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Réalisme/Historique
Jano : Les ombres de Nankin [concours]
 Publié le 18/11/13  -  16 commentaires  -  9260 caractères  -  197 lectures    Autres textes du même auteur

Nous étions les fils du Soleil Levant.


Les ombres de Nankin [concours]


Ce texte est une participation au concours n°16 : Haïbun à thème (informations sur ce concours).




15 juin 1997 – Province du Jiangsu


Le front collé au carreau, mon sac sur les genoux, je regarde la campagne qui défile au rythme monotone du Pukuai. Les nuages sont bas, le temps maussade, à l'égal de mon humeur qui s'assombrit au fur et à mesure de ma progression vers le passé. J'ai sur mes épaules un souvenir qui alourdit mes pas, empoisonne ma conscience, une faute impardonnable que rien ni personne ne pourra jamais effacer. Au crépuscule de mon existence, avant que le grand sommeil ne m'apporte l'oubli, il fallait que je revienne sur le lieu de mes tourments, je devais retourner à Nankin.


Les années s'envolent
Comme feuilles en automne,
Reste des images.


Oui, j'ai quitté les monts Akaishi où il fait si bon vivre, les cerisiers en fleurs et ma tendre épouse. J'ai laissé derrière moi mon foyer pour revenir vers le spectre de mes nuits. Me revoilà sur le continent, dans ce pays détesté que mes pieds foulèrent pour la première fois lorsque j'avais à peine dix-huit ans. Les navires de guerre déversaient en masse des bottes et des armes, de l'arrogance et un immense dédain pour la vermine que nous devions soumettre. Nous étions les fils du Soleil Levant, les vaillants soldats de l'Empereur pour lequel nous aurions donné nos vies sans hésiter.

Au début, tout était facile. Les villes et villages nous ouvraient grand leurs portes, la population terrorisée se courbait devant nous. Puis arriva Shanghai et l'avancée triomphale vira au cauchemar. Nous rencontrâmes une résistance farouche, inattendue. Rue après rue nous dûmes lutter férocement pour atteindre un ennemi qui se battait avec l'énergie du désespoir. Nombre de mes amis tombèrent. Nous finîmes par vaincre, mais à quel prix ? Dorénavant nous étions des fauves, ivres de haine et de vengeance. Quand nous fondîmes sur Nankin, il ne restait plus beaucoup d'humanité en nous.


Ô maudit soit-il !
Le sablier de nos jours
Qui va sans recul.


Moins solides qu'à Shanghai, les défenses de la cité ne résistèrent pas longtemps. Bientôt nous fûmes les maîtres incontestés des lieux et la barbarie se déchaîna. Je me souviens des harangues du prince Asaka juché sur son étalon noir : « Tuez-les tous, exterminez-les, ce ne sont que des chiens ! »

Il n'en fallait pas davantage pour que l'on s'engage dans la voie terrible du meurtre et de l'abjection la plus ignoble. Nous considérions les Hans comme du bétail, un peuple servile qui n'avait aucune grandeur d'âme, indigne de compassion. Alors devenus meute furieuse, nous arrachâmes les familles de leurs maisons pour violer les femmes, abattre les hommes et broyer les crânes des enfants à coups de crosses. Incessant le ballet métallique de nos sabres tranchait les têtes, nos bottes dans des ruisseaux de sang.


Mon régiment ratissait les quartiers nord où ceux qui avaient eu la chance de ne pas être tués immédiatement venaient grossir les rangs des prisonniers. Au détour d'une ruelle, nous essuyâmes des tirs en provenance d'une vieille bâtisse en bois. Nous ripostâmes à feu nourri avant de nous jeter à l'assaut des fous qui osaient nous défier. Les tireurs vite délogés et occis sur-le-champ, nous fouillâmes la demeure de fond en comble. Baïonnette au canon, sur le qui-vive, je passai lentement de chambre en chambre. Quand une ombre furtive passa devant moi, cherchant à fuir, je ne réfléchis pas et la transperçai de toute la rage dont j'étais capable. Gémissement.


