Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
jaseh : En souriant aux anges
 Publié le 06/10/11  -  4 commentaires  -  16481 caractères  -  102 lectures    Autres textes du même auteur

Sans doute avait-il fini par glisser dans le douillet sommeil…


En souriant aux anges


Il y avait des aurores où la vie semblait cruelle. Le pain moisissait dans les sacs plastique et trop souvent accompagné de rien ne pouvait calmer les nœuds de l’estomac. Le mauvais vin traçait une lente voie acide au travers des viscères sans qu’on n’en obtienne plus l’effet anesthésiant des premières ivresses.

Le monde « manifesté », comme aimait à le dénommer János devenait un enfer d'humidité glaciale qui s’immisçait profondément sous la peau et l'obligeait trop souvent à rompre sa torpeur méditative.

Il frissonnait, souhaitant la venue du jour. Il espérait la moindre lumière reflétée sur le verre des fenêtres des vieux immeubles et laissait dériver son regard au-dessus de la ville, loin vers les tours de la Défense où s’entassaient des nuées sombres. Quelques étoiles immobiles piquaient encore l'obscur du ciel, narguées de temps à autre par le silencieux glissement d'un satellite. Avec l’avancée de la nuit, sur les berges, le flot des autos s'était presque tari, mais aux premiers espoirs de cette matinée nouvelle quelqu'un avait dû rouvrir les vannes car le ronronnement lancinant reprenait peu à peu.

Allongée sous les cartons de leur abri, Lucie « la rêveuse », entortillée dans son duvet en loques, se tournait et se retournait, geignait dans son sommeil, les vertèbres meurtries, maintenue bien malgré elle par son ventre rond, le dos sur un matelas trop fin amortissant à peine le dur du béton.

János était soucieux. Qu’il s'inquiétât de la grossesse de Lucie et de son sommeil inconfortable n’en était pas la seule raison. Décembre venu, les couleurs, poudrées de ce gris fumant dont se grimait la ville, s’effaçaient de ses rêves. Une indéfinissable mélancolie lui faisait l'éveil maussade, alors ses pensées comme ses yeux fuyaient loin de lui, loin de ce monde en déclin, à l'écoute d'un fragile être intérieur.

En cette fin d’année, l’hiver travaillait plus durement les heures de ses outils de glace incitant les pouvoirs publics à ouvrir la nuit quelques stations de métro pour accueillir les sans-abri. Avant de retrouver le chaud des tréfonds de la ville, ce triste matin glacial, deux autres exclus de la société, Mick et José tentèrent une dernière fois de convaincre János et Lucie, leurs compagnons de quai et de bouteille depuis l’été, de les suivre sous les soleils publicitaires de Saint-Domingue ou de Cuba.


- Ton truc sur le renoncement, c’est une connerie ! Tu veux renoncer à quoi d’abord, János, mon pauvre János, on a rien, on a jamais rien eu… Un peu de pinard pour pas flancher. Le crack, le shit, c’est bon pour les riches ça, pour les putes et les « gangsters ». Nous, on est des clodos, des déchets, tous les quatre, même toi mon vieux, même le mioche de Lucie, c'est un bébé clodo avant de naître. T’es à Paname, mon János, t’es pas à Budapest. Pas de thune, pas de culture, chez nous on est plus proche du rat que de l’humain, crois-moi. On renonce à rien, ici, c’est pas dans les mœurs. À quoi tu veux renoncer, pauvre naze ! lui cracha Mick.

- Le confort est à l’origine de toutes les illusions…, leur annonça l’hermétique János n’ayant pour seules racines hongroises que l’éphémère amour exotique de sa mère qui s’entêtait depuis toujours à dépeindre son cher amant comme un être idéal d’où cette bien hypothétique paternité d’un homme, surtout modèle de disparition.

- Eh Jos, mate-moi le luxe, tâte-moi ce douillet, un quai de Seine et des cartons !

- Et Poubelles-Dizcount comme zupermarché ! Zérieusement, tu zerzes à nous faire rigoler, zozota José d'un sourire noir et blanc, conséquence malheureuse d’une échauffourée avec des tagueurs, « un moment d’égarement », comme il disait, où il avait sacrifié quelques dents comme tribut à ces guéguerres de l’ombre.

