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Sentimental/Romanesque
Jano : Un amour fou
 Publié le 01/04/18  -  15 commentaires  -  19974 caractères  -  122 lectures    Autres textes du même auteur

Elle s'appelait Maeva, état civil schizophrène. Et moi Franck, infirmier en déroute.


Un amour fou


Quand elle est arrivée au pavillon, j'ai reçu comme une décharge de dix mille volts en plein cœur, ébloui par la finesse de ses traits et le charme de ses formes, le genre de créature qui ferait se damner un saint. Métissée asiatique, entre vingt-cinq et trente ans, la peau mate, les yeux légèrement bridés, une allure fine et attirante. Sans conteste une belle femme, malheureusement rongée par une affection psychique dont on ne guérit pas.

Elle attendait dans le hall d'accueil, ses sacs à bout de bras, en train de mâchouiller un chewing-gum le regard dans le vague. L'apparence négligée, les cheveux gras et les vêtements peu reluisants. L'équipe sanitaire qui la suivait en ville souhaitait une hospitalisation, le temps nécessaire pour qu'elle se remette sur pied. Envahie à nouveau par ses démons elle n'était plus en prise avec la réalité, n'arrivait plus à assurer les gestes élémentaires du quotidien. Elle ne rangeait plus son appartement, le frigo rempli d'aliments avariés, des mégots et détritus partout. Calfeutrée, inactive, fumant cigarettes sur cigarettes. Il fallait revoir son traitement, repousser les symptômes aigus de la maladie.

Les premiers jours d'internement furent difficiles. Délirante, elle réclamait à cor et à cri un enfant qu'elle n'avait jamais eu, voulait qu'on la fasse sortir, se disait prisonnière des talibans. Elle essaya de s'échapper plusieurs fois mais n'alla pas bien loin. Le réajustement du traitement nécessitait un laps de temps pour qu'il devienne efficace, un temps critique qui demandait de la vigilance.

Malgré ses troubles mentaux elle me fascinait. Elle était jolie, assurément, mais il y avait autre chose, de plus insidieux, plus complexe à cerner. Sans qu'on n'en connaisse précisément les raisons, il y a des personnes, hommes ou femmes, qui nous touchent au premier regard, comme si elles correspondaient en tous points à des attentes, des désirs, des identifications qui nous échappent. Nous rappellent-elles des souvenirs, des personnages du passé sous une forme détournée ? Ou bien ne sont-elles que des projections fantasmées de l'inconscient ? Une chose est sûre, ce type de rencontre éveille en nous une foule d'émotions difficile à comprendre.

Dans le cas de Maeva, j'avais l'impression qu'elle faisait partie intégrante de moi, qu'elle était ce double, cette complémentarité que nous passons notre vie à chercher. Son être faisait écho à une quête personnelle, déclenchait à l'insu de ma volonté des rouages affectifs au plus profond de mon âme. Par rapport au contexte, ce sentiment était pour le moins saugrenu, pas professionnel du tout, mais je ne pouvais m'en défaire. J'étais alors jeune infirmier, pour ne rien arranger célibataire, et la maturité me manquait. Pourtant mon égérie n'avait rien de romantique.

Un matin nous entendîmes de grands cris, des bruits de chaises renversées. Un patient paniqué nous prévint :


– Elles se battent ! Elles se battent !


Nous nous précipitâmes pour découvrir un pugilat d'une rare violence. Le nez en sang, Maeva se cramponnait avec furie à une autre malade. Elle s'était mise à califourchon sur son adversaire au sol et lui frappait la tête contre le carrelage en l'agrippant par les cheveux. Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire lâcher prise. Évitant tant bien que mal morsures et griffures, nous la traînâmes jusqu'à la chambre d'isolement. Une fois bouclée elle se mit à hurler, à cogner avec force la porte des poings et des pieds.

Nous ne pouvions la laisser dans cet état, il lui fallait une injection de tranquillisants. Je me souviens de son air de bête fauve quand nous revînmes dans la chambre, son regard fixe et glacial derrière ses longs cheveux noirs qui lui barraient le visage. Une beauté sauvage, impressionnante.

Après cet incident, le psychiatre décida d'augmenter la posologie. Quand il me tendit la prescription je ne pus m'empêcher de la contester. Par expérience, je savais que cette dose de neuroleptiques transformerait Maeva en poupée de chiffon, annihilerait considérablement sa volonté. Était-il nécessaire de la tasser autant, pour reprendre les termes de notre jargon ? Le psychiatre balaya mon objection, argua qu'on devait lutter contre la phase aiguë des symptômes dans un premier temps pour ensuite entreprendre un travail thérapeutique. Il était dans le vrai, bien sûr, mais ici j'avais du mal à l'admettre. Je refusais de voir l'objet de mon désir privé de sa flamme, aussi brûlante soit-elle.