Chaque instant de vie,
Chaque seconde qui passe,
L'éclair de ses yeux.


Je restai pétrifié, hébété, le fusil dans les mains. Au bout de ma baïonnette agonisait une jeune fille de quinze ou seize ans aux longs cheveux soyeux, la peau très blanche, vêtue d'un hanfu bleu qui s'imbibait d'une auréole grandissante de sang. Je l'avais frappée au ventre avec une extrême violence. Emportée par son élan, ma baïonnette s'était fichée dans la cloison, clouant son corps comme un papillon délicat. Son visage portait l'expression de quelqu'un surpris par la mort, qui ne l'avait pas vue venir, pas si tôt. Rivés douloureusement dans les miens, ses yeux me questionnaient, incrédules, interrogeaient l'auteur de sa fin, le porteur de son trépas.

Unis par une étreinte macabre, j'enserrais toujours l'arme qui la maintenait au mur. Son sang dégoulinait le long du canon pour atteindre, chaud, poisseux, mes mains coupables. Puis sa respiration s'accéléra, un voile de souffrance obscurcit ses traits et sa tête tomba sur le côté. Elle expira sans une plainte.


Je ne saurais dire pourquoi ce moment toucha particulièrement mon cœur, me fit prendre conscience de l'horreur absolue de ma conduite. Comme si la vision tragique de cette jeune femme au visage d'ange, qui aurait pu être ma sœur, pourfendue aveuglément, m'avait renvoyé à l'absurdité de la guerre. C'est bien l'innocence et la pureté que j'avais assassinées. Qu'étais-je devenu ?


Reprenant mes esprits, je voulus me dégager mais la lame était fortement enfoncée dans le bois. Je dus appuyer un pied contre la cloison et tirer en arrière de toutes mes forces. Libérée, ma victime s'écroula au sol comme une poupée de chiffons, amoncellement d'étoffes bleues baignant dans une flaque écarlate. Je regardai longuement ce corps, cette existence que j'avais volée pour rien et rejoignis ma section. Devant l'officier, le teint blême, j'annonçai ma décision de ne plus me battre, de ne plus tuer, qu'il m'était devenu impossible de continuer. Il me gifla et ordonna ma mise aux arrêts immédiate.


Par la lucarne du fourgon blindé qui m'amenait vers la prison militaire, je pus voir l'étendue du massacre. Au bord de la route gisait le cadavre d'une femme à moitié dénudée, un pieu fiché entre les cuisses. Dans la cour d'une ferme, j'aperçus un groupe de soldats hilares qui entouraient une fosse dans laquelle se tenaient trois paysans ligotés, hurlant d'effroi. Avec des pelles les soldats les recouvraient de terre. Plus loin, le fourgon dépassa une longue file de prisonniers se dirigeant vers les rives du Yangzi Jiang. Pour avoir vu les flots charrier en masse des grappes de corps, je savais que ceux-ci seraient mitraillés et balancés au fleuve pour toute sépulture. Je fermai les yeux.

J'eus beaucoup de chance d'échapper au peloton d'exécution, mon jeune âge m'a sans doute sauvé. Peut-être aussi que les autorités militaires se rendirent compte de l'ampleur du carnage et en tirèrent quelque clémence. Quoi qu'il en soit, en guise d'exemple, je fus sévèrement bastonné devant la troupe puis jeté aux fers durant quatre mois. À l'issue, on me renvoya au pays pour servir dans le civil, l'opprobre à jamais sur ma famille.


Poursuivre la route,
Ne plus sentir le soleil,
Ombre de la nuit.


Le train qui ralentit progressivement me sort de ma rêverie, nous entrons en gare de Nànjing. Je me lève en serrant fort mon bagage contre la poitrine. L'ancien nom de Nankin n'est plus utilisé, comme s'il était relié à un passé trop pesant.