- Le ventre de la mère, continua János en caressant les rondeurs de Lucie, est comme le paradis perdu et nous passons notre temps à rechercher inconsciemment la douceur de ce premier confort. Nos existences et ainsi même le monde se sont bâtis des briques de cette illusion…

- Lâche un peu tes bouquins, János, il va t'en rester des séquelles sinon. T’as fumé ton bon Dieu ou quoi ? Il te laissera crever, c’est sûr, ici comme ailleurs. Il se fout de toi, mon János. Y a que la thune qui compte ! Même à Notre-Dame, il paraît que le Quasi il est pas tranquille pour son « bisness », ils mettent des « canenas » partout !

- En vérité, je vous le dis…

- Tu vas pas nous mimer le Zézus quand même, pouffa José.

- L'inconfortable froideur de la mort opposée à la délicieuse chaleur de nos vies, voici encore une illusion bien tenace. La douleur et la mort n'existent pas, tout n'est qu'illusion…, poursuivit l'imperturbable János.

- La messe est dite ?… Alors amen… toi ! s’esclaffa de plus belle José.

- Allez, laisse tomber, Jos. Ils sont cramés nos « amants du Pont-Neuf », lâcha le vieux Mick écœuré. On se tire.


Ils n'avaient pas davantage essayé de les persuader, ce « fêlé zen », chevelu et famélique, et sa jeune compagne silencieuse et soumise, les deux imbibés les avaient plantés là, convaincus qu’ils rappliqueraient à la première engelure.

Cette idée d’abandonner les « plaisirs » du monde dont il soûlait son entourage depuis quelque temps ressemblait fort aux épreuves de l’adolescence lors des rites initiatiques de certaines peuplades pour accéder à l'âge adulte, l'âme et le corps offerts à la douleur pour tremper le caractère et, pour renforcer l'ego, la fierté de la réussite. János percevait bien au fond de lui tout le puéril de son attitude et qu'il ne s'agissait nullement de ce renoncement que lui enjoignaient grands maîtres et philosophes au travers de ses lectures, mais pouvait-il perdre cette face de sagesse qu'il avait fini lentement par imposer, croyait-il, à ses singuliers compagnons, lesquels pourtant n'avaient rien de fidèles disciples, et à sa copine en cloque qui n'était sans doute sa femme que par pur hasard et absence d’autres choix.

Il se voyait confusément engagé sur un chemin ridicule, tracé par ses rêves et ses errances, où le demi-tour pourtant facilement envisageable, raisonnable, lui apparaissait maintenant comme l’effondrement de ce château de cartes qu’étaient devenus pour lui les derniers regards, l’estime infime des plus bas représentants d'une société qu'il avait critiquée et haïe, méprisée et fuie par bêtise et orgueil.

Et il sentait bien, malgré ses doutes et ses peurs, qu'il devait prendre une ultime et courageuse résolution. De plus, cet être intérieur fascinant, ces points scintillants de l’espace, ne lui avaient-ils pas soufflé de prendre grand soin de Lucie et du précieux fardeau qu'elle portait ? Il devait renoncer, oui, à tout confort, à toutes les douceurs du monde, à toutes ces illusions, oui, mais surtout à Lucie, au dernier être pour lequel il eût encore de l'attachement, de la tendresse et du désir. Il lui fallait ensuite s'enfoncer sur ce sentier de ronces et de ténèbres qui le conduirait, il n'en doutait pas, à la Révélation, à l'Illumination, ou bien… à une probable fuite guidée par sa lâcheté et sa vanité, et de cela personne le connaissant ne devait en être le témoin.


Une semaine après ce triste matin de poudre grise, rejoignant Mick et José, Lucie « la rêveuse » quittait János. Il l'avait incitée à partir, l’avait chassée de sa vie avec gentillesse, facilement, et il ne savait plus trop ce qu'il avait lu dans ses yeux au moment du départ, de l'admiration… ou bien du soulagement.

Maintenant seul, il affrontait la faim, le gel de l’hiver, tout entier à sa contemplation, à la recherche de la non-douceur, de la non-douleur, du non-désir.

La nuit venant, la température chuta et avoisina les moins quinze.

La Seine était noire, géante, aux clapotements argent, bleus et sang, les lumières de Paris s'y débattaient infiniment. Les sirènes de police criaient du cœur de la ville, les fumées d'échappement et des chauffages étouffaient le regard.