C'est hélas ce qui se produisit. Durant quelques semaines Maeva ne fut que l'ombre d'elle-même, quasi-automate déambulant dans les couloirs du pavillon, un filet de salive coulant de sa bouche si bien dessinée. Elle dormait beaucoup, une fois réveillée ne songeait qu'à boire du café ou fumer du tabac. Seules les parties de dominos dont elle raffolait la sortaient un peu de sa torpeur. Elle venait alors nous chercher, son sac à main serré contre la poitrine, pour qu'on vienne jouer avec elle. Dans ces rares moments où elle était accessible, j'essayais d'établir un dialogue :


– Comment ça va aujourd'hui ?

– Ça va.

– Tu te sens mieux ?

– Oui.

– Le médecin a dit aujourd'hui qu'il allait alléger ton traitement. Tu es contente ?

– J'sais pas.

– En tout cas tu dois faire des efforts. Ta chambre est encore en désordre.

– C'est à toi de jouer.


Accaparée par les dominos mes questions l'ennuyaient. À mon corps défendant j'étais toujours attiré, secrètement heureux d'être à ses côtés. Je savais que je n'étais plus dans mon rôle de soignant, que la distance thérapeutique était faussée par les sentiments que j'éprouvais à son égard. En soins généraux la question ne se pose pas. Les patients ont des problèmes somatiques mais gardent toute leur tête, des relations peuvent se nouer sans que cela ne pose un réel problème. En psychiatrie les données sont différentes, il y a une notion de vulnérabilité qui rendent d'éventuels rapprochements affectifs entre soignants et soignés très ambigus. Celui qui est sain d'esprit ne profite-t-il pas de la faiblesse de l'autre ? C'est pourquoi mon éthique tentait de combattre cette attirance, avec difficulté. De toutes façons, même si j'avais voulu totalement m'écarter d'elle, c'eût été compliqué à cause des obligations du service. Un beau jour, on me demanda en effet de l'accompagner à l'extérieur pour réaliser des achats.

Elle allait mieux, avait retrouvé un semblant de stabilité psychique. La sortie se profilait et elle avait besoin d'habits neufs. Moi qui essayais de mettre de la distance j'étais plutôt ennuyé mais, n'ayant guère le choix, je dus l'emmener au centre-ville. Dans les magasins Maeva était rayonnante, pour une fois on pouvait lire du plaisir sur son visage. La schizophrénie qui tend à émousser les émotions, à renvoyer une espèce d'insensibilité et de froideur, avait étonnamment laissé place à la joie et l'excitation. Les femmes et les fringues, me dis-je amusé, la meilleure des thérapies !

Elle papillonnait comme une gosse, allait d'un rayon à l'autre, me tirait par la main pour lui faire essayer ici une veste, là une paire de lunettes de soleil. Il me fallait contenir son enthousiasme tant elle était prête à dilapider en cinq minutes le budget dont elle disposait. Je la raisonnais en lui expliquant qu'elle devait prendre des habits utiles, qu'elle ne pouvait dépasser la somme allouée. Elle m'écoutait d'une oreille distraite, insouciante, puis finit par tomber en extase devant une robe d'été aux couleurs vives. Quand elle la plaqua contre son corps pour avoir mon avis, j'oubliais que j'étais en mission. L'espace d'un instant j'eus l'impression que nous formions un couple, passionnément amoureux, un couple comme tous les autres. L'illusion fut brève. Je laissai partir Maëva en cabine d'essayage et attendis non loin, flânant dans les rayons. Tout à coup j'entendis dans mon dos :


– Franck, j'arrive pas à remettre la robe sur le cintre.


Je me retournai, atterré. Elle était là, en petite culotte et soutien-gorge, qui me tendait naïvement sa robe. À moitié à poil au milieu des gens...


– Mais Maeva qu'est-ce que tu fous ! Tu vois pas que t'es presque toute nue !

– Non... je...

– Dépêche-toi d'aller te rhabiller en cabine ! Bon sang c'est pas vrai.


Je la saisis par le bras et la ramenai prestement sous les regards interloqués. Au-delà de la situation gênante j'étais en colère ; contrarié qu'elle brise le charme, qu'elle demeure quoi qu'on fasse une malade mentale, une inadaptée sociale. En colère aussi contre moi-même, pauvre crétin qui s'entichait d'une nana déglinguée. Mais qu'espérais-je donc ? Étais-je moi aussi en train de perdre les pédales ? Mes errements n'avaient que trop duré.

