus court aurait été mieux.

   aldenor   
17/6/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
L’idée du soleil qui tourne à l’ envers est marrante, mais finalement je n’en ai pas saisi la symbolique. Autrement l’intrigue manque de relief a mon gout.


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