János avait bien du mal à se défaire du va-et-vient de son cerveau, mélange de mots, d'images disparates, de visages, de souvenirs venus de la fange de l'inconscient. Le froid engourdissait sa méditation. Pour ne pas dormir, il psalmodia des prières de son cru. Il ne pouvait pas s'endormir car le sommeil était un abîme horrible d'où il ne reviendrait pas, il le savait, et il devait être fort, toujours plus fort et résister à cet ennemi des plus ordinaires.


« Tout n'est qu'illusion, tout n'est qu'illusion, » essaya t-il de se convaincre.


Il savait bien que ce qu'il avait devant les yeux était faux, qu'il était assis en tailleur à contempler les éclats colorés du fleuve parisien et que, par conséquent, il lui était impossible de se voir ainsi allongé en cette posture incommode. Sans doute un bref instant, avait-il fini par glisser dans le douillet sommeil et il rêvait tout simplement.

Il tenta de se ressaisir, de s'ébrouer un peu. Il se pencha vers l'avant pour mieux s'examiner dans cette position du lotus qu'il pensait avoir adoptée, mais, étrangement, aucun de ses désirs n'engendra le moindre mouvement. Il voulut alors fermer les yeux, obtenir un simple battement des paupières mais rien n'y fit. Son corps inerte, étendu, brisé, emplissait son champ de vision et il ne put chasser cette horrible image de lui-même, cette innommable mouche écrasée sur sa rétine. Alors, rapidement, puissamment, monta en lui une vague d'effroi venue du fond des âges. Mourir…

Il ne pouvait pas ne pas comprendre, il ne voulait pas se reconnaître ainsi : un malheureux corps figé en une raideur cadavérique. Mourir…

Le glacial de la nuit n'existait plus, ni la torture de la faim. Il n’aurait pu hurler même s’il l’avait voulu car aucun son ne semblait devoir sortir de lui. Un assourdissant bourdonnement lui emplit l'esprit, un tournoiement grinçant s’évertuant à broyer le treillis des axones d'où surgirent d'obsédantes pensées délirantes ; des ombres géantes, absurdes, des bribes d'anciennes conversations, des ricanements, des fous rires, des rires fous, démoniaques, des pleurs, des odeurs, des cris, des claquements… des couleurs évanescentes, d'autres éblouissantes, sombres ou pimpantes, le traversant de part et d’autre. Mourir…

Où était-il maintenant ? Le quai de Seine où périssait son corps avait disparu. La peur le balaya. Tout lui apparut si fugitif et instable. Mourir… Mourir… L’effroyable pensée le dévorait totalement, l’anéantissait.


« Cette vie n’est plus la tienne, ce temps n’est plus le tien ! » crut-il percevoir.


Il finit par comprendre que ce décor étranger, où son esprit semblait flotter, fluctuait au rythme des pensées. Il essaya de reprendre le contrôle de sa conscience. Sa peur se dissipa alors partiellement.


« Où suis-je ? » pensa t-il.

« As-tu oublié la valeur de cette vie ? » entendit-il répondre.

« Qui êtes-vous ? Suis-je mort ? Est-ce cela la mort ? »

« As-tu oublié la valeur de cette vie ? »

« Mais je vis, je pense, je suis toujours là, qui êtes-vous, où suis-je, que voulez-vous de moi ? »

« N’en as-tu pas assez de cette vie ? N’en as-tu pas assez de l’illusion ? »


Aux premiers instants de la mort, après l’arrêt de toute activité électrique neuronale, s’éteint le sens du toucher. Froid, chaleur, sécheresse, humidité, mollesse, dureté, les corpuscules de la peau ne peuvent plus relayer ces perceptions de l'extérieur d’un être. La rétine, fine membrane où s’inscrivent les variations de lumière et le mouvement de chaque chose ne communique plus à l’encéphale ces informations du dehors, le noir ainsi se fait. Les ondes sonores viennent marteler un tympan dont les fibres nerveuses ne transmettent plus rien.

La conscience, sans tous ses relais sensoriels avec l'univers matériel qu'elle est en train de quitter, est comme prise de panique, plonge alors vers les milliards de chemins de la mémoire où s’entremêlent images, sons, odeurs, paroles, d’une façon chaotique. Mais comme ce nouvel environnement est issu d’elle-même qui cherche avant tout à se réfugier dans la lueur du connu, elle retrouve vite sa capacité à tout contrôler, régenter, à se rassurer, et par un semblant de cohérence des pensées, elle s’invente une réalité où le corps ne meurt pas, où le monde reste le même.