Dans la voiture qui nous reconduisit à l'hôpital il y eut un silence pesant. Maeva gardait la tête baissée, marmonnait des bouts de phrases. Elle se grattait nerveusement les genoux, un geste qui traduisait une forte angoisse. De toute évidence l'incident du magasin l'avait perturbée. J'eus pitié d'elle, m'en voulus soudain d'avoir perdu mon calme pour des raisons inavouables. Tout ceci n'était pas de sa faute. Nous avions encore un peu de temps devant nous, je décidai alors de m'arrêter dans une cafétéria pour terminer cette sortie sur une note positive, évacuer ce malaise qui n'était pas bon pour elle.

Assis l'un en face de l'autre, des sodas sur la table, je tentais de l'apaiser. Elle regardait toujours ses pieds, ses cheveux de jais en cascade.


– Tu es contente de tes achats ?

– Oui.

– Les chaussures, elles te plaisent ?

– Oui, elles sont jolies.

– Tout à l'heure, avec la robe, je me suis mis en colère.

– …

– Tu comprends pourquoi ?

– …

– Est-ce qu'on a le droit de se promener en culotte devant les gens ?

– Non, faut pas, je sais.

– Alors ?

– Je le ferai plus.

– Tu es une adulte Maeva, tu dois faire attention à ce que tu fais.

– Je le ferai plus.


Le regard perdu qu'elle me lança à cet instant me fendit le cœur. On pouvait y lire la détresse de quelqu'un qui sait qu'il est anormal mais ne peut rien y faire, de quelqu'un étranger à un monde sur lequel il n'a pas de prise, un monde incompréhensible et terriblement effrayant. Les exigences de la réalité ne pouvaient s'accorder avec les représentations délirantes d'une personnalité psychotique.

Ce désarroi rendait touchant son beau visage, magnifiait ses yeux en amandes, elle avait l'air si fragile ! J'eus envie de la prendre dans mes bras, de la protéger et lui jurer qu'elle pouvait compter sur moi, à jamais. Ce monde hostile nous le repousserions ensemble ! Et puis je revoyais son corps dans le magasin, tels des flashs incessants.

Avant que je ne la ramène en catastrophe dans la cabine d'essayage, mon cerveau avait photographié en une fraction de seconde les moindres détails de son anatomie : son grain de peau mat, sa poitrine ferme, sa taille fine s'arrondissant par une courbure harmonieuse des hanches, les poils s'échappant d'un pubis mal épilé, je revoyais tout. Également les ravages de la maladie : cicatrices, scarifications durant les périodes de crises, une greffe de peau sur un mollet qui trahissait une ancienne tentative d'immolation par le feu. Ce corps avec ses marques racontait mieux que personne l'histoire tourmentée de Maeva.

J'étais à nouveau profondément troublé, subjugué par cette grâce ô combien insolite. Je commençais à identifier plus précisément l'inclinaison obscure de mon désir. La vérité c'est que la conformité m'avait toujours ennuyé, les normes déplu, je voulais une existence qui brise le quotidien et rompt l'enchaînement monotone des jours. Rien ne m'était plus insupportable que l'idée d'une vie plate et formatée conduisant à la tombe. Maeva et ses fêlures incarnaient mon besoin d'entretenir des rapports atypiques, incongrus, susceptibles de donner du relief à ma vie. Sans doute portais-je moi-même une faille qui me poussait vers des horizons instables !

Parallèlement l'attrait tumultueux que j'éprouvais continuait de se heurter à ma déontologie de soignant, au rôle que j'avais accepté d'endosser en choisissant ce métier. Ma fonction était de guérir les malades mentaux, les assister, les soutenir dans les moments difficiles, pas de m'éprendre d'eux ! Et elle, quels étaient ses sentiments à mon égard, éprouvait-elle quelque chose ? Admettons que je craque et lui déclare ma flamme, comment réagirait-elle ? J'étais bien placé pour connaître l'ambivalence de la schizophrénie qui pouvait faire aimer et détester simultanément, les réactions émotionnelles inadaptées. D'une manière générale les psychotiques sont incapables d'entretenir une relation comme nous l'entendons. J'avais soif d'imprévus, certes, mais là je m'engageais sur un terrain extrêmement compliqué. À vingt-deux ans je n'allais pas saborder mon avenir pour une histoire de cul ! Cette conclusion me fit lever brusquement :


– Allez, on rentre.

– Franck.