Je ne reconnais rien de la cité que nous avions envahie avec tant de fureur. Les avenues sont larges, les immeubles hauts, la circulation dense. Plus aucune marque, aucun stigmate des atrocités qui se sont passées ici. Le Yangzi Jiang aux eaux tumultueuses est maintenant dompté et s'écoule paisiblement, sa mémoire lavée des innombrables morts.

Des heures durant je recherche le quartier que mon régiment avait mis à feu et à sang. Dans un fol espoir, j'espère revoir la maison en bois, celle qui vit mon acte irréparable. À la place, je ne trouve qu'un orgueilleux centre commercial où s'engouffrent des familles pressées poussant leurs caddies.

Alors je me rends vers le seul lieu où je peux me recueillir, expier mes fautes ; dans cette agglomération trépidante l'unique endroit consacré au souvenir.

Au pied du mémorial Yanziji, dans un parc ombragé où murmurent les oiseaux, je m'agenouille. Délicatement je pose mon sac pour en sortir une dague entourée d'un linge blanc : ma baïonnette, la même qui transperçait la jeune fille il y a soixante ans et coupait brutalement le fil de sa vie. Juste avant mon arrestation, je la confiai à un camarade en lui faisant promettre de la mettre en lieu sûr et de me la restituer plus tard. Je n'ai jamais voulu la nettoyer, gardant comme de précieuses reliques les marques noirâtres du sang sur l'acier.

Je cueille quelques fleurs que je noue autour de la lame avec un ruban bleu. Le regard embué, je dépose cette offrande sur le marbre froid du mémorial. J'ai l'impression que des yeux me suivent. Des yeux clairs, purs, qui s'unissaient aux miens quand la vie s'en allait.


Où qu'elle soit, puisse-t-elle me pardonner !



NB : Selon les estimations, les six semaines qui suivirent la prise de Nankin par les troupes impériales japonaises en 1937 firent de 200 000 à 300 000 victimes.


 
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   socque   
29/10/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Ah, je m'attendais à voir l'ancien soldat se faire hara-kiri (ou seppuku, le terme est peut-être plus juste) pour expier... non, il dépose sa baïonnette sur le mémorial. J'ose dire que le geste est un peu faible au regard des remords exprimés, et surtout très tardif : qu'est-ce qui l'a empêché d'effectuer ce pèlerinage pendant soixante ans ?

Sinon, j'ai trouvé que l'histoire se déroulait bien, à un rythme paisible qui fait un bon contraste avec l'horreur, la frénésie racontée. J'ai trouvé qu'elle sonnait psychologiquement vrai, je trouve bien vu que le narrateur ait cette espèce de révélation soudaine qu'il tue des êtres humains. J'ai en revanche les plus graves doutes sur le fait qu'il ne se soit pas fait sommairement tuer sur place par sa hiérarchie quand il a annoncé refuser désormais de combattre !
J'aime particulièrement le deuxième haïku ; l'écriture en général est à mon avis claire, assurée et agréable à lire.

... Mais que le narrateur ne s'en soit tiré qu'avec une bastonnade et quatre mois de cellule, plus j'y repense plus j'ai de mal à l'avaler. Et aussi que, l'opprobre à jamais jetée sur sa famille, il ait pu malgré tout mener une vie normale, se marier. Bien sûr, je n'y connais pas grand-chose, mais dans le Japon traditionnel le narrateur n'aurait-il pas eu la plus grande peine à trouver une famille qui veuille bien lui céder sa fille comme épouse ? Et lorsque les choses ont changé, n'aurait-il pas été trop vieux ?

   placebo   
30/10/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Beaucoup de très bons éléments dans ce texte.

Le choix du thème tout d'abord, en lien avec le Japon et son histoire, ultra-violente depuis longtemps. Les haïkus, que je trouve de très bonne facture. Le narrateur, même s'il n'est pas très étoffé.