Mais malgré ce désir impérieux de continuité, sa « réalité » se délite, lui échappe, et bientôt d'autres visions surviennent, jaillissent. Une dimension inattendue se déplie où tout semble vide mais dans laquelle apparaissent de nouvelles potentialités.

Ce vide infini n’est pas le néant, sans mesure d’aucune sorte, l’espace et le temps n’y existent pas, il est le Point unique et l’Instantanéité. Il est à la source de toutes les sources, il est le nid de toutes les consciences, il est à la fois l’obscur de l’Ignorance, la lumière de la Connaissance.

La première réaction de l’esprit, quand le corps qui l’a hébergé meurt, imprégné des perpétuelles appréhensions de l’humain, est le refus de concevoir et d'admettre cette ultime Réalité. Tourmenté par d’indéracinables désirs, futiles serpents lovés au fond de lui, induisant son orgueil maladif, déchiré par cette crainte de disparaître que l’illusion du déroulement du temps a créée, l’esprit se fourvoie dans ses vieux schémas, dans ce besoin d’affirmer son existence alors qu’il est l’Existence même, une Éternité qu’il ne pourrait saisir sans l’expérience de la vie charnelle, sans la compréhension de sa propre nature.


« Mais je vis, je pense, je suis toujours de ce monde, la mort n'existe pas ! Il faut que tous le sachent. » hurla János du plus profond de lui.

« N’en as-tu pas assez de ces chimères ? As-tu oublié le sens de cette vie ? »

« Je sens bien que tout est réel, il n'y a pas d'illusion. Je suis vivant. Lucie, Mick et les autres, il faut que tous le sachent. Je deviendrais ainsi l'égal des grands prophètes ! Il faut annoncer cette bonne nouvelle, je sais que tout cela n’est pas un rêve. Il doit bien exister une façon de leur apprendre. »


L’esprit de János évoluait dorénavant dans une fabuleuse lumière, mais la folie de son désir devenant irrésistible prit bientôt l’apparence d’une sombre spirale qui commença à se former tout autour de lui. Comme pour écarter de lui cet attrait funeste, un sourire malicieux et colossal guidé par de bienveillantes intentions ouvrit les voiles multicolores d’une scène gigantesque derrière laquelle s’offraient d’infinis univers mais János ne put percevoir que ce que son absurde idée fixe lui dicta.


« Il faut que tous le sachent. Je suis vivant, la mort n'existe pas ! »

« N’en as-tu pas assez de cette erreur, de ce piège des pensées ? Ne comprends-tu pas ce qu’est la Vie ? Cherches-tu vraiment à retourner d’où tu viens ? Ne vois-tu pas à quoi ton désir t’enchaîne, où ton illusion t’entraîne ? »

« Ce n’est pas une illusion ! »


La volute impalpable se gonfla davantage encore de son entêtement stupide. Et comme une feuille racornie par l'automne, inexorablement, son âme virevolta un moment dans le vent de ce tourbillon puissant et, d'une impitoyable lenteur, se morcela, se disloqua, s'éparpilla, s'amenuisa, pour enfin disparaître dans un maelstrom gigantesque, fantastique entonnoir qui menait à l'oubli…


***


Qu'il était beau cet endroit que des couleurs pastel enveloppaient de toutes parts, qu'il faisait chaud en ce nid douillet. Plus de peur ni d'angoisse. Tout était bon et parfait, lumineux. Le Temps semblait infini, seulement rythmé par des battements sourds, l’écoulement de la Vie perlant au travers de ce cordon qui sortait de lui. Son corps exempt de douleur flottait dans un nectar de pur plaisir, il sentit ses petits bras remuer. Si bon et si chaud…

Des sons lointains lui parvinrent, harmonieuse douceur. Il lui sembla discerner des mots, associés maladroitement à une mélodie, une autre liqueur merveilleuse pour un autre sens.

Mais il ne saisit pas. Lui dont l'âme était vierge, comment put-il comprendre ces paroles chantées, comment put-il reconnaître la voix de Lucie fredonnant ce vieux standard de Bob Marley : « No woman, no cry » ?