– Oui ?

– Tu ne vas pas le dire au docteur. Si tu le dis il ne voudra plus me faire sortir. J'en ai marre de l'hôpital, je veux rentrer chez moi.


Je me rassis, à l'écoute.


– Je suis obligé de faire des transmissions Maeva, mais ne t'inquiète pas, cet incident n'empêchera pas ton départ. Il indique juste qu'il y a des situations que tu dois encore travailler.

– Travailler... j'ai pas fait gaffe, c'est tout. Je pensais à ma robe.

– Ben justement, quand tu as une idée en tête plus rien d'autre n'a d'importance.

– Toi c'est pareil.


Je pense qu'à ce moment mon visage a dû se décomposer.


– Pourquoi tu dis ça ? Je ne comprends pas.

– Pour rien, on y va maintenant ?


* * *


Depuis cet épisode l'ordinaire avait repris son cours. L'état de Maeva allait chaque jour en s'améliorant. Sa pensée devenait plus cohérente, ses propos moins décousus. Elle s'occupait mieux d'elle et respectait correctement son programme de soin. Le comportement stabilisé, elle avait pu reprendre ses activités thérapeutiques et bénéficiait de nombreuses permissions pour sortir seule à l'extérieur. Tout était prêt pour qu'elle regagne son appartement dans les meilleures conditions.

De loin je regardais ses progrès, toujours en proie à une convoitise qui ne me lâchait pas. Je vaquais à mes tâches et essayais de l'éviter dans la mesure du possible, guettant son départ synonyme de délivrance et en même temps le redoutant. Romance platonique qui se serait éteinte par la force des choses si le destin, retors, ne s'était amusé une dernière fois.

Cette nuit-là j'étais de garde au pavillon avec une collègue aide-soignante. Le travail de la soirée accompli, nous nous reposions sur des fauteuils en attendant les rondes, chacun chargé de surveiller une aile du bâtiment. Ma collègue avait pour habitude de s'installer dans le bureau où elle lisait des romans à l'eau de rose. Moi je préférais la salle télé, bercé par le bruit de fond des émissions que je ne regardais que d'un œil. Plus ou moins somnolent, j'attendais le signal de mon portable.

L'alarme me sortit à trois heures du matin d'un demi-sommeil. J'allumai ma lampe-torche et partis dans le pavillon silencieux. Dans le bureau je vis ma collègue assoupie, un livre sur les genoux. Nous avions coutume de tourner ensemble mais elle avait l'air tellement endormie que je n'eus pas le courage de la réveiller. Je ferais son couloir à sa place, pas la première fois...

Je passais lentement de chambre en chambre pour éteindre des lampes de chevet, baisser le volume de quelques radios, ramasser des couvertures tombées à terre ou encore fermer des fenêtres qui laissaient s'engouffrer le froid nocturne. J'avais parfois l'impression d'être un père qui veillait sur le bon repos de ses enfants.

Parvenu à la chambre de Maeva, je balayai les lieux avec le faisceau de ma torche et m'apprêtais à ressortir quand un mouvement attira mon attention. Elle ne dormait pas, adoptait une étrange posture. Je braquai à nouveau ma lampe et demeura pétrifié. Les draps repoussés au pied du lit, allongée sur le dos, genoux repliés et cuisses ouvertes, la main qui allait et venait ne pouvait tromper sur son activité. J'aurais dû m'enfuir aussitôt, la laisser à ses plaisirs solitaires mais j'étais totalement hypnotisé par ce spectacle imprévisible. Tout ce que j'essayais de réprimer s'étalait d'un coup sans pudeur ni interdit ! Elle tourna alors son visage vers moi, les yeux brillants comme deux étincelles, et m'adressa un sourire. C'en était trop, j'éteignis la lampe pendue au bout de mon bras. Hachurée par les stores, la clarté lunaire envahit la chambre, fragmentant les formes en une mosaïque mouvante et confuse. Ma raison baissait les armes, je n'étais plus qu'un désir palpitant attiré inexorablement par la béance de son intimité. Quand elle accentua l'écartement de ses cuisses à mon approche, telle une invitation, il devint illusoire de résister.


BIP-BIP ! BIP-BIP ! BIP-BIP !


Que…quoi... bon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe ? Je me redressai, hagard, sur mon fauteuil. Les ondes bleutées de la télévision illuminaient la pièce tandis que les stridulations du portable continuaient de me scier les tympans. D'une main mal assurée je stoppai l'alarme. Je me pris la tête dans les mains. Un rêve, un putain de rêve ! J'avais encore le cœur qui battait à cent à l'heure. Je ne saurais exprimer l'infini soulagement qui me gagna, comme des chaînes que l'on enlèverait à un condamné. À ce moment ma collègue fit irruption :


– C'est l'heure Frankie, faut y aller !