Ma critique va au style : j'ai l'impression que vous vous êtes retenu et avez voulu donner une tournure "poésie en prose". Du coup, un peu de surcharge d'expressions (ses yeux rivés dans les miens, unis dans une étreinte macabre…), de virgules ralentissant le rythme. Le passé simple n'est pas très naturel à plusieurs endroits : avez-vous essayé au présent de narration ?
- "incessant le ballet…" je trouve la construction bancale
- "les tireurs, vite délogés […], nous vidâmes" : la première virgule ouvre une apposition qui n'a pas lieu d'être.

Malheureusement, j'ai trouvé que ce style dessert mal le texte et prévient les émotions. L'ensemble reste plus que correct.

Bonne continuation,
placebo

   Pimpette   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte que je salue pour son courage précis et salutaire. MOi, je ne sais rien d'une histoire pareille si des gens comme notre auteur ne l'écrivait pas!
Texte terrible, très bien écrit, dont je tremble encore...
cet épisode sanglant fait frémir!
Je me défends de poser la question...est-ce autobiographique? Car c'est une question médiocre devant un texte qui a beaucoup de classe...
J'aime les Haî Ku intermédiaires

cette faute horrible inoubliable m'a fait penser à 'La Chute' de Camus

   Bidis   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Tout d’abord, cette période de conquête et d’occupation de la Chine par le Japon me fascine absolument, par son extrême férocité et parce que ces deux peuples me paraissent tellement… exotiques. Par conséquent, j’ai lu ce texte avec un très grand intérêt.
Ce n’est donc pas l’écriture qui a emporté ma lecture mais au moins, elle a parfaitement suivi, restant à la hauteur d’un sujet aussi intéressant. Je n’y trouve d’ailleurs absolument rien qui me poserait problème.
La progression de l’histoire m’a tenue en haleine jusqu’au bout, ce qui est bien agréable.
Evidemment, je pense qu'il eût été plus vraisemblable que le personnage soit passé par les armes au moment de sa rébellion, mais alors plus de retour possible, thème obligé du concours...
Donc, pour ma part, c'est un grand bravo !

   Acratopege   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Jano. Chapeau bas! Je dois avouer que j'avais renoncé à lire votre texte en EL, rebuté par le côté exotique du début, qui me paraissait trop téléguidé: trop facile de situer un haïbun en Extrême-Orient. Comme je me trompais! Votre nouvelle est simplement poignante, elle se lit comme on traverserait une ville au pas de charge. Le style est parfaitement adapté à la thématique dramatique: simple, descriptif, sans emphase ni larmoiement. J'ai été particulièrement touché par l'image de la baïonnette enfoncée dans la cloison, que j'ai comprise comme une métaphore des échardes restées plantées dans la mémoire du protagoniste de votre histoire, de la nôtre en écho.

   Robot   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je n'avais qu'une vague notion de cet évènement historique d'avant la seconde guerre mondiale, Le récit de Jano qui en rappelle l'horreur m'a vivement intéressé, avec ce personnage qui revient sur son passé et ses remords. Un retour mémoriel jamais ennuyeux, très prenant, très sincères dans son expression.. Bien sûr, le récit va au delà du réalisme en laissant la vie sauve à cet insoumis, mais après tout, cela est-il vraiment impossible. Je considère cette entorse à la réalité vraie comme une ellipse permettant à l'auteur de conduire son "héros" vers la recherche d'une rédemption où le souvenir prégnant est probablement aussi une torture pire que la mort. Et puis, je suis admiratif de la rédaction des évocateurs haïku() (je ne sais jamais si le pluriel de ce mot accepte un S) Et puis la modestie du geste final (le dépôt de fleurs et de la baïonnette) me semble ainsi éviter toute grandiloquence prenant en compte ainsi que le Japon d'aujourd'hui n'est tout de même pas le même qu'il y à 75 ans.

   senglar   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Jano,


Je trouve les haïbuns remarquables et remarquablement insérés dans cette nouvelle qui m'a des allures de cloisons de papier imprimées dont elles seraient le motif ponctuant comme des sceaux authentiques.