Sans savoir davantage pourquoi il le fit, il se mit soudain à frapper de ses petits pieds, du plus fort qu'il pût, la paroi lumineuse du placenta. Et tandis que Lucie « la rêveuse » le calmait par une gentille caresse sur son ventre, apaisant la vivacité de ce fils que János, le père défunt, n'aurait jamais la joie de connaître, il s’endormit doucement et se perdit en un rêve doré en souriant aux anges.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   socque   
5/9/2011
 a trouvé ce texte 
Bien +
J'ai beaucoup aimé la description du délitement de la conscience, que j'ai trouvé très convaincant ; en revanche, je trouve dommage que vous ayez choisi de terminer le texte par cette pirouette de la réincarnation. Mais, bien sûr, c'est votre choix. D'une manière générale, j'ai trouvé les personnages crédibles, touchants, même si vous ne vous attardez guère sur d'autres que János, et l'écriture belle, intense.

"leur annonça l’hermétique János n’ayant pour seules racines hongroises que l’éphémère amour exotique de sa mère qui s’entêtait depuis toujours à dépeindre son cher amant comme une être idéal d’où cette bien hypothétique paternité d’un homme, surtout modèle de disparition" : je trouve ce bout de phrase lourd et peu clair.

   Colinede   
6/9/2011
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Très impressionnée par la maitrise et la beauté de la langue, j'ai suivi avec délectation cette histoire dont l'argument m'a fait penser à une nouvelle de Georges Langelaan, dont j'ai oublié le titre...
J'ai aimé l'ambiguïté de ce clochard qui ne sait plus lui-même si son état relève de ses aspirations à plus de spiritualité ou d'un laisser aller plutôt lâche, toute la richesse descriptive de cet univers déglingué et des personnages qui l'habitent.
La théorie sur la mort m'a fascinée :
"La conscience, sans tous ses relais sensoriels avec l'univers matériel qu'elle est en train de quitter, est comme prise de panique, plonge alors vers les milliards de chemins de la mémoire où s’entremêlent images, sons, odeurs, paroles, d’une façon chaotique. Mais comme ce nouvel environnement est issu d’elle-même qui cherche avant tout à se réfugier dans la lueur du connu, elle retrouve vite sa capacité à tout contrôler, régenter, à se rassurer, et par un semblant de cohérence des pensées, elle s’invente une réalité où le corps ne meurt pas, où le monde reste le même.

Mais malgré ce désir impérieux de continuité, sa « réalité » se délite, lui échappe, et bientôt d'autres visions surviennent, jaillissent. Une dimension inattendue se déplie où tout semble vide mais dans laquelle apparaissent de nouvelles potentialités.

Ce vide infini n’est pas le néant, sans mesure d’aucune sorte, l’espace et le temps n’y existent pas, il est le Point unique et l’Instantanéité. Il est à la source de toutes les sources, il est le nid de toutes les consciences, il est à la fois l’obscur de l’Ignorance, la lumière de la Connaissance"

Par rapport à tout ceci, la chute m'a presque déçue, trop proche de cette nouvelle de Langelaan. Mais néanmoins, je ne bouderai pas mon plaisir et je remercie l'auteur de ce momenbt marquant

   Jano   
27/9/2011
 a trouvé ce texte 
Moyen -
Je trouve le style laborieux, emberlificoté par des phrases qui n'ont plus rien de naturel. En cherchant à produire à tout prix de la belle littérature vous perdez en route de la spontanéité.

« Quelques étoiles immobiles piquaient encore l'obscur du ciel, narguées de temps à autre par le silencieux glissement d'un satellite. »
« ... l’hiver travaillait plus durement les heures de ses outils de glace... »

Vous vous lancez souvent dans des explications retors qui finissent rapidement par lasser : « La rétine, fine membrane où s’inscrivent les variations de lumière et le mouvement de chaque chose ne communique plus à l’encéphale ces informations du dehors, le noir ainsi se fait. »
Comme cette description de la Seine beaucoup trop chargée : « La Seine était noire, géante, aux clapotements argent, bleus et sang. » Vous ne croyez pas qu'un seul adjectif aurait suffit ?

Toutes ces lourdeurs finissent par plomber votre texte et ne rendent pas le scénario attractif. Les ruminations interminables de Janos avant son suicide teintées de considérations métaphysiques fumeuses remettent en plus de la complexité.

Je pense que vous devriez essayer un style plus fluide désencombré des ces fioritures inutiles.

   Lunar-K   
2/10/2011
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel
Ah oui, j'aime beaucoup ! Je retrouve dans ce texte exactement ce que je recherche : l'union de la littérature et de la réflexion par l'incarnation des idées, de la pensée. Vous le réalisez ici d'une bien belle façon. De l'émotion et de la profondeur, les deux s'entremêlant à merveille !