– Oui…

– Qu'est-ce t'as, t'es tout pâle ?

– Ça va, ça va, je me suis carrément endormi.


Nous partîmes chacun de notre côté. Arrivé devant la chambre de Maeva, j'eus un instant d'hésitation. Bêtement je gardais la main sur la poignée de la porte, retenant mon souffle. Allons, ne sois pas ridicule me sermonnai-je, et j'ouvris. Elle dormait du sommeil bienheureux d'un ange.


* * *


Maeva quitta le pavillon deux semaines plus tard, bien rétablie. J'étais en repos ce jour-là et n'assistai même pas à son départ. C'est en reprenant mon service que je ressentis comme un grand vide, un manque cruel. Sa présence dans les murs me rendait heureux et désormais il n'y avait plus ce rayon de soleil qui me faisait vibrer. Quand on tombe amoureux et que l'être aimé disparaît, on se retrouve devant un gouffre que seule la durée parvient à combler. Les éléments de la vie finissent par recouvrir le chagrin et on oublie.

Les mois passèrent et je rangeai Maeva dans un coin de ma mémoire, classée dans le registre des souvenirs marquants. Ma convalescence fut facilitée par une liaison. Ironie du sort, ma nouvelle copine était sage, posée, avec des goûts très classiques. Dès fois il ne faut pas chercher à se comprendre...

J'appris à prendre du recul dans mon travail, à mettre une barrière pour me protéger sans pour autant bloquer des échanges indispensables. On le dit souvent, un bon équilibre est nécessaire dans le milieu de la psychiatrie, face à des pathologies qui peuvent faire échos en nous. À leur insu, les patients se révèlent le miroir de nos propres douleurs et il arrive qu'ils nous renvoient des choses difficilement supportables.

Je revis Maeva par hasard, alors que j'amenais une personne au bloc médical. Elle sortait d'un atelier d'ergothérapie et me reconnut tout de suite. La coupe de cheveux avait changée mais toujours aussi jolie.


– Franck ! Franck ! me fit-elle avec de grands gestes.

– Tiens, bonjour Maeva, je suis content de te revoir.

– Moi aussi. Je vais chez ma mère ce week-end !

– Cool. Vous avez repris contact alors ?

– Oui, oui, les voisins qui rentraient chez elle la nuit sont partis.

– Arrête de dire des bêtises, tu sais qu'on n'aime pas ça.


Son air se rembrunit une seconde puis s'éclaira aussi vite.


– C'est rigolo qu'on se voit Franck.

– Et pourquoi ?

– J'ai rêvé de toi y a pas longtemps.

– En bien j'espère ?

– Ah ça, je préfère pas te le dire !


Et elle éclata d'un rire malicieux, les yeux brillants comme deux étincelles.


 
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   plumette   
7/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai aimé la sincérité de cette histoire, les questions éthiques qu'elle pose, la réalité humaine, profondément humaine de ces désirs qui ne connaissent pas les limites imposées par la raison.

Le texte est bien écrit. Je me suis attachée à Maéva et à Franck, la force de cette histoire résidant aussi dans le fait que Franck ne franchit pas la ligne tout en étant lucide et honnête avec lui-même:
reconnaître son désir ce n'est pas forcément lui céder.

la partie "rêve" est un point fort du texte sur le plan narratif! en entraînant le lecteur vers l'hypothèse que Franck a finalement craqué.

je suis contente de ma lecture qui tranche avec tout ce que j'ai lu ici ces dernières semaines.

J'espère la publication de ce texte et à vous relire

Plumette

   vb   
12/3/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

votre nouvelle m'a plu par son intrigue et sa structure. Cette histoire de rêve du narrateur et la boucle qui se referme à la fin lorsque Maeva évoque elle aussi un rêve m'ont paru de très bonnes idées.

Je n'ai cependant pas apprécié les premières pages du texte (depuis le début jusqu'à "j'essayais d'établir un dialogue"). Ce mélange de description physique et psychologique ne m'a pas semblé réussi. La conclusion du premier paragraphe "malheureusement rongée" ne cadre pas avec le début qui décrit Maeva "quand elle arrivée au pavillon", c'est-à-dire sans que le narrateur ne sache rien sur elle. Le contraste avec le paragraphe suivant m'a paru maladroit. "mâchouiller", "gras", "peu reluisant", même si ces qualificatifs correspondent à l'idée que se fait l'auteur de Maeva, ne correspondent pas à ce que pense un narrateur sous l'effet d'un coup de foudre.