- je ne crois pas cependant que cette jeune fille ait pu être "surprise" par la mort.
- la ficher dans la cloison d'une bâtisse chinoise m'a paru aussi être un exploit ; une poutre ?
- enfin j'aurais peut-être évité le visage d'ange trop marqué catholique romain /chérubin.

Sinon je salue la maestria du texte (seules ces quelques lignes font que je ne l'exceptionnalise pas).

:)

Senglar-Brabant

   Anonyme   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un bel haïbun même si je trouve que flirter avec le 5/7/5 grâce au hiatus dans le haïku n'est pas toujours très heureux. Remarque personnelle puisque la règle de l'art le permet. Un beau pari que de choisir l'empire du Milieu pour animer l'histoire d'un retour, d'un récit de combat et de voyage. L'écriture, parfois trop descriptive à mon goût, est de très jolie facture. Un récit de guerre qui décrit beaucoup de violence, j'avoue ne pas être fan de ce sens du détail, ce qui n'enlève rien à la qualité de cette nouvelle. Mais le dépaysement est complet et le retour sur les lieux est émouvant. Un haïbun qui donne à voir, à entendre, à ressentir, à réfléchir.

   melancolique   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonsoir Jano,

C'est un texte poignant qui parle d'une période assez sombre dans l'histoire de ce pays. Et je trouve que le style d'écriture arrive à bien décrire les lieux où se passe l'histoire, et à montrer au lecteur l'atrocité de cette guerre.En fait il me rappelle le film "13 Flowers of Nanjing" qui m'avait énormément touché.

Le passage qui décrit la mort de la jeune fille est particulièrement touchant. Je note surtout cette image où elle s'écroule au sol " comme une poupée de chiffons".

Les haïkus aussi sont très réussis , j'en retiens:
"Ô maudit soit-il !
Le sablier de nos jours
Qui va sans recul."

Merci pour cette lecture.
Au plaisir de vous relire.

   stony   
18/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir, Jano,

Je suis bon client des textes envisageant la guerre sous cet angle et j'ai donc accueilli le vôtre comme tel.
Je n'ai essentiellement, pour me faire une idée du Japon et de sa société, que quelques clichés en plus de maigres informations. Néanmoins, je trouve que le style du narrateur colle parfaitement à la vision que j'en ai. Notamment, la retenue, la distanciation, l'évocation poétique là où une plume plus occidentale aurait peut-être insisté plus lourdement sur l'horreur, me plongent dans ce Japon que je connais si peu et, sans doute dois-je le concéder, très mal.

Une mention très spéciale pour ceci :
"Ô maudit soit-il
Le sablier de nos jours
Qui va sans recul."
Sans doute le thème le plus rabâché de la littérature, et pourtant vous avez su, en trois lignes, le présenter d'une façon qui m'apparait, en tous cas à moi, originale. Et en plus ça sonne vachement bien !

Quelques petites choses qui m'apparaissent comme des imperfections ternissent, mais un tout petit peu seulement, la rigueur globale de l'écriture :
- un choix de conjugaison, sauf erreur de ma part, me semble témoigner d'un relâchement ou en tous cas d'un style plus familier s'écartant de l'intention que je vous suppose : 'Alors je me rends vers le seul lieu où je peux me recueillir" -> "Alors je me rends vers le seul lieu où je puisse me recueillir".
- Syntaxiquement, la phrase suivante me parait curieuse : "Incessant le ballet métallique de nos sabres tranchait les têtes, nos bottes dans des ruisseaux de sang.". Je suppose qu'il ne s'agit que de l'oubli d'une virgule après "Incessant". Je me trompe peut-être, mais il me semble aussi que "nos bottes dans des ruisseaux de sang" se rapporte à un sujet fantôme (le "nous" absent, suggéré uniquement par le possessif "nos", alors que le sujet de la phase est techniquement "le ballet des armes".
- le "visage d'ange" de la jeune fille ne me parait pas être une formule en adéquation avec la culture du narrateur, mais je me trompe peut-être.
- La remarque de Socque concernant la crédibilité du "sort léger" réservé au soldat par sa hiérarchie me parait pertinente, mais je n'ai pas les moyens de le vérifier. Il me semble que si cette hiérarchie voulait entretenir la barbarie de ses troupes, elle n'aurait pu se permettre de "faillir" en épargnant le soldat sous peine de contagion parmi ses camarades. Nous conviendrons néanmoins que "sort léger" est une formule toute relative (je pense à la bastonnade devant les autres soldats).
- J'ai tiqué au même endroit que Senglar-Brabant, lorsque j'ai lu que la jeune-fille était "surprise" par la mort.