Ce clodo-philosophe me fait un peu penser, par certains aspects, à Diogène le cynique. Tous deux sont sans domicile et, surtout, en appelle à un rejet de la société comme illusoire et de tous les biens matériels comme sans valeur. Bien sûr, "votre" clochard n'a pas ce comportement provocateur et extrême qu'on prête au philosophe grec et ne se complaît pas, comme lui, dans cette "misère" matérielle. En fait, c'est presque le contraire puisque, me semble-t-il, votre personnage semble suivre ses idées presque à contrecœur et, au lieu d'exhiber sa déchéance, repousse tous ses proches afin qu'il ne puisse pas y assister.

Une autre différence entre le clodo de ce texte et Diogène, plus fondamentale sans doute, est l’extrémisme plus poussé encore de la pensée de votre personnage. Il ne s'agit pas de rejeter uniquement la société comme artificielle mais la réalité toute entière. Abandon de la réalité, du monde, afin de rentrer, au bout du processus, "dans le ventre de la mère", cet Eden perdu. Car, au fond, l'Absolu ou l'Unité tant recherchée par les philosophes n'est jamais que ça : un utérus... Lieu où nous sommes vraiment complet, à la fois sujet et objet, contenu et contenant. Lieu sans agression, sans agresseur, pleinement contrôlé, maîtrisé. Comme le remarque votre héros :

"Le ventre de la mère, continua János en caressant les rondeurs de Lucie, est comme le paradis perdu et nous passons notre temps à rechercher inconsciemment la douceur de ce premier confort. Nos existences et ainsi même le monde se sont bâtis des briques de cette illusion…"

Constante recherche du contrôle dans le développement des techniques et de la science. János ne fait que pousser la logique à son terme, avant de s'en repentir, mais trop tard... C'est le froid qui déclenchera ce terme. Engourdissant ses sens, il finit par couper le cordon entre János et le monde qui l'entoure. Il atteint enfin cet état auquel il aspirait, détaché : l'Instantanéité qui est la simultanéité de soi à soi, la fin du mouvement continuel et du déséquilibre de l'être au monde... Avant de s'apercevoir que cet état ne peut se maintenir, qu'atteindre cet équilibre, cette unité indéterminée car déconnectée, entraîne la mort...

C'est ici, je pense, qu'intervient le véritable coup de génie de ce texte. János se rend compte de la précarité de son Absolu et désire alors revenir à la vie, dans le monde, redevenir déterminé et mouvant, quitter l'immobilité de l'unité. Mais, ce dont il ne se rend pas compte, c'est qu'il n'a en fait jamais quitté le mouvement, que l'absolu insaisissable qu'il pensait avoir atteint n'est jamais qu'une étape de ce mouvement perpétuel consistant à reprendre les dés de l'existence avant de les relancer une nouvelle fois et redémarrer le processus, actualiser de nouvelles possibilités, effectuer de nouvelles entités nécessairement différentes des entités qui les précédèrent.

Ce pourquoi, et j'arrive ici à ce fameux "coup de génie" dont je vous parlais, János ne peut revenir à l'existence après son expérience sans en être transformé, sans se redéterminer tout autrement qu'il ne l'était, dans un nouvel être, une nouvelle naissance. Éternel retour du même processus, mais dans un autre existant...

Bon, j'avoue avoir peut-être pris quelques libertés dans la lecture de votre texte. C'est qu'il est difficile de faire totalement abstraction de sa propre pensée face à le pensée d'autrui... Mais, vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé cette réflexion, pensée du mouvement et de l'existence.

De même, je l'ai déjà mentionné, j'ai beaucoup aimé sa présentation. Je trouve tout à fait admirable cette façon que vous avez, dans ce texte, d'illustrer votre pensée au travers de vos personnages. A côté de la "brutalité de la pensée" se trouve une très belle sensibilité, bien servie par une écriture maîtrisée, elle aussi à la fois intellectuelle et sensible. Faire descendre la pensée dans les corps, élever les corps à la pensée : une exercice toujours périlleux face au risque de privilégier l'un sur l'autre. Mais vous vous en sortez à merveille, je trouve.

Un grand merci pour cette lecture !


Oniris Copyright © 2007-2012 | Oniris est une propriété de l'association « Oniris - AILA »  | Support Xoops  | Thème inspiré de 7dana.com |  référencement