Les termes "une belle femme", "jolie assurément", "beauté sauvage" m'ont semblé un peu plats.

"Elle faisait partie intégrante de moi" Simplement à cause de son apparence? Sans même lui avoir parlé? Sans avoir remarqué un regard gentil, une attention quelconque?

"Émotions difficiles à comprendre." N'est-ce pas justement le but de la litérature d'essayer de les expliquer ou -mieux- de les faire ressentir?

"Sans doute portais-je moi-même une faille qui me poussait vers des horizons instables!" Est-ce que cette phrase n'est pas un peu trop lourde? Ne faudrait-il pas mieux l'amener?

Au contraire, j'ai bien aimé la réplique "-Toi c'est pareil." C'est le seul moment où Maeva prend forme, acquiert une personnalité propre, devient quelqu'un dont on peut tomber amoureux.

   Louison   
15/3/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Je n'ai pas été embarquée par cette histoire, peut-être parce que je n'imaginais pas le narrateur être obsédé par une fille aux cheveux gras et à l'allure négligée, ça aurait pu passer, sans ce détail et parce que le narrateur est un soignant, ça m'a gênée.
Maeva n'aurait pas été "une poupée de chiffon" assommée par les médocs, ok.
Je trouve que le texte est écrit un peu comme un compte-rendu, pas assez vivant à mon goût, bref, je suis restée à côté.

Une autre fois, peut-être.

   Robot   
1/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
"Sans qu'on n'en connaisse précisément les raisons, il y a des personnes, hommes ou femmes, qui nous touchent au premier regard, comme si elles correspondaient en tous points à des attentes, des désirs, des identifications qui nous échappent."

Cette phrase longue et cependant d'une construction très claire me semble l'objet du thème de tout ce texte.

Malgré le sujet casse-gueule, je trouve qu'il y a une certaine humanité à considérer que l'anormalité (la sortie des normes établies) n'empêche pas les plus humaines des réactions.

Et puis, la qualité de l'écriture, les nuances de l'approche permettent que ce texte sur un sujet difficile soit abordé sans jamais être heurté.

Peut-on en toute circonstance maîtriser ses sentiments, son empathie, et que faire quand ceux-ci nous dominent. quand la vision s'empare de celui qui devrait être le mieux armé pour y résister. Et quelles barrières mentales empêchent de céder à ces pulsions: peut-être justement ce refuge onirique du fantasme.

Je cite ici ce qu'en dit un psycho praticien : "L'empathie n'est-elle qu'une magnifique force altruiste ou bien peut-elle induire de la violence..."

Ton texte je crois va dans le sens de cette réflexion.

   hersen   
1/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai bien aimé cette nouvelle pour son réalisme et l'absence de pathos. Il y a quelque part, pour chacun, des choses à attraper au vol mais elles ne sont pas forcément où on les attend. et on e est quelquefois bien embarrassé ! l'infirmier sonne très vrai et l'ambiance générale de l'histoire aussi. j'aime cette sobriété qui rend cette histoire touchante. Avec un petit quelque chose à la fin, son rêve à elle. Aurait-il été possible...dans un autre monde sans maladie...
L'écriture est tout à fait en adéquation avec l'histoire, elle s'oublie, elle n'est là que pour servir. Elle est juste.

Merci de cette lecture !

   Lulu   
2/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Jano,

J'ai bien aimé parcourir cette nouvelle autour du personnage de Maëva qui semble être, à mon sens, le personnage principal, même si le récit est rédigé à la première personne.

Je me suis, en effet, plus intéressée à elle, au regard porté sur elle, et à sa singularité, qu'à cet infirmier, finalement, qui pourtant relate avec assez de réalisme, je trouve, ce qui le travaille...

J'ai trouvé quelques phrases parasites, autrement dit des mots inutiles pour un lecteur ou une lectrice qui peut comprendre sans qu'on lui dise tout. Ainsi, par exemple : "Malgré ses troubles mentaux, elle me fascinait" (au quatrième paragraphe). J'aurais bien vu seulement la seconde proposition. "Elle me fascinait". La phrase aurait eu plus d'impact, car nous savons déjà, à ce stade, que la jeune femme a des troubles mentaux.