Veuillez cependant croire que cette liste constitue davantage des interrogations personnelles qu'une liste d'erreurs avérées, qui ne modifie que très peu la perception que j'ai de votre écriture, par ailleurs excellente, ce dont ma note devrait d'ailleurs témoigner.

Loin de moi l'intention de réécrire votre texte qui est très bien écrit tel qu'il l'est, mais je vous fais néanmoins part d'une version alternative que j'ai imaginée pendant un instant. Ayant lu en diagonale les commentaires précédant le mien (je sais, ce n'est pas bien), j'ai remarqué qu'une baïonnette irait se planter dans une cloison. Ne connaissant encore rien d'autre du récit, lorsque je suis parvenu à la phrase "Quand une ombre furtive passa devant moi, cherchant à fuir, je ne réfléchis pas et la transperçai de toute la rage dont j'étais capable.", sans doute encouragé en cela par la figure de style consistant à personnifier l'ombre ("cherchant à fuir"), j'ai cru qu'il y aurait méprise de la part du soldat et que, dans la précipitation, il transpercerait effectivement l'ombre plutôt que la jeune-fille. J'ai alors imaginé cette scène dans laquelle se mêleraient l'effroi de la jeune-fille venant d'échapper à la mort, pétrifiée par la bestialité du soldat, et l'effroi du soldat lui-même, prenant conscience de sa déshumanisation devant l'innocence et la terreur de la jeune fille. Bien entendu, ayant lu tout de suite après "Gémissement", j'ai compris que ce que j'avais imaginé pendant un instant ne resterait qu'une hypothèse infondée.

Beau texte. Bravo ! La scène principale (le meurtre de la jeune fille)est suffisamment bien imaginée et décrite pour qu'elle soit marquante.

   alvinabec   
19/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jano,
Ce texte fluide est bien mené du soir de la vie du narrateur jusqu'au 'pardon final' demandé à la mémoire de la JF. Le geste m'a paru étrange (baïonnette gardée en souvenir dans un linge?) mais pourquoi pas.
La prise de conscience soudaine du soldat au milieu de scènes de pillage ne peut, à mon sens, n'en avoir, du sens, que parce qu’il est extrêmement jeune et peut encore, au milieu d'un massacre, s'émouvoir de sa propre violence. Une fulgurance...au vu de la victime au visage 'd'ange' pour le 'porteur de son trépas'?
A vous lire...

   Pepito   
20/11/2013
Bonjour Jano,

Forme : écriture sympa, quelques broutilles à mon gout.
"J'ai sur (m)es épaules un souvenir qui alourdit mes pas," (l)es épaules, plutôt et mon allergie toute personnelle aux "qui".
"Alors devenus meute furieuse" le passage du pluriel au singulier m'a surprit
"Incessant le ballet métallique de nos sabres tranchait les têtes, nos bottes dans des ruisseaux de sang." manque pas un verbe là ?

Fond : superbe description de la bataille et surtout de la sauvagerie montant dans les têtes. Mélange de peur et de conditionnement.

"Son visage portait l'expression de quelqu'un surpris par la mort, qui ne l'avait pas vue venir, pas si tôt." mmmmh ? en plein milieu d'un massacre généralisé, pas voir venir la mort ...