De même, je trouve dommage de trouver ces précisions : "En psychiatrie les données sont différentes, il y a une notion de vulnérabilité qui rendent d'éventuels rapprochements affectifs entre soignants et soignés très ambigus. Celui qui est sain d'esprit ne profite-t-il pas de la faiblesse de l'autre ?" Je pense qu'on sait et que c'est redondant par rapport à un lecteur ou une lectrice qui peut deviner ou comprendre ce genre d'évidences. Cela ne m'a pas gênée en lecture, cependant ; simplement, je me dis que tu pouvais aller directement à "mon éthique tentait de combattre cette attirance"...

Cela dit, j'ai aimé découvrir cet environnement hospitalier et, surtout, ce qui fait l'humanité de chacun de nous. L'amour, et quelque soit l'âge (vingt-deux ans ici pour le jeune infirmier) peut s'éprouver en d'inattendues circonstances.

J'ai trouvé la nouvelle très réaliste. Elle semble si proche d'une réalité, et vraisemblablement du fait de l'emploi du pronom "je" et des détails que tu fournis.

En définitive, je trouve la nouvelle très intéressante. Je te suggérerais juste de faire plus confiance au lecteur, de ne pas toujours tout expliquer, et de compter sur sa capacité à lire entre les lignes.

   boutros   
2/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci pour cette nouvelle écrite dans un style qui me paraît limpide et va droit à l'essentiel. J'ai aimé la finesse extrême de l'emballage du professionnel, sous lequel l'homme affleure.

   Ananas   
3/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jano,

J'ai trouvé ta nouvelle assez intéressante.
D'abord, parce que je trouve tout à fait normal pour des soignants de faire des transferts, d'éprouver de l'empathie pour les patients, parfois au point de s'y perdre, même si ce n'est pas une bonne chose.
Ici, Frank est tout à fait crédible dans son émoi face à Maeva : les schizophrènes sont fascinants, et puis c'est ses premières années de soins... comme si bien dit par la suite, après on se blinde !

Maeva ensuite, dont la schizophrénie passerait presqu'inaperçue (en effet, la scène de la robe, si on sait pas qu'elle est schizo, on penserait que c'est une originale... je t'avoue que ça m'est déjà arrivé^^)...

Ta nouvelle est intéressante, donc par l'opposition de l'attrait différent, mais quelque part similaire pour l'interdit. D'un côté l'interdit dont les frontières sont clairement définies : la maladie ou la pathologie mentale.
De l'autre un interdit dont les frontières sont plus floues : l'attirance pour un patient (ou client), l'attirance non déontologique.

Et du coup, également le parallèle entre les deux évolutions des personnages : tous deux sont dans une forme d'acceptation/déni et tous deux combattent (avec plus ou moins de motivation et de volonté) leur "état limite" : l'une en suivant les traitements et recommandations, l'autre en passant à autre chose (d'assez logiquement à l'opposé de ce qui l'attire vraiment, finalement comme Maeva, en somme).

L'écriture est assez bien maîtrisée, le style est encore une chouille trop descriptif pour moi, clinique - mais cela se prête à la nouvelle, alors - j'aurais aimé lire quelque chose d'un peu plus... tourmenté ?
C'est parfois un rien trop léger. Comme si l'auteur que tu es tentait lui aussi de réprimer son élan.

L'ensemble est alors du coup encore un peu trop plat pour vraiment m'emporter.

Mais heureusement, la qualité de la narration reste indéniable : tu as un fil, tu t'y tiens, et tu ne perds pas le cap, limite comme dit plus haut, on sent que tu as gardé une partie du potentiel du récit dans ta poche, sous le mouchoir avec les émotions fortes et les excès...

Ah, ton titre pour finir, qui me semble légèrement trop explicite, facile ? Mais en même temps... que titrer d'autre ?

Une sorte de Roméo et Juliette modernes, couple sans issue séparés par deux mondes différents... pas de parents dans l'équation, mais la barrière sanitaire :)

Merci pour le partage et au plaisir de te relire !

   Jano   
3/4/2018

   Shepard   
6/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Salut Jano,

Dans l'ensemble j'ai bien aimé la lecture, mais j'ai peu être trouvé le début un peu rapide (l'éternel chipoteur). Effectivement, Frank qui trouve Maeva comme étant son double, son âme sœur en quelque sorte, sans pourtant connaître quoique ce soit à son sujet... Certes il peut-être attiré physiquement, mais le sentiment apparaît profond, il pourrait surgir plus tard dans l'histoire.

La seconde partie du récit est la meilleure pour moi, la sortie en magasin très réussie, le dialogue paraît naturel - je le souligne car ce n'est pas si courant. Je suis peut-être un peu moins convaincu par quelques phrases un peu trop envolées (ex "de quelqu'un étranger à un monde sur lequel il n'a pas de prise, un monde incompréhensible et terriblement effrayant"), ça insiste. Mais je comprends l'intention et c'est difficile à rendre.

La chute est sympathique et finalement assez sage. Je dois dire que j'attendais du plus tordu connaissant ton style (et au vu du titre, amour fou) - je voyais déjà Frank devenir littéralement fou à la place de la folle, si tu vois ce que je veux dire.

En somme, un bon texte quand même, intéressant aussi par son cadre médical. Il me serait probablement passé au dessus de la tête sans cette spécificité que tu as su très bien mettre en place.

   GillesP   
6/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai lu cette nouvelle sans déplaisir, mais sans être transcendé non plus. La narration est juste, fluide, mais tout est un peu trop balisé à mon goût. L'histoire manque d'un grain de folie, justement. Et elle est parsemé de certains clichés qui vont à l'encontre du caractère particulier de cette histoire d'amour: l'idée de l'âme sœur lorsque le narrateur rencontre Maeva, par exemple, ou encore "les femmes et les fringues". Mais alors que j'écris ces lignes, je me dis que votre but était peut-être de créer un décalage entre la situation (particulière, dirais-je) et ce que ressent le narrateur (il tombe tout simplement amoureux), de façon à créer un regard tendre sur la maladie psychique.
Au plaisir de vous relire.

   Jean-Claude   
6/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jano.
J'ai, moi aussi, lu sans déplaisir.
On est très dans les pensées de Franck, c'est sans doute normal, et avec pas mal de considérations médicales et éthiques. Ces considérations l'emportent sur l'histoire elle-même.
J'aurais aimé que l'histoire dure plus longtemps, ne pas en découvrir l'essentiel par "résumé", et que la dimension émotionnelle de Franck soit plus sensible.
Le truc qui m'a un peu gêné, c'est le début, clinique, qui "pose" la situation, comme un résumé avant l'histoire. J'aurais préféré découvrir peu à peu et comprendre au fur et à mesure. Une approche différente.
Au plaisir de vous relire.
JC

   Bellaeva   
9/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jano,

Nouvelle agréable à lire, je me suis laissée entrainée du début jusqu'à la fin dans la tête du narrateur aux prises entre sa rigueur professionnelle et son désir pour Maeva. Ecriture fluide.
Ce qui m'a laissé sur ma faim, c'est justement cette attirance pour Maeva. Il manque quelque chose pour vraiment comprendre la violence de ce désir. Le physique attirant de Maeva est bien décrit, serait ce qu'une attirance physique alors ?... Si c'est le cas, elle n'est certainement pas la seule à avoir un physique attirant.. Est ce l'attirance liée à un interdit ? Rien ne semble vraiment exploité dans ce sens si ce n'est le contexte. Dans le texte, le narrateur parle d'âme soeur, c'est une partie peu développée, voire pas du tout, il y aurait pu avoir des connivences qui nous emmènent sur cette piste. Les seuls détails présentés sont d'ordre physique, alors serait ce juste une affaire de sexe ? Tout ça pour ça. Dommage.

   Cat   
16/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jano,

Une histoire d'amour fou écrite sur le fil. Comme elle est menée, finalement. C'est à dire entre la crainte et le désir de céder à la tentation, entre une déontologie qui honore l'infirmier et le petit grain de folie qui aurait corsé le trop sage et un chouïa ennuyeux.

Franck reste, à mon avis, trop cérébral, pour que cela soit une véritable passion. Même s'il frôle le borderline, il a vite fait de rentrer dans le rang. Et sa jeunesse n'excuse pas tout, bien au contraire, il a justement l'âge de ne pas calculer les risques. Mais bon, certains héros ont toujours peur de leur ombre, à vingt ans comme à soixante. :))

Pourtant, j'ai bien cru à un moment, celui du rêve, qu'il allait franchir le Rubicon. Mais non, la folie ne passera pas !

Dommage, la nouvelle aurait gagné en puissance, je trouve.

Heureusement, l'attitude de Maeva à la fin, ouvre des portes, et l'écriture m'a fait passer un bon moment quand même.

Merci


Cat

   Donaldo75   
17/4/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Jano,

Cette nouvelle est très agréable à lire. La narration à la première personne est facilitée par un rythme soutenu en termes de drame. De plus, rien ne m'a semblé incohérent, j'ai même trouvé plausible le coup du rêve.

L'histoire est assez triste, à cause de la pathologie dont souffre Maeva. C'est réaliste, bien expliqué, et le lecteur comprend le dilemme du soignant qui reste un humain.

Bravo !

Donaldo


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