Un sabre, pour les hommes du rang déjà équipés d'un fusil à baillionette ?

De petits bémols pour un super texte qui se lit d'une traite. Merci pour la lecture.

Pepito

   Perle-Hingaud   
21/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Un texte documenté et prenant, dont la réussite réside, à mon sens, dans l’adéquation entre l’écriture, sèche et presque détachée, et le narrateur. Je veux dire que le narrateur écrit dans le style que j’attends d’un japonais de cet âge et dans cet état d’esprit (sachant que je le lis avec mon prisme d’européenne, bien entendu). Un lyrisme froid, les références à la nature, la violence et la cruauté presque incontournables dans cette culture permettent de s’immerger dans ces souvenirs. Les détails sanglants participent au réalisme du texte et sont nécessaires.
Un seul bémol : je pense que le soldat qui aurait refusé le combat aurait été passé par les armes, tout simplement.
Merci pour cette lecture.

   Margone_Muse   
27/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ouf ! J'ai cru au suicide jusqu'au bout. Pas que j'apprécie particulièrement les happy ends mais je connais assez bien les traditions japonaises ; je les connais autant que je ne les comprends pas.
Pour des raisons toutes personnelles, tout ce qui touche au Japon me hérisse un poil mais votre texte m'a fait oublier mon allergie nippone et en cela, c'est déjà un exploit.
L'écriture est impeccable, c'est fluide, ça se lit tout seul. J'aime beaucoup les haïkus, ils sont répartis avec homogénéité et donnent à l'ensemble un certain équilibre.
Le choix du thème est judicieux : ça parait évidement, après coup, pour faire un bon haïbun, de placer une action mettant en scène un personnage japonais mais au final, vous êtes le seul à y avoir pensé (ou à être allé au bout de l'idée en tout cas). Je ne connais pas cette période de l'histoire asiatique mais votre texte est accessible, ne tombant pas dans le documentaire historique.
C'est appréciable.

Bravo pour cette contribution au concours :)
et surtout, mes compliments pour m'avoir convaincue avec un thème qui de prime abord me rebute.

Margone

   aldenor   
28/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je trouve que ce texte épique traite parfaitement le thème du retour ; sur les lieux du drame.
La scène de la mort de la jeune fille est d’une grande beauté. Parmi les meilleurs passages sur oniris.
La description des troupes et des combats est forte et vivante.
Je suis moins convaincu par la deuxième partie :
« Je ne saurais dire pourquoi ce moment toucha particulièrement mon cœur... » précède une explication justement de ce pourquoi ; cette phrase me parait donc dispensable.
La description des horreurs vues à partir du fourgon du narrateur me semble venir trop tardivement dans l’évolution dramatique; après le moment-déclic, donc summum de l’horreur.
Inutile d’expliquer pourquoi il a échappé au peloton d’exécution : ça ne sonne pas naturel.
Peu crédible qu’il puisse repérer l’emplacement de la vieille bâtisse dans une ville transfigurée.

   toc-art   
29/11/2013
Bonjour,

j'ai apprécié ce texte parce qu'il raconte une histoire, déjà, une histoire atroce, assez classique dans sa facture, mais bien retracée, dans un style qui s'accorde parfaitement à l'idée (sans doute stéréotypée) que je me fais de la pensée d'un ancien soldat japonais, même si l'effet carte postale n'est pas bien loin : "Oui, j'ai quitté les monts Akaishi où il fait si bon vivre, les cerisiers en fleurs et ma tendre épouse."

Par moments, je pense que le style aurait mérité d'être épuré, certaines précisions n'étant à mon sens pas utiles à la compréhension et en rajoutant, soit dans la théâtralisation du drame, soit dans la volonté de l'auteur de justifier certains éléments (je pense notamment à l'explication sur la conservation -miraculeuse- de la baïonnette).

Mais ce sont des détails, l'impression d'ensemble est agréable. J'ai passé un bon moment de lecture.


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